Tunisie – Le 14 janvier d’une famille islamiste

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Tawa fi Tunis


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Sayida Ounissi a vécu comme beaucoup d’autres Tunisiens le 14 janvier comme un tournant historique. Exceptée qu’issue d’une famille islamiste, elle était en exil à Paris. De retour dans son pays deux ans après, elle se rappelle son premier 14 janvier.

« Deux ans désormais que notre vie a repris un cours normal tout en bouleversant durablement nos existences. La normalité acquise, c’est celle de personnes libres de circuler librement et de se réclamer de leur patrie d’origine sans mettre en danger leurs vies et celles de leurs proches. Malgré l’ambiance morose des jours d’après-fêtes, je ne laisserai gâcher ma joie par personne et sûrement pas par l’opposition qui ne digère toujours pas sa défaite aux premières élections démocratiques du pays. Je ne peux m’empêcher d’être heureuse quand je me rappelle de ces journées de grande humanité où un peuple a fait preuve tout à la fois de dignité, de courage et de folie insensée en décidant de renverser le cours de l’histoire.

Il faut dire que tous les ingrédients étaient réunis pour que la révolte accouche d’une révolution. Trois semaines que nous bataillions sans relâches, cette fois, bien décidés à ne pas lâcher le morceau. Plus de peur désormais, les souvenirs des manifestations microscopiques qui ont jalonné notre enfance sont bien loin. Finie la scène qui se répétait tous les trois à quatre mois, nous, opposants, islamistes, la gauche et quelques libertaires ensemble face à eux, les RDC-istes parisiens. Ils n’étaient pas plus nombreux que nous, mais, j’ai toujours eu froid en les observant, ils me rappelaient ceux dont on devait se méfier en Tunisie, ceux qui pouvaient nous faire du mal en nous dénonçant. Certains d’entre eux avaient les mêmes expressions faciales que les flics en civil qui venaient retourner la maison dans tous les sens à El Wardia quand Papa était en fuite.

Sayida Ounissi, jeune exilée de retour en Tunisie après la révolution. Crédit photo: Houssem Eddin Ounissi

Comme plusieurs milliers de tunisiens de tous bord, nous avions dû quitter le pays pour des raisons de sécurité. Il était toujours délicat de faire accepter aux gens le fait qu’un pays comme la Tunisie avait aussi son lot de prisonniers d’opinion et de réfugiés. La communication d’État nourrissait l’image d’un paradis touristique où il faisait bon vivre. Un paradis d’où les opposants politiques étaient bannis ou croupissaient dans les cellules d’isolement.

La mort de Bouazizi

Ma mère m’avait bien dit que l’on était en sécurité en France et que les nombreux policiers présents (CRS) étaient là pour nous protéger de ceux qui scandaient «Ben Ali, Ben Ali, Ben Ali», comme un message publicitaire entêtant. Mais ça ne m’empêchait pas d’avoir les même nausées que celles qui me prenaient pendant la traversée clandestine de la frontière Algérienne et surtout pendant les quelques mois passés à Alger en attendant d’être réinstallés en France.

J’ai appris la nouvelle de l’immolation de Mohamed Bouazizi alors que j’étais à Strasbourg en même temps que la mort de six jeunes tués par la police. Assise dans une des salles du Youth Center du Conseil de l’Europe, je finissais un rapport de réunion après quatre jours intenses à préparer une session d’étude sur la question de l’islamophobie et les jeunes en Europe. Mon TGV était à 20H, j’étais la dernière à partir et mon équipe avait déjà quitté les lieux. C’était un dimanche soir. Je me suis effondrée, seule dans cette grande bâtisse froide.

Mes compatriotes tombaient sous les balles de ceux qui étaient la raison de ma présence ici. Ces jeunes auraient pu être moi. J’aurais pu être ces jeunes. Mes larmes coulaient et la sensation était nouvelle. Ce n’était pas des Palestiniens, des Irakiens ou des Kosovars, c’était ma chair et mon sang. Effrayée par ce nationalisme débordant, j’ai eu le temps de me demander comment faisaient mes amis Pakistanais pour supporter que les leurs meurent chaque semaine dans des attentats et des affrontements.

