L'Auteur
Topics
ennahdha, Islam, Ministre de la femme, Nabil Al Awadi, prédicateur, religion, salafistes, Sihem Badi, wahhabisme, wajdi ghonim
L’accueil d’un prédicateur koweitien, Nabil Al Aoudhi, parmi des petites filles voilées à Zarzis dans le sud de la Tunisie, a choqué la société tunisienne. Mais sa visite révèle aussi le malaise et la division des Tunisiens autour de la place croissante de la religion dans l’espace public.
Il n’est pas le premier et il ne sera certainement pas le dernier. Le prédicateur Nabil Al Aoudhi aura pourtant marqué sa présence en Tunisie. D’abord accueilli mardi 29 janvier par l’un des conseillers de la présidence, Imed Daimi, le prédicateur wahhabite s’est ensuite rendu à Zarzis où un groupe de petites filles voilées lui a rendu hommage. L’image qui a tout de suite circulé sur les réseaux sociaux, a choqué plus d’un Tunisien.

Le prédicateur Nabil Awadi dans la mosquée Malek Ibn Ons à Kabbaria le mercredi 30 janvier. Crédits Photos: Amine Boufaied
Le rejet de la religion dans l’espace public
Le lendemain, Nabil Al Aoudhi annonce qu’il fera son prêche à la mosquée de Carthage. Des appels sont lancés sur Facebook pour aller manifester contre sa venue. Fausse alerte, le prédicateur ira finalement à la mosquée de Kabbaria, un quartier populaire au sud de Tunis où il sera reçu par une foule et écouté. «Son discours était principalement centré sur la religion, il n’y a rien eu sur la politique» a confié un témoin. Pour l’opinion facebookienne, le plus choquant reste ces images et vidéos d’enfants voilées, venus accueillir le cheikh.
L’arrivée du prédicateur à Kabbaria. Source: Shems Fm
Or la polémique autour de la visite du prédicateur a été détournée. Alors que chacun s’indigne et partage une vidéo où le cheikh fustige le personnage de Bob l’éponge pour son côté «féminin», le vrai problème semble avoir été oublié. Ce n’est pas la venue de cet homme qui a forcée des petites filles à être voilées. Elles l’étaient déjà bien avant son arrivée. De plus, ce prédicateur tout comme le très controversé Wajdi Ghonim a été invité par une association. Quelles sont ces associations? D’où viennent-elles? Et par qui sont-elles financées? Voilà les questions qui auraient dues être posées. Dire que la venue du cheikh n’est pas voulue par les Tunisiens est faux. Comme en témoignent les images prises devant la mosquée de Kabaria, des jeunes, des familles, des hommes et des femmes se sont précipités en masse pour aller écouter l’homme.
Pour Fabio Merone, chercheur italien pour la fondation Gerda Henkel, cela montre le clivage de plus en plus visible entre deux sociétés. L’auteur, basé à Tunis depuis dix ans, est l’auteur d’une étude récente sur les mouvements salafistes en Tunisie:
«Jusqu’a aujourd’hui le même problème subsiste sur la question d’intégrer ou pas l’Islam à la modernité en Tunisie. Le musulman tunisien a toujours eu peur de faire entrer la religion un débat public. Aujourd’hui, le discours d’Ennahdha s’inscrit dans une démarche qui est la suivante: la religion est un fait social, on ne peut le nier mais il faut réapprendre à s’approprier l’Islam tunisien. Du côté des laïcs, le discours est très différent: ils rejettent tout en bloc et pensent qu’il y a un complot pour instaurer un islam wahhabite en Tunisie. Les deux n’ont pas totalement tort. C’est vrai que depuis dix ans l’Arabie saoudite tente de plus en plus de transformer l’Islam orthodoxe en Islam wahhabite mais ce n’est pas propre à la Tunisie. Et il ne faut pas oublier, encore une fois, que la Tunisie a son modèle propre: Il y a ces prédicateurs étrangers comme le dernier, qui viennent prêcher, mais il y a également les penseurs comme Mohamed Talbi, Olfa Youssef qui parle ouvertement de leur interprétation du coran de façon très controversée. Nous avons toute une école tunisienne libérale sur la religion et, tout le monde s’exprime aujourd’hui. C’est pour cela qu’il faut aussi relativiser cette idée d’ «invasion» car les deux parties s’expriment et ont leur poids dans la société.»
Montage des différentes venues des prédicateurs en Tunisie. EttounissiaTV
L’ambigüité de la Ministre de la femme
Mais l’affaire du prédicateur va plus loin que la simple question de la religion dans l’espace public. Elle pose aussi les questions de la régulation et des limites d’un débat qui semble ne jamais avoir lieu en dehors des clashs polémiques à la télévision et à la radio où salafistes versus laïcs s’affrontent. Le soir même de l’arrivée du prédicateur, les réactions de la Ministre de la femme ont d’ailleurs envenimé les choses. Celle-ci n’a pas directement condamné la venue du Cheikh. Son discours se place dans la ligne politique du président Marzouki et de son conseiller Imed Daïmi qui accueillent désormais salafistes et autres savants islamiques au palais de Carthage. Il faut montrer que l’on accepte tout le monde dans une démocratie et que l’on est ouvert au dialogue. Ses premières paroles tentent plutôt une approche diplomatique où elle dit que ce prédicateur ne touchera pas à l’identité tunisienne.
Or quand il s’agit des petites filles voilées, sa position semble beaucoup moins ferme.
«Il ne faut pas voler l’innocence de ces enfants, mais aussi les familles sont libres d’éduquer leurs enfants comme elles veulent. S’ils choisissent d’apprendre à leurs filles les bases de l’Islam dès leur plus jeune âge, ces parents sont libres.»
