Tunisie – L’UGTT et Ennahdha, un pas de plus vers l’affrontement

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Tawa fi Tunis


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Mise à jour du 5 décembre: L’UGTT a officiellement annoncé une grève générale prévue pour le 13 décembre.

La commémoration de l’anniversaire de l’assassinat du célèbre syndicaliste Farhat Hached mardi 4 décembre s’est achevée par des confrontations entre syndicalistes et manifestants islamistes. Les deux camps se renvoient mutuellement la faute. Le recours à la violence semble être désormais devenu le mot d’ordre de chaque côté.

En Tunisie, les correspondants étrangers ont leur mot à dire et sont parfois gage de crédibilité quand les rumeurs prennent le pas sur la véritable information. Certains se sont emparés des réseaux sociaux pour témoigner en direct d’évènements dont la réalité est parfois déformée. Le correspondant de France 24 David Thomson a par exemple immédiatement posté sur Twitter une photo prouvant qu’il été blessé par les chevrotines des policiers à Siliana le 29 novembre alors que le discours officiel nie encore toute réelle attaque des manifestants.

Mardi 4 décembre, c’est le témoignage du journaliste freelance Thierry Brésillon qui discrédite la première version des évènements de la journée: le siège de l’UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail) aurait «été attaqué»attaqué par des forces «pro-Ennahdha» ou membre du groupe La ligue de protection de la révolution qui n’hésite pas à recourir à la violence. Sur Facebook, comme sur Twitter, tout laisse croire que l’UGTT est assiégée. Des images et vidéos de têtes ensanglantées circulent et les premiers titres matraquent «l’UGTT attaquée», «l’UGTT agressée». Or comme en témoigne le journaliste Thierry Brésillon la réalité est autre, les militants de l’UGTT auraient commencé selon lui, les confrontations avec les manifestants «pro-Ennahdha» et certains étaient même armés de bâtons. Son témoignage semble montrer que la violence est devenue désormais inévitable dès que deux clans opposés se rencontrent. Comme souvent dans les conflits qui confrontent la force syndicale à des manifestants anti-UGTT, il semble difficile de séparer le vrai du faux.

Manifestation devant le siège de l'UGTT mardi 3 décembre. Crédits photos: Jihed Mabrouk

Des deux côtés on parle désormais de «milices armées» jusq’à avoir deux versions complètement différentes de l’événement. Jihed Mabrouk, un témoin sur place atteste avoir été attaqué par des manifestants anti-UGTT avec des armes blanches et du gaz paralysant. Tandis que le journaliste Thierry Brésillon assure avoir vu sortir du local même de la force syndicale des hommes du service d’ordre de l’UGTT, armés de bâtons. Le Ministère de l’Intérieur a quant à lui publié un communiqué dans lequel il déclare que le rassemblement parallèle à la commémoration a créé une certaine tension et des violences que les policiers ont essayé de contenir.  Les contre-manifestants avaient des banderoles sur la place Mohamed Ali avec écrit: «Nous voulons un syndicat neutre». Ils ont aussi scandé des «Dégage l’UGTT» et ont rapidement envahi la place, troublant ainsi le bon déroulement de la commémoration selon Thierry Brésillon.  Mais le journaliste insiste pourtant sur le fait, que ce ne sont pas ces derniers qui ont commencé les violences:

««l’arrivée par une porte latérale de membres de l’UGTT, identifiables à leur gilet, et armés de bâtons a fait monter brusquement la tension. Ils ont commencé à frapper les gens dans la masse presque immédiatement. C’est à partir de là que la situation a dégénéré.»

. Mais son collègue Taïeb Moalla offre lui aussi son propre témoignage
où il met en doute la version des gens de l’UGTT attaquant directement les manifestants.

«Un jeune syndicaliste m’a expliqué, plus tard en soirée, qu’un groupe de femmes de l’UGTT s’est retrouvé coincé à ce moment précis devant la même porte. D’où l’attaque de leurs camardes pour les dégager de leur fâcheuse posture. L’angle de vue ne me permettait de voir ce groupe, mais je suis porté à croire ce témoignage.»

Les deux journalistes comme le témoin Jihed Mabrouk s’accordent finalement sur une chose: un mouvement de foule violent qui s’est soldé par des affrontements comme le montre les vidéos.

Dans les médias, impossible de départager les deux camps sur les vidéos. Le reportage du média Binaanews connu pour sa ligne éditoriale partisane en faveur d’Ennahdha zoom sur la contre-manifestation. Elle recueille les témoignages des anti-UGTT et se focalise ensuite sur la sortie des hommes armés du local sans jamais prendre un angle plus large. La caméra ne montre que les hommes blessés du côté des anti à la fin du reportage alors que d’autres vidéos ont prouvé que des syndicalistes avaient aussi été molestés. Tandis que le reportage de Nessma TV, chaine dite «moderniste» favorise des images vues d’en haut sur lesquelles il est difficile d’identifier qui attaque qui. Les images sont prises alors que les affrontements ont déjà commencé. On y voit juste des mouvements de foules avec des ripostes des deux côtés qui dégénèrent très vite. Le reportage est anglé sur les violences à l’encontre de l’UGTT.

