A l’hôpital de Pô, on opère à l’énergie verte grâce aux agriculteurs

Pour finir l’expérience Terrafrica, nous avons voulu savoir comment un projet de compensation volontaire d’émissions de CO2 conclu entre une grande puissance économique – en l’occurrence l’Allemagne –  et une petite ville burkinabè change concrètement la vie locale. Pour cela, nous nous sommes rendus à Pô, commune de 53 000 habitants située au sud du Burkina, qui depuis fin 2009 tente de réduire sa dépendance au diesel pour faire fonctionner son hôpital les jours de délestage. Depuis un an sur place, une machine pilote d’une capacité de 22kW/h remplace l’électricité produite à partir de groupes électrogènes par une énergie à base de biomasse respectueuse de l’environnement et source de revenus complémentaires pour les cultivateurs. Point d’étape.

Henri Koubizara, le maire de Pô.

Alimentée en électricité jusqu’en 2008 à 100% par des groupes électrogènes diesel polluants et coûteux, la ville de Pô a ensuite été reliée au réseau public (Sonabel). On aurait pu croire qu’à partir de là, les choses allaient s’arranger et les finances de la municipalité s’alléger d’un lourd poste de dépenses. C’était sans compter les délestages fréquents auxquels la commune et ses environs étaient et sont toujours confrontés. « Parfois, la Sonabel nous coupe l’électricité pendant 72 heures, explique Henri Koubizara, le maire. C’est très handicapant pour l’économie locale et les services de santé. C’est aussi très coûteux car il faut systématiquement acheter une quantité importante de diesel. » C’est dans ce contexte que le projet de production d’électricité par biomasse a vu le jour. « Il permet à la fois d’assainir nos finances, de préserver notre environnement et de valoriser les résidus de récoltes qui jusqu’à présent étaient inutilisés par les agriculteurs » se réjouit Henri Koubizara.

Les résidus de cultures sont séchés au soleil plusieurs jours avant d’être utilisés comme combustible.

A un jet de pierre de la mairie, un site de 5000 m2 environ est dédié à la production d’électricité par biomasse. Treize techniciens y travaillent, formés par l’ONG allemande Atmosf’air, partenaire du projet. Les résidus de cultures (tiges de coton, de mil, de sorgho, coques d’arachides) apportés par la population locale sont examinés, puis pesés avant d’être achetés au tarif de 10 francs CFA le kg (10 000 francs la tonne, soit environ 15 euros.) « Ils sont ensuite séchés au soleil plusieurs jours avant d’être utilisés comme combustible. Il arrive néanmoins que la biomasse soit de mauvaise qualité, pleine de feuilles, de cailloux ou de sable. Dans ce cas, nous refusons le chargement » explique Alira Abouqté, l’un des agents de la plateforme. Après la période de récolte, jusqu’à 600 kg de résidus de cultures sont réceptionnés par jour.

Véronique Abem et Gouabou Danlema, cultivateurs à Pô.

Gouabou Danlema : « Avant je brûlais mes tiges de coton et de sorgho. Aujourd’hui, comme je peux en retirer un revenu, je les conserve pour les proposer à la mairie. Pendant l’hivernage (octobre à mai), je revends jusqu’à huit charretées de tiges, à raison de 250 kg en moyenne par chargement. Cette activité prolonge ma période de travail et me donne la possibilité d’acheter des céréales quand il devient difficile de se nourrir. »

Véronique Abem : « Grâce à l’argent supplémentaire gagné par les familles, plus d’enfants peuvent aller à l’école. »

L’unité pilote utilisée actuellement à Pô produit de l’électricité en gazéifiant les résidus de récolte inutilisés par la population locale. Par heure, 30 à 40 kg de biomasse sont nécessaires et, en bout de chaîne, le gaz libéré qui se substitut au diesel alimente un moteur. « La machine d’une puissance de 22 kW/h fait fonctionner les services d’urgence de l’hôpital lors des délestages », affirme avec fierté Ali Zou, l’un des techniciens.Encore en phase de rodage, l’équipe d’Ali teste fréquemment l’optimisation du rendement en modifiant la composition de la biomasse enfournée dans la machine : 60% d’arachides, 30% de coton, 10% de sorgho, briquettes, tiges broyées, etc. « Rien n’est perdu car même les résidus de combustibles sont ensuite utilisés comme engrais ou charbon de cuisine par les familles ce qui réduit la déforestation » ajoute Grégoire Sama, ingénieur agricole burkinabè et coordinateur du projet.