Sur Facebook et Twitter, une communauté se déchaine alors contre la Ministre de la femme, allant même jusqu’à l’accuser de cautionner l’endoctrinement de ces enfants. Ce discours supposé apaiser, prend un ton d’un relativisme douteux. Pour la militante et avocate Bochra Bel Haj Hmida, les propos de la Ministre ne sont pas si étonnants. Elle l’avait déjà accusée dans une lettre ouverte l’an dernier, d’avoir une attitude trop ambiguë à l’égard de ces prédicateurs. La Ministre avait été en effet prise en photo avec le prédicateur égyptien Amr Khaled venu en Tunisie en janvier 2012 et connu pour se propos dégradant envers la femme tunisienne.
«Votre photo avec Amr Khaled a suscité plusieurs interrogations. Elle a fait peur aux Tunisiennes et aux Tunisiens qui aspirent à un gouvernement révolutionnaire et plus audacieux forme et fond».
Aujourd’hui Bochra Bel Haj Hmida parle de la «wahabisation rampante» dans le pays pour qualifier les images du cheikh au milieu de ces enfants. La Ministre s’est souvent trouvée confrontée à des situations semblables : En février 2012, ses propos sur le mariage coutumier (Orfi) avaient choqué. Elle considère que la pratique est une «liberté individuelle» or elle reste pourtant illégale en Tunisie. Et sur la question des enfants, il y a deux mois à peine, plusieurs associations tiraient la sonnette d’alarme sur des jardins d’enfants «coraniques» où les petites filles étaient obligées de porter le voile. Les images de cette semaine confirment bien l’existence de ces lieux, souvent conçus sans autorisation, qui n’ont rien à voir avec les écoles coraniques «kotteb» où la génération de Sihem Badi allait apprendre le Coran et qui faisaient parti du patrimoine national. A défaut de prendre position sur ces sujets, la Ministre est devenue ambiguë. Son attitude a bien changé du temps où elle interdisait le port du niqab dans les crèches en 2011.
Plus de débat possible quand on parle religion
Pour Wafa Ben Hassine, une jeune tunisienne expatriée au Etats-Unis, le problème est du au manque d’éducation religieuse qu’a subie la Tunisie pendant la dictature. Le «vide spirituel et religieux» a laissé place à une «crise» où les dérives extrémistes sont possibles commente-t-elle dans un billet sur nawaat.org. Celle-ci n’a pas tort. Outre la question de la protection des enfants qui est primordiale, le plus inquiétant dans cette polémique reste la manière dont la religion est appréhendée dans la sphère publique.
Peut-être faudrait-il commencer à s’intéresser à certains de jeunes Tunisiens qui, par désespoir social, n’ont souvent que la mosquée comme refuge et vont écouter ces prédicateurs qui mettent l’habit traditionnel tunisien pour mieux toucher leur audience. Nabil Al Aouadhi a mis une djellaba et une chéchia pour effectuer son prêche. Si l’élite tunisienne était présente pour manifester devant la mosquée de Carthage, personne n’a osé descendre jusqu’à Kabbaria pour «chasser» comme prévu ce prédicateur comme si la frontière «banlieue nord» suffit à évacuer le problème.
C’est ce décalage de plus en plus visible qui révèle la difficulté pour les Tunisiens de «normaliser le discours religieux, du côté des laïcs comme des salafistes» selon Fabio Merone. Qu’on veuille ou pas parler de religion dans l’espace publique, on s’y prend toujours mal.
Le silence du gouvernement et la proposition d’un Conseil Supérieur Islamique
Le problème aujourd’hui est aussi institutionnel: comment se fait-il qu’aucun plan sérieux n’est été présenté à ce jour par le Ministère de la femme sur la question des jardins d’enfants coraniques et de leur contrôle? Pourquoi les plaintes déposées contre Wajdi Ghonim qui, lui, avait réellement atteint la dignité des Tunisiens et des Tunisiennes en violant la neutralité des mosquées n’ont pas été traitées par la justice? Pourquoi encore aujourd’hui, le Ministre des affaires religieuses dit avoir prévenu le Ministère de l’Intérieur de l’emprise d’une centaine de mosquées par des imams extrémistes, rien ne soit fait? Les enjeux ne sont pas donc autour de la religion de plus en plus présente dans l’espace public mais de comment réguler le débat qu’elle crée et offrir des gardes fous contre les dérives qui en résultent comme la question des petites filles voilées qui clament que le «hijab» est leur «lumière» comme ci-dessous dans ce reportage de Zitouna TV.
Là-dessus, les instances officielles restent bien silencieuses. A l’assemblée nationale constituante, les députés d’Ennahdha ont proposé la mise en place d’un Conseil supérieur Islamique, qui régulerait les affaires religieuses et servirait de garde-fou aux extrémistes. Beaucoup de députés de l’opposition restent sceptiques et s’interrogent sur les intentions derrière cette nouvelle instance, indépendante du pouvoir législatif et exécutif et donc, de tout contrôle, qui pourrait édicter des fatwas sans restriction, par exemple.
Lilia Blaise

Des fidèles à la mosquée de Kabbaria mercredi 30 janvier, venus écouter le prêche. Crédits Photos: Amine Boufaied



2 réactions
Amr Khaled n’a jamais tenu de propos dégradants envers les femmes!
Il ya une problème dans les pays arabes soit on est laïc 100% soit Islamiste.
Par contre mise à part le premier prédicateur qui est un savent et qui parle d’urine de chameau avec laquelle on peut de se guérir se qui est scientifiquement prouvé, les autres prédicateurs sont effryants! Surtout le dernier sur l’excision des femmes.
Ps pour Qaradawi je n’ai pas compris ce qu’on lui reproche