Samir Feriani, une affaire tunisienne

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Tawa fi Tunis


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L’ambiance est tendue dans la petite salle d’audience du Tribunal administratif militaire de Tunis, une vingtaine d’avocats bénévoles se sont réunis pour la cause d’un seul homme : Samir Feriani. Ce haut fonctionnaire est devenu depuis quelques mois, un symbole  en Tunisie. Emprisonné pour «atteinte à la sûreté de l’ Etat» bien après le 14 janvier, sa mise en liberté est réclamée par tous les Tunisiens depuis. L’homme comparaissait jeudi 22 septembre devant ses juges assumant son droit de «dire la vérité aux Tunisiens».

Leila Feriani, l’épouse de l’inculpée, est fatiguée «c’est pénible, je n’en peux plus» a-t-elle répété lors d’un entretien mercredi 21 septembre, un jour avant l’ouverture d’un procès qui est devenu l’affaire de nombreux Tunisiens. Samir Feriani représente malgré lui un symbole après quatre mois passés à la prison de l’Aouina où était emprisonné Abderrahim Zouari ancien ministre du transport de Ben Ali et où séjourne Imed Trabelsi, neveu de Leila Trabelsi . Arrêté ou plutôt «enlevé» le dimanche 29 mai près de son domicile, quelques jours après la parution dans le journal tunisien L’expert d’un article qui dénonçait les agissements de l’ancien régime sur les manifestations de Sidi Bouzid, sa famille et ses proches se battent pour sa libération.  «Nous le soutenons depuis le début, c’est un homme respecté qui n’a jamais fait de mal à personne» déclare sa voisine le jeudi 22 septembre dans la foule d’une cinquantaine de personnes venues assister au procès. A 8h30, beaucoup étaient déjà présents avec des pancartes et des banderoles.

«Ils ne s’attendaient pas au ministère de l’Intérieur à ce que l’affaire soit autant médiatisée. J’ai passé beaucoup à répondre aux questions des journalistes car il est important de dire la vérité sur son cas. C’est un innocent qui est emprisonné depuis quatre mois avec tous les anciens de Ben Ali.»

L’affaire Sami Feriani est aussi celle d’un soutien populaire ; entre groupes Facebook et mobilisation via des manifestations, les rassemblements et la médiatisation de l’affaire en ont surpris plus d’un.

«Si vous saviez, le mois de ramadan sans mon mari a été si dur. Le jour de l’Aïd je n’avais même pas envie de le fêter, et des gens sont venus de partout pour nous apporter leur soutien. C’est peut-être le seul aspect positif de cette histoire, le peuple tunisien, même dans un contexte difficile pour tous,  est resté derrière nous. Il y en a beaucoup aujourd’hui des familles comme celles des martyrs qui ont besoin de ce soutien pour sortir et réclamer justice.» déclarait Leila Feriani la veille du procès. Le lendemain à 9h, chacun crie ces mots «le peuple demande à ce que Samir Feriani soit libéré» devant l’entrée du Tribunal alors que Samir Feriani va comparaître.

Il est 9h30, Leila Feriani est entrée depuis quelques minutes dans le tribunal. Le procès qui ne devait pas être public est finalement accessible à quelques journalistes inscrits sur une liste. Chacun négocie, surtout la presse étrangère pour avoir le droit d’accès. Malgré un porte-parole du ministère conciliant, beaucoup n’entreront pas.

«C’est une affaire qui concerne avant tout les Tunisiens et c’est un procès militaire, que nous diraient les français si nous souhaitions envoyer nos journalistes couvrir comme ça, le procès Chirac ?»

La presse étrangère prend donc son mal en patience dehors pendant que les journalistes tunisiens assistent au procès, la salle étant petite, la sélection semble être acceptée.

photos feriani

Leila Feriani, épouse de Samir et son fils avant le début du procès le jeudi 22 septembre en face du tribunal militaire

De quoi exactement est accusé Samir Feriani? Encore aujourd’hui l’intitulé du chef d’inculpation révèle peu sur le contenu de son accusation. Dans le journal l’Expert, il aurait dénoncé explicitement les agissements de certains cadres hauts placés pendant l’ère Ben Ali notamment ceux de Yassine Tayeb, chargé de la sécurité et qui aurait ordonné les répressions de manifestants dans les régions de Kasserine et de Sidi Bouzid selon l’enquête menée par le journaliste Pierre Puchot dans Mediapart.

Dans la salle d’audience alors que Samir Feriani se tient silencieux face aux trois juges, la salle est remplie de journalistes, de curieux et de militaires qui n’attendent qu’une chose, le verdict de sa libération. Alors que le tribunal énonce plus de 29 chefs d’inculpation, la famille de Samir Feriani, sa femme ses deux fils et sa mère s’emportent avec le collectif d’avocats qui ne comprend pas cette accumulation de charges. La salle s’agite surtout lorsque vers le coup de 10h, le juge déclare que les révélations qu’avait faites l’inculpé sur la destruction d’archives de l’OLP (l’organisation de libération pour la Palestine était basée à Tunis entre 1982 et 1994 et aurait conçu des rapports dans lesquels elle décrivait les liens entre Ben Ali et le Mossad) et sur des documents de sécurité militaire étaient passibles de peine mort… La salle s’étouffe, personne ne comprend, et les avocats répliquent en chœur.

