Tunisie – «Si seulement j’avais pu naître homme»

Ces mots jetés sur une page blanche sont ceux de Meriem, la jeune fille qui s’était faite violer dans la nuit du 3 au 4 septembre 2012 par deux policiers à Tunis. Accusée d’atteinte à la pudeur avant que sa cause ne soit défendue, elle raconte dans un livre Coupable d’avoir été violée, son expérience de jeune tunisienne ordinaire confrontée aux traditions d’une société qui se sont retournées contre elle.

«Si seulement j’avais pu naître homme… » Cette phrase, Meriem la lance deux fois. La première lorsqu’elle avoue à son fiancé avoir été violée, une autre fois, vers la fin du livre, lorsque le calvaire juridique touche presque à sa fin. Il y a des livres que l’on n’oublie pas. Celui de Meriem, qui utilise un pseudonyme et cache son identité, est à marquer dans l’histoire de la femme tunisienne.

«Ce livre c’était surtout parce que j’avais besoin de parler mais j’aimerais qu’il serve à d’autres filles.» dit-elle.

A Paris, un jour de printemps, Meriem parle doucement, le regard franc mais inquiet. Les cheveux lisses et brillants, la peau très blanche, Meriem est un petit bout de femme qui fait bien moins que son âge, vingt huit ans. Sa voix est faible mais elle s’anime lorsqu’il s’agit de défendre un combat qu’elle a dû mener seule, avec son fiancé, surnommé Ahmed dans le livre. La journaliste du Parisien, Ava Djamshidi, l’accompagne ce matin-là et a écrit le livre avec Meriem. Pour elle, l’idée était de la faire témoigner mais aussi de montrer que malgré les acquis de la femme tunisienne, certains préjugés perdurent :

«Je pense qu’en tant qu’occidentaux nous avons une vision un peu idéaliste de la femme tunisienne, que l’on dit libérée alors qu’en fait, il y a encore des tabous et des traditions qui mettent un frein à cette liberté.»

Ce livre est avant tout un témoignage qui doit toucher non seulement les Tunisiennes mais aussi toutes les femmes victimes de viol. La journaliste et Meriem ont donc écrit avec l’aide d’une traductrice ce témoignage depuis Tunis.

Parler et écrire

Noir sur blanc, la jeune Meriem parle et dénonce: Elle dénonce les deux viols dont elle a été victime mais aussi le système qui peine à changer depuis la révolution et dont les tabous sont plus forts que tout. Ce n’est pas par hasard si la jeune anonyme a pris le nom de Meriem pour se dissimuler aux yeux de tous. Meriem symbolise la virginité dans le Coran et comme elle l’écrit, «Je ne serai plus la fille qui s’est faite violée» mais «Meriem». Cette image de jeune fille violée, Meriem la porte avec difficulté et ne peut l’assumer. «On sait comment les filles violées sont traités.» « Menteuse », ou «elle l’a cherché», ces accusations, Meriem les subit de partout, aussi bien lorsqu’elle va déposer sa plainte au commissariat que lorsqu’elle est confrontée à ses agresseurs. C’est sans doute la raison pour laquelle une procédure judiciaire ne suffit pas. Le livre permet de dénoncer haut et fort des préjugés qui font qu’une femme violée peine à être reconnue comme victime mais surtout qu’elle perde son honneur aux yeux de tous dès lors qu’elle est «souillé» comme le cite Meriem.

Le récit d’une Tunisienne comme les autres

Sans entrer dans les détails du viol, le livre touche par sa pudeur, à l’image de Meriem dont la personnalité apparaît au fil du témoignage. C’est l’histoire d’une jeune fille ordinaire qui part avec son fiancé un soir à la Marsa pour diner chez Baguette et Baguette et se retrouve prise au piège sur le chemin du retour. Comme beaucoup de filles de son âge, elle voit son amoureux en cachette et sa voiture qu’elle emprunte à sa sœur, lui permet cette liberté. Chacun a ses problèmes, ses tracas. Lui, un travail prenant auquel il s’accroche pour éviter le chômage, elle, un diplôme en poche, mais des difficultés à trouver un emploi. Ils vivent une relation à distance car Ahmed est parti travailler à Sfax. Meriem a tout de la Tunisienne que l’on croise dans les rues de Tunis. Elle doit vivre chez ses parents jusqu’au mariage et doit attendre qu’Ahmed demande à les rencontrer pour officialiser leur relation. Lors des élections, elle suit comme tout le monde les évènements, partage l’exaltation de ses amis et va manifester. Comme beaucoup, elle regarde les changements que vit le pays avec le nouveau parti au pouvoir.

Avec lucidité, elle n’est pas dupe des problèmes qui persistent après la révolution. Elle s’inquiète également de sa sécurité en tant que femme dans un Etat où la «police est gangrénée par la corruption.» D’ailleurs quand elle aperçoit les policiers le soir où tout bascule, elle sait qu’ils réclameront de l’argent d’une façon ou d’une autre. Mais elle ne s’attend pas à ce deux d’entre eux l’agressent sexuellement pendant que le troisième fait pression sur Ahmed pour retirer de l’argent dans un distributeur.

Slogans lors de la manifestation de soutien le 3 octobre 2012 devant le Tribunal de Tunis. Crédits photos: Amine Boufaied

Seule face à aux tabous

Un simple dîner et un baiser se transforment pour les juges et les policiers en une «atteinte à la pudeur », une rengaine qui revient aussi bien dans les jugements d’amis au café que dans les mots du Ministre de la justice à l’époque. Pourtant, Meriem respecte les tabous et les traditions quand elle parle de sa relation avec son fiancé, de son souci à préserver sa famille du scandale car comme elle l’écrit :

«J’ai beau me considérer comme une femme libre, pas question de les transgresser».

Mais elle souligne aussi une «hypocrisie » générale qui rend la jeunesse presque schizophrène dans cette tentative de faire cohabiter sa propre liberté et le poids des traditions.