Au centre hospitalier, situé à quelques dizaines de mètres de là, on nuance un peu l’enthousiasme général. « Le rendement n’est pas suffisant pour faire tourner tous les appareils en même temps, explique un médecin. Par exemple, si c’est le bloc opératoire qui est alimenté, l’équipement de radiographie reste bien souvent inutilisable. Nous devons donc prioriser les services en fonction des besoins. De plus, lors de la saison chaude, l’utilisation massive des climatiseurs pose également quelques soucis. »

D’ici à six mois normalement, au terme de cette phase de test, une machine d’une puissance de 250 kW/h prendra le relais du matériel actuel. Ainsi le centre hospitalier, la mairie, et bien d’autres structures de la ville seront en mesure de fonctionner à l’énergie propre. Une deuxième machine du même type doit également équiper la commune de Garango, toute proche.

Dans la cour de l’hôpital en tout cas, il en est un qui se réjouit déjà du système actuel. C’est Richard Kaboré, le directeur financier. Car le recours à la biomasse permet, selon lui, « d’économiser 30 à 40% de la facture mensuelle d’électricité, soit entre 400 et 500 000 francs CFA (de 610 à 765 euros). » Un bol d’air qui améliore le quotidien. « Désormais, nous sommes en mesure d’acheter des matelas supplémentaires pendant la phase épidémique de paludisme et d’améliorer notre service de restauration. » A Pô, ce sont les cultivateurs qui mettent du beurre dans les épinards des patients.

Culture du coton : le « modèle OGM » loin de faire l’unanimité

© Photo Pierre Girard

Les OGM fileraient-ils un mauvais coton au Burkina? De nombreuses associations de producteurs voudraient le croire. Mais force est de constater que, malgré les rendements décevants, le gouvernement persiste dans sa politique de généralisation du coton transgénique (bt) mis au point avec la firme américaine Monsanto. Testé illégalement au début des années 2000, le coton bt n’a cessé depuis de s’étendre dans tout le pays des hommes intègres pour, en 2009, être produit à grande échelle. En 2010, environ 400 000 ha ont été emblavés avec des semences génétiquement modifiées. Le Burkina, état pauvre de la ceinture sahélienne, se place au treizième rang des pays producteurs d’OGM dans le monde.

Cultivateurs contre businessmen

Pour les responsables politiques au pouvoir, le coton OGM est la solution pour réduire le traitement en insecticide, accroître les recettes d’exportation (environ 60% à l’heure actuelle) et accessoirement s’attirer les bonnes grâces des financiers occidentaux. Pour les associations de cultivateurs récalcitrants, le coton OGM est le moyen trouvé par le gouvernement pour les appauvrir et tuer l’agriculture traditionnelle (la semence OGM qui est stérile revenant sept fois plus chère que la semence conventionnelle, soit 27 000 francs CFA l’hectare – environ 41 euros). « Au Burkina, les producteurs sont souvent très modestes et la production d’OGM à grande échelle n’est pas adaptée à leur modèle d’agriculture, explique Osmane Tiendrébéogo, président du Syntap, syndicat agricole burkinabè opposé aux OGM. En imposant le coton bt, le gouvernement tente peu à peu de forcer les cultivateurs à devenir des ouvriers agricoles au service d’exploitations détenues par des businessmen. Nous ne sommes pas d’accord avec cette vision et décidés à ne pas nous laisser faire. »

Pression, manipulation, voire même accaparement des terres à la barbe de cultivateurs souvent illettrés, tous les moyens sont bons pour les leaders politiques pour imposer leur modèle, explique Aline Zongo, coordinatrice des actions de la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (Copagen), collectif regroupant 26 organisations et tête de pont du front anti-OGM au Burkina.

