Tunisie – Les leçons à tirer des élections étudiantes

Elles ont lieu tous les ans et sont bien moins médiatisées que les élections politiques. Et pourtant, le résultat des élections syndicales étudiantes du 13 mars montre aussi les tendances d’une jeune génération d’électeurs qui refuse la politisation de l’université malgré une rivalité entre le syndicat de gauche (UGET) et le syndicat islamiste (UGTE).

Alors que l’assemblée vient de définir un nouveau calendrier électoral, d’autres élections se sont jouées cette semaine au sein des universités. Dans 165 établissements, les étudiants tunisiens ont élu leurs représentants syndicaux aux conseils scientifiques. L’UGET a remporté  295  sièges sur 549 contre l’UGTE (131 sièges) et les 123 sièges restants sont allés aux indépendants.. Depuis plusieurs années l’UGET (Union Générale des Etudiants Tunisiens) est le principal syndicat étudiant. Sous Ben Ali, il était l’unique syndicat toléré bien que les étudiants n’aient pas pu organiser un congrès depuis 2003.

Depuis la révolution, de nouvelles forces sont entrées sur la scène estudiantine, notamment l’UGTE (Union générale tunisienne des étudiants) qui avait été interdite depuis les années 90. L’année dernière, les élections étudiantes avaient fait l’objet d’affrontements fréquents entre membres de l’UGET et membres de l’UGTE. Le premier reprochait les «fausses accusations et rumeurs» selon une ugetienne «colportées» par l’UGTE selon elle, pendant la campagne électorale.

L'institut supérieur de gestion de Tunis fête la victoire de l'UGET le 13 mars

 

Du côté de l’UGTE, la volonté de mettre fin au monopole syndical de l’UGET était l’une des principales revendications. Cette année, les élections étudiantes ont récolté le plus fort taux de participation en vingt ans selon Rached Kahlani, secrétaire général de l’UGTE :

«Le point positif de ces élections reste le taux de participation de 25% et aussi le pluralisme avec le nombre important d’indépendants.»

L’année dernière, seul 20% d’étudiants avaient participé et Rafik Zeghidi, militant à l’UGET depuis sept ans, parlait à l’époque de «boycott» des élections notamment à cause d’un climat politique tendu. Le taux de participation reste peu élevé cette année par rapport au nombre d’étudiants en Tunisie qui était de 470 000 en 2010 et augmente chaque année.  Il représente un nombre structurellement élevé par rapport à la population analyse l’économiste Françoise Benhamou.

Si la victoire aux élections a été, une fois de plus, remportée par l’UGET, les résultats montrent aussi une part importante des votes pour les indépendants, dont l’arrivée de l’Organisation Voix de l’Etudiant Tunisien qui se présente comme un nouveau syndicat «indépendant». Pourquoi le mot « indépendant »choisi aussi pour les lites « indépendantes » aux élections du 23 octobre 2011? Parce que la rivalité entre les deux syndicats au sein de l’université témoigne aussi d’une bipolarisation politique, similaire à celle du pays, dans la vie universitaire.  Pour Samar Tlili, membre de l’UGET, le contexte politique influe de près la vie estudiantine :

«Même si les élections ont été plus calmes que l’année dernière, nous avons eu des indécis qui se sont ralliés à l‘UGET cette année à cause du mauvais rendement d’Ennahdha au gouvernement.» Pour Rached Kahlani, c’est au contraire dans les établissements où il était peu connu l’année dernière que le syndicat de l’UGTE a remporté de nouveaux suffrages. «Je pense que les étudiants savent faire la distinction entre le parti et le syndicat même si c’est vrai que nous sommes de tendance islamiste. Nous avons une charte au sein du syndicat qui interdit aux militants d’Ennahdha, s’ils ont des responsabilités au sein du parti, de faire aussi partie du syndicat.»

Rivaux de longue date, les affrontements éclatent ponctuellement au sein des universités entre les deux syndicats. Le 9 octobre 2012, des cours ont été interrompus à la faculté du 9 avril à Tunis en raison de violences entre les deux syndicats. En avril 2012, des armes blanches sont utilisées lors d’affrontements au campus d’El Manar à Tunis. Pour Samar Tlili, le principal facteur de tension repose sur la proximité de l’UGTE avec le parti Ennahdha.

«L’UGTE représente le bras étudiant d’Ennahdha dont le seul projet est l’islamisation de l’université tunisienne.»

Vidéo amateur d’une des victoires de l’UGET:



Historiquement, l’UGET est constituée de nombreux étudiants souvent politisés à gauche et l’UGTE, plus islamiste. Ils déclarent malgré tout avoir des buts communs : «défendre avant tout les droits des étudiants et réformer le système LMD (Licence-Master-Doctorat) qui est l’une des causes du chômage actuel pour les jeunes diplômés.» Pour Samar Tlili, la victoire de l’UGET reste à distancier du climat politique :

«Les facultés ont toujours été politisées en Tunisie mais on veut rester en dehors des conflits politiques. Certes, cette victoire est une forme de résistance face au climat politique actuel où les islamistes sont encore gagnants mais nous, notre but reste de séparer l’activité syndicale de l’activité politique».

A l’assemblée nationale constituante, les députés viennent d’accorder à 139 voix pour contre 45 défavorables et 13 abstentions,  leur confiance au nouveau gouvernement islamiste. Sarra Grira, journaliste tunisienne à France 24 comment avec ironie la différence des deux résultats :

«A l’ANC, la confiance est votée pour le nouveau gouvernement de la Troïka. Dans les facs, c’est l’UGET qui sort gagnante des élections. La crise politique n’est-elle pas aussi une crise de générations ?»

Et pourtant du côté des élections syndicales, comme de la composition du gouvernement, on peine de plus en plus à choisir entre deux tendances. Le nouveau gouvernement a octroyé les portefeuilles régaliens à des indépendants, du côté des élections syndicales, malgré la large victoire de l’UGET, beaucoup d’étudiants ont également voté pour des indépendants.

Malgré leur volonté de s’écarter de la politique, les deux syndicats font également face aux mêmes enjeux que les partis politiques tunisiens. Alors que le nouveau calendrier électoral vient d’être décidé à l’Assemblée, les syndicats étudiants se préparent également pour l’année prochaine: la restructuration de leur syndicat et la préparation d’un congrès sont les priorités. En interne, les problèmes sont discutés ouvertement. Du côté de l’UGET, la division est avérée entre la base syndicale et le bureau exécutif selon Samar Tlili:

«Il y a de nombreux ugetiens qui ne veulent plus d’Ezzedine Zaatour comme secrétaire général. Nous n’arrivons pas à préparer le congrès car la majeure partie des bases militantes de l’UGET est contre la supervision du congrès par l’actuel bureau exécutif. Cela fait également plusieurs années, que nous n’avons aucun financement pour la campagne électorale à cause d’une mauvaise gestion du budget accordé par le Ministère de l’enseignement supérieur.»

Ce manque de consensus autour de l’actuel secrétaire général de l’UGET, avait été déjà dénoncée l’année dernière par Rafik Zeghidi.

«l’UGET n’a pas toujours une bonne image au sein des universités car même si c’était une force d’opposition, les différents membres du comité de direction ont souvent pactisé avec l’ancien régime. Il y avait en fait deux comités de direction, un, bureaucratique, qui était chargé de négocier avec le Ministère et un autre, informel, sur le terrain qui était en contact direct avec les militants.» déclarait Rafik en 2012.

SlateAfrique a tenté de joindre Ezzedine Zaatour au téléphone pour avoir sa réaction jeudi 14 mars, il a décroché une première fois puis il a coupé son portable. L’homme est âgé d’une quarantaine d’années et représente le syndicat depuis près de douze ans. Sans base de données sur le nombre d’adhérents ni de réelle direction, le syndicat souffre aujourd’hui de ce manque de structure. Du côté de l’UGTE, qui n’est pas encore reconnu légalement comme un syndicat étudiant, les financements viennent des cotisations et des dons des anciens de l’UGTE selon Rached Kahlani. L’enjeu pour lui est de tenir un congrès début avril 2013 qui permettra aussi au syndicat de se restructurer mais la bataille reste aussi politique selon lui :

«Il faut que nous nous battions pour le droit de s’organiser en tant que force syndicale au sein de l’université. Certaines facultés ne sont pas neutres, on nous accuse de propagande mais parfois ce sont aussi les professeurs ou l’administration qui outrepassent leur rôle et participent aux campagnes électorales, souvent en notre défaveur.»

D’un côté comme de l’autre, la bataille des syndicats étudiants n’est pas terminée. L’apprentissage démocratique tout comme le choix politique se  construit progressivement au sein d’une jeune génération dont les choix électoraux sont bien différents de ceux des dernières élections nationales. Le taux de participation au scrutin étudiant qui reste faible malgré sa progression renvoie aussi à l’enjeu des prochaines élections politiques, l’abstention, qui est restée la grande gagnante du premier scrutin démocratique en Tunisie.