«Il y a une liste longue comme le bras d’interdits pour les femmes. Rien n’est écrit mais tout le monde les connaît.» Relate-t-elle. Et, plus loin, «ce n’est écrit dans aucun livre, pire, c’est inscrit en nous ».

Meriem n’émet aucun jugement mais parle de tout. Le tabou de la sexualité, l’honneur, cette notion qui maintes fois, la fait douter lorsqu’elle commence sa procédure judiciaire et surtout la «virginité». De son premier avocat aux pires commérages, chacun n’hésite pas à poser la question fatidique: Savoir si Meriem était «vierge» au moment des faits.

Quand elle évoque ses souvenirs d’enfance et sa vie familiale, on se rend compte que ce n’est pas seulement la personne qui a été atteinte, mais un équilibre, des repères. Elle évoque des parents aimants et une grand-mère décédée à qui elle aurait pu tout confier. Ses sœurs, les premières à être mises dans la confidence tentent de l’aider mais celle que Meriem craint le plus, c’est sa mère. Par peur du tabou mais aussi du chagrin que cela peut lui causer, Meriem ne lui avouera jamais ce qu’il s’est passé. C’est une cousine qui lui apprendra la vérité.

En parlant de son expérience, Meriem met aussi à jour le poids des tabous avec lesquels elle tentait de vivre même avant son viol. Encore aujourd’hui, la jeune fille ne veut pas dévoiler son identité par égard pour son père et son frère.  Mais ce sont aussi d’autres petits tracas de la vie quotidienne qui révèlent la pression qui pèse sur ses épaules. Le fait de devoir mentir pour aller voir son fiancé, l’obsession de la virginité, et l’honneur, surtout, patriarcal, à préserver coûte que coûte.

Le combat contre un système

La première peur de Meriem après son viol, est que son fiancé la quitte. Or, il restera avec elle et ce sera lui qui insistera pour qu’elle porte plainte. La deuxième partie du livre relate ainsi les obstacles médicaux, juridiques et culturels auxquels les deux amoureux doivent se confronter. Quand on lit que Meriem doit faire au moins trois hôpitaux avant d’en trouver un qui veuille bien s’occuper d’elle la nuit de son agression, les jours passés entre le commissariat et le tribunal et surtout les mots, jamais rassurants ou réconfortants qui lui sont jetés à la figure dès lors qu’elle décide de porter plainte, on perçoit mieux la décision du juge qui commet l’erreur de la convoquer en tant qu’accusée et non pas victime. Tout le système lui dénie d’une façon ou d’une autre son statut de victime.

Des slogans lors d'une manifestation en soutien à Meriem. Crédits photos: Amine Boufaied

Médiatiser et partir

S’ensuit alors une médiatisation internationale qui fait dire à Meriem

«mon drame n’était plus un simple fait divers, c’était une tragédie nationale.» Malgré la notoriété soudaine du cas de Meriem, qui parvient à garder son anonymat, celle-ci avec le recul, ne regrette pas. «Cela m’a aider d’une certaine façon, la médiatisation, c’était une forme de protection.»

Et pourtant, elle fait tout pour que son père ne fasse pas le lien entre elle et cette fille dont tout le monde parle. «Il ne mérite pas ça et il ne supportera pas le regard des autres.» déclare-t-elle avec tristesse. A l’approche de la première comparution devant le juge de ses agresseurs (le lundi 29 avril),  Meriem a décidé de partir vivre en France avec son fiancé. Elle craint les représailles de la famille des policiers qu’elle a accusés. «C’est une douleur pour moi de partir.» dit celle qui écrit dans son livre que son premier voyage sera finalement un «exil». Malgré sa taille menue et frêle, Meriem dégage une certaine force, notamment dans son regard. Rien ne semble l’arrêter désormais pour obtenir que la justice fasse son travail. Soutenue par l’association des Femmes démocrates et défendue par l’avocate Radhia Nasraoui, la jeune femme attend désormais le procès de ses agresseurs de pied ferme. Ce livre que la journaliste a écrit avec elle pour une visée «informative», Meriem le voit aussi comme un aboutissement. Une façon de laisser une trace pour éviter que son histoire soit passée sous silence. Elle espère une traduction en arabe afin de toucher un maximum de jeunes filles.

Lilia Blaise

*Coupable d’avoir été violée, de Meriem Ben Mohamed et Ava Djamshidi, Parution le 25 avril aux éditions Michel Laffont

Tunisie – Violée puis coupable, le règne de l’impunité

La fille de Rached Ghannouchi réagit sur le viol

 

Tunisie: Jocelyne Dakhlia: « Les jeunes sont la troisième voie politique »

Jocelyne Dakhlia, historienne franco tunisienne et auteur du livre, Tunisie, le pays sans bruit livre son regard sur la situation politique actuelle du pays. Selon elle, les questions identitaires et religieuses ont pris le pas sur les questions économiques et sociales jusqu’à radicaliser le débat entre les islamistes et les partis centristes et de gauche. La jeune génération pourrait représenter la troisième voie mais elle souffre d’un manque de représentativité.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, on puisse parler de réel clivage entre laïques et islamistes pour analyser la situation tunisienne?

Je n’étais pas d’accord avec cette idée de clivage dès le début car dans les premiers programmes des partis politiques, il n’y avait pas d’emblée une fracture  et très peu parlaient de la laïcité. Tous étaient plus ou moins attachés à la référence arabo-islamique. Et d’ailleurs c’était cette référence que j’avais trouvée la plus intéressante pendant la révolution tunisienne où l’on passe de révolution universelle à une révolution beaucoup plus ancrée dans l’héritage historique du pays. Ce qui est frappant deux ans après la révolution, c’est l’évolution sur le terrain politique. On observe une radicalisation constante qui me fait un peu penser au scénario algérien. Ma peur, c’est la rupture totale. Du côté des centristes, il y a une volonté presque d’ “éradiquer » les islamistes, il n’y a plus de volonté de dialoguer ou d’aller vers un consensus.  Du côté des islamistes, c’est évidemment le débordement de la violence politique dans les meetings, les rassemblements des partis opposés ou même avec les syndicats. Il faut une reconnaissance mutuelle sur la base de laquelle on puisse s’affronter démocratiquement.