« La contestation monte. Dans tous le pays, des producteurs renoncent tous les jours à la culture du coton bt, déçus par les faibles performances et le manque d’informations sur les conséquences de cette culture » soutient Osmane Tiendrébéogo. D’autres voudraient bien les imiter mais tenus par des accords de prise en charge (fournitures des intrants, subventions, rachat de production) avec la Sofitex, principale entreprise textile du pays, ils sont contraints de continuer. Selon la Copagen, « l’agriculture burkinabè doit respecter à la fois l’éthique, les producteurs et les sols pour être durable ». En somme, l’opposé des choix politiques actuels portés sur l’intensif à grande échelle.

Malgré le manque de moyens à leur disposition, les organisations anti-OGM tentent de faire passer leur message auprès des populations en organisant, notamment, des « activités de plaidoyer » et en se rapprochant de groupements constitués dans les pays voisins. Et même si le combat des petits semble vain face aux intérêts des grands, elles ne renoncent pas.

Prochain article : A l’hôpital de Pô, on opère à la coque d’arachide

« Il faut une agriculture plus mécanisée et mieux organisée »

Dans la Boucle du Mouhoun, à l’Ouest du Burkina, une coopérative agricole a su s’imposer comme l’une des plus dynamiques du pays. L’UGCPA – partenaire notamment de la fondation Farm – regroupe 2100 producteurs et promeut un modèle d’agriculture fondé sur la sécurité alimentaire et une organisation optimisée à l’heure où la volatilité des prix des aliments de base inquiète. A ce jour, cette structure commercialise plus de 3500 tonnes d’excédants céréaliers et renforce les capacités de négociation des producteurs face aux commerçants. Nous avons rencontré Soumabéré Dioma, l’un des leaders, qui nous livre sa vision d’une agriculture africaine autonome et durable.

Soumabéré Dioma se souvient qu’en 2008 des émeutes de la faim avaient éclaté au Burkina Faso. De nombreux habitants avaient alors défilé dans les rues pour protester. Depuis, l’Etat a répondu à cet appel de la population en subventionnant davantage les cultivateurs par l’intermédiaire d’organismes prêteurs internationaux. Or, Soumabéré estime que ce n’est pas la solution. Pour lui, la sécurité alimentaire du pays sera assurée seulement quand un modèle d’organisation économiquement viable sera trouvé.

L’une des étapes les plus importantes pour ne plus revivre les événements de 2008 est la constitution de stocks d’engrais d’anticipation afin de prévenir la fluctuation des prix et les difficultés d’approvisionnement susceptibles de perturber la saison suivante. Aujourd’hui, les cultivateurs de l’UGCPA disposent de près de 4000 tonnes de réserve. Et sont même devenus des partenaires stratégiques de l’Etat.

La constitution de stocks d’engrais est une mesure indispensable mais pas suffisante, explique Soumabéré. Selon lui, les agriculteurs africains ne sont pas assez unis, ce qui constitue leur principal handicap. Dispersés dans leur province, les moyens leur manquent pour mécaniser l’agriculture. Soumabéré travaille pour qu’un jour se généralise le système des Cuma (Coopératives d’utilisation de matériel agricole) qui a largement participé au développement de l’agriculture française en mutualisant l’achat d’engins performants.

Confrontés simultanément au dérèglement climatique, à une croissance démographique importante et à la volatilité des prix de l’engrais, les cultivateurs burkinabè tentent de réformer leur agriculture  dans un contexte difficile. En plus de l’organisation elle-même, la mutation passe par l’adoption de pratiques plus respectueuses de l’environnement : arrêter de déforester pour augmenter la superficie et les rendements ; utiliser davantage de fumures organiques plutôt que des engrais minéraux, certes, indispensables mais chers et plus agressifs; etc… A l’UGCPA, le changement des habitudes des producteurs n’est pas toujours aisé à obtenir. Alors contre celui qui ne respecte pas les règles, des sanctions sont prévues. Comme, par exemple, lui confisquer ses bidons d’engrais.

