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ben ali, ennahdha, gouvernement provisoire, Hamadi Jebali, Lotfi Zitoun, révolution tunisienne, salafistes, Samir Dilou
La proposition d’un «gouvernement de salut national» lancée par le parti républicain n’aurait pu être qu’une provocation politique lancée par l’opposition. Elle intervient pourtant à un moment de crise où le gouvernement perd de sa crédibilité.
L’épreuve du pouvoir semble faire ses preuves en Tunisie. Alors que le ministère de l’intérieur est remis en cause pour l’impunité qui persiste sur les attaques salafistes qui explosent dans le pays, d’autres ministères sont aussi en cause. Le ministère de la justice qui a révoqué 81 magistrats réputés corrompus sans pourtant donner d’informations sur les conditions de cette révocation, le ministère des droits de l’homme qui agit en électron libre sur les questions de justice transitionnelle. La présidence, de son côté, s’éloigne de plus en plus et critique ouvertement le gouvernement. Mohamed Chawki Abid, conseiller et chargé des affaires économiques auprès du président a publié un article le 24 mai dans lequel il critique sévèrement le gouvernement notamment sur le plan du redressement économique. Adnene Manser, conseiller et porte-parole du président avait aussi de son côté manifesté son mécontentement lors de la libération du neveu de Ben Ali, Kais Ben Ali. Le gouvernement semble donc seul contre tous dans, scission entre le gouvernement et la présidence, manque d’encouragement à l’indépendance de la justice, incapacité à gérer la situation instable du pays et pour finir, un laxisme persistant sur les violences salafistes.
Du neuf avec de l’ancien
Depuis l’institution d’un nouveau gouvernement et l’arrivée de la majorité parlementaire Ennahdha au pouvoir, il semble que les nouveaux ministre peinent à se distancier de l’ancienne dictature. Le manque de transparence et la mésentente avec les médias en sont les faits les plus évidents. Mais la logique d’Etat-Parti instaurée par Ben Ali perdure aussi sous le gouvernement provisoire. Les multiples nominations à des postes clefs comme à la tête de l’INS (Institut National des Statistiques) mais aussi dans des organes médiatiques, télévision nationale, radio nationale et divers organes de presse sont des pratiques dignes de l’ancien régime. Le clientélisme et le népotisme sont aussi reproduits dans la nomination par le premier ministre du gendre du leader du parti Ennahdha à la tête du ministère des Affaires étrangères. Sans compter, le Premier Ministre Hamadi Jebali qui a élevé au rang de secrétaire d’Etat, le PDG de la télévision nationale, Adnene Kedhr. Enfin, le rapport avec les médias semble peu serein. Encore récemment Lotfi Zitoun, ministre conseiller auprès du premier ministre (ce titre est fréquemment utilisé au sein du gouvernement comme au sein de la présidence sans que la personne ne dirige un ministère) qui est en charge de l’information depuis quelques temps a refusé de parler avec une journaliste. Son prétexte : Elle porte un nom tunisien et travaille pour un média arabe donc se devait de lui parler en arabe et non en français.
Ce même Lotfi Zitoun fait la publicité du gouvernement en prônant l’ouverture «nous répondons à vos questions sur Facebook» (voir ci-dessous l’affiche) en utilisant les couleurs du parti Ennahdha pour une campagne gouvernementale.Déstabilisé par des médias manquant parfois de professionnalisme (sur un article parlant du Ministre de l’homme, un site met l’image d’un rat coincé pour illustrer le ministre), le gouvernement tout comme le parti Ennahdha n’entretient pas une bonne relation avec ce contre-pouvoir. Samedi 26 mai, le cambriolage des locaux d’une chaîne de télévision réputée pour sa tendance à gauche a été imputé au parti par le directeur de la chaîne qui s’est fendu d’un « J’accuse Ennahdha » en Une d’un quotidien. D’un côté comme de l’autre chacun se rejette les fautes.
Simples maladresses ou réelle volonté de reproduire un système ? La société civile est alors soumise à une pression permanente de vigilance et de réaction face à ces dérapages.
Action-réaction
«Nous avons voulu faire ce projet de loi pour répondre à une demande populaire et pour mettre fin aux rumeurs»
a déclaré Abderrazek Kilani, ministre conseiller auprès du Premier ministre chargé des relations avec la constituante sur le projet de loi de la nouvelle ISIE (Instance Supérieure Indépendante pour les Elections); En effet, face aux rumeurs d’élections qui reviendraient sous la tutelle du ministère de l’intérieur, le gouvernement a voulu faire preuve de bonne volonté. Mais il semble que ce test permanent auquel est soumis la société tunisienne en fatigue plus d’un. Le gouvernement entretient un rapport d’action-réaction qui le fait reculer dans les cas les plus extrêmes comme celui de la modification de l’article 1 de la constitution.