Je me suis ressaisie pour prier et demander à Allah de nous accorder sa Miséricorde. Et les mots rivalité et haine m’ont traversé l’esprit. Le pire scénario aurait été que l’on devienne ennemi. Je savais les Tunisiens plutôt peureux et prompts à se laisser emporter par le courant du confort au détriment de celui du courage et de la vérité. Et j’ai espéré que nous ayons assez de force pour que cela ne soit pas qu’un remake des événements du bassin minier.

Je suis rentrée à Paris et à la maison, il y avait une ambiance de deuil. Aucune information officielle ne sortait du pays et il était très difficile d’en savoir plus. Mais, les téléphones portables, Internet et certaines voix courageuses nous tenaient informés.

La première manifestation a été organisée et nous nous sommes retrouvés, entre visages familiers, dans le centre de Paris. Islamistes et gauchistes, main dans la main. En rang serrés, on scandait le classique «Ben Ali, 23 ans ça suffit». Ce slogan est comme ma madeleine de Proust. Tellement chanté, détourné, moqué entre enfants d’exilés, remixé au son de la derbouka, prononcé avec l’accent chantant des papas et adapté aux régimes dictatoriaux voisins.

La révolution

J’ai alors eu le sentiment que les vingt dernières années de manifestations n’étaient qu’une longue répétition générale et que la véritable scène allait se jouer maintenant. Les médias se déplaçaient désormais en masse et nous ne pouvions cacher nos rires nerveux face à leurs objectifs. Les manifestations étaient quotidiennes. Chaque soir, après le travail, les cours ; les gens sortaient des bureaux, de l’Université, de chez eux et se dirigeaient vers les points de rassemblements. Portant des banderoles de fortunes et un seul et même mot d’ordre à l’esprit: pas de sensibilité partisane, ici, c’est de la Tunisie dont il s’agit. Avec beaucoup d’intelligence, les élites politiques en exil ont mis leurs cartes de partis dans leur poche et ont lancé dans un même cri «Amnestie Générale en Tunisie».

Les photographes nous mitraillaient, les caméras nous filmaient et les radios voulaient avoir notre avis dans le 6-9 des radios nationales. Non, il ne s’agissait pas d’un soulèvement ordinaire, cette fois, les choses allaient changer. D’une part, parce que Ben Ali était allé trop loin et surtout parce que les Tunisiens ont perdu leurs craintes.

Ma génération n’avait plus rien à perdre car ce qui  s’offrait à nous était dénué de sens et d’espoir. Je savais que les RCD-istes parisiens nous avaient à l’oeil et que ma participation à tout cela impliquait de tirer un trait sur un retour en Tunisie pour les prochaines vacances. J’avais eu la possibilité de rentrer en Tunisie depuis 2008 en échange de mon statut de réfugié politique. Et j’avais insisté pour revenir sur mes terres, là où je suis née, avant de perdre tout intérêt pour le pays qui m’avait refoulé en raison des convictions politiques de mes parents. Deux visites m’ont largement suffit et j’ai compris pourquoi mes parents et les parents de mes amis n’avaient pas supporté l’autorité arbitraire d’un Etat régit par des criminels. Tout suintait la peur, les murs des administrations, les gens, les trottoirs, les jeunes, les pères de familles … tous craignaient les ennuis. Des ennuis qui pouvaient se matérialiser en interdiction de travail, en échec aux concours nationaux, en prison à perpétué, en torture, en procès iniques, en harcèlement administratif, en mise en danger de la famille, des proches et des voisins.

