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ben ali, ennahdha, gouvernement tunisien, insécurité, Jendouba, Kef, persépolis, police tunisienne, procès des martyrs, révolution, salafistes, violences
Le phénomène salafiste est devenu désormais une réalité inquiétante en Tunisie. Ultra-médiatisé par les médias étrangers, n’est-il pas un bon moyen de faire diversion sur les vrais problèmes?
Au palais des arts à la Marsa, difficile de ne pas rater les «barbus» comme certains aiment à dire. Sur un des tableaux du Printemps des arts, on en voit un en gros plan, diabolique qui crache du feu. Dimanche 10 juin, 18h l’évènement a accueilli deux fois plus de monde qu’au vernissage. Et pour cause, les statuts Facebook ont alerté depuis le matin que des salafistes étaient passés avec un huissier demandant le décrochage des œuvres mécréantes. Ils ont menacé de revenir si cela n’est pas fait à 18h. A 18h30 tout le monde accourt. L’ambiance est étrange, comme si les gens attendaient le retour de ce salafiste. «C’est pour le dégager» me dit un des visiteurs, et en même temps le débat ne tourne presque qu’autour d’eux.
Le barbu, un thème artistique
A en regarder les œuvres, le thème de la religion et de la laïcité sont dominants. Pour Paolo, un des organisateurs de l’exposition, c’est tout à fait normal, l’art est supposé s’inspirer de la «réalité».
Faten Gaddes, artiste, dont l’œuvre trône au milieu de la cour évoque clairement son inspiration: «C’est à la suite d’une manifestation pour la laïcité où un jeune à qui j’expliquais le terme a fini par me demander s j’étais tunisienne, et puis musulmane. c’est la première fois dans mon pays que j’entendais une chose pareille.» L’installation reflète la colère de l’artiste. Au milieu d’un ring de boxe, sont installés des putching ball sur lesquels le visage de l’artiste est représenté. Elle est voilée par ses cheveux et dans les yeux de chaque portrait, un signe de chaque religion à la place des pupilles. Pluralité et diversité de la société tunisienne et liberté de conscience sont ainsi exposés sur un ring agressif à la merci de ceux qui veulent les maltraiter.
Alors oui, les salafistes sont bien devenus une réalité mais laquelle? Difficilement chiffrable, de 3000 il y a quelques mois, ils sont passés à 93 000 selon l’article de Jeune Afrique «le cancer salafiste». Difficilement identifiable aussi: malgré des signes de reconnaissance tels que la barbe ou l’habit, on peine à vraiment savoir leur milieu sociologique : sont-ils tous des petits délinquants, pauvres dont la seule issue est de devenir salafiste comme on peut le lire? Mais plus encore, cette réalité est mouvante, il semble qu’elle soit constamment présente au risque de devenir une obsession. Non il n’y a pas en Tunisie une invasion de salafistes mais une obsession salafiste. La peur qu’ils ont développée au sein du Tunisien très attaché à sa sécurité, correspond à son amplification médiatique et politique. Elle sert pour l’opposition à dénoncer la politique du gouvernement et pour les extrémistes laïques à confirmer leur position. D’un côté comme de l’autre, la réalité attise un fantasme maléfique et focalise l’attention.
le barbu, un sujet hypermédiatique
«Un barbu, un barbu» crie une dame dans la cour du Palais Abdellyia, presque hystérique elle suit à la trace comme d’autres le barbu en pull rouge et jogging bleu qui vient d’entrer dans la salle principale. Chacun chuchote, se bouscule, personne n’ose le toucher. Après son contrôle visuel, le «barbu» sort et s’en va presque sans accroche. Il a le malheur de lancer un gros mot juste avant de sortir, occasion que chacun saisit pour lui crier sa haine et le faire dégager. C’est dans la soirée que les choses s’enveniment, la Marsa s’enflamme et les esprits avec. Sur Facebook et Twitter, un seul leitmotiv «les salafistes ont pris l’assaut de la Marsa». Hors il s’avèrera le lendemain que plusieurs bandes de jeunes casseurs étaient aussi présents. Tout comme les violences qui éclatent dans le pays les jours suivants, salafistes ou pas salafistes? Une chose est sûre la peur est installée et même en tant que journaliste, il est difficile d’échapper à l’inévitable article sur les violences salafistes.
