Tunisie – Les salafistes et la Tunisie d’Envoyé Spécial

L'Auteur

Tawa fi Tunis


Topics

Le reportage « Tunisie, sous la menace salafiste », diffusé par la chaine de télévision France 2, jeudi 17 janvier, a déplu au public tunisien. En cause: une mauvaise image du pays qui semble se répéter et se décliner dans les reportages sur l’après-révolution.

«Ces gens là, ce sont des salafistes» la voix du commentateur est grave et ouvre la première partie d’un reportage consacré aux salafistes en Tunisie. Juste avant quelques images d’un Hammamet touristique ont achevé de dramatiser le propos du reportage dont l’angle est «la menace salafiste». S’ensuit diverses séquences tournées dans plusieurs endroits et à des moments différents. Elles brossent le tableau sombre d’une Tunisie où certains buralistes arrêtent de vendre de l’alcool à cause de ces groupuscules qui sèment la terreur au sein de la population tunisienne. Les évènements qui relatent l’implantation du mouvement salafiste en Tunisie sont parfois mis les uns à côté des autres sans lien logique et montrent un pays qui semblent avoir sombré. Dans la soirée de la diffusion, les commentaires se succèdent. Sur le Facebook Tunisien, sur la page d’Envoyé Spécial, sur Twitter, le constat est amer, «Voici comment la France nous voit » ironisent les internautes Tunisiens. Mais c’est surtout l’indignation qui commence à se faire sentir face à un reportage qui n’est  pas fidèle à la réalité tunisienne selon les téléspectateurs Tunisiens. L’«effet de loupe» sur un phénomène encore minoritaire en Tunisie n’est pas apprécié. La déontologie du journaliste est remise en question par un public qui l’accuse de «déformer la réalité».

Des salafistes à la foire du livre de Tunis en novembre 2012. Crédits Photos: Amine Boufaied


Envoyé spécial – La Tunisie sous la menace… par Artiste-Tunisien

Un angle orienté ?

La polémique est envenimée par le statut d’un journaliste Sawfene Grira qui a participé en partie à l’élaboration du reportage. Peu avant la diffusion, le journaliste publie sur sa page officielle qui a quelques 12 000 fans que le reportage aurait été fait dans des conditions contraires à la déontologie du métier et visant au sensationnalisme. C’est l’impression qui se dégage dès les premières images. D’autres personnes interviewées comme le professionnel du tourisme Anis Meghirbi témoigne de l’angle orienté et subjectif du journaliste. Dans une lettre ouverte diffusée sur Facebook, l’intervenant déclare avoir reçu pendant trois jours l’équipe de tournage dans son hôtel. La majorité de ses déclarations auraient été déformés et tronqués selon lui. Une cinéaste Sawssen  Saya qui a été filmée par l’équipe sans faire partie du montage final, témoigne aussi d’une recherche du «sensationnalisme» avérée. Elle avait été interviewée lors des JCC (Journées cinématographiques de Carthage) à l’occasion de la présentation de son film Bousculades :

«Ils nous ont suivi partout avec la caméra et la question qui revenait, c’était si on avait peur d’être attaqué par des salafistes ou pas.  Mon film parlant des maisons closes, ils ont du se dire qu’il y aurait peut-être une des menaces ou attaques de barbus; seulement cela n’a pas été le cas, et évidemment puisqu’il ne s’est rien passé, rien n’a été gardé pour le montage. Pour moi, le journaliste a monté ses images selon son point de vue et selon ce qu’il avait envie de montrer.»

La page Facebook d'Envoyé Spécial le soir de la diffusion

Une déformation des faits ?

La colère présente dans les réseaux sociaux se propage aussi chez les politiques. Hédi Ben Abbès, secrétaire d’Etat au Ministère des Affaires de l’Amérique et e l’Asie s’indigne contre un reportage qu’il trouve

«effrayant, et l’exagération, flagrante. On se croirait dan les rues de Kaboul. C’est d’autant plus complexe que tous les salafistes ne se ressemblent pas et l’on a l’impression d’être dans un autre pays».