Mais pour moi la réelle responsabilité incombe au président de la république. Il n’a pas joué son rôle de garant des droits de l’homme et de l’affrontement pacifique sur le plan politique, ce qui est incompréhensible pour le militant qu’il était auparavant. La présidence, qui est une institution au dessus des partis, ne s’est pas montrée responsable. Ses récentes déclarations sur les laïcs en sont la preuve.

Manifestante lors de la manifestation du 23 février pour réclamer une justice pour la mort de Chokri BelaÏd, avenue Habib Bourguiba à Tunis. Crédits Photos: Amine Boufaied

Vous parlez de la radicalisation des « centristes », qu’entendez-vous par là?

On ne peut pas dire qu’il y ait un équilibre politique, la violence et l’intimidation physiques viennent assurément du camp islamiste. Mais les partis centristes sont également devenus violents dans leurs propos. Et puis ils sont dans le déni total quant à la légitimité qu’Ennahdha a acquise via les urnes. Ils ne reconnaissent pas leur support électoral. Pour eux il s’agit encore d’une « erreur électorale ». Selon moi ce déni est une forme de violence. De la même manière que l’oubli de la répression subie par les islamistes, qui explique en grande partie le votes résultats électoraux d’octobre 2011. La violence d’Etat que le parti Ennahdha a subie  sous Ben Ali et qu’il tente de faire reconnaître, à l’heure actuelle, cette souffrance n’est guère reconnue par les tenants de l’opposition laïque. S’il y avait au moins une prise en compte de ce passé bourguibiste et benaliste, de cette souffrance subie massivement par les islamistes, nous irions déjà vers un dialogue plus serein. Cela me choque que même des gens supposés défendre des positions séculières et invoquant des droits de l’homme, des droits humains universels  ne prennent pas la peine de reconnaître cette souffrance.

Assurément Ennahdha a failli sur le plan politique. Mais s’il y avait eu une forme de fraternité politique avec Ennahdha qui a souffert sous Ben Ali, peut-être que le débat aurait été différent et se serait moins polarisé.

La mort de Chokri Belaïd a-t-elle marqué un tournant dans cette radicalisation du débat?

Elle représente la sanction d’un échec flagrant d’Ennahdha dans la condamnation de la violence que cet événement tragique a suscité, et dans l’ensemble de la société tunisienne, toutes sensibilités confondues. Ce fut un électrochoc. Mais la mort de Chokri Belaïd doit s’inscrire également dans la mémoire révolutionnaire. Pour la classe politique, Chokri Belaïd est un symbole plus facile à s’approprier que Mohamed Bouazizi car la classe politique s’y reconnaît mieux. Le tournant opéré par la mort de Chokri Belaïd, c’est que désormais le débat s’est resserré autour de la sphère politique beaucoup plus que sur le plan social.

Vous parlez également de « conflit générationnel » après la révolution, que pensez-vous de la place des jeunes après la révolution, aussi bien dans la sphère politique que dans la société civile?

Les jeunes peuvent représenter une troisième voie. Leur rapport au religieux est bien plus ouvert que celui des générations précédentes, pour ce que j’en observe parmi les Tunisiens de France, notamment. Les générations «laïques» qui les ont précédés ont été au fond très influencées par les théories marxistes pour qui l’opium du peuple, c’est la religion. Avec les jeunes Tunisiens, c’est différent. La jeune génération est d’autant plus impliquée dans la vie associative par exemple. Mais quand on regarde les médias, on voit que leurs positions sont très filtrées. Il y a un barrage des représentations qui renvoie sans cesse la jeunesse à son immaturité politique. C’est le cas de cette loi par exemple pour faire partie de l’ISIE (Instance Supérieure pour des Elections indépendantes) qui limite l’âge à pas moins de 35 ans. La jeune génération subit encore des critiques implicites ou gratuites contre lesquelles elle doit se battre.

A quoi ce barrage générationnel est-il dû? Est-ce seulement le résultat de la dictature, où la jeunesse était peu politisée et moins engagée?

Il y a plusieurs écrans. On a d’abord eu la Tunisie indépendante, avec le modèle d’une Tunisie vertueuse du modèle Bourguibiste guidée par une génération sahélienne, urbaine, émancipée et cultivée. C’est cette Tunisie qui est encore représentée par les « laïques » qui sont aussi et demeurent des «citadins». Cette petite bourgeoisie, souvent arrivée par le mérite, se considère comme étant la Tunisie légitime. Et selon moi, ça leur est difficile de faire corps avec l’autre Tunisie qui est rurale, moins francophone etc…Le problème, il est là. C’est presque un obstacle de classes. Il y a une sorte de légitimité organique et historique imposée par ces gens qui ont cinquante voire soixante ans qui fait que l’on n’arrive pas à changer de modèle. En plus ces «aînés» ont fait de la prison, pour certains, et ils estiment qu’aujourd’hui, c’est l’occasion de vraiment réaliser leurs idéaux, leur modèle de société. Donc il y a une concurrence avec la nouvelle génération, de fait.

La jeunesse est également visée par la justice, les rappeurs, les jeunes graffeurs ou encore des internautes sont arrêtés et jugés, parfois très sévèrement

Pour moi c’est aussi la mise entre parenthèses du président de la république, je ne comprends pas que Moncef Marzouki n’use pas de son autorité légitime pour gérer ce genre de situation et inciter à un traitement plus équitable de ces affaires. Cette sévérité à l’égard de l’expression libre de certains jeunes, par contraste (relatif) avec d’autres formes d’expression, est la preuve du dysfonctionnement de la Troïka. On a toujours les vieux réflexes sécuritaires qui vont agir sur la liberté d’expression pour mieux dissimuler le laxisme sur le reste, sur les questions économiques et sociales. Mais s’en prendre à la liberté d’expression c’est plutôt le vieux réflexe, en effet, qui revient comme avant, où la crainte du désordre social commence par des mots.

