Tunisie – « Si tu veux sauver ta télé, vends du persil ! »

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Tawa fi Tunis


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Vendre du persil. La chaine de télévision, Al hiwar Al tounsi, média d’opposition sous Ben Ali, a trouvé un moyen original pour sensibiliser l’opinion publique sur sa crise financière. Mais l’histoire de ce geste est un clin d’œil aux islamistes et à Oussema Ben Salem,  propriétaire de Zitouna TV dont le père, actuel ministre de l’Enseignement supérieur, avait été vendeur de persil pour survivre sous la dictature. Les journalistes de la chaîne ont vendu à Tunis aujourd’hui, 1000 bottes symboliques.

Vendre du persil à la place de l’information, serait –il le destin des médias tunisiens essayant de survivre dans une crise économique et plus précisément, à un embargo publicitaire imposé parle contexte politique actuel? Face à sa crise financière, la chaîne d’opposition Al Hiwar Al Tounsi ( le dialogue tunisien) a lancé, depuis dimanche, une compagne de ventre de persil symbolique, pour collecter de l’argent. Derrière la note d’humour de l’initiative se cache pourtant un enjeu plus grave qui commence à naître au sein des médias tunisiens indépendants, l’étouffement financier soupçonné d’être causé par le pouvoir en place.

Une femme scandant son soutien à la chaîne Al Hiwar persils à la main jeudi 28 février à Tunis. Crédits Photo: Mohamed Amine Ben Azizas

Des bottes de persil et de nombreuses personnalités ont composé un tableau détonnant jeudi 28 février avenue de la Liberté à Tunis. Plusieurs centaines de personnes ont défilé devant la porte de la chaîne pour acheter une botte de persil à 20 dinars. Le stock prévu pour l’évènement, environ mille bottes de persil s’est épuisé dès les premières heures du lancement de la vente. Mais les gens ont continué à donner de l’argent pour une ou deux feuilles vertes d’un persil en gage de leur bonne volonté à aider symboliquement la chaîne d’opposition qui risque de fermer ses portes depuis plusieurs mois.

Tout a commencé quand les cyber-militants du parti au pouvoir, Ennahdha, ont lancé une compagne de dénigrement, sur Facebook, contre Al Hiwar, et en lui proposant de vendre du persil au lieu du faire du journalisme alors que la chaîne commençait à alerter de ses difficultés financières. « Vends du persil » ont lancé certains commentateurs en réponse à la chaîne qui a reçu plus de 5000 commentaires sur son statut. Le directeur de la chaîne, Tahar Ben Hassine, a eu la bonne idée de récupérer ce pseudo conseil et de vendre effectivement du persil , en clin d’œil direct aux islamistes.

Voici le passage télévisé dans lequel Tahar Ben Hassine se moquait déjà en décembre du fils de Moncef Ben Salem, propriétaire de Zitouna TV:

Un membre du parti Ennahdha, Fayçal Ennasr a quant à lui rétorqué que les accusations de la chaîne étaient « ni réalistes ni objectives » a-t-il déclaré à la chaîne France 24.

Les commentaires moqueurs sur la page de la chaîne Al Hiwar le 23 février

«Ils veulent (les Nahdaouis) diriger les médias et tuer les voix libres. Ils donnent des leçons sur l’éthique du journalisme comme si leurs chaînes et leurs médias étaient objectifs. Aujourd’hui, nous essayons de leur dire que la solidarité tunisienne est plus forte et plus noble que le pétrodollar du Qatar qui finance Al Jazeera et les chaînes islamistes. Nous allons résister et Al Hiwar ne fermera jamais.» a déclaré le jeune Ahmed Ben Saleh, étudiant et militant dans des associations de Droit de l’Homme. Pour lui, le combat des médias contre le pouvoir doit être gagné avant les élections pour éviter une «deuxième catastrophe», selon ses dires, de dépassement et de propagande au profit d’un seul parti Nahdha.

Avenue de la liberté, les acheteurs de persil n’ont pas gardé le silence et ont scandé durant des heures des slogans contre le pouvoir et des messages d’encouragement à la chaîne, El Hiwar, symbole d’un média libre et militant depuis la période Ben Ali. Chaque Tunisien, a encore en mémoire le rôle important joué par la chaîne et l’un de ses journalistes, Fahem Boukadous, dans la couverture médiatique de la révolte de Redeyef et du bassin minier en 2008.