Pour certains professionnels, industriels et chefs d’états, l’augmentation des rendements et l’amélioration des revenus des agriculteurs africains passent inévitablement par la culture d’OGM. Pour ne citer que deux exemples, au Burkina le coton bt a été généralisé l’an dernier avec plus de 400 000 hectares de terre ensemencés. Et il est d’ores et déjà prévu que cinq pays africains (Kenya, Mozambique, Ouganda, Tanzanie et Afrique du Sud) cultivent entre 2013 et 2017 une variété de maïs tolérant à la sécheresse. Pourtant au Burkina, pays où la production agricole reste relativement faible, tous les agriculteurs ne sont pas forcément prêts à faire usage des biotechnologies. Soumabéré pense que l’utilisation des OGM créerait les conditions d’une dépendance continue des pays africains envers les pays riches capables de financer la recherche. La généralisation des biotechnologies en agriculture priverait, dit-il, son pays de sa propre souveraineté alimentaire.

Prochain article : Le combat des organisations anti-OGM contre le lobby de l’agrobusiness

« Le jatropha, un biocarburant bénéfique pour le pays et les cultivateurs »

Chef coutumier, député, cultivateur… le Larlé Naaba est homme à cumuler les activités. Depuis juillet 2010, il est aussi le propriétaire de la première unité pilote de production de biocarburant du Burkina Faso. Le carburant propre « made in Burkina » sera-t-il un jour produit à l’échelle industrielle? L’entrepreneur le croit et pense avoir trouvé la solution pour, à la fois, faire économiser à son pays des milliards de francs CFA en importation de pétrole et augmenter les revenus des cultivateurs.

« Associer jatropha et cultures vivrières »

Inaugurée dans la périphérie de Ouagadougou, l’usine(tte) Belwet biocarburant – 25 salariés, d’une capacité de 7500 litres jour – produit essentiellement de l’huile destinée aux moteurs diesel réalisée à partir de jatropha, une plante toxique utilisée autrefois par les agriculteurs pour délimiter les cultures. Dans une moindre mesure, d’autres oléagineux (balanites, moringa…) sont aussi pressés pour en faire de l’huile alimentaire ou cosmétique.

Pour le Larlé Naaba, homme respecté, l’adoption d’un modèle agricole associant le jatropha aux cultures vivrières permettrait « de sortir les cultivateurs burkinabè de la pauvreté en prolongeant notamment l’occupation des sols. » Présent aux deux bouts de la chaîne, Belwet biocarburant fournirait les producteurs en semences et rachèterait la tonne de graines 70 000 francs CFA (107 euros). Une situation privilégiée, taillée sur mesure, qui ne fait pas l’unanimité.

Après une tournée « promotionnelle » de son modèle réalisée en 2008, le Larlé Naaba prétend avoir convaincu « près de 80 000 producteurs » à travers les 45 provinces du pays. L’absence de partenaires financiers l’empêche d’atteindre pour le moment les objectifs de production espérés.

[Pour lancer le diaporama, cliquez sur "play" en bas à gauche]

Prochain article : Rencontre avec Soumabéré Dioma, cultivateur dans la boucle du Mouhoun, région la plus fertile du pays

« Une bonne idée ne suffit pas… il faut aussi de solides garanties »

Dans un état en voie de développement ce qui est difficile ce n’est pas de trouver la bonne idée de business… mais de réussir à la financer. Globalement peu argentés, les futurs entrepreneurs sont le plus souvent obligés de se tourner vers les banques pour monter et développer leur affaire. Et c’est là que le bât blesse. Selon un ancien responsable des bureaux burkinabè de la Banque Mondiale, « les établissements bancaires africains disposent de peu de moyens et  prennent peu de risques. Ils prêtent généralement à court terme, à des taux globalement élevés et demandent de solides garanties. Pour permettre à une génération d’entrepreneurs d’émerger durablement, les bonnes idées ne suffisent pas. Il faut aussi que le système bancaire gagne en maturité. »