Vous ne craignez pas que les prochaines élections dérivent sur ce genre de débat? Les libertés, l’identité, la religion?

On est déjà en plein dans le débat identitaire. Mais peut-être que c’est inévitable lorsque l’on débat de la constitution, qui renvoie à l’enjeu de «qui sommes nous?». Moi ce que je redoute surtout, c’est une désaffection massive par rapport aux partis et aux institutions. A cause d’une forte déception face au fonctionnement des partis, l’abstention pourrait être élevée. Après, sur toutes ces questions, j’ai le regard d’une historienne, c’est-à-dire que je pense que nous avons au moins besoin de vingt ans de transition.

Sur la question de l’identité, qu’est-ce que vous pensez du fait que le gouvernement ne fête pas un jour comme le 20 mars? Ou le 9 avril 1938?

Cela met en cause la cohésion nationale de manière très discutable mais traduit aussi un problème à ne pas éluder par rapport à la période bourguibienne. Indépendamment des stratégies mémorielles nahdhaouies, beaucoup de choses enfouies refont surface, comme le yousséfisme. En fait c’est toute la répression bourguibienne qui affleure, refait irruption, et cela correspond à un besoin profond de la société de mettre au clair ces enjeux, même passés.

Propos recueillis par Lilia Blaise

 

Tunisie – Quelle liberté pour quelle expression?

Quatre rappeurs tunisiens devaient comparaitre aujourd’hui devant la justice. Leur faute «avoir été crédité» dans les remerciements d’un clip de leur collègue Weld 15, critique envers la police tunisienne. Ils ont tous les cinq été condamnés par contumace à deux ans de prison. Leur dossier s’ajoute à bien d’autres affaires où la liberté d’expression n’est pas un client idéal à défendre, notamment à cause d’un cadre juridique répressif mais aussi à cause de certains tabous culturels.

Weld 15, de son vrai nom Alaa Eddine Yacoubi, semble détendu au téléphone. Bien qu’il soit en cavale et recherché par les autorités tunisiennes, il tente de rester serein. Aujourd’hui, quatre amis à lui devaient passer devant la justice mais l’audience a été annulée en raison d’une grève des magistrats. Weld 15, lui, ne sait pas encore quel sera son sort. «Je ne regrette rien, le rap c’est la voix des jeunes en Tunisie et je continuerai à me battre.» déclare Weld 15 au téléphone. Son ami Madou Mc, lui attend le procès avec inquiétude mais le soutient. Lorsqu’il a appris les peines qui lui ont été imputés juste pour avoir été cité dans les crédits du clip de Weld 15, il est resté pendant un temps au Maroc, où il passait des vacances. A l’époque, sa peur de rentrer était telle qu’il pensait même arrêter le rap. Depuis, il s’est joint à ses amis et a même fait une chanson dédicacée à Weld 15 où il renchérit de plus belle sur les paroles de Boulicia Kelb (les policiers sont des chiens). Il défie les policiers de venir dans un quartier chaud de Tunis à Kabbaria. Et pourtant les chefs d’accusation qui pèsent sur ses épaules ainsi que celles de Lil K, Emino et Aschraf, sont lourds. Ils concernent les articles 125 (outrage à un fonctionnaire public), 128, 226 et 226 bis (outrage public à la pudeur) du code pénal tunisien. Leur avocat Ghazi Mrabet est un fervent défenseur de la liberté d’expression. Il avait fait partie du comité de défense du PDG de Nessma TV, Nabil Karoui. Pour lui, même s’il a confiance dans la justice, il craint que la médiatisation de l’affaire attire plus de mal que de bien.

«Vous savez l’opinion publique ne soutient pas forcément ce genre d’affaires sur le long terme et on voit que la moitié des dossiers finissent par des condamnations bien sûres inférieures aux peines risquées en début de procès, mais cela reste des condamnations.»

Vidéo du clip Boulicia Kelb de Weld 15

Des procès sans réelle victoire pour la liberté d’expression

L’avocat souligne d’ailleurs que l’affaire Nessma TV n’est toujours pas close et que le procès en appel peine à se faire. Le PDG devait s’acquitter d’une amende et le procès n’avait pas débouché sur le non-lieu espéré. Pour rappel, le procès de l’ancien conseiller de Moncef Marzouki, Ayoub Massoudi en justice militaire avait donné lieu à une peine sévère pour Ayoub Massoudi. Ce dernier ne peut plus exercer dans la fonction publique en Tunisie pour ses propos sur le général Ammar.  Le 10 avril, les graffeurs de Zwewla écopaient de 100 dinars d’amende pour dégradation de lieux publics. Dans ces cas, même si la peine est atténuée par rapport aux risques encourus en début de procès, les auteurs sont toujours punis, même symboliquement. Les avocats leur évitent le pire, à savoir la prison mais le juge ne légifère jamais en leur faveur comme dans le cas de Nessma TV où le procès «n’avait pas lieu d’exister» selon certains.

Quant aux autres affaires, la stratégie du report de procès est souvent utilisée, montrant une difficulté à légiférer. La même semaine, la bloggeuse Olfa Riahi passait une fois de plus devant le juge pour ses accusations à l’encontre d’un député, et le mois dernier, le corps universitaire se mobilisait pour Raja Ben Slama, une enseignante qui avait eu le malheur de critiquer un député sur une chaîne de télévision. . Elle est passée pour la première fois devant le juge d’instruction fin février pour «diffamation» à l’encontre du député Habib Kheder. Celle-ci avait critiqué le député pour ses propositions sur l’article concernant la liberté d’expression dans la constitution. Ces procédures judiciaires sont loin d’être finies. De reports en reports, les procès s’accumulent et une guerre d’usure apparaît. Du côté de Weld 15, l’indépendance de la justice pose problème selon lui. Il déclarait encore en mars dans une interview à la chaîne Ettounissia TV n’avoir aucune confiance dans les institutions judiciaires.

