Celle qui avait fait la une

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Tawa fi Tunis


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C’est elle, Ameni, 19 ans et étudiante en école d’ingénieur, la jeune fille qui crie «Dégage !» en pleine page du quotidien Libération le lendemain du 14 janvier 2011. Sa photo prise sur le vif était l’une des premières images de la journée révolutionnaire.

Un an après, Ameni est sur l’avenue à 9h00 du matin pour manifester. Elle avait tout juste 18 ans l’année dernière. De la photographie, on reconnaît seulement les cheveux de jais coiffés à l’identique et les yeux indignés:

«C’est vrai que sur la photo, je fais vraiment la grimace, on me reconnaît à peine. Un ami me l’a montré le lendemain du 14 en me disant : c’est toi là-dessus? Tout le monde était surpris, je n’avais pas vraiment vu  le photographe en action à ce moment là.»

Son premier 14 janvier, elle ne l’oubliera jamais: Dans la foule avec ses amis sur l’avenue Habib Bourguiba, elle était sortie comme tout le monde sans vraiment savoir ce qui l’attendait. Elle s’est retrouvée confrontée aux policiers dès le matin qui leur barraient le chemin vers l‘avenue. Elle s’échappe alors vers le grand centre commercial Central Park sur l’avenue Jean Jaurès, juste à côté. Elle y reste jusqu’à 15h après avoir crié dans la foule le fameux «Dégage !» immortalisé par la photo.  Elle court ensuite dans une ruelle pour échapper aux gaz. Ameni et ses camarades assistent en direct à l’agression de Lucas Mebrouk Dolega, le photojournaliste franco-allemand touché par une grenade de gaz lacrymogène et mort le 17 janvier. Elle s’évanouit plusieurs fois sous le choc et à moitié étouffée par la fumée, ses amis l’emmènent dans un immeuble tandis que les gaz continuent de pleuvoir. Puis des passants leur disent que Ben Ali est parti, alors elle tente de repartir sur l’avenue afin de «célébrer» évoque-t-elle en souriant, mais la nouvelle est fausse. Le départ officiel n’a pas encore eu lieu. Elle finit finalement par s’en sortir indemne et rentre chez elle après avoir retrouvé une de ses sœurs plus loin à Bab El Khadra et sort avec elle du tumulte. Première sortie engagée pour cette jeune lycéenne qui dit avoir fait son adolescence dans un lycée «RCDiste» où une amie l’a initiée secrètement à la politique via des livres sur Lénine et des discussions en catimini, sa vie ne sera plus pareille depuis ce jour.

La une du journal Libération au lendemain du 14 janvier 2011

Le 14 janvier 2012 a été bien différent, l’enthousiasme d’il y a un an est encore présent le matin lorsqu’Ameni sort de chez elle. «La fierté de son pays», c’est ce qui la motive depuis des mois pour sortir dans les diverses manifestations du centre-ville mais ce samedi, l’ambiance est toute autre:

«J’étais là de pied ferme, encore enflammée comme la dernière fois. Mais c’est vrai qu’entretemps on a eu les élections et leurs résultats auxquels j’ai un peu de mal à croire encore aujourd’hui.»

Elle part se mettre dans la foule de manifestants des partis de gauche comme le PCOT (Parti Communiste ouvrier Tunisien) et les manifestants de l’association Manifeste du 20 mars. En face, devant le Théâtre Municipal de Tunis, les slogans nahdhaouis couvrent le reste des cris devant une foule rassemblée. Ils ont pris leur place depuis la veille où des affrontements ont eu lieu avec d’autres manifestants. Premier sujet de querelle: la visite de l’émir du Qatar en Tunisie pour cette journée symbolique:

«J’ai tout de suite été surprise par la violence des réactions de certains quand on criait non à la visite de l’émir du Qatar et à son argent notamment de la part de gens d’Ennahdha. Je ne comprends pas, nous ne sommes pas contre eux mais contre certaines de leurs décisions. J’étais un peu choquée parce qu’il y a un an, on était tous là pour la même chose.»

Ameni, étudiante de 19 ans avec sa photo en une, le 15 janvier 2011 à Tunis

Elle arrête de manifester à 13h et va déjeuner, un peu dépitée. Ameni s’interroge alors sur les réelles raisons de protester aujourd’hui. Elle se dit que finalement, mieux vaut s’engager dans un vrai militantisme une fois ses études terminées afin d’être prise plus au sérieux. Son regard sur la journée est malgré tout encore optimiste:

«Aujourd’hui, la seule chose de bien c’est que l’on peut encore entendre la rue. Mais pour moi, la mobilisation des gens s’est un peu réduit à trois choses: Fêter, protester, voir.»

En fin de journée, elle part boire un café au Baba club, toujours sur l’avenue . Les passants continuent d’affluer même si la cacophonie des slogans de la matinée s’est calmée. Mais le lendemain, dans un café du Bardo où elle habite avec sa famille, elle confie que ce 14 janvier a été aussi pour elle, un jour de deuil. «La révolution nous a été un peu volée, les parents des martyrs sont encore à la Kasbah et réclament leurs droits. Quant à l’Assemblée constituante, pour moi elle n’est pas vraiment révolutionnaire». Si les familles des martyrs n’étaient pas très représentées sur une avenue occupée par les partis politiques, les passants et les curieux, beaucoup se sont rendus devant l’ambassade d’Arabie Saoudite pour un sit-in, afin de demander l’extradition du président déchu.

Déçue, Ameni l’est aussi à cause du gouvernement actuel qu’elle n’a pas choisi même si elle ne conteste pas le choix des urnes.

«C’est un peu comme avant avec un parti unique qui dirige tout. En plus, le gouvernement actuel aime se dire «gouvernement de sauvetage», comme si le pays avait besoin d’être sauvé».

Malgré sa déception, les yeux d’Ameni, légèrement maquillés de bleu brillent encore alors qu’elle boit tranquillement son «Direct» (café au lait). Son avenir, son futur métier d’ingénieur lui permettront selon elle d’agir de l’intérieur, au sein de l’administration par exemple. Ce qui a changé chez la jeune fille depuis ce 14 janvier 2011, c’est son discours dorénavant libre et informé. Elle parle avec lucidité de ses préoccupations face au parti islamiste dans lequel elle ne se reconnaît pas, ou des enjeux autour de la Troïka au sein de l’Assemblée. Sa parole est fluide et se délie tout au fil d’une conversation où elle dit ce qu’elle pense. Même si le 14 janvier 2012 n’a pas été à la hauteur de ses attentes, les mots restent son arme principale comme il y a un an lorsqu’elle criait à pleins poumons le fameux «Dégage!»

Lilia Blaise

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