Tunisie – Le « Sheratongate »: Mœurs, argent et politique créent le scandale

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Tawa fi Tunis


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Les politiques n’aiment pas les médias en Tunisie et ces derniers le leur rendent bien. L’affaire du Sheratongate comme certains la surnomment, révèle des informations sur le train de vie compromettant du Ministre des Affaires étrangères. L’auteur de l’enquête, la blogueuse Olfa Riahi pointe du doigt la gestion de l’argent public.

L’actuel débat autour du budget de la présidence, la polémique sur l’augmentation du salaire des députés, ou encore les récentes factures d’un ministre envoyés dans une ambassade à l’étranger, ces sujet montrent que l’utilisation des fonds publics dans la vie politique est désormais d’actualité en Tunisie. Au moment où la pénurie de lait fait et la cherté de la vie font le quotidien des Tunisiens, les révélations de la blogueuse Olfa Riahi publiées le 26 décembre sur le train de vie du Ministre des Affaires Etrangères ont créé un scandale politique. Après une enquête de deux mois comme le détaille la blogueuse dans son article, celle-ci a trouvé des factures prouvant que Rafik Abdesselem avait une chambre à l’hôtel cinq étoiles Le Sheraton à Tunis et que ses factures étaient envoyées à l’ambassade de Tunisie en Ethiopie.

Le Ministre a déclaré que l’Etat lui payait en effet une chambre à l’hôtel depuis sa nomination au poste de Ministre. Si l’aspect luxueux de ce qui serait un  logement de fonction d’après le Ministre ainsi que son coût (450 dinars la nuit) ont choqué l’opinion publique, c’est une autre révélation qui a achevé de décrédibiliser le Ministre. L’article d’Olfa Riahi révèle que le Ministre aurait payé une chambre d’hôtel à une femme dont l’anonymat a été préservé, pendant que lui-même prenait une chambre de son côté aux frais de l’Etat. Le Ministre a nié toute relation adultère et a déclaré que la personne serait une parente. L’étalage de la vie privée du Ministre et les soupçons sur le bien-fondé de son train de vie ont ainsi été exposés aux yeux de tous.

Les unes des journaux tunisiens le 29 décembre consacrés à l'affaire du Sheraton. Crédits Photos: Amine Boufaied

Une affaire de moeurs avant tout?

Rafik Abdesselem ne bénéficie pas d’une bonne réputation au sein de la population de par son lien familial avec le chef du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi. Marié à la fille du leader, Soumaya, la nomination du gendre de Rached Ghannouchi à la tête du Ministère après les élections avait déjà suscité les critiques. Mais ce n’est pas seulement l’affaire «Sheratongate» comme l’appellent les médias, qui provoque la polémique. Les réactions des politiques ont été pour le moins violentes et témoignent du rapport tendu entre les médias et les politiciens. Les révélations ont donné lieu à une débâcle médiatique. Le concerné a déclaré que la femme mystère dans cette chambre, avait des problèmes familiaux à régler et qu’il lui  aurait payé une nuit dans cet hôtel. Si les éléments de l’enquête ne permettent pas d’aller plus loin pour le moment, c’est  question de la diffamation et de l’atteinte à la vie privée qui ont été mises en avant dans des termes assez violents. Le Ministre Rafik Abdeselem a menacé verbalement les médias en déclarant que tout journaliste qui se ferait le relai de l’affaire serait poursuivi en justice. Il a parlé d’une campagne de «diabolisation» dans le quotidien en langue arabe Assarih. Mais le plus étrange est venu du leader d’Ennahdha qui est a fait allusion à l’affaire lors d’un prêche au siège d’Ennahdha le vendredi 28 décembre. Il a cité une histoire de l’époque du prophète à propos d’Aïcha, l’une de ses femmes qui a été accusée d’adultère et il a souligné que ceux ayant contribué à la propagation de cette rumeur ont été punis de 80 coups de fouets. Les médias ont pris à leur compte ce prêche qui semble faire directement allusion au «Sheratongate».

Guerre sur les réseaux sociaux

Sur les réseaux sociaux, les campagnes de diffamation se sont succédées entre les pages Facebook pro-gouvernement et les pages défendant la blogueuse Olfa Riahi. Cette dernière a du déposer une plainte contre l’avocate Raja Haj Mansour, connue pour ses positions pro-Ennahdha, qui l’a insultée en direct dans une vidéo diffusée sur Facebook.