De son côté, le porte- parole du parti islamiste Hibzt Ettahrir a déclaré officieusement ne plus vouloir parler aux médias français à cause d’une «manipulation médiatique sur la couverture des évènements en Tunisie», selon ses mots. Bien-sûr certains arguments des internautes s’éloignent aussi de la mission du reportage qui est de montrer une certaine réalité de façon journalistique. Beaucoup l’accusent de «nuire» au tourisme tunisien, seulement le métier de journaliste n’est pas de promouvoir le tourisme en Tunisie. Il est de raconter les faits de la manière la plus neutre possible. Les images filmées ne sont pas inventées. D’ailleurs quand Envoyé Spécial avait réalisé un reportage sur les immigrés clandestins de Zarzis (Carnets de route : Embarquement pour l’espoir? juin 2011), beaucoup de Tunisiens avaient salué la proximité des journalistes qui étaient allés au plus près de cette réalité: Ils avaient fait la traversée avec les harragas vers Lampedusa dans les mêmes conditions extrêmes que les immigrés.

Par contre la question du grossissement d’un phénomène minoritaire avec les raccourcis que peuvent permettre un montage hâtif participent en effet à déformer les faits. Rappelons que le chiffre officiel des salafistes en Tunisie oscille entre 3000 et 8000 selon le Ministère de l’Intérieur. La politique sécuritaire s’est fortement durcie à leur égard depuis l’attaque de l’ambassade des États Unis le 14 septembre avec l’emprisonnement de près de 200 personnes appartenant à cette tendance.

«Nous savons qu’il y a des salafistes, bien-sûr nous avons peur, mais cela ne nous empêche de vivre au quotidien normalement, d’aller au restaurant, à la plage.» ajoute Sawssen Saya.

Le marronnier du sujet salafiste

L’autre problème reste aussi celui de l’angle. Certes le journaliste n’est pas tenu de montrer seulement les côtés positifs de la révolution tunisienne ou de s’intéresser aux retours des touristes. Seulement il est tenu de présenter un angle original ou un point de vue différent. Or, l’exaspération des Tunisiens sur le reportage de France provient aussi du fait qu’il s’agit du énième reportage sur la menace salafiste en Tunisie qui devient de fait un «marronnier» (une redite, un sujet à faiblevaleur informative qui revient souvent dans l’actualité dans le jargon journalistique) de l’actualité tunisienne. Le 10 décembre, Canal + a diffusé un documentaire «Sexe, salafistes et printemps arabe.» Le 29 octobre, Canal + encore, mène une enquête intitulée «Islam radical: les Djihadistes en embuscade». La séquence sur la Tunisie, s’arrête sur des salafistes à Kairouan hurlant «Obama, nous sommes tous des Oussama.» L’été 2012, la chaine TF1 a montré un reportage «exclusif» le dimanche 17 juin dans son magazine sept à huit sur la «Menace» salafiste dans la ville de Sejnane en Tunisie. Le 23 janvier 2012, M6 consacre son émission 66 minutes aux «étudiantes contre les salafistes» en Tunisie pour couvrir l’affaire de l’interdiction du voile à l’Université de la Manouba.

Et en septembre, le même magazine couvre l’agression d’un député franco-tunisien à Bizerte en août sous le titre «salafistes contre touristes». L’accumulation de reportages aux angles identiques sur la question salafiste semble montrer une réelle tendance du milieu journalistique français à s’intéresser à ce sujet sans même changer l’approche. En résumé : le salafiste est bête et méchant. Il terrorise les Tunisiens et les touristes et empêche le processus démocratique.