A la fois salarié et patron

Selon nos informations, le taux d’emprunt pour les entreprises pratiqué au Burkina oscillerait entre 13 et 15%. A ce tarif là, mieux vaut réfléchir à deux fois avant de se lancer tête baissée dans un challenge entrepreneurial. Ou être malin et perspicace comme Drissa Compaoré. Diplômé en 2008 du 2iE, il cumule, à 33 ans, deux boulots en étant à la fois responsable du service assainissement et eau potable d’une ville du centre du pays et patron d’une récente entreprise de génie civil ayant réalisé 40 millions de francs CFA l’an dernier (environ 61 000 euros). « J’ai financé la création de mon entreprise en conservant mon emploi. Cela demande beaucoup d’organisation mais, en Afrique, si tu as de la volonté, tu ne chômes pas. » Drissa prévoit de quitter son emploi d’ingénieur en 2013 pour se consacrer pleinement à son entreprise.

Prochain article : Visite en diaporama sonore de la première usine de biocarburant du Burkina

Entrepreneurs en herbe

De gauche à droite : Fatoumata, Moussa et Issaka.

Sur les bancs de l’amphi et déjà entrepreneurs. A l’image des grandes écoles françaises, l’institut 2iE a créé en 2007 une junior entreprise (JE) où les étudiants aiguisent leur sens entrepreneurial. Une habitude encore très rare en Afrique.

Actuellement, 120 jeunes participent aux destinées de cette structure maison. Ils sont regroupés en trois bureaux juniors d’une quarantaine de personnes issues de tous les cycles de l’école. « Les bureaux juniors fonctionnent comme des PME spécialisées dans les métiers de l’eau, de l’énergie, de l’environnement et du génie civil. Ils sont en concurrence et vendent leurs compétences » explique Sarah Ouedraogo, chargée de coordination des partenariats entreprises au 2iE. Chaque équipe participe à des appels d’offres, présente des projets, exécute le cahier des charges arrêté par le client (des ONG, des entreprises locales ou étrangères, parfois l’école elle-même). Une fois par an, chaque bureau – dirigé par un coordinateur élu – est audité par le conseil de la JE composé de la direction de 2iE et d’un professionnel en entrepreneuriat. Les comptes sont examinés. Les étudiants doivent faire preuve d’une rigueur budgétaire sans failles.

40 000 euros de chiffre d’affaires

« Les étudiants souhaitant intégrer un bureau junior doivent être élus par un conseil d’administration, insiste Issaka Compaoré, 24 ans, coordinateur du bureau Béti et élève en master 1 option eau. Cette procédure est nécessaire car les étudiants reçoivent un pourcentage sur la vente des prestations réalisées et les vocations sont nombreuses. » En 2009, la JE a réalisé un chiffre d’affaire annuel de 40 000 euros, soit 20% de moins qu’en 2008.

Le rythme scolaire de l’école étant déjà soutenu, qu’est-ce qui pousse ces jeunes à charger davantage leur emploi du temps ? « C’est l’occasion de se frotter à la réalité du marché, rapporte Moussa Diop, 28 ans, coordinateur du bureau Céti innovation et actuellement en master 2 génie civil. En plus, les participants à la JE ont la possibilité de suivre des formations complémentaires en management ce qui est très utile pour parfaire notre enseignement. »

« Je veux imiter les patrons à la télé »