Lilia Blaise

Tunisie – Ces immolations que l’on ne saurait voir

Adel Khadri, le jeune vendeur de cigarettes qui s’est immolé par le feu mardi 12 mars sur l’avenue Habib Bourguiba est mort aujourd’hui au centre de traumatologie des grands brûlés de Tunis. Son cas est la suite de beaucoup d’autres qui se sont enchaînés après la révolution.

Retour à la case départ. En voyant les photos du jeune vendeur Adel Khadri sur les réseaux sociaux, le premier sentiment est celui ressenti lorsque les premières nouvelles de l’immolation de Mohamed Bouazizi faisaient le tour de la toile en 2010 en Tunisie. Déception, angoisse et colère. Le mardi 12 mars 2013, le jeune vendeur de cigarettes Adel Khadri s’est immolé devant le théâtre municipal de Tunis. Transféré directement au Centre de traumatologie des grands brûlés de Ben Arous, il est aujourd’hui dans un état critique selon l’AFP. Le même jour, le nouveau Premier ministre Ali Larayedh, annonce la composition du nouveau gouvernement à l’Assemblée Nationale Constituante. Quelques heures avant, le jeune homme hurlait sur l’avenue «voilà la jeunesse qui vend des cigarettes, voilà le chômage» selon un témoin pour l’AFP.

Un manifestant sur l'avenue Habib Bourguiba à Tunis. Crédits photos: Amine Boufaied

Adel Khadri n’est pourtant pas le premier mais le suivant d’une longue série d’immolations en recrudescence depuis celle de Mohamed Bouazizi en décembre 2010. Geste de l’indignation, il est aussi devenu le plus destructeur, puisque dans la plupart des cas recensés en Tunisie, très peu survivent à leur blessures. Difficile d’obtenir le chiffre de ces autodestructions sur le territoire tunisienne, selon un interlocuteur du Centre de traumatologie des grands brûlés de Tunis, il y aurait plus de 150 cas recensés depuis 2011 parmi lesquels on compte plus d’une cinquantaine de cas médiatisés comme le montre cette carte ci-dessous. (cliquez sur les marqueurs pour avoir les détails).

Il semble aussi complexe d’en déterminer les causes, puisque dans la plupart des cas, peu d’enquêtes sont menées. Les causes sont en général de trois ordres : l’immolation par «revendication sociale» revient le plus souvent, l’acte «en état d’ivresse» revient aussi fréquemment et enfin, l’acte de personnes souffrant de «troubles mentaux» arrive aussi souvent.

Peu après la mort de Mohamed Bouazizi, on recensait déjà plus de onze cas d’immolations en Tunisie en février 2011, six mois plus tard plus d’une centaine aujourd’hui, on en compte dix rien que depuis le 1 er janvier 2013. Le taux de chômage de 16,7 %  selon les derniers chiffres de l’INS (Institut National de la Statistique) en est la principale cause mais l’acte frappe aussi par le désespoir qui le motive. Dans la plupart des cas il s’agit de suicides réels liés à un désespoir social.

Reportage d’Al QarraTV sur le jeune Adel Khadri avec le témoignage de son frère:

On entend souvent à Tunis, le lancinant «rien n’a changé » depuis la révolution. Ces immolations sont en effet le rappel quotidien que la situation économique et sociale du pays est toujours critique. En donnant les priorités du nouveau gouvernement, Ali Larayedh a mis l’accent sur une baisse du chômage et la priorité donnée à l’emploi des jeunes, ces promesses sont pourtant les mêmes que celles des gouvernements précédents. L’enjeu n’est plus seulement politique ou économique, il devenu désormais psychologique.

«Avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, cela a été le commencement d’une nouvelle manière de protester sachant que le suicide reste tabou dans le monde arabe.Le message de cette forme de suicide est avant tout social, il marque l’incapacité à s’intégrer désormais dans une société qui n’offre ni avenir ni travail.»

commente le psychiatre Sofiane Zribi qui a alerté dans les médias’une augmentation de 20% des cas de dépressions graves depuis la révolution.

«Aujourd’hui, nous manquons d’infrastructures comme des centres d’écoute et d’appel pour ces gens. Nous trouvons plusieurs cas de dépressions post-révolutionnaires, il y a le cas plus général de la peur de l’insécurité, certains patients ne vont plus dans les manifestations, ont peur le soir en rentrant chez eux et puis il y a cette forme marginale, de l’immolation qui est une manière radicale d’exprimer son mal-être.»


Dans un article publié sur Slate.fr, intitulé « Pourquoi s’immole-t-on? » , la psychologue Saida Douki Dedieu interrogée sur le sujet parle des immolations présentes en Tunisie avant 2011:

« Saida Douki Dedieu exerçait en Tunisie jusqu’en 2006. Elle a eu l’occasion de poser la question à plusieurs jeunes qui avaient choisi ce moyen pour attenter à leur vie et leur a posé la question. Leur réponse était toujours la même: «Ils m’ont dit que la douleur provoquée par le feu était telle qu’ils pensaient que Dieu serait compatissant. Ils s’en remettaient à la miséricorde de Dieu, une miséricorde qu’ils n’avaient pas trouvé sur terre.» »


Des cas ont existé en Tunisie avant Mohamed Bouazizi comme celui d’Abdesalem Trimmech mort à Monastir en mars 2010, témoignant à chaque fois d’une société en crise. Aujourd’hui, les marchands ambulants défilent à Tunis pour rendre hommage à Adel Khadri. En septembre 2011, les étals anarchiques avaient été interdits sur l’avenue Habib Bourguiba, ils étaient près de 600 à occuper l’avenue et ses alentours après la mort de Mohamed Bouazizi.Aujourd’hui, ils restent marginalisés dans une économie parallèle qui témoigne encore d’une révolution inachevée.

Vidéo amateur de Slim Ayadi, sur la manifestation des marchands ambulants à Tunis:

Lilia Blaise

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Tunisie – Trois questions à Henda Hendoud, féministe et fière de l’être

Sa photo se dresse sur un large panneau de la route menant à l’aéroport de Tunis. Henda Hendoud est l’image en Tunisie de la campagne «Tous pour le soulèvement de la femme dans le monde arabe» qui a eu lieu dans différentes villes arabes à l’occasion du 8 mars, journée internationale de la femme. Pour Henda, la lutte des femmes pour leurs droits que fait que commencer en Tunisie.

Campagne du mouvement "The uprising of women in the Arab world."

Pourquoi t’engages-tu aujourd’hui dans la campagne «The uprising of women in the arab world» et quel message veux-tu faire passer aux femmes tunisiennes?

Je m’engage parce que je suis convaincue de l’utilité de cet engagement parce que beaucoup de femmes encore aujourd’hui ont peur d’assumer le statut de féministe en Tunisie. On ne connait pas vraiment les origines de la cause féministes et c’est encore le moment où jamais pour bouger en faveur de la femme. Mon message est simple: la femme tunisienne fait partie du processus révolutionnaire. Sans la femme, on ne peut pas parler de révolution, de liberté et de progrès. La femme arabe doit mener sa révolution.

Quelles sont les priorités à défendre pour la femme tunisienne aujourd’hui?

L’enjeu principal reste celui de la liberté et de l’égalité notamment dans la future constitution. La femme tunisienne subit actuellement toutes sortes de violences, sexuelles, sociales, économiques, et politiques… Par exemple le seul cas de viol médiatisé a été celui de Meriem, il faut que ce genre d’affaires soient d’avantage exposée devant la justice et les médias. La femme tunisienne doit s’imposer plus dans l’espace public, elle doit participer activement à la vie politique et citoyenne.

Avec également l’arrivée possible des Femen en Tunisie, peut-on dire que de nouvelles formes de féminismes émergent au sein des pays arabes ?

Il y a toujours de la place pour de nouveaux mouvements féministes. Actuellement, les quelques associations existantes n’arrivent pas à couvrir toutes les questions féministes. Les problématiques de la compatibilité entre féminisme et tradition ou féminisme et religion ne sont pas encore suffisamment évoquées. Et nous avons besoin, aujourd’hui, d’un nouveau souffle jeune et moderne dans les mouvements féministes tunisiens et arabes. Cela ne veut pas dire que nous sommes en rupture avec l’historique militant des anciennes générations féministes mais au contraire, c’est une continuité, une rénovation et une petite révolution dans les rangs des féministes elles mêmes.

Propos recueillis par Lilia Blaise

A Tunis: les femmes ont entamé une marche symbolique le 9 mars:


Vidéo amateur de Wafa Driss

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Tunisie – « Si tu veux sauver ta télé, vends du persil ! »

Vendre du persil. La chaine de télévision, Al hiwar Al tounsi, média d’opposition sous Ben Ali, a trouvé un moyen original pour sensibiliser l’opinion publique sur sa crise financière. Mais l’histoire de ce geste est un clin d’œil aux islamistes et à Oussema Ben Salem,  propriétaire de Zitouna TV dont le père, actuel ministre de l’Enseignement supérieur, avait été vendeur de persil pour survivre sous la dictature. Les journalistes de la chaîne ont vendu à Tunis aujourd’hui, 1000 bottes symboliques.

