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Assemblée Nationale Constituante Tunisienne, Banque Centrale, Chedly Ayari, CPR, ennahdha, gouverneur, Hamadi Jebali, islamistes, Moncef Marzouki, Mustafa Ben Jafaâr, Mustafa Kamel Nabli
On l’accuse d’être le « pantin » d’Ennahdha, un « guignol » qui s’agite sans réellement exercer un contre-pouvoir. Au point que des députés français ne se gênent pas pour snober sa visite en France. Et pourtant, le personnage sert de façade à la crise qui se joue au sein même de la Troïka.
Un président peut en cacher un autre. C’est ce qu’a montré le président tunisien Moncef Marzouki, mercredi 18 juillet à l’Assemblée Nationale française dans son discours. «Emouvant» selon la presse tunisienne, le président a effacé cette image de «tartour» reprise plusieurs fois dans la presse internationale. Et pourtant, il essuie les gaffes, dérapages et crises politiques depuis son arrivée au pouvoir. Loin du personnage de pantin auquel on aimerait croire, c’est aussi un rapport de force entre Ennahdha et le CPR, les deux partis de la Troïka, qui s’établit et dans lequel le président Marzouki joue un rôle important. Selon son entourage, conseillers, députés, CPéristes, et sociologues, le rôle du président est bien plus que celui d’un simple titre avec des peu de prérogatives. Dans quelle mesure peut-il se positionner encore comme contre-pouvoir? Si beaucoup le voient comme un «pantin» vendu aux mains d’Ennahdha, d’autres espèrent encore qu’il incarnera une force tranquille contre le premier Ministre Hamadi Jebali et le parti islamiste. Une chose est certaine aujourd’hui, le président reste un électron libre dont les éclats peuvent en étonner plus d’un.
L’homme gênant de Jebali
Et si la crise de Baghdadi Mahmoudi avait été un peu trop vite oubliée? Interrogé juste après son départ de la présidence, Ayoub Messaoudi l’ancien conseiller du président raconte l’évènement en interne :
«Nous avons été avertis vers 18h par un fax après avoir reçu des appels de journalistes. A l’époque j’étais pour le limogeage du Ministre de la défense, qui avait passé la journée avec le président sans l’en avertir. Après les évènements, j’aurais souhaité plus de fermeté de la part du président dans cette affaire.»raconte-t-il.
En effet si l’extradition provoque un tollé médiatique, le mal est fait et bien que le président ait saisi l’Assemblée où certains membres demandent une motion de censure, les signatures ne sont pas rassemblées et la polémique retombe. L’extradition a provoqué une réelle crise au sein de la Troïka où la «confiance» n’est plus de mise. A terme, certains membres du CPR comme le porte-parole du parti, Hédi Ben Abbes ont vu dans cette «crise» des effets positifs : «Cela a permis de créer un réel débat national sur les prérogatives du président de la République. Nous avons des réelles différences avec Ennahdha comme sur le projet de société mais nous pouvons trouver un consensus.»
Au sommet pourtant, la guerre fait rage entre Hamadi Jebali et Moncef Marzouki, la décision du président Marzouki de limoger le gouverneur de la Banque Centrale, arrive peu après les faits. Beaucoup pensent à une «vengeance» du président qui tente de réaffirmer ses pouvoirs. Or, le limogeage du gouverneur a été depuis longtemps prévu au sein de la Troïka et le mercredi 18 juillet, les députés donnent raison à la décision du président après l’audition de Mustafa Kamel Nabli à raison de 110 voix pour contre 62 contre sur 182 députés présents. Parmi les députés ayant voté pour le limogeage, on trouve tous les députés d’Ennahdha. Pourtant, le Premier Ministre s’était opposé à ce limogeage après l’annonce de Moncef Marzouki. Une première donc, pour le parti réputé pour sa ligne politique uniforme. Mis à part les enjeux autour du limogeage du gouverneur de la Banque Centrale, le rapport de force entre Hamadi Jebali et Moncef Marzouki est bien devenu une affaire de personnes où l’opposition de Jebali était plus un règlement de comptes avec Marzouki.