En faire toujours plus pour devenir le meilleur et un jour peut-être créer sa propre entreprise. « Quand je vois à la télévision des patrons meneurs d’hommes et qui ont le cran de lancer leur affaire, je me dis souvent que j’aimerais les imiter, avoue Fatoumata Toro, 24 ans, coordinatrice du bureau Best et élève en master 1 option eau. En Afrique, il n’est pas encore facile pour une femme d’accéder à un niveau élevé de responsabilités alors la perspective de pouvoir le réaliser un jour grâce à mes compétences me donne de l’espoir. A l’heure où mon continent se construit tous les jours, c’est un challenge que j’aimerais relever. » Ces étudiants privilégiés par rapport à leurs camarades des universités africaines ne semblent pas aujourd’hui décidés à répondre aux sirènes de l’occident. « Avec l’instruction que je reçois, la moindre des choses est de contribuer au développement de mon pays » soutient Issaka Compaoré. Une vision partagée, semble-t-il, par l’ensemble du staff de l’école. « Le continent a moins besoin de salariés que de chefs d’entreprise pour décoller économiquement » insiste-t-on à la direction du 2iE. Ces cinq dernières années, environ 4% des ingénieurs diplômés ont créé leur boîte.

Prochain article : Pas facile de se faire prêter de l’argent par les banques…

« Une bonne formation est indispensable, mais les compétences ont leurs limites »

Jolie femme camerounaise de 24 ans au look sophistiqué, Ruth travaille comme hydraulicienne. Embauchée en CDI deux mois seulement après avoir obtenu son diplôme (plutôt rare en Afrique), elle est depuis près de 2 ans spécialiste en réseau d’eau potable et manage une équipe de techniciens.
Après son bac obtenu au Cameroun, Ruth souhaitait apprendre un métier « concret » et si possible « utile au développement de l’Afrique ». Le métier d’ingénieur, très recherché, s’est imposé presque de lui même.
« Notre continent est confronté aux mêmes problèmes d’employabilité que les pays riches, affirme la jeune femme. Auparavant, obtenir un diplôme universitaire garantissait un emploi. Aujourd’hui, le contexte a changé. Apprendre son métier de façon théorique dans un amphi surchargé ne permet plus de s’insérer dans la vie professionnelle car les entreprises recherchent des compétences concrètes. En Afrique, il y a énormément de besoins et, à choisir, un employeur préfèrera le candidat opérationnel tout de suite. Les entreprises n’ont pas les moyens de former un jeune pendant six mois avant qu’il soit autonome. »

75 centimes le m3 d’eau

Malgré le diplôme et les compétences, le professionnel se heurte parfois à des résistances difficiles à surmonter. Si de nombreux villageois sont heureux de se voir raccordés au réseau d’eau potable pour des raisons sanitaires et de développement économique, d’autres refusent parfois. Ce refus peut paraître incompréhensible vu d’Occident. Pourtant, il s’explique : « Au Burkina, le m3 d’eau coûte 500 francs CFA (75 centimes d’euros) et les habitants de la brousse ont du mal à concevoir que l’eau soit payante, analyse Ruth. Même si nous leur expliquons que ce n’est pas forcément l’eau qu’ils paient mais le service d’acheminement leur permettant d’avoir durablement accès à l’eau, ils préfèrent ne pas être raccordés et continuer à marcher des kilomètres jusqu’à une source. » Dans les provinces encore touchées par la famine et où chaque franc CFA économisé va à l’achat de nourriture, les explications pratiques ne sont pas toujours suffisantes pour convaincre.

Prochain article : Fatoumata, Issaka, Moussa, ingénieurs entrepreneurs en herbe

« J’aimerais travailler pour mon pays, la Côte d’Ivoire »

Témoignage de Rodolfe Donald Afferi, étudiant au 2iE :

« J’ai choisi une spécialité dans le domaine de l’eau car, dans mon pays, la Côte d’Ivoire, il y a énormément de problèmes dans tout ce qui touche à l’assainissement urbain. Les poches d’eau croupie sont fréquentes et l’évacuation des eaux usées n’est pas optimale. Après ma licence, j’aimerais poursuivre en master et devenir un ingénieur reconnu. Si la situation en Côte d’Ivoire s’arrange durablement je rentrerai sûrement pour y travailler.