Nous étions enfin un petit millier à nous tenir debout dans le froid de Janvier, bientôt rejoint par des Marocains, des Algériens, des Français, des défenseurs de la liberté, des militants de la gauche française. Nous n’avions pas froid, nous allumions des bougies pour matérialiser les âmes des martyrs qui tombaient chaque jour, leur douce lumière suffisait à nous réchauffer.

Je regardais les gens autour de moi, des personnes qui croisées dans le métro m’auraient paru indifférentes, des gens qui se regardaient, un peu craintifs d’abord puis comme des frères ensuite. Des frères de lutte qui avaient une opportunité historique unique, celle de changer leur destin et celui de leur pays.

Un pays qui allait écrire l’épilogue d’une période de son existence, un vendredi, sur la place de Couronnes, à la sortie du métro, au cœur du quartier tunisien de Paris. Tous étaient là, des Tunisiens immigrés, des Français, des sans-papiers et nous les jeunes. Alors, j’ai vu les larmes des hommes, enfin, ce rêve si lointain qu’il paraissait irréel était à portée de main. Ben Ali était parti. Il avait quitté la Tunisie.

La fin de l’exil

Le caractère exceptionnel de la nouvelle avait complètement anesthésié mes sentiments. Alors, c’était fini? L’exil était terminé? Papa allait pouvoir rentrer en Tunisie? J’allais pouvoir me déplacer librement dans mon pays? Nous n’étions plus les pestiférés? Les interdits? Les infréquentables? Je me sentais vidée. Un fardeau vieux de deux décennies venait de tomber. La raison même du pourquoi de mon existence jusqu’aujourd’hui venait de s’évanouir.

Après avoir embrassé les uns et les autres, je repris le métro pour rentrer à la maison où la stupeur avait terrassé tout le monde. La violence n’était pas retombée et le cycle des rumeurs et des intoxs a repris de plus belle. Ce soir-là, il fallait surtout s’assurer de la sécurité des siens. Je n’avais pas dormi depuis deux semaines, alors, avant d’aller m’effondrer sur mon lit, je suis allée embrasser doucement mon père sur le front. Il avait le regard perdu de celui qui ne distingue plus vraiment ce qui défilait sur l’écran d’Al Jazeera et je lui ai murmuré pudiquement «c’est fini, Abi» (papa).

L’explosion de joie s’est produite près d’un mois après, quand mes parents ont pu toucher ensemble le sol tunisien après tant d’années de privation. Leurs mères décédées durant leur exil, ils retrouvaient malgré tout, les leurs la tête haute, fiers en véritables résistants face à Ben Ali. C’était un jour de fête. Je les regardais se préparer, palpant leurs passeports verts tunisiens avec un sentiment d’excitation et d’appréhension. Comme un prisonnier, le jour de sa libération, mon père était fébrile. C’était un jour de fête, la fusion entre un Aïd et le mariage d’un fils ainé. En refermant la porte derrière le cortège des exilés, j’ai remercié Dieu. La patience et la probité ont eu raison de la dictature et de l’injustice. »

Sayida Ounissi, 25 ans, originaire de Tataouine

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1 réaction

  1. Jouini
    Le 14 janvier 2013 à 21 h 08 min

    Bravo, chère soeur Sayida! On doit immortaliser, comme ça (par des rédactions et des oeuvres littéraires pleines de sens et de sentiments) ces moments historiques qu’on a vécu ensemble pendant quelques jours d’hivers « chaud » à cheval entre une année qui s’achevait dans le compte de la vie d’une dictature (2010) et un nouvel an qui était l’annonce de la fin du calvaire d’un peuple qui a enfin cru en ses capacités énormes qui se cachaient derrière une peur qui l’accable depuis des décennies (2011); et c’était la victoire, enfin, du courage sur la peur, qui a changé l’histoire de notre pays en battant la dictature « chez elle » (Ben 3li et co. étaient dans le top de leur Orgueil, à l’époque)! Encore Merci, et Bravo! « Et surtout Salem pour ton père « Abi »: Un de nos grands militants)!