Vidéo de BinaaNews avec les témoignages des anti:

Les témoignages recueillis accusent l’UGTT d’être du côté de Ben Ali et de son parti le RCD et d’être la cause des problèmes du pays.

Reportage de Nessma TV

Cette violence entre syndicalistes et ces groupes anti ne sont pas nouvelles. Depuis février 2012, les affrontements avec l’UGTT se finissent souvent mal notamment dans le cas de l’hôpital Hédi Chaker à Sfax le 18 juillet où quatre syndicalistes avaient été arrêtés puis relâchés. La force syndicale et la police de Sfax ainsi que des « milices » une fois de plus selon des témoins s’étaient battus devant l’hôpital avec plusieurs blessés essentiellement du côté syndical. Autrefois alliée à Ennahdha dans les revendications post-révolutionnaires et contre le gouvernement provisoire de Béji Caïd Essebssi, l’UGTT s’est ensuite distancié du parti actuellement au pouvoir pour prendre le côté de l’opposition. Le 16 octobre lors du dialogue national initié par l’UGTT, les deux principaux partis de la Troïka, Ennahdha et le CPR avaient boycotté la réunion à cause de la présence du parti Nida Tounes.

«Le problème, c’est que cette force syndicale est ambivalente. De part son histoire, elle est fortement politisée et a marqué son soutien à l’opposition depuis quelques mois. Mais les tendances politiques qui la traversent ne sont pas homogènes et on ne peut pas dire qu’elle représente la gauche ou Nida Tounes comme l’en accuse souvent Ennahdhha» déclare Héla Yusfi auteure du livre, l‘UGTT au sein de la révolution Tunisienne. Les évènements de ce mardi montrent encore une fois que le bras de fer que l’UGTT entretient avec le gouvernement n’est pas sans répercussions violentes. Le récit de la journée s’est soldée par une couverture basique de la manifestation alors qu’une autre information majeure semble avoir été oubliée: Mardi 3 décembre l’UGTT a signé avec l’UTICA et le gouvernement un accord sur l’augmentation des salaires bruts dans les secteurs privés et publics. Une victoire dans les négociations sociales qui semble avoir été vite effacée par les évènements de l’après-midi.

«La  signature de cet accord et la commémoration du leader éponyme de l’UGTT ont eu lieu dans un contexte où le gouvernement est fragilisé.» commente Héla Yusfi.  La contre-manifestation bien organisée contre l’UGTT ne serait donc que la continuité de l’entreprise de dénigrement et de discrédit amorcée par des «groupes» à la solde de certains partis. Comme l’écrit Héla Yusfi en février 2012  en réaction aux ordures disposées devant les locaux de l’UGTT :

« Ces attaques ne sont pas les premières dans leur genre. La campagne visant l’UGTT n’a pas commencé maintenant avec «Ennahdha» (désignée officiellement coupable par le bureau exécutif de l’UGTT). Pour rafraîchir la mémoire, il faut rappeler la campagne systématique de dénigrement dont le syndicat a été l’objet et ce dès le lendemain du 14 Janvier 2011. »

L’UGTT est une force qui s’appuie sur les couches populaires et qui reste «également la seule organisation proche des couches populaires et le seul barrage contre le projet libéral de la classe gouvernante toutes couleurs politiques confondues.» Elle reste donc un des contre_pouvoirs les plus efficaces depuis la révolution d’où ces tentatives de diffamation.

Le contexte actuel et la montée de la violence politique qui se généralise dans les récents affrontements ont eu raison de l’UGTT comme l’interprète Malek Khadhraoui, rédacteur en chef du site Nawaat.org sur son compte Twitter. Un autre internaute critique la politisation désormais trop radicale de l’UGTT.

La force syndicale trouvera-t-elle une fois de plus un consensus avec le gouvernement ou se dissociera-elle définitivement? A Siliana où les violences de la semaine passée ont fait 300 blessés, la grève général a été finalement suspendue. Mais  du côté des bases syndicales de Sfax et Sidi Bouzid, une générale a été annoncée dans les pour le 6 décembre en réponse aux évènements de mardi. Selon le site Tunisie Numérique, le Bureau exécutif de l’UGTT a décidé de convoquer le comité administratif qui peut décréter la mobilisation de toutes les sections. La dernière grève générale de l’UGTT dans tout le pays remonte au 14 janvier 2011.

Lilia Blaise

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