Vendre du persil à la place de l’information, serait –il le destin des médias tunisiens essayant de survivre dans une crise économique et plus précisément, à un embargo publicitaire imposé parle contexte politique actuel? Face à sa crise financière, la chaîne d’opposition Al Hiwar Al Tounsi ( le dialogue tunisien) a lancé, depuis dimanche, une compagne de ventre de persil symbolique, pour collecter de l’argent. Derrière la note d’humour de l’initiative se cache pourtant un enjeu plus grave qui commence à naître au sein des médias tunisiens indépendants, l’étouffement financier soupçonné d’être causé par le pouvoir en place.

Une femme scandant son soutien à la chaîne Al Hiwar persils à la main jeudi 28 février à Tunis. Crédits Photo: Mohamed Amine Ben Azizas

Des bottes de persil et de nombreuses personnalités ont composé un tableau détonnant jeudi 28 février avenue de la Liberté à Tunis. Plusieurs centaines de personnes ont défilé devant la porte de la chaîne pour acheter une botte de persil à 20 dinars. Le stock prévu pour l’évènement, environ mille bottes de persil s’est épuisé dès les premières heures du lancement de la vente. Mais les gens ont continué à donner de l’argent pour une ou deux feuilles vertes d’un persil en gage de leur bonne volonté à aider symboliquement la chaîne d’opposition qui risque de fermer ses portes depuis plusieurs mois.

Tout a commencé quand les cyber-militants du parti au pouvoir, Ennahdha, ont lancé une compagne de dénigrement, sur Facebook, contre Al Hiwar, et en lui proposant de vendre du persil au lieu du faire du journalisme alors que la chaîne commençait à alerter de ses difficultés financières. « Vends du persil » ont lancé certains commentateurs en réponse à la chaîne qui a reçu plus de 5000 commentaires sur son statut. Le directeur de la chaîne, Tahar Ben Hassine, a eu la bonne idée de récupérer ce pseudo conseil et de vendre effectivement du persil , en clin d’œil direct aux islamistes.

Voici le passage télévisé dans lequel Tahar Ben Hassine se moquait déjà en décembre du fils de Moncef Ben Salem, propriétaire de Zitouna TV:

Un membre du parti Ennahdha, Fayçal Ennasr a quant à lui rétorqué que les accusations de la chaîne étaient « ni réalistes ni objectives » a-t-il déclaré à la chaîne France 24.

Les commentaires moqueurs sur la page de la chaîne Al Hiwar le 23 février

«Ils veulent (les Nahdaouis) diriger les médias et tuer les voix libres. Ils donnent des leçons sur l’éthique du journalisme comme si leurs chaînes et leurs médias étaient objectifs. Aujourd’hui, nous essayons de leur dire que la solidarité tunisienne est plus forte et plus noble que le pétrodollar du Qatar qui finance Al Jazeera et les chaînes islamistes. Nous allons résister et Al Hiwar ne fermera jamais.» a déclaré le jeune Ahmed Ben Saleh, étudiant et militant dans des associations de Droit de l’Homme. Pour lui, le combat des médias contre le pouvoir doit être gagné avant les élections pour éviter une «deuxième catastrophe», selon ses dires, de dépassement et de propagande au profit d’un seul parti Nahdha.

Avenue de la liberté, les acheteurs de persil n’ont pas gardé le silence et ont scandé durant des heures des slogans contre le pouvoir et des messages d’encouragement à la chaîne, El Hiwar, symbole d’un média libre et militant depuis la période Ben Ali. Chaque Tunisien, a encore en mémoire le rôle important joué par la chaîne et l’un de ses journalistes, Fahem Boukadous, dans la couverture médiatique de la révolte de Redeyef et du bassin minier en 2008.

«Soutenir une presse libre, indépendante et militante est le devoir de tous les tunisiens. Je regarde la chaîne depuis la révolution et je ne peux pas imaginer qu’il viendra le jour où elle ferme. Ça sera une perte énorme pour la Tunisie et pour la consolidation de la démocratie et de la diversité de l’information. » déclare une passante qui a sacrifié sa pause déjeuner pour venir soutenir la chaîne.

Détournement de la campagne sur facebook: "Le persil de la liberté"

Plusieurs personnalités politiques ont répondu présentes, lors de cette compagne. Parmi les plus connu, Hamma Hamami, Radhia Nasraoui, Bochra Bel Haj Hmida, le père du défunt Chokri Belaid, Haythem Mekki, Mokhtar Yahyaoui et plusieurs autres militants, des députés de l’Assemblé Nationale Constituante, artistes, journalistes, avocats, et des simples citoyens venus pour soutenir Al Hiwar.

Hammami leader du parti de gauche le Front populaire. CP: Mohamed Amine Ben Aziza

La chaîne n’est pourtant pas le seul média qui souffre d’une crise financière aujourd’hui en Tunisie. Le partage inéquitable de la publicité et la concurrence déloyale entre médias indépendants et médias partisans du pouvoir seraient les premières raisons de cette crise financière qui poussent plusieurs médias et surtout la presse écrite à jeter l’éponge et fermer leurs portes. Ces accusations à l’encontre mériteraient une enquête plus approfondie sur la question du financement publicitaire et des subventions publiques accordées aux médias. Dans son dernier rapport publié en février 2013, l’ONG RSF faisait état d’un avenir peu rose pour les médias en Tunisie laissés sans cadre juridique et souvent soumis à des pressions politiques. Dans un récent communiqué, l’ONG a aussi alerté des risques de fermeture de nouvelles radios nées après la révolution qui n’ont ni cadre juridique ni réelles licences pour diffuser.

Reportage de la chaîne Mosaïque FM sur la vente:

Mais début février, c’est également le cas du journal hebdomadaire arabophone Hakaik qui a fermé ses portes. Le directeur du journal a évoqué un gouffre financier qui lui faisait perdre près de 30 000 dinars par mois. Mais il a surtout dénoncé la coupure sans explications de nombreux abonnements au journal notamment dans les administrations des ministères tout comme certaines banques ont retiré sans raison leur encart publicitaire. «Il y a une volonté de faire taire les médias qui sont le plus opposé au pouvoir et cela se traduit directement dans cet étranglement financier» avait-t-il déclaré.

Khemaïs Ksila, député et Mokhtar Trifi de la ligue des droits de l'homme entourent le directeur de la chaîne Tahar Ben Hasine. CP Mohamed Amine Ben Aziza

La chaîne Al Hiwar et connue pour une ligne éditoriale tranchée et progressiste qui fait partie de sa charte éditoriale d’après Aymen Rezgui, l’un des journalistes de la chaîne. Le côté social et les reportages de terrain ont toujours été privilégiés par la chaîne.Ses journalistes sont souvent victimes d’agressions lors de reportages. Selon le rapport du Centre de Tunis pour la liberté de la presse sur les violences subies au mois de janvier 2013 par les journalistes Tunisiens, la chaîne reste la principale visée avec 5 cas d’agressions de ses journalistes rien qu’au mois de janvier. le siège de la chaîne à la Manouba avait été cambriolé en mai 2012.

 

Quant au directeur de la chaîne Tahar Ben Hassine, il est connu pour son opposition politique sous Ben Ali et sa tendance à gauche. Il avait lui-même financé la chaîne entre 2003 et 2009 pour survivre sous le régime Ben Ali et espérait reprendre la main en 2011 avec des investissements publicitaires et sa place plus visible sur le satellite Nilesat. Si la chaîne subit clairement aujourd’hui des pressions politiques, son directeur n’a pas donné de chiffres sur l’ampleur et les origines de sa crise financière ni sur son chiffre d’audience depuis 2011 qui reste faible comparé aux grandes chaînes telles que Nessma TV ou encore Attounissia et Hannibal TV.

Henda Hendoud

Tunisie – Le ministre de l’Education ne danse pas le Harlem Shake

Les lycéens et étudiants tunisiens se sont emparés de la chanson Harlem Shake depuis que le phénomène est devenu viral dans le monde entier. Mais l’initiative ne plaît pas à tout le monde notamment au Ministre de l’éducation qui a décidé d’ouvrir une enquête dans un lycée de Tunis.

Après Gangnam style revu à la sauce tunisienne , ce sont les jeunes étudiants et lycéens qui se sont emparés d’un autre tube, Harlem Shake dans le Lycée des Pères blancs situé à Menzah 1 à Tunis. Mais il semblerait que l’actuel ministre de l’éducation Abdellatif Abid ait eu vent de la vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux et n’ai pas apprécié la blague. Il s’est exprimé à la radio Mosaïque Fm le 24 février en demandant une enquête contre ces dépassements qui vont à l’encontre des «missions éducatives» selon ses mots.

Capture d'écran de la vidéo faite par les élèves du Lycée Monastir sur Harlem Shake. Source: Youtube

Selon le porte-parole du ministre de l’éducation interrogé par SlateAfrique lundi 25 février, le ministre aurait décidé «l’ouverture d’une enquête à la suite de plaintes de parents d’élèves» qui auraient visionné la vidéo sur Facebook.

«Nous avons reçu des plaintes concernant l’atteinte à la pudeur car ces vidéos montraient des élèves dans des tenues légères». Sur la vidéo originale on peut voir quelques élèves masculins torse nus et le reste des élèves dont un déguisé en cheikh se trémousser dans une danse ridicule sur les paroles «Los con terroristas» du compositeur Bauer.