J’ai commencé ma scolarité au 2iE en septembre dernier, après avoir été admis sur dossier. Auparavant, j’ai étudié à l’université d’Agboville où j’ai décroché un DEUG en sciences et techniques de l’eau. Ce sont mes professeurs, dont plusieurs connaissaient cette école, qui m’ont convaincu de postuler. Mon dossier était bon, mes notes plutôt dans le haut du panier, alors j’ai tenté ma chance.

Je ne suis pas boursier. Ce sont mes parents qui financent ma formation (en moyenne 3000 euros par an + le logement). Mon père est agriculteur, ma mère retraitée. Mon frère, qui est médecin, m’aide beaucoup dans mes études. Je n’ai pas revu ma famille depuis mon arrivée. J’espère décrocher prochainement un stage professionnel dans mon pays, ainsi je pourrai les revoir. »

Prochain article : Le témoignage de Ruth, hydraulicienne, en poste depuis 2 ans

« Prendre un raccourci vers le développement »

De gauche à droite : Mohamed Traoré, Boubakar Mballo, Mohamed Ba

C’est Mohamed Ba, 30 ans, qui fait la visite. Un lit, un bureau sur lequel s’entassent deux ordinateurs et une bouilloire pour le thé. Un coin cuisine et une cabine de douche. Le tour est rapide : bien que très équipée, la chambre est petite. En se serrant bien, on y tient pourtant à cinq lorsque deux compères de Mohamed nous rejoignent. « Nous sommes tous les trois Sénégalais, explique Boubakar Mballo, 31 ans. Le campus est très international mais chaque communauté à son réseau. C’est pratique ne serait-ce que quand on rentre au pays pour avoir les contacts d’anciens qui peuvent  nous aider à décrocher un travail ». Boubakar, comme Mohamed Ba est étudiant du master environnement du 2IE. Mohamed Traoré, le troisième larron âgé de 28 ans, a rejoint la filière « eau » l’année dernière. Une chance pour les trois amis. Une responsabilité aussi. Pas question pour eux de quitter l’Afrique après leur cursus. « C’est ici que je suis formé. Je me sens redevable et je ne me vois pas aller vendre mon savoir ailleurs », affirme Mohamed Ba. Pour Boubakar, l’engagement va encore plus loin : « Il n’y a encore que très peu de conscience environnementale sur notre continent. Nous sommes des privilégiés et demain ce sera à nous de créer nos entreprises, de rejoindre les administrations ou de devenir professeur. Ce sera à nous d’essaimer dans les esprits des autres. » Mohamed Traoré est sur la même longueur d’onde : « Le développement durable, c’est aussi la lutte contre la pauvreté. L’existence de nombreux Africains dépend de la préservation de notre biodiversité, de notre écosystème et de la richesse de nos sols. Pour que l’économie africaine soit durable et forte, il faudra absolument respecter notre environnement commun. » Pour les trois potes, la marche verte du continent est imminente : « En Europe, plein d’erreurs ont été faites et vous perdez du temps à revenir dessus. Nous, nous avons tout à faire. A commencer par créer notre propre modèle. Ca nous laisse la chance de prendre un raccourci vers le développement. »

Prochain article : Le témoignage de Rodolfe, étudiant ivoirien

Des diamants noirs pour relever les défis verts africains

Alors que l’Afrique manque cruellement d’ingénieurs*, une école s’est lancée dans la formation des « élites vertes » dont le continent noir à besoin. Situé à deux pas de la fac de Ouagadougou, l’institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement (2iE) a peu de choses en commun avec l’université publique. Des amphis flambants neufs d’abord, non surchargés ensuite, mais surtout 17 millions d’euros de budget qui lui permettent de se distinguer d’un enseignement supérieur burkinabè globalement peu doté. Largement subventionné par l’occident (états, organismes prêteurs, grandes entreprises pas toutes très « vertes » d’ailleurs – notamment Total) – mais aussi financé par quatorze Etats d’Afrique de l’Ouest -, 2iE offre aux étudiants africains des conditions de formation idéales : des cours dispensés par des experts reconnus (la plupart africains et recrutés à l’étranger), des locaux rénovés adaptés aux nouvelles technologies, cinq labos de pointe dédiés aux secteurs stratégiques des énergies alternatives, du biocarburant, de l’hydrologie, la dépollution, les éco-matériaux…