Passé ce soulèvement qui est apaisé par une mise au point du juge, les évènements prennent une autre tournure. Samir Feriani n’a pas la parole. Même s’il est «en pleine forme et optimiste » comme l’a confirmé sa femme dans la matinée, il se tient droit face à un juge qui semble indécis. Les avocats quant à eux sortent car une polémique vient de débuter. Que faire ? Ils ne veulent pas plaider la cause de Feriani aujourd’hui car pour eux le procès est biaisé.

«Le Ministère de l’Intérieur qui a porté plainte, ne s’est même pas donné la peine de venir témoigner. Nous exigeons qu’il envoie un représentant» déclare maître Fatima Hamdi, une des avocates bénévoles qui s’est engagée pour Samir Feriani.

Outre la réclamation de l’ajournement du procès, certains veulent poursuivre les plaidoiries tandis que d’autres revendiquent la libération immédiate de Samir Feriani qui est tout l’enjeu de ce jeudi 22 septembre. Près d’eux, sous le soleil brûlant, Leila Feriani est à bout «Qu’ils se mettent d’accord, c’est plus possible. Il y a trop d’avocats et l’essentiel c’est qu’il sorte». Le groupe finit par s’accorder et retourne dans la salle d’audience. Il semble difficile de faire parler tous les avocats, certains se désignent d’office pour plaider la libération de Feriani. A quelques pas d’eux, sa mère Rafia Bouhejba  Feriani suit au détail près chaque parole. Éprouvée par une grève de la faim entamée depuis cinq jours lorsque son fils avait lui-même déclaré ne plus manger jusqu’à sa libération pour se rétracter ensuite, cette femme de 72 ans a eu du mal à retenir ses larmes durant le déroulement du procès. Dans un coin de la salle, discrètement, la militante des droits de l’homme Sihem Bensedrine suit avec attention les évènements.

photos feriani

La salle d'audience du procès de Samir Feriani le jeudi 22 septembre

 

Dehors, Leila Feriani  est sortie s’isoler un instant. A côté des caméras des chaînes de télévisions non autorisées dans la salle et posées le long du mur, elle confie son angoisse,

J’ai vraiment peur, j’ai l’impression que le juge en a marre de cette histoire et qu’il veut bien qu’il sorte mais en même temps il fait traîner les choses. Et puis qu’est-ce qu’il se passera après ? Sera-t-il vraiment libéré sans conditions ? (…) mes enfants ont été plus courageux que moi aujourd’hui, dit-elle en changeant de sujet, ils suivent tout ce qui se passe dans la salle sans broncher.

A l’intérieur, les avocats négocient toujours devant un juge impassible. Quelques minutes plus tard, le silence s’installe. Les deux juges se cachent ostensiblement derrière leurs dossiers pour délibérer face à une audience qui retient son souffle. Qu’en sera-t-il du sort de Samir Feriani ? Pour beaucoup des gens réunis à l’extérieur, c’est aussi une affaire tunisienne qui se joue sous leurs yeux. Alors que l’indépendance de la justice est remise en question depuis des mois à travers l’acquittement d’anciens du régime Ben Ali, la libération de Samir Feriani représente un test à la fois pour le gouvernement et la justice.

«On est dans une période où les gens perdent progressivement la confiance acquise pendant la révolution et restent très méfiants à l’égard du gouvernement. Pour moi, ce procès est l’occasion pour le gouvernement à tout le peuple sa volonté d’être irréprochable ou au contraire de confirmer qu’il est encore corrompu» a déclaré Leila Feriani le 21 septembre.

Et pourtant l’affaire Feriani est aussi une impasse car sa libération signifierait aussi de poursuivre l’enquête qu’il avait demandé sans sa lettre au ministre de l’Intérieur Habib Essid. Comment le gouvernement fera-t-il face aux accusations de Samir Feriani en période électorale ? Et comment la société civile réagira-t-elle ?

Après dix brèves minutes de délibération, le juge déclare impassible que Samir Feriani est libre, la clameur qui retentit dans la salle étouffe les derniers mots, «conditionnellement». En effet malgré la joie de tous, le procès est reporté au 29 septembre et aura bien lieu.

«C’était un procès contre la liberté d’opinion et pour moi, c’est une honte qu’ils aient pu le garder aussi longtemps. Il était qu’ils le relâche» dit Sihem Bensedrine émue à la sortie de la salle tandis qu’un avocat, Maître Kellil clame devant le micro d’une journaliste «L’affaire de Feriani, c’est la nôtre et c’est aussi celle de tout le pays. Il faut le soutenir jusqu’au bout.»

A la sortie du tribunal, la foule a grossi et se précipite sur Leila Feriani, son mari ne sera libéré que plus tard après être passé à la prison de l’Aouina. On aura vu l’homme qu’un court instant, de dos, le temps de ce procès. Aussi médiatisé que l’a été son portrait, icône de la liberté d’opinion après le 14 janvier, l’homme reste discret jusqu’au bout attendant sans doute la suite des évènements le 29 septembre.

Lilia Blaise

photos feriani

La foule célèbre le verdict du procès à la sortie du tribunal.

 

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1 réaction

  1. Hna Ghadi
    Le 26 septembre 2011 à 22 h 23 min

    Un peu dessus, dessous les événements qui se défilent en Tunisie. Est ce une nouvelle scalpe pour un ancien régime ou quoi. Un avis personnel pour ce qui est de la situation lá bas : oublier tout et faire le max dans le travail, d´ailleurs c´est ce qui compte. Daf