 

Les élèves indignés par les propos du ministre ce matin au lycée des pères blancs. crédits photos: @Phyrace

Le ministre n’a pas suspendu la directrice du lycée de ses fonctions comme l’auraient prétendu certaines rumeurs sur Facebook et Abdellatif Abid doit donner son verdict en fin de journée sur l’affaire. Sur Facebook et Twitter, les internautes se moquent ouvertement de la réaction du ministre pour ce qu’ils considèrent comme un évènement amusant. En signe de protestation, des évènements ont d’ailleurs été organisés pour manifester devant le Ministère de l’éducation.

Pour le correspondant du Courrier de l’atlas, la polémique aurait été amplifié par un certain Aymen Ben Ammar , jeune actif sur Facebook, et également jeune militant nahdhaoui, qui aurait appelé le Ministre pour le prévenir de cette affaire comme il s’en vante via son statut Facebook. Selon le journaliste, le jeune homme est déjà connu pour d’autres méfaits à caractère diffamatoire sur le réseau social. Le ministre actuel est pourtant issu du parti Ettakatol et non d’Ennahdha.

Firas Kefi, un étudiant, ancien élève du lycée des Pères Blancs témoigne aussi sur place lundi de l’effet créé par cette polémique.

«Les étudiants ont refusé d’assister aux cours dans la matinée et c’est seulement quand la directrice est venue apaiser un peu la situation qu’ils sont retournés en cours. Mais l’enquête est toujours ouverte et les réactions du ministère sont exagérées. A la base le mouvement partait d’une bonne volonté, juste s’amuser un peu.»

Les élèves se sont en effet rebellés après que le Ministre ait évoqué sur les ondes de la radio Mosaïque FM qu’il y aurait de «possibles licenciements» et «sanctions pour les élèves concernés». Sur internet, les déclarations ont laissé place au partage de vidéos du Harlem Shake dans d’autres lycées et facultés tunisiennes:

«C’est juste un effet de mode que les étudiants tunisiens s’approprient pour s’amuser un peu. C’est dommage que ça déclenche de telles polémiques surtout quand on pense aux autres scandales qui ont pu éclaboussé le ministère de l’éducation comme les fuites au bac l’année dernière ou les drapeaux djihadistes à la sortie des lycées.» rajoute Firas Kefi.

Actuellement, la tension est retombée au Lycée des Pères bancs à Menzah 1 selon Firas Kefi et les cours ont repris. Mais le site du ministère de l’éducation a été hacké dan s la journée. Sur Facebook, le caricaturiste Z a repris à sa manière la polémique sur sa page Débat Tunisie :

Crédits Photos: Débats Tunisie

Autres adaptations du Harlem Shake en Tunisie:

Lilia Blaise

Tunisie – Ce que laisse Ali Larayedh au futur Ministre de l’intérieur

L’ancien ministre de l’intérieur a été nommé Premier Ministre vendredi 22 février à la place de Hamadi Jebali qui a quitté son poste. Présenté comme un «modéré», Ali Larayedh arrivera-t-il à apaiser la crise politique actuelle? Son bilan au sein du Ministère de l’intérieur reste en demie-teinte.

Le Ministère de l’Intérieur n’a pas changé depuis la révolution. Même forteresse imprenable donnant sur l’avenue Habib Bourguiba, les mêmes barbelés l’encerclent toujours. Pourtant, c’est dans cet édifice que se trame la plupart des affaires post révolutionnaires: gestion de la sécurité et des manifestations, des complots d’attaques djihadistes, enquêtes sur des délinquances ordinaires. Peu d’informations filtrent sur les méthodes parfois de ce Ministère qui reste assez peu transparent. Son actuel Ministre Ali Larayedh vient de quitter son poste pour prendre celui de Premier ministre. Il laisse un ministère en proie à de nombreux problèmes d’ordre sécuritaire et politique.

La police devant le Ministère de l'Intérieur à Tunis. Crédits Photos: Amine Boufaied

Le seul à avoir parlé publiquement jusqu’à aujourd’hui reste Samir Feriani, ancien  haut fonctionnaire de l’enceinte. Quand Ali Larrayedh, élu nahdhaoui, arrive après les élections du 23 octobre, dans le repère de ses anciens tortionnaires,  les responsabilités sont lourdes: la réforme du système sécuritaire s’impose. Entre corruption et allégeance au système Ben Ali, les éléments de l’ancien régime dont difficiles à déloger comme le raconte le journaliste Pierre Puchot de Médiapart dans son livre La révolution confisquée. Certains hauts cadres ayant des responsabilités dans le 14 janvier occupent encore leurs postes et Ali Larayedh se trouve confronté à un mur du silence où les jeux de pouvoir se trament dans son dos. Le Ministère de l’Intérieur reste pourtant aux premières loges de l’actualité tunisienne.

A chaque manifestation, on accuse encore les mauvaises pratiques de la police, le recours trop rapide à la violence. Les évènements du 9 avril en sont la triste preuve et les plaintes déposée au Ministère de l’intérieur tout comme la commission d’enquête à l’assemblée n’ont pas donné de résultats à ce jour. Les affaires d’actes de délinquances et de vandalisme souvent commis par des salafistes déclenchent la colère de l’opinion publique. On accuse la police de «laisser faire» et de suivre une ligne politique «laxiste» sur la gestion de la question salafiste. Le ministre de l’intérieur, lui, n’est pas friand de communication. La plupart des déclarations sont laissées à son porte-parole Khaled Tarrouche et il ne condamne que très rarement les violences salafistes.

Intervention du Ministre à l’Assemblée sur les évènements du 9 avril. Selon lui, les médias ont amplifié les faits.

La mauvaise gestion de la question salafiste

Il se montrera ferme seulement lors de l’attaque de l’ambassade des États-Unis ou de 220 salafistes seront arrêtés, soupçonnés d’être à l’origine de l’attaque. A Jendouba des salafistes sont été également arrêtés pour avoir participé à des manifestations violentes en mai 2012. Sept d’entre eux se sont mis en grève de la faim à la suite des mauvais traitements subis dans les prisons comme l’atteste un rapport de la Ligue des droits de l’homme tunisienne sur la prison de Bellarijia à Jendouba. Ces derniers disent avoir été également torturés lors de leur arrestation. A Tunis deux salafistes sont morts de leur grève de la faim.

La persistance des anciennes pratiques et la politique deux poids deux mesures sur les violences salafistes ne permettent pas de définir la réelle politique du Ministre de l’intérieur à ce sujet. Dans le rapport de l’International Crisis Group sur la violence et les défis salafistes en Tunisie, l’auteur parle d’un «désordre de l’administration sécuritaire» qui laisse à penser que les policiers ne reçoivent jamais d’ordres clairs sur les actions à mener.  Il cite un membre du Ministère de l’Intérieur à ce sujet:

«De même, un proche du ministre de l’Intérieur affirme: Si les suspects ne sont pas interpellés en flagrant délit, il est difficile de réunir des preuves de leurs actes de violence. La police est structurellement formée sur des méthodes dures et pourtant ne peut plus comme par le passé extorquer des aveux sous la torture. Un savoir-faire policier alternatif manque. L’auteur de violence va passer devant le juge et celui-ci va constater qu’il n’y pas assez d’éléments au dossier.»

Un ministère peu contrôlable

Mais Ali Larrayedh ne semble pas seulement avoir du mal à gérer la réforme de la sécurité, les conflits en interne au sein du Ministère de l’Intérieur laissent à croire qu’il a peu de pouvoirs comme l’a confié un jeune cadre du parti Ennahdha pendant la crise autour de l’initiative de Hamadi Jebali:

«Si certains jeunes d’Ennahdha sont déçus parfois par la lenteur des réformes, nous savons très bien qu’aujourd’hui certains ministères ne sont pas du tout sous le contrôle nahdhaoui comme le Ministère de l’intérieur.»

En effet, les syndicats de force de l’ordre manifestent fréquemment contre le Ministre comme l’ont montré la manifestation du 1er décembre à Tunis ou encore ou encore fin janvier, les syndicats ayant entamé un sit-in à la kasbah pour manifester contre leur «instrumentalisation politique». Pour leur répondre, le Ministre avait tout simplement publié une vidéo sur Youtube et sa page Facebook pour contrer les revendications des syndicalistes et mettre en valeur la réforme au sein du Ministère.