L’obsession se répand alors dans les médias étrangers, «les salafistes tissent leur toile dans une Tunisie affaiblie»(Libération), «les salafistes mettent au défi l’Etat tunisien»(Le Figaro), «heurts entre salafistes et policiers» (20minutes) seul, le Monde nuance et rajoute «casseurs« à son titre. Le Nouvel Obs est le seul à évoquer une certaine manipulation et s’interroge «Islamistes? Casseurs? Des violences inquiétantes en Tunisie». Rim une journaliste tunisienne travaillant pour un média étranger, s’avoue désemparée, «on a plus le choix, il faut en parler. Ça faisait des mois que j’essayais d’éviter le sujet maintenant, c’est impossible. Ma rédaction vient de m’appeler.»
Le barbu, seule actualité
Le salafiste se vend à toutes les sauces. Pourtant en Tunisie, il semble que chacun se rappelle du scénario Persépolis, où tout le monde s’était précipité sur la polémique sans en voir les enjeux derrière. Chacun avait crié au péril salafiste sans admettre que le réel problème était la question de la montée de l’islamisme politique en Tunisie. Les quotidiens tunisiens ont fait cette fois-ci preuve de prudence: La presse titre «de faux dévots, de vrais bandits», le Quotidien s’interroge sur qui est à l’origine des troubles et évoque la possibilité d’une orchestration, quant au journal le Temps, il parle de «vandalisme et démence» en Une. La leçon de Persépolis semble avoir été retenue par les journaux tunisiens. L’obsession salafiste focalise l’attention sur une certaine actualité et une «réalité» que beaucoup aiment à voir. Rappelez-vous l’article de la blogueuse Olfa Riahi «Un journaliste massacré par les salafistes». Ce faux titre usé pour attirer l’attention sur la grève de Ramzy Bettaieb avait attiré plus de 500 vues en moins de dix minutes. Mais au fait, outre ces violences salafistes, qu’en est-il de l’actualité du pays?
Cette semaine, le verdict du procès des martyrs de Tajerouine, Kairouan, Thala et Kasserine devait être rendu par le tribunal du Kef. La condamnation à perpétuité du président déchu et l’acquittement de son numéro 2 Ali Seriati ont fait l’objet d’une news en début de soirée. Ce verdict était supposé créer l’évènement et focaliser l’attention sur les problèmes d’une justice peu «équitable». Les avocats n’ont été prévenus qu’à la dernière minute et les familles de martyrs déclarent n’avoir même pas été tenues au courant.Ben Ali a aussi écopé de 20 ans de prison dans l’affaire des violences de Ouardanine. Réduit à la news, le procès sera donc enterré, on a une actualité plus chaude: les salafistes.
Au moment même où les violences ont commencé à faire frémir le pays, de quoi discutait-on à l’assemblée? de la possibilité d’incriminer le blasphème et l’atteinte au sacré, proposée par le parti Ennahdha à la suite des violences de dimanche. Plutôt que de questionner un système sécuritaire défaillant, on ferme alors le palais Abdellia au cas où. Au cas où quoi? les œuvres ont été décrochées, en quoi le palais représente-t-il un danger?
Vendredi, une énième manifestation est prévue, à la fois par les salafistes mais aussi par les défenseurs de la liberté d’expression. Curieusement, ce qui devait être encore une fois l’illustration d’un rapport de force sera soutenu par le parti Ennahdha. Son leader, Rached Ghannouchi a déclaré vouloir que tout le monde descende dans la rue pour «défendre la révolution et protéger les bâtiments publics». Or que se passe-t-il le lendemain? Alors que tous les journaux sortiront leurs gros titres sur l’issue et le sens de cette manifestation, l’ancien premier Ministre Béji Caïd Essebssi était supposé lancer son initiative, projet politique voulant rassembler une réelle opposition. Oublié, mis de côté, c’est le salafiste qui l’emporte.