Des progrès en demi-teinte

Mais même si le combat pour la liberté d’expression continue et malgré le climat actuel, des progrès apparaît, notamment dans la défiance et la persistance de certains qui préfèrent le procès plutôt que le silence. Pour Olfa Riahi qui est aussi mise en cause dans une affaire concernant le Ministre des affaires étrangères, il y a des points positifs désormais dans la médiatisation des cas.

«Jouir aujourd’hui de ma liberté et être encore en mesure de me battre dehors pour mon dossier prouve que la Tunisie n’est plus ce qu’elle était avant la révolution et que nous avons gagné une grande bataille en matière de liberté d’expression. Nous avons également beaucoup gagné psychologiquement contre la peur. Je me sens par conséquent responsable, car je me dis que si je flanche, m’avachis ou recule, l’opinion publique qui suit l’histoire de très près et le peuple qu’elle représente, renouera probablement avec la peur.»

On voit aussi qu’il y a une évolution dans le rap Tunisien qui a toujours été engagé politiquement. Dans le cas des rappeurs, Mohamed Fliti, un doctorant tunisien qui a écrit son mémoire sur le rap et la politique en Tunisie déclare qu’aujourd’hui on dénote deux sortes de rap engagés :

«Actuellement, le rap est devenu une réalité incontournable dans tout le paysage musical tunisien. C’est le rap qui exprime le mieux la colère et le désarroi de la jeunesse. Le rap engagé (conscient) comme celui d’El Général, rappeur symbole de la révolution de jasmin, se positionnait contre Ben Ali et se place aujourd’hui plus sur des questions de justice sociale. Son rap est normalisé par des valeurs religieuses comme le respect par exemple et ses paroles ne contiennent pas des insultes ou des gros mots. Sa popularité augmente de plus en plus et il continue son engagement en dénonçant la corruption et les injustices. Tandis que le rap underground et festif comme celui de Weld el 15 est plus radical. Ses textes sont violents dans la mesure où ils contiennent des insultes directes envers la police. Et il dénonce tout un système qui perdure avec la révolution.»

Plus provocateur, plus radical, le rap tunisien a aussi muté avec la révolution et lui doit sa nouvelle visibilité sur la scène médiatique. Pour le journaliste Thameur Mekki qui a créé le comité de soutien à Weld 15, le cas des rappeurs pose réellement la question de l’indépendance de la justice face à un art protestataire qui remet en cause le système établi. « L’affaire Weld El 15 impose une réflexion en Tunisie sur le rapport entre l’art et la justice. Le pouvoir judiciaire ne doit pas servir d’une épée de Damoclès menaçant artistes, journalistes et intellectuels. Weld El 15 et autres artistes issus de la contre-culture sont les soldats du premier rang en termes de défense de la liberté d’expression et de création. Ils arrivent à toucher des catégories sociales imperméables à des modes d’expression artistique comme la chanson engagée classique ou les arts plastiques. Il suffit d’observer l’engouement pour leur musiques dans les quartiers. Un impact dont l’importance est prouvée par le nombre de visionnage de leurs clips sur Youtube »

De droite à gauche les rappeurs Emino, Lil K, Weld 15, Madou Mc. Crédits photo: Page de Weld 15

Une défense confrontée aux tabous culturels

Malgré la notoriété des clients qu’ils défendent,  il semble que les avocats éprouvent une réelle difficulté à défendre certaines affaires qui n’attirent pas le soutien de l’opinion publique. Comme le souligne Olfa Riahi, certains ne jouissent pas du même soutien qu’elle notamment quand il s’agit d’affaires de mœurs ou de religion. Dans le cas des rappeurs par exemple, Weld 15 et Madou MC ont été condamnés auparavant pour consommation de cannabis, et ont fait de la prison:

«Ils critiquent également dans leurs chansons, des lois extrêmement répressives en Tunisie sur la consommation de cannabis. Et ça ne leur attire pas vraiment la sympathie des foules.»

Déclare leur avocat, Ghazi Mrabet. En mars 2013, l’ONG Amnesty international publiait un communiqué pour appeler à la libération de Jabeur Mejri, encore emprisonné un an après son procès pour ses caricatures religieuses.

«À l’heure où la Tunisie célèbre la liberté d’Internet, elle ne fait en réalité que resserrer son emprise sur ceux qui critiquent le gouvernement et expriment leurs opinions de façon pacifique. Il est temps que la Tunisie prouve qu’elle progresse réellement vers le respect de la liberté d’opinion et d’expression, en abrogeant immédiatement les lois qui restreignent abusivement cette liberté.» décrit le communiqué.

Malgré une mobilisation des ONG, leur sort a peu d’écho dans l’opinion publique tunisienne à cause de «l’atteinte à la religion» que ces internautes ont commis et de l’athéisme avoué de Jabeur en plein tribunal. D’ailleurs, l’affaire des deux internautes avait été dévoilée par Olfa Riahi et Henda Hendoud et non pas la société civile comme la Ligue tunisienne des droits de l’homme par exemple, très au fait sur ce genre d’affaires. Du côté de l’Assemblée Nationale, la députée Salma Baccar explique que le contexte et la culture du pays ne permettent pas d’imposer toutes les formes de liberté d’expression dans l’immédiat, et encore moins de les défendre pour certaines.

«Une action comme celle de la jeune Amina nous a fait plus de tort que de bien lors de nos débats concernant l’article sur la liberté d’expression. Un parti comme Ennahdha va se saisir tout de suite de ce genre d’affaire pour montrer qu’il faut limiter la liberté d’expression. Car Amina choque plus qu’elle ne rassemble la frange de la population conservatrice qui ne se reconnaît pas forcément dans ce genre de «liberté d’expression».