Une méconnaissance du public

Un réalisateur proche du journaliste Karim Baila qui a fait le reportage d’Envoyé Spécial pour la boîte de production CAPA estime que cet intérêt reflète aussi un décalage :

«Dans le milieu journalistique en France, le reportage d’envoyé spécial a été peu critiqué et je pense que c’est parce qu’il y a la même volonté à aller chercher ce genre de sujet. Beaucoup sont convaincus d’une bipolarisation de la société tunisienne autour de la question. Et puis il y a la déformation de l’Islam dans son traitement médiatique en France qui vient souvent se greffer sur ce genre de reportages.»

Selon l’analyse des médias et chercheur, Riadh Ferjani, qui a écrit un article en 2007 sur la transnationalité post coloniale dans les télévisions arabophones en France, il s’agit bien d’un regard déformé sur une réalité locale qui se transpose sur le même phénomène à l’étranger. Il décrit un regard déformé sur les communautés issues de l’immigration dans les médias et la difficulté de s’approprier ce public:

«Notre hypothèse est que le rapport aux médias pour les immigrés d’origine maghrébine en France s’inscrit dans une tension entre la construction de l’Autre (allant des représentations objectivantes aux stéréotypes mais qui insistent toutes sur la différence porteuse de dangers) et la manière dont ce même Autre peut négocier son statut d’acteur social transnational, à travers plusieurs modes allant de l’adhésion au rejet en passant par le bricolage.»

Cette notion du public est intéressante dans le cas du reportage d’Envoyé spécial diffusé sur France 2. La chaîne, regardée habituellement par un public français, l’est aussi par un public tunisien qui regardait beaucoup les chaînes françaises sous Ben Ali. Dans le cas de tels reportages, le public n’est plus seulement franco-français. Il est aussi composé de la communauté tunisienne résidant en France et des Tunisiens eux-mêmes. Jeudi 17 janvier, le magazine Envoyé Spécial a réuni près de 3, 2 millions de spectateurs soit près de 13, 7% de part d’audience. Il serait intéressant d’avoir le nombre de téléspectateurs tunisiens dans ce chiffre. Une telle estimation permettrait peut-être d’élargir l’angle et le point de vue du reportage en tenant compte d’un public diversifié et étranger. Le reportage d’Envoyé Spécial aura eu le mérite d’avoir soulevé plusieurs problématiques. Comment parler aujourd’hui des pays du printemps arabes autrement que par la bipolarisation salafistes, mouvements radicaux versus démocratie? Comment parler du phénomène qu’il ne faut pas sous-estimer sans en faire une généralité sur le pays? Comment prendre un compte un public qui fait partie de la réalité décrite et qui constitue une communauté de téléspectateurs et de lecteurs active sur le web? La meilleure réponse au reportage semble en effet le flot de commentaires aussi bien sur le web, dans les médias tunisiens que dans certaines classes politiques aussi bien du côté des islamistes que des opposants. Cette réactivité montre qu’une communauté restreinte, certes, s’est unie contre ce phénomène, à l’image de la société civile qui manifeste encore fréquemment en Tunisie.

NB: Dans un souci d’impartialité, nous avons contacté  Karim Baila, l’un  des journalistes du reportage d’Envoyé Spécial. Ce dernier est en déplacement mais s’est dit favorable pour répondre aux réactions. Nous lui donnerons donc un droit de réponse dès qu’il sera disponible.

Lilia Blaise

A lire aussi

Tunisie: Jusqu’où iront les salafistes?

Pourquoi les salafistes veulent revenir au temps des califes?

Lettre aux modernistes tunisiens

Bizerte, une ville prise au piège des salafistes

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

2 réactions

  1. Wassila
    Le 21 janvier 2013 à 10 h 57 min

    le reportage aurait dù être effectué il y a longtemps en FRANCE où en Grande Bretagne étant donné il a pris naissance et importé de ces pays.

  2. Galois
    Le 21 janvier 2013 à 15 h 32 min

    Il ne faut pas exagérer la défection du tourisme français,car de plus en plus de Français restent dans l’Hexagone,à cause de la crise finncière.