« Je porte plainte parce qu’on m’a dit diffamée, mais ce n’est pas la raison principale de cette plainte. On m’avait diffamée auparavant et j’avoue ne pas être très sensible à ce genre d’attaques. A travers cette plainte, je voulais surtout mettre un terme à cette guerre malsaine sur les réseaux sociaux, une guerre à laquelle participent plusieurs courants politiques, qui alimente l’intox et fausse l’opinion publique. Que cela serve de leçon et qu’on élève un peu le niveau du débat politique. » a-t-elle déclaré.

Les commentaires se sont surtout attardés sur l’affaire de mœurs sous-jacente au scandale. Or l’article d’Olfa Riahi tout comme son interview sur la chaîne EttounissiaTV porte sur un tout autre sujet: L’utilisation de l’argent public à de fins personnelles dans un contexte où le pays est en crise.

Détournement de fonds sur fond de tensions politiques

Deux éléments sont à retenir de cette histoire : les avantages et les privilèges des fonctionnaires de l’Etat relèvent de décrets loi datant de l’ère Ben Ali promulgués le 12 février 1992 qui ne plafonnent pas les avantages en nature des ministres et leur statut.  Ces décrets n’ont jamais été publiés dans le journal officiel et régissent toujours les portefeuilles ministériels. C’est pour cette raison que plusieurs «conseillers» bénéficient par exemple du statut de «ministres» et certainement, des avantages matériels qui vont avec le statut. Ces décrets lois définissent pourtant précisément les modalités de logement des Ministres selon Olfa Riahi qui demande dans son article à ce qu’une enquête officielle soit ouverte sur la gestion du budget de l’Etat.

L’autre point important reste le contexte politique. Comme le titre l’hebdomadaire Hakaek (Réalités) Est-ce une affaire de mœurs ou un règlement de compte politique? Cette affaire arrive à un moment où l’on parle ouvertement à l’Assemblée d’un remaniement ministériel imminent dans lequel un rééquilibrage des forces politiques pourrait avoir lieu. Olfa Riahi, sympathisante du parti du CPR (Congrès pour la République) a nié avoir utilisé ce dossier pour déstabiliser Ennahdha. Mais de son côté, Mohamed Abbou, ancien ministre, issu aussi du CPR a déclaré sur les ondes de la radio de Mosaïque FM que le dosier sur le Ministre étaient également en possession du parti. Il a cependant nié tout intérêt politique derrière la publication d’Olfa Riahi et tout contact avec la concernée. Ce genre d’affaire aurait-il dû se régler en interne au sein de la Troïka?

Les retombées du Sheratongate

Les politiques ne peuvent plus s’attendre à des médias silencieux comme au temps de Ben Ali. La véracité de l’enquête d’Olfa Riahi doit être encore prouvée mais ses révélations restent une première en Tunisie où les hommes politiques se voient de plus en plus exposés dans les médias. Sur l’émission Labess consacrée au Sheratongate sur Attounissia, l’animateur Naoufel Ouertani s’est adressé au gouvernement en les interpellant sur la question de l’atteinte à la vie privée :

«Pourquoi nous montrer des ministres en train de faire la prière, d’aller chez l’épicier ou encore en train de dormir à même le sol lors d’un congrès (référence directe à Rafik Abdesselem) si c’est pour refuser toute exposition de la vie privée quand il s’agit de ses mauvais côtés ?»

Si une enquête judiciaire est réellement menée à la suite de cette affaire, le ministre des Affaires étrangères peut risquer une peine de prison de dix ans d’emprisonnement selon l’article 96 du code pénal tunisien pour détournement de fonds. Quant à Olfa Riahi, celle-ci a fait d’autres révélations sur des aides de la Chine pour la Tunisie qui auraient été versées directement dans le compte du Ministère des Affaires étrangères. Elle risque cependant d’être aussi poursuivie en justice. Comme l’a souligné l’ancien magistrat Mokthar Yahyaoui, actuel président de l’Instance de protection des données personnelles, l’atteinte à la vie privée même si les données publiées sont véridiques peut être punie par la loi.

Lilia Blaise

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