Et la jeune Amina des Femen, semble d’avantage être soutenue par les médias occidentaux que par les associations féministes tunisiennes, bien qu’elle soit défendue par l’avocate Bochra Bel Haj H’mida, militante reconnue.  En 2012, les caricatures de Charlie Hebdo, rebaptisé « Charia Hebdo » avaient choqué une partie de la société tunisienne tout comme la photo nue de la femme du footballeur Sami Khedira en Une du journal Attounissia. Pour la directrice du bureau de Human Rights Watch à Tunis, Amna Guellali craint qu’en raison de la politisation de chaque affaire, le débat ne soit faussé par les extrêmes.

«On dérive vers un débat où les tenants de la liberté d’expression veulent parfois la liberté absolue. Alors que personne ne demande réellement ça. Il existe des cadres juridiques et mêmes des références internationales qui fixent des limitations acceptables et auquel nous devons nous référer.»

Un cadre juridique sans réformes et répressif

Le contexte encore émotionnel de l’après révolution peut être source d’une liberté d’expression débridée qui s’exprime aussi dans la prise de parole permanente, les tendances à la diffamation ou les dérives de certains médias.  Amna Guellali, le problème remonte à la loi qui manque de réformes ainsi qu’à la justice qui n’ose pas changer sa méthode d’application.

«Ce sont des lois répressives qui étaient déjà utilisées sous Ben Ali de manière arbitraire. La justice étant toujours sous le joug de l’exécutif, il ne peut pas y avoir de changement. Pour moi il y a également une connivence de la part de certains juges qui continuent à vouloir imposer un ordre moral au lieu d’un ordre juridique.»

Pour elle, la nature des personnes visées n’est pas innocente. «Il y a réellement un virage plus répressif. On va viser des jeunes artistes ou des personnes influentes médiatiquement qui sont critiques à l’égard d’un système et non pas seulement du pouvoir en place.» La solidarité vient donc plus de comités de soutien qui exercent une pression médiatique pour sensibiliser les médias internationaux. A la suite de l’arrestation des rappeurs par exemple, le journaliste Thameur Mekki a créé un comité qui supporte activement la cause des rappeurs et qui tente de sensibiliser l’opinion publique. La veille de la première audience, ils ont publié une chanson de soutien de neuf rappeurs pour appeler à leur libération.

Du côté de l’information, la situation n’est pas meilleure, les décrets loi 115 et 116 supposés réformer le code de la presse et donner un nouveau cadre de régulation pour l’audiovisuel. Le 17 avril 2013 l’ONG Amnesty a de nouveau appelé à une mise en application des décrets. C’est pourquoi la blogueuse Olfa Riahi continue de se battre tout comme les graffeurs de Zwewla ou encore les rappeurs:

«La liberté d’expression, malgré l’effervescence et la libération de la parole que nous vivons, est menacée. Il s’agit d’un équilibre instable qui pourrait basculer du bon côté comme du mauvais et j’estime que nous penchons plutôt du mauvais côté bien souvent.» déclare Olfa.

La question qui semble se poser en Tunisie n’est plus seulement la préservation de la liberté d’expression, acquis avec la révolution. L’enjeu porte aujourd’hui sur le cadre juridique de cette liberté qui existe de fait mais de manière chaotique où l’ordre moral et les vieux réflexes sécuritaires prennent souvent le pas sur les libertés. Le cas de Weld 15 n’est pas si éloigné de celui du Rappeur El Général qui avait été arrêté juste avant la révolution sous Ben Ali pour sa chanson El Raïs. Les chefs d’accusation étaient les mêmes que ceux de Weld 15. Le cas de l’intérêt de l’opinion publique pour certaines affaires et se son malaise pour d’autres cas, notamment ceux touchant aux mœurs ou la religion, est également un point à prendre en compte. Le temps du processus démocratique semble également être celui de l’apprentissage de la liberté d’expression.

Lilia Blaise

 

 

Tunisie – Marzouki est-il fini?

Le nouveau livre du président de la république tunisienne n’a pas effacé la déception de certains Tunisiens face à l’homme, hué lors de son passage à l’Institut du monde arabe en France. Retour sur le semi-échec de l’homme devenu le bouc-émissaire des mécontents.

Malgré son optimisme et sa volonté de vendre une Tunisie démocratique lors de sa visite en France, le président Tunisien n’est pas au bout de ses peines. Des pancartes avec «Tartour» et «Robespierre» écrits en grosses lettres l’accueillent de loi devant l’institut du Monde arabe. Hamza, 31 ans, s’époumone en criant sa déception avec la caricature en main du livre de Marzouki changé en Marzoukenstein par le célèbre caricaturiste Z. Mais qu’a fait Marzouki ou plutôt que n’a-t-il pas fait pour être aujourd’hui à ce point caricaturé et critiqué? Les raisons de ce désamour sont multiples selon le politologue et chercheur Vincent Geisser qui connaît bien l’homme avec qui il a écrit un livre, Dictateurs en sursis.

L’illégitimité d’un «Tartour»

Ce qui frappe dans les insultes adressées à Marzouki, ce sont celles adressées à son physique et son statut social. Son non-respect du protocole, ses lunettes, tout est passé au crible par les caricaturistes jusqu’à lui inventer le surnom de «Tartour». Pour Vincent Geisser, les moqueries ne sont pas anodines, elles renvoient aussi à l’illégitimité d’un président qui malgré des études brillantes et un parcours militant, ne trouve pas sa place auprès d’une élite habituée à la figure de Bourguiba et aux grandes familles sahéliennes.

«Il y a presque un mépris social de la part d’une élite qui continue de considérer Marzouki comme le président Bédouin et peu digne d’avoir le statut de président de pas son héritage familial» ce qui mène à des caricatures parfois racistes comme celle comparant le président à un singe. Ce manque de légitimité dans une Tunisie encore en transition, Moncef Marzouki a essayé de la tourner à son avantage en se démarquant par une certaine originalité. Le port du burnous ou encore sa volonté de se montrer «proche du peuple» ne l’ont finalement pas aidé à se crédibiliser auprès de cette élite. C’est aussi cette figure présidentialiste qui a pu jouer en sa défaveur.