Le constat est aussi partagé par le rapport de l’International Crisis Group qui cite un haut cadre du Ministère de l’Intérieur à ce sujet :

«Durant le soulèvement, plus de 600 postes de police ont été attaqués. Les policiers se sont enfuis et étaient totalement épuisés. Sous Ben Ali, le gouverneur chapeautait la police, chaque agent était en phase avec sa hiérarchie. Après le 14 janvier, tout a changé. Les forces de l’ordre ont été vaincues sur le terrain. Nombre de gouverneurs, de délégués, de chefs de districts (omda) et de conseils municipaux ont été évincés. De plus, les ministres de l’Intérieur ont renvoyé 84 hauts cadres dont la plupart avaient un rôle pivot au sein du système de commandement. Depuis, c’est comme si la machine était grippée. Nous travaillons au jour le jour. Il n’y a ni plan ni stratégie au sein du ministère. »

Mais il reste certain que sur la question salafiste, le Ministre n’a jamais été très clair avec les forces de l’ordre. Comme le montre, la réaction face à l’attaque de l’ambassade américaine, une politique sécuritaire ferme peut être menée quand il y a la volonté politique derrière:

« Après l’assaut contre l’ambassade américaine, deux nouveaux éléments ont transformé la logique de la réponse sécuritaire aux violences salafistes. Premièrement, d’après plusieurs responsables des forces de l’ordre, Ali Larayedh, ministre de l’Inté-rieur, aurait pour la première fois donné des instructions écrites, autorisant la police à invoquer la légitime défense si les commissariats sont menacés»

Son intervention sur la gestion de l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis. Le ministre avait autorisé la manifestation « légitime » et « pacifique » selon lui.

Si bien qu’aujourd’hui, Ali Lararyedh laisse derrière lui un ministère dont on connaît peu les rouages ni la tendance politique. Comme le confiait l’ancien secrétaire général du syndicat des forces de l’ordre,  Abdelhamid Jarray en décembre dernier, « près de 12 000 recrues sans réels critères de sélections ont été embauchés depuis l’arrivée au pouvoir d’Ali Larrayedh ». Avant de partir, le Ministre a laissé un ministère encore en proie aux conflits internes comme le montre la vague de démissions et de nominations du 13 au 12 février 2013. Pour certains observateurs, ce serait une manière d’affirmer la présence nahdhaouie au sein du Ministère avant le remaniement.

Une suite de scandales et la persistance de l’impunité

Parmi les scandales qui ont éclaboussé le Ministère depuis la révolution ont parfois eu des conséquences judiciaires. Après la médiatisation et la mobilisation autour du cas de la jeune Meriam violée par des policiers l’année dernière, une procédure judiciaire a été entamée bien que le Ministère de l’Intérieur se soit d’abord montré peu solidaire avec la jeune fille au début de l’affaire. Mais il ne s’agit que de policiers, quand on parle des hauts cadres qui sont impliqués dans les évènements du 14 janvier, la justice peine à se faire. En témoigne les procès des martyrs qui ont pour l’instant donné lieu à des condamnations de personnages connus comme Ali Seriati mais qui n’ont pas fait la lumière sur les autres coupables. Enfin s’ajoute à cela, la gestion des évènements de Siliana en octobre dernier où la police avait tiré à coups de chevrotines sur les manifestants. Le ministre a longtemps tenu un discours minimisant les évènements et accusant les syndicalistes:

Le bilan est lourd pour le Ministre de l’intérieur alors qu’il quitte son poste. Des enquêtes importantes restent en suspens comme celle sur le meurtre de l’opposant politique Chokri Belaïd ou encore l’existence d’un réseau parallèle de trafic d’armes lié au parti Ennahdha révélé à deux reprises par le site Nawaat. org. Il a donné une interview à la chaîne Nationale dans laquelle il assure que le Ministère a pris en main le problème du trafic d’armes aux frontières tout comme la sécurité des mausolées pillés sans donner de détails. Sur le réseau parallèle de trafic d’armes de Nawaat, il a qualifié «l’affaire de guerre médiatique» entre «partis politiques.»

«l’appareil sécuritaire est en train d’évoluer et a fait de grands pas vers l’intégrité. Certains qui avaient des infiltrés au sein du ministère trouvent leurs intérêts menacés, alors ils lancent de telles accusations pour déstabiliser l’appareil sécuritaire. Touts ça rentre dans un conflit entre les partis politiques.» s’est-il défendu.

Or les dernières révélations de Nawaat.org datant du 22 février semblent confirmer l’existence d’un lien réel entre le parti et un réseau parallèle toléré par le Ministère de l’Intérieur sur des trafics d’armes qui semble agir en «marge des institutions d’Etat». Le site d’investigation a plusieurs fois appelé à l’ouverture d’une enquête sur le sujet, sans suites.

Une communication partisane

Sur le plan de la communication, on peut voir que le Ministre joue sur deux niveaux, la communication avec des dérives parfois propagandistes sur la page Facebook du Ministère ou l’absence totale de communication sur d’autres points comme l’état de l’avancée de l’enquête sur le meurtre de Chokri Belaïd. Les seules déclarations à ce sujet datent de son interview sur la chaîne tunisienne le 15 février où il déclare avoir déployé les équipes nécessaires pour l’enquête et garder pour l’instant le secret sur l’investigation (voir vidéo ci-dessus).Lors de la manifestation de soutien au parti Ennahdha le 16  février, la page facebook du Ministère de l’intérieur cite 60 000 personnes présentes alors que les médias n’en comptent que 10 000.

Le statut du Ministère de l'Intérieur le 16 février

Le Ministère semble aussi enclin à communiquer régulièrement sur les trouvailles d’armes dans telle ou telle ville à coups parfois de vidéos musicales promotionnelles. Ce n’est pas la première fois que des lectures de certains évènements sont souvent déformées par la communication du Ministère comme le signale cet article du site Tekiano.com datant d’avril 2012.

Or rien et encore toujours rien sur le meurtre de Chokri Belaïd. Quant au ministre lui-même, il reste un personnage méconnu du grand public. Discret et respecté pour son passé dans les geôles de Ben Ali, il octroie peu d’interviews aux médias. La dernière en date sous forme de portrait est celle donnée au New York Times publiée le 25 janvier 2013. Il reste très pudique sur ses années d’emprisonnement et de torture mais confie vouloir avancer en faveur de la «démocratie» et faire en sorte que les «Tunisiens soient maîtres de leur destinée ».

Il déclare aussi ne pas vouloir que l’état devienne un «otage» des «tendances extrémistes» aussi bien de celles des religieux fanatiques que des modernistes. L’homme âgé de 57 ans a une famille de trois enfants et des liens très serrés avec le parti Ennahdha dont il est un des membres fondateurs. En le choisissant comme candidat potentiel au poste de Premier Ministre, le conseil de la Choura s’est ainsi assuré de sauvegarder l’entente entre l’aile «dure» du parti et l’aile plus «modérée» selon les observateurs.

Un Premier Ministre attendu au tournant

Après un bilan en demi-teinte au sein du Ministère de l’Intérieur, quelle sera l’action d’Ali Larrayedh en tant que chef du gouvernement? Ce dernier s’est montré consensuel dans sa dernière allocution dans laquelle il s’est engagé auprès des «Tunisiens et des Tunisiennes» à sortir le pays de la crise. Sa prochaine mission est de proposer un nouveau gouvernement composé selon les dernières nouvelles, de différents partis politiques.

«Nous allons entrer dans la phase de composition du nouveau gouvernement qui sera celui de tous les Tunisiens et Tunisiennes compte tenu du fait que hommes et femmes sont égaux en droits et en devoirs. » a-t-il déclaré vendredi pour sa première apparition en public depuis sa nomination.

Il a également assuré qu’il était prêt à assumer ses nouvelles responsabilités :

«Je sens le poids de cette responsabilité et j’espère que mes efforts seront reconnus par les politiques, la société civile, les travailleurs et les médias. Et j’espère que Tunisiens soutiendront ce projet et la réalisation de ses objectifs.»

Quant à son successeur au sein du difficile poste de Ministre de l’Intérieur, les pronostics ne donnent personne pour favori. Quant à l’opinion publique, elle semble favorable à ce compromis et attend  tout comme la classe politique, la composition du prochain gouvernement. Les seules voix dissidentes se sont exprimées samedi 23 février. Environ 1000 manifestants ont défilé dans les rues de Tunis pour exprimer leur rejet de la nomination d’Ali Larayedh. La manifestation sur l’avenue Habib Bourguiba est restée pacifique et n’a pas attiré le monde des manifestations précédentes.

Photos de la manifestation du 23 février. Le meurtre de Chokri Belaïd est dans tous les slogans. Crédits Photos Amine Boufaied.

Lilia Blaise

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Le chef du gouvernement Hamadi Jebali vient d’annoncer l’échec de son projet d’un gouvernement «apolitique» qui ne semble pas avoir remporté l’adhésion aussi bien auprès de son sparti que des autres mouvances politiques. La crise politique aura pourtant permis, en quelques jours, de révéler les débats au sein d’un parti encore maître du jeu et qui semble avoir encore plus d’une carte à jouer.

Après la consultation des partis politiques et la décision de son parti, Hamadi Jebali, a finalement annoncé lundi soir l’échec de sa proposition de former un gouvernement «apolitique». Celui qui avait promis de démissionner s’il échouait n’élimine pourtant l’option d’un nouveau gouvernement, à savoir la solution du remaniement, proposée avant la mort de Chokri Belaïd et doit se rendre chez Moncef Marzouki pour discuter d’un remaniement:

«Je dis en toute clarté que l’initiative telle que je l’ai présentée, c’est-à-dire un gouvernement composé de membres n’appartenant pas à des partis politiques (…) n’a pas recueilli un consensus,» a-t-il déclaré lundi soir selon l’AFP.