Le barbu, un bon complot
Sans tomber dans la théorie du complot pourtant très tentante dans ces moments là, les questions à poser derrière cette actualité «salafiste» sont finalement simples: qui, pourquoi, quand, comment? Pourquoi s’insurger sur des œuvres le jour de la clôture une fois que tout le monde les a vues? Quelles œuvre au fait? on n’en sait rien. Des femmes niquabées enfoncées dans les pierres au méchoui salafiste, en passant par le ring de la laïcité, chacun a sa version. Qui? des salafistes mécontents. Pourquoi? On ne sait pas vraiment, ils n’ont pas donné d’arguments autre que les habituels «atteinte à la religion». Cela semble suffisant pour que le ministre de la culture désavoue les artistes et remet sur le débat, les limites de la liberté d’expression. Tout comme Persépolis avait permis de faire un procès pour la diffusion d’un film. Hors, les Tunisiens ne sont plus dupes. Si chacun a commenté les œuvres s’interrogeant sur cette question du sacré, le débat s’est vite orienté sur la sécurité. Chacun se questionne sur les ordres reçus par la police pour qu’elle se retrouve «dépassée» par des casseurs.
Le scénario tunisien est donc aujourd’hui imprévisible: l’évènement a montré que contrairement à Persépolis, la plupart des gens ont vu la polémique comme un moyen de diversion et une manœuvre bien orchestrée. Les Tunisiens dénoncent d’autant plus une certaine incompétence du gouvernement qui multiplie les déclaration sécuritaires sans pour autant agir. Va-t-on vers une mobilisation citoyenne semblable à l’après –révolution, à savoir les comités d’autodéfense des quartiers si la police n’agit plus? C’est en effet ce qui s’est passé dans le petit pillage de Dahmani près du Kef où les violences ont éclaté fin mai. Alors qu’au Kef et à Jendouba, les «salafistes» semaient le désordre, le village a fait résistance. Les citoyens se sont confrontés à un groupe de salafistes voulant faire changer l’imam de la mosquée. Une résistance s’organise en parallèle de la police tout comme à Jendouba, où le patron du Simithu, un des hôtels attaqués, a déclaré monter la garde armé, si les salafistes revenaient. Ce scénario semble être encouragé par Rached Ghannouchi qui a encouragé les citoyens à reconstituer des comités de quartiers en soutien aux forces de l’ordre. La police serait-elle à ce point dépassée ou manquerait-elle simplement de directives claires? Si ce scénario s’étend au reste du pays, le risque d’une guerre civile est certain et le gouvernement devra prendre position.
Autre possibilité, la scission définitive entre les salafistes et le gouvernement marquée par l’humiliation du Ministre des affaires religieuses, interpellé par des salafistes et l’éternel double discours de Rached Ghannouchi qui considère que les anciens de Ben Ali finance ces salafistes pour semer le chaos mais que «pas tous» les salafistes ne sont coupables, quand même. Dans ce cas, il ne s’agira plus d’annoncer que la charia ne fera pas partie de la constitution mais d’adopter une politique sécuritaire ferme à l’égard de ceux qui font régner le désordre afin de rallier à ses côtés, les citoyens. L’annonce devra être fait e non pas par un leader de parti mais un membre du gouvernement tel qu’Ali Larrayedh. La sécurité reste une des principales préoccupations du Tunisien après l’économie et il n’est pas prêt à tergiverser là-dessus.
Une chose est sûre, l’obsession salafiste n’a qu’une durée de vie limitée. Les Tunisiens persistent à pointer chaque jour du doigt, un gouvernement qui déçoit et aucun nouveau Persépolis ne saura cacher ses erreurs. Quant à la théorie de la manipulation ,un très bon billet d’un blogueur tunisien récapitule très bien la situation: Mensonges et manipulations politico-artistiques.
Lilia Blaise
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1 réaction
Article très bien écrit. Mais au delà, le salafisme n’est pas seulement une obsession, il est d’abord une réalité, une menace.
Les violences du lundi soir puis de mardi, ont été précédées par un appel coordonné à la violence et au meurtre sur la plupart des pages salafistes de Facebook et ça continue. Avant cela, il y a eu l’appel du chef d’Al Qaida à l’insurrection contre Nahdha. Tout cela est daté, vérifiable, il y a toutes les preuves. Les 10.000 jihadistes qui se sont livrés à une démonstration de force à Kairouan n’étaient pas non plus une obsession, ni un mirage.
La Tunisie est prise d’assaut aujourd’hui car les salafistes estiment que lorsqu’une constitution démocratique aura été votée, il sera trop tard pour eux.