«Les gens sont habitués à la figure du président comme leader du pays et évidemment ils vont décharger leur colère et leur émotion sur lui malgré son manque de prérogatives».

Cette illégitimité lui vient également de son rôle, malmené par la loi provisoire d’Organisation des Pouvoirs Publics qui en a fait un président de second rang. A lire le texte, le président doit représenter le pays, promulguer les lois adoptées par l’assemblée constituante et il reste le chef suprême des armées. Faible constitutionnellement dès le moment où il accède au pouvoir, Marzouki ne parvient à restaurer même symboliquement, l’image d’un exécutif fort. Or dans l’esprit des Tunisiens, c’est encore l’image du président qui prévaut comme représentant de l’Etat, et dès lors, les reproches arrivent en masse.

Le Président, vendredi 12 avril à l'institut du Monde arabe pour présenter son livre

Le compromis de trop

On peut avoir aujourd’hui deux regards sur Marzouki, l’homme qui continue de croire au consensus entre «modernistes» et « traditionnalistes » comme il l’écrit dans son livre ou un homme mort politiquement faute d’avoir su se montrer à la hauteur de ses ambitions politiques. Il voit le pays comme une « famille » où si l’on peut se « déchirer », on peut également se «réconcilier». Il se dit prêt à participer à la création d’une démocratie et non pas à l’inventer comme le prétend le titre de son livre. Dans ces mots, on reconnaît le Marzouki président qui tient un discours lisse et reçoit aussi bien d’éminents diplomates au palais de Carthage que les ligues de protection de la révolution. Marzouki se veut rester l’homme du compromis dans une société où la bipolarisation se fait de plus en plus radicale selon lui, entre «extrémistes laïques » et  «extrémistes islamistes». «

En parlant d’extrémistes laïques que ce soit au Qatar ou dans son livre, Marzouki tombe dans le piège de ce schéma binaire de la lecture de la révolution tunisienne. Alors qu’il est supposé dépasser ça.»

commente Vincent Geisser. Pour Aziz Kriechen, un des conseillers et de Moncef Marzouki et porte-parole de la présidence, le président s’est au contraire montré réaliste : «la bipolarisation est bien là tout comme les clivages et on a de plus en plus une diabolisation alimenté par les uns et les autres». Pourtant, ces prises de positions politiques restent maladroites et l’on accuse désormais Marzouki de pactiser définitivement avec les islamistes.

«Il y a déjà eu cette accession au pouvoir qui a pu être perçue comme une traîtrise par l’opposition, alors maintenant le fait qu’il prenne parfois la défense des islamistes ne passe plus. Au mieux, il était un président sans pouvoir, au pire, un collabo.» déclare Vincent Geisser. Pour Aziz Kriechen, cela fait partie de ce processus de diabolisation «Quoi que l’on fasse lorsqu’on est au pouvoir aujourd’hui en Tunisie, cela est perçu comme un acte d’allégeance aux islamistes ; or lorsque l’on regarde dans les autres pays des révolutions arabes, on voit bien quels résultats donnent le manque de coalition avec les islamistes: la violence.»

Mais voilà Moncef Marzouki a peu de pouvoirs, et pris dans une situation contradictoire où l’on attend beaucoup de lui sans qu’il puisse en faire beaucoup, l’homme se retrouve dans une impasse.

En lire plus »

Tunisie – Des Miss pas comme les autres

L’élection de Miss Tunisie samedi 6 avril a eu une résonance particulière en Tunisie. Première édition du concours depuis la révolution, l’élection de Miss Tunisie s’était donnée pour mission de montrer une femme tunisienne libre, indépendante et intelligente mais aussi de redorer l’image du pays, fortement égratignée par les médias étrangers selon les mots des organisateurs.

«Nous n’avons pas besoin de l’aval du gouvernement pour défendre la femme tunisienne» répond agacée,Aïda Antar, la présidente de l’organisation Tej à un journaliste français qui vient de lui demander si le gouvernement islamiste soutenait l’élection des miss. «Nous n’avons pas eu de pressions et nous avons été plus soutenues par le gouvernement actuel que par l’ancien» rajoute la présidente qui organise depuis 1995 les élections de Miss Tunisie. Au point presse du dimanche matin, l’heureuse élue, Miss Gabès, professeur d’éducation sportive, porte un poids sur ses épaules. Le brushing soigné, la couronne sur la tête et l’écharpe de miss sur l’épaule, elle porte un tailleur rouge, couleur du drapeau national. Elle ne représente pas seulement le pays mais aussi une Tunisie post-révolution où les questions sur les libertés de la femme dans un gouvernement islamiste reviennent quotidiennement dans les médias.

Miss Tunisie 2013. Crédits photos: Amine Boufaied

Aïda Antar admet qu’elle n’avait pas fait d’élections l’année dernière à cause de la période encore tendue. «C’est vrai que nous étions dans une certaine attente après les élections. Et puis nous étions habituées à l’autocensure donc nous nous attendions un peu au pire.» Mais elle finit par se lancer en 2013 via un appel à candidatures sur une page web. Les élections se sont déroulées sans problème diffusée sur une chaîne privée Tunesna et la nouvelle miss, originaire du sud de la Tunisie affirme son ambition de promouvoir une image de la femme tunisienne héritée de Bourguiba.

«Nous voulons aussi restaurer une certaine image de la Tunisie que les gens semblent avoir oublié depuis la révolution. C’est un moment difficile pour le pays mais nous sommes prêts à la démocratie» renchérit-elle.

Hiba Telmoudi, originaire de Gabès, championne de cyclisme et étudiante pour devenir professeur d’éducation sportive a conscience que sa mission dépasse les strass et les paillettes de la soirée de sa victoire. «Le travail que fait la femme en Tunisie est énorme mais nous pouvons avoir plus et nous devons encore nous battre» déclare la Miss qui reprend ses cours le lendemain et qui enchaînera sur l’élection de Miss Monde. Les larmes aux yeux sous ses faux cils, la jeune fille déclare que la plus heureuse, c’est sa sœur, qui avait participé au concours avec elle.