Construit en 2006 sur les cendres d’une école inter-états étranglée par les problèmes financiers, l’établissement n’a pas mis longtemps à se faire une réputation au-delà des frontières du Burkina Faso. Pour preuve, son diplôme d’ingénieur dans les domaines de l’eau, de l’environnement, de l’énergie et du génie civil, est reconnu depuis 2009 au niveau européen. Et même si parmi les 1200 étudiants de l’école recrutés sur dossier dans toute la sous-région seuls 150 sont sortis honorés du titre d’ingénieur 2iE l’an dernier**, l’expérience montre que l’Afrique subsaharienne peut produire ses propres élites.

Scolarité chère et salaires élevés

Etendu sur plus de 100 hectares de campus, cet établissement qui fait se côtoyer une vingtaine de nationalités africaines stimule l’ambition de nombreux étudiants mais excite aussi leur jalousie. Car avoir le privilège de l’intégrer se paie cher. Les deux années de master nécessaires pour décrocher le diplôme d’ingénieur 2iE coûtent chacune en moyenne 2,3 millions de francs CFA (environ 3650 euros, hébergement non compris). Dans un pays où le salaire de base s’élève à 45 euros, un tel luxe n’est pas à la portée de tous…

« Cette école favorise l’émergence d’un système éducatif à deux vitesses avec d’un côté les institutions riches pour les riches, et de l’autre les bahuts pauvres pour les pauvres » relève un observateur burkinabè. « Notre école coûte cher mais elle intègre 40% de boursiers, nuance Paul Giniès, ingénieur français et directeur général de 2iE. Par ailleurs, elle propose des formations professionnalisantes qui débouchent sur des postes adaptés aux besoins de l’économie africaine. La totalité de nos étudiants trouvent un emploi bien rémunéré maximum un an après l’obtention de leur diplôme. L’assurance d’une insertion professionnelle leur donne la possibilité de rembourser rapidement leur prêt étudiant s’ils en souscrivent un. » Selon une étude interne réalisée sur la base des déclarations des promos précédentes, les jeunes ingénieurs touchent à l’embauche des salaires compris entre 310 000 et 675 000 francs CFA par mois (soit entre 475 et 1030 euros mensuels). Dans une Afrique minée par le chômage, l’argument porte.

« Je ne trouve pas les frais de scolarité si élevés que cela si on les comparent à ce que nous coûterait une formation équivalente dispensée en Europe ou aux Etats-Unis. Sans oublier qu’en occident, le coût de la vie est bien supérieur et les perspectives d’embauche plus réduites qu’ici », commente Boubakar, un étudiant sénégalais.

L’Afrique redevient attractive

Boubakar n’est pas le seul à faire ce calcul. Une employabilité maximale, des compétences reconnues, des salaires localement élevés, le continent noir redevient attractif pour ses élites.  « Parmi les ingénieurs diplômés l’an dernier, seulement 5% sont partis travailler au Nord » se satisfait Abdourazakou Sanoussi, directeur de l’innovation, du management et de l’entreprise à 2iE.

Chaque année, les « journées entreprises » organisées par l’établissement rassemblent plus d’une centaine d’entreprises dont les trois quarts africaines. Victime de pillage intellectuel durant des années, le continent semble enfin pouvoir compter sur ses « black diamonds ». De là à parler d’un colmatage de la fuite des cerveaux africains, il est trop tôt pour le dire.

* Selon l’ONU, l’Afrique comptait en 2007 un ingénieur ou scientifique pour 10 000 habitants, contre 20 à 50 pour les pays industrialisés. 

** La majorité des élèves de 2IE sont inscrits en cycle « Licence », non reconnu pour le moment sur le territoire européen.

Prochain article : Les témoignages des deux Mohammed et de Boubakar