Selon les révélations d’Ayoub Messaoudi, la mésentente est réelle et remonterait aux violences du 9 avril où le président avait désapprouvé en public, les violences policières. Il s’en est pris aussi plusieurs fois frontalement à Hamadi Jebali en critiquant les déclarations de ce dernier lors de sa visite en Arabie Saoudite sur la fermeture des bars en Tunisie. Pour le politologue Vincent Geisser qui a écrit un livre d’entretiens avec Moncef Marzouki, Dictateurs en sursis, la personnalité de Moncef Marzouki pose problème à Hamadi Jebali:
«Le Premier ministre islamiste voudrait réduire Marzouki à une présidence purement symbolique dans le style de la Quatrième République française, alors que le fondateur du Congrès pour la République (CPR) souhaite, au contraire, faire valoir son statut de «premier président» de la Tunisie démocratique. Outre le flou institutionnel caractéristique des situations de transition démocratique, il faut aussi mentionner la personnalité forte de Moncef Marzouki qui s’accommode très mal de rappel à l’ordre et qui entend défendre son pré-carré présidentiel, quitte à provoquer une crise gouvernementale.»
Le CPR divisé sur Marzouki
Dans les faits, plusieurs déclarations du président montrent aussi une certaine tendance à «passer facilement l’éponge» qui divise son parti. Les divisions au sein du CPR sur l’alliance avec Ennahdha remontent aux élections du 23 octobre selon Ayoub Messaoudi : «dès la divulgation du texte organisant des pouvoirs publiques, on s’est rendu compte que la répartition des pouvoirs avait été mal faite et que cette troïka était plus le fruit de transactions politiciennes» déclare-t-il. Le président a très peu de pouvoirs et un titre purement honorifique.
Malgré tout, la volonté d’un consensus est affichée entre Ennahdha et le CPR comme dans la lutte contre la corruption «sauf que le CPR a toujours été plus radical avec une volonté de réellement changer le système» rappelle Ayoub Messaoudi. «Dès le début de l’alliance, le parti était en plein débat sur le type de rapport à entretenir avec Ennahdha. Allait-on devenir un appendice du parti ou un grand parti qui se développe en école politique ?» ajoute Abderraouf Ayadi.
Les problèmes commencent alors, selon le conseiller, quand Ennahdha se rend compte que le CPR n’est pas un parti si conciliant sur certaines questions. L’attitude du président en déçoit alors plus d’un. Comme le montre la suite de l’affaire Baghdadi Mahmoudi, le président est reçu par Hamadi Jebali. Les deux hommes optent pour une réconciliation et le président déclare dans une interview accordée à RFI, qu’il s’agit d’une «affaire passée». Or, pour certains députés du CPR, Moncef Marzouki est ainsi devenu définitivement «l’allié d’Ennahdha» déclare Abderraouf Ayadi, ancien secrétaire général du CPR et militant historique qui a démissionné du parti pour créer son mouvement «Waffa», (Fidélité). Le problème qui se joue derrière les rapports de force entre Ennahdha et Moncef Marzouki, sont l’expression même des divergences que connaît le parti du CPR dans l’alliance qu’il a faite avec la Troïka. Deux partis d’opposition historique à Ben Ali mais deux partis qui s’opposent dans leur vision, l’un pour un régime parlementaire, l’autre un régime parlementaire mixte ou semi-présidentiel, l’un pour la primauté de la religion dans le mode de gouvernance, l’autre pour un rapport séculier à celle-ci. «Aujourd’hui, au sein d’Ennahdha, on voit d’autres tendances s’affirmer notamment celles qui veulent s’allier avec le CPR et qui admettent qu’Ennahdha ne peut pas gouverner seul.» déclare Mabrouka Mbarek. D’autres membres du CPR comme Samir Ben Amor ou encore Imed Dhaimi, actuellement à la présidence, semblent aussi rester du côté de l’alliance avec Ennahdha. Or peut-on encore parler d’alliance? Pour Ayoub Messaoudi, l’enjeu actuel est clair
«Il faut que le CPR et Marzouki s’affirment comme une réelle force d’opposition et que l’on arrête de croire qu’Ennahdha est dans une attitude démocratique».
Avis partagé des membres du CPR qui ont de plus en plus de mal à cohabiter avec le Parti. La démission du ministre chargé de la réforme administrative et de la lutte contre la corruption, Mohamed Abbou a montré les différents irréconciliables avec le Parti Ennahdha. Et plus tard, l’énervement de la députée cpériste, Samia Abbou qui a claqué la porte de la commission sur les rapports entre pouvoir législatif et exécutif, témoigne du réel blocage que le type de régime à choisir pour la Tunisie. La thèse d’une «infiltration islamiste» au sein du CPR reste pourtant «fantasmagorique» selon Vincent Geisser qui voit le CPR comme un réel «bloc politique» avec une «identité propre».