Alors que les autres partis de la troïka comme le CPR semblent bien plus se diviser comme l’ont confirmées les démissions du secrétaire général du parti,  Mohamed Abbou et de sa femme, Samia Abbou, Ennahdha semble rester encore uni, à son habitude. Du côté de l’Assemblée, le président Mustapha Ben Jaafar joue sur les deux plans. Il a commencé par soutenir la décision de Hamadi Jebali mais «Mais après des discussions avec les partis, on a compris qu’elle ne fait pas l’unanimité et la situation nécessite d’élargir le soutien au gouvernement et un large consensus entre les protagonistes politiques» avait-t-il dit dimanche d’après l’AFP. Le parti Ennahdha semble avoir tiré son épingle du jeu d’une crise qui pourtant le donnait perdant au début.

Des sympathisantes d'Ennahdha manifestant leur soutien le samedi 16 février à Tunis. Crédits Photos: Amine Boufaied

Hamadi Jebali lundi 18 février annonçant son échec:

Déstabilisation et recherche de légitimité

«Nous n’organisons pas une manifestation pour montrer que nous sommes encore populaires, cette manifestation est pacifique et montre que nous savons mobiliser» déclare un sympathisant d’Ennahdha, Abou Yareeb Marzouki, député à la constituante et conseiller auprès du Premier Ministre. En effet, à Tunis samedi 16 février, près de 15 000 manifestants s’étaient réunis pour manifester leur soutien au parti. Pourtant en interne, les débats font rage et le conseil de la Choura, organe essentiel pour soutenir ou non la décision du Premier Ministre, s’est réuni tout le week-end pour délibérer. La décision prise par Hamadi Jebali de dissoudre le gouvernement pour le remplacer par un gouvernement de «technocrates» le soir de l’assassinat de Chokri Belaïd a fait mouche dans un parti, réputé pour sa discipline de fer.

«C’est inédit que quelqu’un fasse de cette manière cavalier seul» selon un jeune militant actif au parti qui a souhaité rester anonyme. En effet, depuis les élections, c’est l’unité affichée qui prévaut.

A l’assemblée, les députés d’Ennahdha restent les seuls à voter ensemble et unanimement quand d’autres partis remanient sans arrêt la composition de l’hémicycle. Le parti fonctionne ainsi: On se consulte, on débat autant que l’on veut en privé, une fois arrivée sur la scène politique ou médiatique, il faut être uni. Lors du congrès d’Ennahdha, malgré des débats houleux, la même attitude lisse et disciplinée est affichée à la sortie, alors que des questionnements importants sur l’avenir d’Ennahdha et sa mutation en réel parti de gouvernement restent en suspens.

Aujourd’hui, pour la première fois, le parti islamiste voit ses conflits internes, exposés au grand jour sur la scène publique. Hamadi Jebali a surpris tout le monde en ne consultant ni son parti ni l’assemblée Nationale constituante pour sa décision. «D’après les échos, il aurait fait part rapidement de sa décision au bureau politique mais sans prendre en compte finalement leur refus» selon le jeune militant. La réaction de Rached Ghannouchi a été sans appel, il a désavoué le Premier Ministre dès le lendemain. On pensait que celui-ci allait reculer. Bien au contraire, Hamadi Jebali persiste et signe et déclare même sur sa page Facebook, «Je t’ai choisie Ô patrie» reprenant une phrase du chanteur Marcel Khalifa.

La phase de séduction est engagée et le ministre aux quelques 72 000 fans devient l’homme de la situation. Des négociations avec la coalition sont entreprises et une réunion d’un conseil de sages constitué d’intellectuels, d’hommes politiques ou encore de juristes, entame les pourparlers. Au parti Ennahdha, les débats sont intenses même si peu d’informations filtrent. Ceux qui désapprouvent évoquent la menace d’un retour au pouvoir de technocrates «rcdistes» manquant de neutralité, le risque d’un vide politique et sécuritaire. Mais si beaucoup sont contre l’initiative, ils tentent de temporiser. Le bouc-émissaire devient les médias qui «déforment tout» selon Yusra Ghannouchi, la fille du leader historique. Elles comme une autre nahdhaouie à Londres, Shaïma Dallali, observent tous les jours à distance les discussions et voient des «divergences» plutôt que des divisions au sein d’Ennahdha. Les dissensions ne semblent qu’apparentes et le parti se ressaisit en effet bien vite.

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Tunisie – Y aura-t-il une justice pour Chokri Belaïd?

Après le rassemblement massif des Tunisiens autour des funérailles de Chokri Belaïd vendredi 8 février, le peuple est attente. Si le Premier Ministre Hamadi Jebali reste campé sur ses positions de dissoudre le gouvernement actuel, la famille de Chokri Belaïd veut que justice soit faite pour la mort de leur proche.

Des moustaches noires dessinées sur le mur du cimetière et dans les photos de profil Facebook, la caractéristique physique de Chokri Belaïd est devenu un symbole national depuis sa mort. Son enterrement le  vendredi 8 février à Tunis a été digne de celui d’un héros national, d’un martyr, qui a fait naître des peurs et des espoirs en un seul et même instant décisif. Ckokri Belaid, ne sera jamais effacé des mémoires des Tunisiens mais aujourd’hui, le pays est encore en attente d’un changement politique mais d’une action judiciaire contre la violence politique.

Un manifestant à Sousse brandissant les images de Chokri Belaïd et de sa femme. Vendredi 8 février.. crédits photos Imed El-Kouaili

Le recours à la justice internationale

Malgré le mouvement de solidarité qui a unit tous les Tunisiens, l’affaire du meurtre de Chokri Belaïd est loin d’être clause. Salah Belaïd, le père du militant de gauche a déclaré que sa famille aura recours à la Cours Pénale Internationale.

«Nous n’avons pas confiance dans une justice dirigée par les islamistes. Nous voulons une justice digne d’un tel dossier. » déclare le père qui confirme que même après le changement de gouvernement, si celui-ci a lieu, rien ne le fera changer d’avis.

Pour l’instant, le Ministère de l’Intérieur Ali Larayedh a condamné  le crime qu’il a qualifié «d’acte terroriste». Si les coupables ont été partiellement identifiés, ils n’ont pas encore été arrêtés. Un autre homme politique est mort en octobre dernier, Lotfi Naguedh du parti Nida Tounes, et malgré l’arrestation de présumés coupables dans l’affaire, justice ne lui a pas été encore rendue. C’est sans compter les nombreuses enquêtes ouvertes par le Ministre de l’Intérieur sur les violences politiques et policières depuis les évènements du 9 avril, qui peinent à donner des suites. Il s’agit notamment des enquêtes  sur les violences de Siliana et devant le siège de l’UGTT en décembre. Dans un communiqué du 7 févirier 2012, l’ONG Human Rights Watch a appelé à enquêter sur l’assassinat du leader de l’opposition. Mais l’Organisation a rappelé aussi que de nombreuses agressions contre des militants n’ont toujours pas été punies:

«Le meurtre de Chokri Belaïd est survenu dans un contexte d’incidents récurrents de violence politique et d’agressions contre des personnes, apparemment en raison de leurs opinions politiques ou culturelles, commises par des individus ou des groupes qui semblent poussés par des motifs liés à l’islamisme. Dans de nombreux cas, les autorités semblent avoir pris des mesures insuffisantes pour enquêter sur ces agressions et poursuivre leurs auteurs, ainsi que pour prévenir les dangers supplémentaires pesant sur la vie et la sécurité des victimes. Human Rights Watch a ainsi détaillé plusieurs affaires où les victimes ont déposé plainte auprès des postes de police locaux ou devant les tribunaux, mais n’ont jamais reçu aucune nouvelle d’un suivi de leur dossier.»

De même que dans un rapport conjoint de l’ACAT (Association des chrétiens pour l’abolition de la Torture), l’association Liberté et Équité ainsi que l’Organisation contre la torture en Tunisie, les auteurs recommandaient vivement dès 2011 de faire de la justice transitionnelle une priorité contre l’impunité:

«Au-delà des cas individuels, c’est la société tunisienne dans son ensemble qui réclame justice. Elle ne pourra en effet mener à bien sa transition démocratique que lorsqu’elle aura véritablement rompu avec le système autoritaire répressif dont l’impunité constituait le pivot.»

Amnesty International France a aussi appelé les autorités tunisiennes à mener une enquête sur l’assassinat:

Chokri Belaïd, une cause nationale

Selon les chiffres officiels, près de 40 000 personnes ont participé aux funérailles de Chokri Belaid. Le cimetière de Jallaz n’avait jamais eu autant de monde depuis l’enterrement de Moncef Bey, en 1948. Parmi les personnes présentes, il n’y avait pas seulement de Tunisiens. Des français, des maghrébins et des arabes sont aussi venus spécialement pour dire adieu à un camarade qui compte dans sa vie, des années de militantisme altermondialiste.