Guerre d’usure ou simple méconnaissance de l’électorat et des préoccupations populaires, ce genre d’annonce révèle aussi la force d’une société civile souvent peu sollicitée dans le cadre de consultations nationales sur les médias ou la justice. Celle-ci est pourtant puissante par sa réactivité mais doit sans cesse recourir à la rue pour exprimer son mécontentement. Les questions de société ou d’économie sont souvent effacées par les polémiques politiques et la question salafiste dans les médias. Or, comme le révèle un récent sondage de l’ONG I watch effectué par SMS sur plus de 15 000 Tunisiens, l’économie et la sécurité sont de loin les préoccupations prioritaires bien avant l’identité nationale ou même la constitution. Si le gouvernement est autant attaqué, c’est parce qu’il doit faire ses preuves face à un peuple en attente comme l’a révélé le bilan économique négatif épinglé par Standard and Poor’s. Bien-sûr, il est alors souvent dans la ligne de mire des manifestants qui insistent plus que jamais sur son caractère provisoire.

La manifestation du 20 mars 2012 à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance Crédits photos: Amine Boufaied
L’impunité plus que jamais
Bien plus que les dérapages d’un gouvernement encore en apprentissage, c’est la sécurité qui semble être son point faible ou fort dans certains cas. Le récent sondage paru dans le quotidien Le Maghreb révélait que 42% de Tunisiens préféraient l’ère Ben Ali, pourquoi ? En partie pour l’hyper-sécurité qui régnait dans le pays soumis aujourd’hui à l’instabilité des troubles sociaux et à la nouvelle donne salafiste. Selon un autre sondage effectué par le World justice Project, près de 68 % des Tunisiens estiment que le chômage et l’insécurité ont augmenté depuis la révolution. Le récent rapport de l’International Crisis Group intitulé «Tunisie-Lutter contre l’impunité et restaurer la sécurité» opère un distinguo entre la région du grand Tunis, relativement stable et les régions du bassin minier où la police est désormais quasi absente et l’armée se retrouve en charge de la sécurité. Les récentes attaques salafistes dans le gouvernorat de Sidi Bouzid où des bars ont été fermés sous la pression de groupuscules n’ont pas donné lieu à des réactions policières. Le climat d’insécurité peut ainsi être la ligne sur laquelle jouer afin de se maintenir au pouvoir par l’imposition de la terreur. Mais la police est-elle vraiment aux ordres de l’Etat? C’est la question posée par le rapport de l’ICG
«…minés par des divisions internes, les policiers sont parfois tentés par la seule défense de leurs intérêts purement corporatistes et certains restent hostiles à l’idée de servir aujourd’hui ceux qu’ils emprisonnaient hier. Le cercle s’avère vicieux : cibles des critiques populaires et de la demande inassouvie de justice, les forces de sécurité s’absentent parfois des rues ; l’insécurité s’aggravant, l’opinion publique en veut davantage à la police, laquelle se trouve confortée dans sa décision de rester sur la touche. Dans d’autres cas, les forces de sécurité, se sentant déconnectées du public en raison de la désapprobation populaire, aggravent le climat avec leurs dérapages violents. »
Une police incontrôlable qui «désarme» le gouvernement ? Celui-ci joue alors un jeu dangereux avec la question de la sécurité dans sa tentative de rapprochement avec la société civile. Il perd de sa crédibilité et se trouve renforcé dans son rôle de «méchant». Tout comme les récents éclats de violences ont confirmé la fin d’une saison touristique déjà avortée, les ambassades du Canada, de la Suisse et Belgique ont déconseillé à leurs ressortissants, la destination tunisienne.
18,1 % de taux de chômage et une note dégradée par l’agence de notation Standard and Poor’s qui estime que le «gouvernement de transition n’est pas en mesure de redresser l’économie», voilà le réel enjeu auquel le gouvernement tunisien doit faire face.
C’est dans ce contexte qu’intervient la proposition par les partis d’opposition d’un gouvernement de salut national afin de «sauver le pays» déclare Maya Jeribi, porte parole du parti républicain et députée à l’assemblée. L’idée serait de regrouper quelques compétences nationales en dehors de toute considération partisane afin d’appliquer un programme d’urgence. L’épreuve des cent jours a-t-elle eu raison d’un gouvernement qui peine à rompre avec les anciennes pratiques? Un discours rassurant ou des paroles fermes ne suffiront pas cette fois, les Tunisiens attendent des actes et ont besoin d’un signal fort. Attendront-ils jusqu’aux prochaines élections fixées au 20 mars 2013?
Lilia Blaise
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