Mustapha Ben Jaâfar, le rival de la présidence
«Le président est depuis le début dans l’idée d’une alliance qui a été celle de la Troïka. On se rend compte que ce ont les intérêts individuels qui jouent désormais. Moncef Marzouki essaye de se positionner avec le pouvoir.» Déclare le sociologue Mohamed Kerrou. Attaché à son statut présidentiel, Marzouki essaierait donc d’assurer stratégiquement sa place aux prochaines élections sans créer de vagues. D’autres estiment qu’il croit encore à l’alliance conçue par la Troïka comme il l’a déclaré à l’Assemblée Nationale française : «Ce n’est pas une combinaison politicienne arrangée à la va-vite sur un coin de table, elle est le produit stratégique d’un long processus de maturation». Moncef Marzouki tenterait donc d’assurer ses arrières au risque de décevoir son parti.
«Derrière ce débat qui se joue au sein de l’Assemblée sur le type de régime, il y a une mise en scène. Ennahdha pose en fait le réel problème de la présidence. Moncef Marzouki est devenu gênant pour certains nahdhaouis qui estiment qu’il vaudrait mieux mettre quelqu’un d’autre à sa place. Il y a une crise politique depuis que certains pourparlers ont eu lieu au sein de la Troïka et le rôle de Mustafâ Ben Jafaâr est à prendre en considération.» Déclarait le leader du mouvement Doustourna Jahar Ben Mbarek.
La présence du président de l’Assemblée Nationale Constituante Mustapha Ben Jaâfar, au congrès d’Ennahdha, et l’ovation qu’il a reçu peut montrer une tendance du parti islamiste à se tourner progressivement vers l’autre homme clef de la Troïka. «Ils sont en train d’essayer de trouver un président plus malléable et Ben Jaâfar peut jouer ce rôle» déclare Ayoub Messaoudi. Pour Vincent Geisser, ce revirement d’Ennahdha vers Mustapha Ben Jaâfar n’est pas si nouveau:
Il faut savoir que, dès le départ, les dirigeants d’Ennahda auraient préféré avoir un président plus docile et plus porté au compromis politique. Ils respectaient Marzouki comme militant des droits de l’homme mais ils craignaient par-dessus tout son «mauvais caractère», son imprévisibilité et surtout son indépendance d’esprit. selon un leader d’Ennahdha: ils avaient choisi Mustapha Ben Jaâfar pour le poste de Président de la République mais la logique électorale en a décidé autrement : le CPR est arrivé en deuxième position des élections pour l’Assemblée constituante. Il est clair que Moncef Marzouki (le droit de l’hommiste radical et le laïque invétéré) fait davantage peur aux islamistes que Mustapha Ben Jaâfar (le beldi, centriste et social-démocrate). Il n’est pas impossible que l’on est en train d’assister à la naissance d’un ticket politique «Ben Jaafar/Islamistes» dans la prochaine configuration exécutive qui sortira des travaux de l’Assemblée constituante.
Le président Moncef Marzouki semble être aujourd’hui pris dans les filets de cette alliance et les tractations politiques qui en résultent tout en devant garder une fidélité aux principes de son parti. Dans de nombreuses situations c’est le défenseur des droits de l’homme qui prendra le dessus. Il tiendra une position ferme par exemple, sur la question salafiste, contrairement au gouvernement qui reste ambigu. Dans d’autres situations, le politicien prend le dessus comme en témoigne la «réconciliation» après l’affaire Mahmoudi.
Aujourd’hui, malgré son beau discours à l’Assemblée française, le président doit faire face aux enjeux qui l’attendent en Tunisie: accusé d’être le leader d’une «république bananière» par un député jeudi 19 juillet car son décret nominant le nouveau gouverneur de la Banque Centrale avait été signé le 11 juillet sans accord préalable de l’Assemblée, il est de nouveau sur la sellette. Mardi 24 juillet, le nouveau gouverneur Chedly Ayari, a été nommé avec un vote serré 97 voix pour et 89 contre, parmi lesquels, des membres du CPR, montrant le désaccord avec le président. Pour le parti du CPR, la question de la ligne politique à adopter se posera lors du congrès du parti prévu pour le 25 août. Combien de temps durera l’alliance avec Ennahdha et qu’adviendra-t-il de Moncef Marzouki? Pour Ayoub Messaoudi, «le CPR doit désormais sortir de la Troïka et s’ouvrir sur les autres forces politiques.» Pour Vincent Geisser, le rôle de Moncef Marzouki reste déterminant dans la suite des évènements:
Dans tous les cas de figure, quel que soit le futur politique de la Tunisie, je pense que Moncef Marzouki continuera à jouer un rôle de premier plan, y compris comme opposant d’un gouvernement islamiste qui se laisserait tenter par une dérive populiste et identitaire. Paradoxalement, Marzouki est mieux armé pour combattre les éventuels excès des islamistes que les «laïques», car il a l’expérience de trente ans d’opposition radicale au benalisme.
Lilia Blaise