Sur le parcours entre la maison de culture de Jebal Jeloud et le cimetière, des flux des milliers de personnes ont défié le froid, la  pluie et la fatigue pendant de longues heures pour les funérailles de ce leader transformé par ses assassins en un martyr, un symbole qui dépasse les frontières de l’idéologie, des partis politiques et même du pays.

Le tableau de la foule en deuil exprimait aussi  la colère et l’espoir de rallumer une flamme «révolutionnaire» presque éteinte par l’impasse politique et économique dans laquelle le pays est plongé depuis plusieurs mois. Tout le monde était à pied, portant les drapeaux de la Tunisie, des photos du martyr et des fleurs. Des médecins, des avocats, des artistes étaient présents, dissous dans la foule et dans l’anonymat absolu. Le rassemblement était dénué de toute tendance partisane ce qui est rarement le cas dans les manifestations en Tunisie.

Le cortège funèbre et l’enterrement de Chokri Belaïd le 8 février. Par nawaat.org

«Nous te sacrifions par nos âmes et notre sang» un slogan que les présents aux funérailles, transformés en une gigantesque manifestation, ont été répété plusieurs fois. Les mots «vengeance», «revanche» et «guerre» revenaient aussi souvent.

Les manifestants ont scandé également des messages de menace et des «Dégage» adressés à Rached Ghanouchi, leader d’Ennahdha accusé par la famille du défunt d’être lié à l’assassinat. La famille de Chokri Belaïd avait d’ailleurs invité les dirigeants de la Troika à rester chez eux pour éviter le lynchage.  Si la manifestation était apolitique, les islamistes n’ont pas pu y assister.

La réaction de Rached Ghannouchi après la mort de Chokri Belaïd sur France 24:

Émotion et colère

Mais la haine et la colère ont aussi laissé la place à beaucoup d’émotion et de tendresse dans. Le grand nombre des femmes présentes aux funérailles alors que la religion musulmane déconseille aux femmes de participer au cortège funèbre, a renforcé la solidarité. La veuve de Chokri Belaïd avait insisté la veille pour que les femmes puissent venir. Des femmes libres et fortes comme les aimait Chokri Belaid «amoureux de la femme Tunisienne avec un grand F » d’après le témoignage de son frère îné Lotfi qui nous a accueilli, la veille de l’enterrement à la maison familiale à Jebal Jeloud.

Le résumé de la journée par BFM TV:

Basma Khalfaoui, la veuve de Chokri Belaïd, en est l’incarnation. Depuis la mort de son mari, elle a enchaîné les déclarations médiatiques n’hésitant pas à crier sa colère et son chagrin. Le jour de son enterrement, elle se tient debout, près de sa dépouille en train de saluer la foule et de chanter l’hymne nationale fièrement, la main levée en signe de victoire, immortalisée par les photojournalistes présents au cimetière. Ses deux petites filles ne dérogent pas à la règle et se tiennent à ses côtés, sages et dignes.

«Ckori n’est pas mort, il est vivant dans le cœur de tous les tunisiens» déclare le père de Chokri Belaïd, Salah, avec un sourire triste aux lèvres.  A l’arrivée du corps de Chokri Belaïd, les femmes ont lancé des youyous, des hommes ont crié« Allah Akbar ! » (dieu est grand) et ses amis, en premier, Hamma Hammami, lui ont rendu un dernier hommage suivi d’une prière.

La veuve de Chokri Belaïd à son enterrement. Vidéo amateur de Jihed Mabrouk:

Une tension politique encore présente

L’enterrement ne s’est pas fait sans troubles. Au milieu de la foule, vers 13h de l’après midi, la dépouille n’est pas encore arrivée mais le cimetière déborde d’humain entre morts et vivants. L’attente animée par les chants et slogans politiques et patriotiques, a été interrompue soudainement, par des jets de gaz lacrymogènes. Après vérification, c’est la présence de fauteurs de troubles ayant  attaqué des voitures aux alentours du cimetière qui a obligé la police à riposter pour disperser ces gens. Mais encore une fois, la méfiance et la colère contre le pouvoir en place ont attisé la foule en deuil contre la police. Des slogans et des injures contre le Ministère de l’Intérieur ont été scandés pendant plusieurs minutes avant l’arrivée du cortège du défunt.

Le soir de la journée de deuil, le Premier Ministre a annoncé qu’il maintenait ses positions sur la dissolution du gouvernement actuel en faveur de technocrates à la place. Il a aussi déclaré samedi être prêt à se «passer de l’aval de l’assemblée» pour cette décision mais a évoqué aussi une démission possible s’il échoue selon l’AFP. Le désaccord au sein de son parti est toujours actuel et les Tunisiens s’inquiètent aujourd’hui de la suite des évènements. L’assemblée soutiendra-t-elle Hamadi Jebali ? Mais surtout y’ara-t-il une réelle enquête sur la mort de Chokri Belaïd? Ces questions laissent une Tunisie, encore solidaire pour une partie, mais dans une crise politique qui pourrait encore durer. Samedi 9 février des islamistes ont manifesté en faveur d’Ennahdha sur l’avenue Habib Bourguiba, pour témoigner leur soutien au gouvernement.

Hamadi Jebali sur France 24 en arabe vendredi 8 février:

Henda Hendoud

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Après la mort de Chokri Belaïd, la Tunisie en attente

Le jour des funérailles de Chokri Belaïd a réuni à Tunis près de 6000 personnes ce matin. Alors que le cortège grossit, chacun commente une journée historique pour la Tunisie qui est aussi en grève générale. Si les représentants du gouvernement et ceux du Parti Ennahdha ont été interdits de participer à la manifestation, la procession ne se fait pas sans heurts. En fin de soirée, la situation politique reste dans l’impasse malgré un retour au calme partiel.

A Sousse, les femmes portent aussi le symbole de Chokri BelaÏd. Crédits Photos : Imed El Kouaili

Le cortège funéraire de Chokri Belaïd à Tunis le vendredi 8 février. Crédits Photos: Jihed Mabrouk

Hier soir à 2h du matin, des blogueurs et citoyens appellent à descendre dans la rue. Parmis eux des figures d ela révolution tels que Slim Amamou mais aussi un blessé de la révolution, Jihed Mabrouk:



A la une de la presse tunisienne ce matin, Chokri Belaïd est encore en première page:


Tunis en grève générale, dans les rues, les panneaux publicitaires ont été remplacés par l’image de Chokri Belaïd

Crédits Photos: Cartage FM

Le cortège pour les obsèques de Chokri Belaïd. Crédits Photos: Jihed Mabrouk

La dépouille de Chokri Belaïd arrive à la maison de la culture de son quartier

A Gafsa, les émeutes continuent depuis hier entre la police et les manifestants.
Najet, journaliste à Radio Gafsa, témoigne: Je me suis levée ce matin, je n’ai pas voulu sortir. Il y a encore eu des confrontations. Plusieurs jeunes ont été arrêtés. Je regarde à la télé le cortège. »

A Tunis, d’autres funérailles commencent: Celles du policier mort mercredi, Lotfi Ezzar. Le Ministre de l’Intérieur Ali Larrayeh était présent:

A Sousse, les Tunisiens défilent aussi:

Crédits Photos: Imed El Kouaili

Les Tunisiens d’Amérique soutiennent le cortège depuis les Etats-Unis:

Sur l’avenue, des manifestants sont également attendus:

Au cimetière El Jallez à Tunis:

Les gens se réunissent autour de la tombe de Chokri Belaïd:

Crédits photos Jihed Mabrouk

A partir de 14h00, le cortège est troublé par des heurts avec la police. Plusieurs gaz lacrymogènes sont lancés:

A partir de midi la foule sur l’avenue Habib Bourguiba est dispersée. Vidéo amateur de Emna Chabâane pour Albawsala:

Un anonymous dans les manifestants:

Les manifestants sur l’avenue sont dispersés par la police en début d’après-midi:

Au cimetière, à 15h00, les jets de gaz continuent:

A Sousse, la manifestation se poursuit dans le calme:

Crédits photos Imed El Kouaili

Vers 16h, la police intervient:

Crédits Photos Imed El-Kouaili

Affrontements avec la police à Tunis:

L’enterrement se finit finalement sans heurts à Tunis:

Discours de Hamma Hammami, leader du parti de gauche, le Front Populaire, lors des funérailles de Chokri Belaïd


Les graffeurs rendent aussi un dernier hommage à Chokri Belaïd. Reportage de Nessma TV:

Au cimetière, les restes des jets de bombes lacrymogènes et des voitures calcinées:

Au niveau du gouvernement, Hamadi Jebali reste ferme sur ses positions mais des éléments de Nahdha menacent de manifester demain. Les chiffres sur la participation à la manifestation se contredisent: 40000 personnes recensées du côté du Ministère de l’Intérieur, 1,4 millions selon les autres estimations.