«Soutenir une presse libre, indépendante et militante est le devoir de tous les tunisiens. Je regarde la chaîne depuis la révolution et je ne peux pas imaginer qu’il viendra le jour où elle ferme. Ça sera une perte énorme pour la Tunisie et pour la consolidation de la démocratie et de la diversité de l’information. » déclare une passante qui a sacrifié sa pause déjeuner pour venir soutenir la chaîne.

Détournement de la campagne sur facebook: "Le persil de la liberté"

Plusieurs personnalités politiques ont répondu présentes, lors de cette compagne. Parmi les plus connu, Hamma Hamami, Radhia Nasraoui, Bochra Bel Haj Hmida, le père du défunt Chokri Belaid, Haythem Mekki, Mokhtar Yahyaoui et plusieurs autres militants, des députés de l’Assemblé Nationale Constituante, artistes, journalistes, avocats, et des simples citoyens venus pour soutenir Al Hiwar.

Hammami leader du parti de gauche le Front populaire. CP: Mohamed Amine Ben Aziza

La chaîne n’est pourtant pas le seul média qui souffre d’une crise financière aujourd’hui en Tunisie. Le partage inéquitable de la publicité et la concurrence déloyale entre médias indépendants et médias partisans du pouvoir seraient les premières raisons de cette crise financière qui poussent plusieurs médias et surtout la presse écrite à jeter l’éponge et fermer leurs portes. Ces accusations à l’encontre mériteraient une enquête plus approfondie sur la question du financement publicitaire et des subventions publiques accordées aux médias. Dans son dernier rapport publié en février 2013, l’ONG RSF faisait état d’un avenir peu rose pour les médias en Tunisie laissés sans cadre juridique et souvent soumis à des pressions politiques. Dans un récent communiqué, l’ONG a aussi alerté des risques de fermeture de nouvelles radios nées après la révolution qui n’ont ni cadre juridique ni réelles licences pour diffuser.

Reportage de la chaîne Mosaïque FM sur la vente:

Mais début février, c’est également le cas du journal hebdomadaire arabophone Hakaik qui a fermé ses portes. Le directeur du journal a évoqué un gouffre financier qui lui faisait perdre près de 30 000 dinars par mois. Mais il a surtout dénoncé la coupure sans explications de nombreux abonnements au journal notamment dans les administrations des ministères tout comme certaines banques ont retiré sans raison leur encart publicitaire. «Il y a une volonté de faire taire les médias qui sont le plus opposé au pouvoir et cela se traduit directement dans cet étranglement financier» avait-t-il déclaré.

Khemaïs Ksila, député et Mokhtar Trifi de la ligue des droits de l'homme entourent le directeur de la chaîne Tahar Ben Hasine. CP Mohamed Amine Ben Aziza

La chaîne Al Hiwar et connue pour une ligne éditoriale tranchée et progressiste qui fait partie de sa charte éditoriale d’après Aymen Rezgui, l’un des journalistes de la chaîne. Le côté social et les reportages de terrain ont toujours été privilégiés par la chaîne.Ses journalistes sont souvent victimes d’agressions lors de reportages. Selon le rapport du Centre de Tunis pour la liberté de la presse sur les violences subies au mois de janvier 2013 par les journalistes Tunisiens, la chaîne reste la principale visée avec 5 cas d’agressions de ses journalistes rien qu’au mois de janvier. le siège de la chaîne à la Manouba avait été cambriolé en mai 2012.

 

Quant au directeur de la chaîne Tahar Ben Hassine, il est connu pour son opposition politique sous Ben Ali et sa tendance à gauche. Il avait lui-même financé la chaîne entre 2003 et 2009 pour survivre sous le régime Ben Ali et espérait reprendre la main en 2011 avec des investissements publicitaires et sa place plus visible sur le satellite Nilesat. Si la chaîne subit clairement aujourd’hui des pressions politiques, son directeur n’a pas donné de chiffres sur l’ampleur et les origines de sa crise financière ni sur son chiffre d’audience depuis 2011 qui reste faible comparé aux grandes chaînes telles que Nessma TV ou encore Attounissia et Hannibal TV.

Henda Hendoud

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