Allocution de Hamadi Jebali sur la volonté de dissoudre le gouvernement actuel et d’en faire un gouvernement de technocrates:

Vidéo de Mosaïque FM sur les pro-Nahdha réagissant à la journée d’aujourd’hui

132 arrestations auraient été faites selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur. De nombreux casseurs ont perturbé la journée comme le montre la vidéo ci-dessus filmée par la chaîne de TV Nessma:

Lilia Blaise

Tunisie – Chedli Zaïdi «la gauche doit à présent s’unir»

Tête de liste du parti Watad à Paris, l’avocat Chedli Zaïdi a bien connu Chokri Belaïd qui était son ami. Il a fondé avec lui dans les années 80 la mouvance des patriotes démocrates devenu le parti Watad en 2011. Avant de partir à Tunis pour les funérailles de son ami, l’homme se confie. Pour lui, seul l’union de la gauche permettra une sortie de crise. A Tunis, la situation se complique avec la grève générale décrétée le vendredi 8 février.

«Je suis désolée, je prends l’avion dans peu de temps» dit Chedli Zaïdi au téléphone. On aura juste le temps d’arracher quelques mots à cet homme bouleversé par la mort d’un de ses amis les plus proches.

«Chokri et moi nous avions fait nos études ensemble à Paris 8. Nous avons même partagé le loyer pendant nos années étudiantes. Je connais très bien sa femme, son père, son frère et ses enfants.» confie-t-il la voix tremblante.

Chedli a appris la nouvelle depuis Paris où dirige la branche française du mouvement de gauche des patriotes démocrates. Ce mouvement d’extrême gauche qui appelle à une révolution nationale démocrate est parmi ceux qui défendaient le plus les revendications sociales de la révolution tunisienne. Pour Chedli, c’est ce qui a causé la mort de Chokri Belaïd :

«Il disait la vérité, il mettait les islamistes en face de leur inaction face aux demandes sociales de la révolution. Cet homme défendait les pauvres, ceux que le parti Ennahdha a oublié en accédant au pouvoir».

Hommage à Chokri Belaïd à Gabès le jeudi 7 évrier. Crédits photo: Stéphanie Pouessel

La voix de l’homme s’indigne puis se fait plus étouffée. Un moment de silence dans le combiné, il vient de voir à la télévision la femme et les enfants de son ami dit-il. «Excusez-moi je vais éteindre. Je n’en peux plus de voir ça.» Après une minute de silence, il reprend et raconte pourquoi il en veut autant aux islamistes. Selon lui, le gouvernement savait que son ami était menacé mais n’a rien fait pour le protéger. Ses paroles font écho à la veuve de Chokri Belaïd et à son frère qui a accusé nommément le parti au pouvoir d’être responsable de la mort de Chokri Belaïd.

La veuve de Chokri Belaïd, Basma.

Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha a nié ces accusations dans un communiqué diffusé le jour-même et a condamné les auteurs de l’opposant de gauche.

«J’en discutais souvent avec Chokri. Ici à Paris, nous n’avons jamais eu de problèmes mais en Tunisie, à chaque congrès ou meeting du Watad, la violence politique était présente. Et les dernières menaces qu’a reçues Chokri au Kef étaient bien réelles. Ce qui me choque le plus, c’est cette vidéo où l’on voit que le Ministre de l’Intérieur l’a accusé d’être derrière les évènements de Siliana. Je me souviens très bien de cette histoire, Chokri était au Maroc à ce moment là, on ne comprenait pas cet acharnement…Chokri gênait cette classe politique, voilà tout.»

La vidéo dans laquelle Ali Larrayedh s’en prend à Chokri Belaïd

Aujourd’hui, si les coupables du meurtre ont été identifiés, il est encore trop tôt pour parler d’un crime politique ou d’une quelconque culpabilité du parti Ennahdha. Mais pour les gens qui manifestent depuis deux jours à Tunis, le gouvernement est responsable de par son laxisme sur la sécurité et par le climat de violence entretenu au sein de la classe politique.

«Il y avait toutes les prémices d’un drame dans ces menaces à l’encontre de Chokri sauf que jamais on aurait pensé que ça irait jusque là.»

Aujourd’hui, le camarade de classe d’un symbole de la gauche tunisienne s’en va pour Tunis afin d’assister aux funérailles de son ami. Il ne sait pas ce qui l’attend.

«J’ai confiance dans le peuple tunisien, pour moi les milliers de gens qui ont manifesté prouvent que la Tunisie ne se laisse pas faire.»

Mais même si Chedli reprend son souffle après chaque phrase, il semble paradoxalement optimiste.

«On peut dire que la mort de Chokri a forcé la gauche tunisienne à s’unifier. J’espère qu’un vrai front va désormais se former et que les tactiques politiciennes ne prendront pas le dessus. La gauche doit s’unir s’il veut représenter une vraie alternative au pouvoir actuel.» conclue-t-il.

L’enlisement de la crise politique

En août 2012, le parti de Chokri Belaïd avait en effet suivi le pas en s’unifiant au Front populaire, autre parti historique de gauche dirigé par Hamma Hammami. Aujourd’hui, cette gauche dite «radicale» saura-t-elle s’allier avec l’autre front de l’opposition, la coalition de partis appelée Appel de la Tunisie, réunissant notamment trois partis moderniste: Al Massar, Al Joumouhri et Nida Tounes? Alors que le parti Ennahdha est plus que jamais divisé sur la ligne politique à adopter par le gouvernement, l’alternative peine aussi à se préciser.

La mort de Chokri Belaïd a fait exploser un climat politique et social tendu atour d’un remaniement ministériel qui peine à se faire mais elle a aussi mis à jour une classe politique plus que jamais déchirée et divisée. Même au sein d‘Ennahdha, la division est de mise et la décision du Premier Ministre de dissoudre le gouvernement actuel a été désavouée par son propre parti.

Le discours d’Hamadi Jebali sur la dissolution du gouvernement

 

Le gouvernement actuel saura-t-il mener une réelle enquête et une procédure judiciaire pour incriminer les coupables du meurtre de Chokri Belaïd? Agira-t-il enfin contre ces ligues de protection de la révolution qui continuent d’agir en toute impunité? Une coalition gouvernementale constituée de «technocrates apolitiques» comme l’a décidé le Premier Ministre Hamadi Jebali est-elle réellement possible quand on voit que la Troïka a mené à une impasse politique? Enfin quelle alternative l’opposition offre-t-elle et est-elle apte à gouverner? La mort de Chokri Belaïd a révélé les maux d’un pays en crise. Pas seulement une crise politique, mais une crise sociale, une crise face à un mal-être qu’on oublie encore.

«Aujourd’hui nous sommes dans une impasse politique et institutionnelle. Certes l’opposition se recompose mais la solution des technocrates n’est pas forcément la bonne. C’est une solution de sortie de crise par la petite porte. Nous avons besoin d’une vision politique et de personnes qui trouvent des solutions politiques.»

déclare Maher Tekaya de l’association de vigilance démocratique, Al Bawsala,  à Tunis.

Réunion de crise à l'Assemblée le jeudi 7 février. Crédits photos: Al Bawsala

Grève générale et violences

Du côté de l’Assemblée, le consensus peine à se faire et la surenchère politique continue. Les députés ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur  la question de soutenir ou non la décision de Hamadi Jebali.  Ils ont décidé de faire front commun pour assurer leur légitimité.  Le député nahdhaoui Sahbi Aatig s’est dit contre la dissolution mais a mis en avant l’idée d’un front parlementaire. Certains députés de la troïka comme Samia Abou du CPR ont soutenu la décision de Hamadi Jebali, d’autres veulent sa démission.

l’ANC aura en effet une place décisive dans le processus de remaniement du gouvernement ou si le gouvernement est dissolu. Dans les deux cas, l’Assemblée doit approuver la décision. Ennahdha avec ses 89 sièges ne pourra faire la majorité absolue au vote. A travers les régions, certains bureaux d’Ennahdha ont été saccagés, les affrontements avec la police continuent comme à Gafsal’UGTT s’est confronté aux policiers toute la journée. Ce n’est pas la première fois. Rappelons les troubles à Siliana, la menace de grève générale en décembre et la mort de Lotfi Naguedh. Comme l’a dit un internaute observant les affrontements d’hier sur l’avenue Habib Bourguiba

«C’est le même 14 janvier qui se répète encore sous mes yeux à chaque fois.» La Tunisie sursaute encore une fois. Un policier est mort hier dans les manifestations.  Comme le dit Chedli Zaïdi, la mort de Chokri Belaïd ne doit pas rester un symbole, elle «doit être une étincelle pour attiser le vrai changement pour une Tunisie meilleure qui n’abandonnera pas son processus révolutionnaire».

Vendredi 8 février, la grève générale sera aussi un troisième jour de deuil pour les Tunisiens qui suivront le cortège funéraire de Chokri Belaïd. C’est une grève de «contestation» et non de «revendication» d’après Kacem Hafaya, Secrétaire général-adjoint à la chaîne arabophone Al Arabiya. Les clauses de l’accord signé entre l‘UGTT et le gouvernement à Tunis le 12 décembre 2012 ne semblent pas avoir été respectées. Parmi les promesses, on trouvait l’action pour mettre fin à la violence politique, la dissolution des ligues de la révolutions, et une commission d’enquête sur les violences à l’égard de l’UGTT le 4 décembre. Le rapport de cette commission devait être publié début février.

Lilia Blaise

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