Aïda Antar, organisatrice de l'élection de Miss Tunisie

Cette élection promouvant la beauté de la femme n’a pas suscité les émois des extrémistes. La question du défilé en maillot de bain n’avait pas lieu d’être soulevée. Même si Aïda Antar a effectué ses études à l’école des Miss, elle n’a jamais organisé de défilé en maillot dans son pays natal :

«Les filles n’ont pas arrêté de défiler en maillot à cause du gouvernement islamiste. Il n’y a jamais eu de défilé en maillot depuis que j’organise cette élection. Cela n’a pas été par obligation mais par principe. Je ne voulais pas bloquer des filles à cause de la pudeur.»

La question du corps et de sa monstration sont en effet des préoccupations pour les candidates comme la lauréate: «La première chose que j’ai dite à mes parents pour les rassurer, c’est que je n’allais pas m’exposer publiquement aux yeux de tous et que je ne participais pas à cet évènement seulement pour exhiber mon physique.» déclare-t-elle. La question du voile s’est aussi posée pour cette édition. Si sous Ben Ali, les femmes voilées étaient marginalisées de ce genre d’évènement, aujourd’hui, elles peuvent y participer de la même manière que dans d’autres pays musulmans. «Le concours était ouvert à toutes les femmes. Nous avons eu deux filles voilées qui se sont inscrites sur la page web mais elles ne sont pas allées jusqu’au casting.» déclare Aïda Antar.

Du côté des dauphines, elles sont originaires de différentes régions mais ont fait leur études à l’étranger. Ce double regard a aussi façonné leur manière de percevoir l’élection de Miss Tunisie. Pour Sana, Miss Sousse, qui réside à Saint-Tropez, une de ses motivations était de prouver que l’image donnée du pays n’est pas que celle d’une Tunisie en conflit. Miss Gafsa qui habite à Bruxelles partage le même avis :

«Nous avions toujours peur en regardant de loin ce qui se passait en Tunisie dans les médias pendant la révolution et même s’il y a un changement, tout n’est pas noir. Pour moi la femme tunisienne reste une femme forte qui se bat et ça déjà, c’est un point positif.»

Les dauphines. Crédits Photos: Amine Boufaied

Plus que la question des libertés de la femme, c’est la relance du tourisme qu’ont voulu privilégier les organisateurs de cette édition sponsorisée par la compagnie aérienne Tunisair. Pour Asma, Miss Hergla, quatrième dauphine, qui déclare à l’assemblée qu’elle reste un garçon manqué et qu’elle ne savait pas marcher en talons hauts avant le concours, ce n’est pas les Miss qui vont participer à la défense des droits de la femme :

«Il ne faut pas se leurrer, la miss Tunisie représente une femme libre et indépendante mais elle reste une ambassadrice et non une militante. La mission de l’élection, c’est plus de montrer que nous pouvons encore organiser des manifestations culturelles et que le pays n’est pas si morose.»

Asma conclut pourtant par un clin d’œil provocateur, en déclarant admirer les «Femen» pour leur acte de «rébellion» en référence à la Femen tunisienne, Amina, qui avait créé la polémique en posant seins nus sur Facebook .

Lilia Blaise

Tunisie – Des chaussures pour protester contre la Ministre de la femme

L’évènement était annoncé sur Facebook mais difficile à croire. Et pourtant les femmes tunisiennes l’ont fait. En protestation aux derniers propos de la Ministre de la femme sur le viol d’une fillette, un groupe de femmes a manifesté sa colère en lançant des chaussures devant le Ministère des affaires de la femme et de la famille.

Au début, la campagne lancée sur Facebook prévoyait un «million de chaussures» devant le Ministère le 29 mars. La pile de savates aujourd’hui n’en contient qu’une cinquantaine mais les manifestantes ont osé. Derrière ce geste, une protestation contre une Ministre de la femme qui semble enchaîner les gaffes selon les commentateurs sur Facebook.

Vidéo de la manifestation du vendredi 29 mars par Mosaïque FM

Les chaussures font référence à une photo de la Ministre brandissant des talons lors de l’exposition de la vente des biens de la famille de Ben Ali.

Mais la colère des manifestants est surtout dirigée contre la réaction de la ministre lors de la médiatisation du viol d’une fillette il y a une semaine. Celle-ci a déclaré que le gardien de la crèche dans laquelle était la fillette et l’auteur du viol, «était un membre de la famille de l’enfant» et qu’il n’y avait aucune raison de fermer la crèche.

Elle avait fini par rendre visite à ladite famille en s’excusant du malentendu. Une partie des Tunisiens lui ont reproché sur les réseaux sociaux son décalage avec les faits et son manque de compassion pour la famille. Une centaine de peronnes avaient déjà manifesté devant le Ministère lundi 25 mars comme le montre la vidéo du site Tunisie Numérique:

Cet évènement survient après d’autres bévues de la Ministre et un manque de position ferme dans certaines de ses déclarations. Lors de la visite d’un prédicateur Koweïtien il y a deux mois, une certaine partie de l’opinion publique s’était soulevée contre son accueil dans un jardin d’enfants de fillettes voilées à Zarzis. La ministre avait déclaré que  les parents étaient libres d’élever leurs enfants comme ils le voulaient dans la sphère du privé et de la religion. La militante et avocate Bochra Bel Haj H’mida qui a déjà dénoncé le manque de fermeté de la ministre à l’égard des discours sur les femmes tenus par les prédicateurs en Tunisie a déclaré hier soir dans une émission d’AttounissiaTV que la Ministre n’assumait pas les fonctions de son Ministère.

S’ajoute à cela, la signature d’une motion de censure par une cinquantaine de députés de l’assemblée le jeudi 28 mars.

Selon les déclarations de Najla Bouriel, la députée du Bloc démocratique à l’Agence TAP,

«cette démarche intervient à la suite des défaillances de la Ministre en matière de protection de l’enfance».

La ministre de la femme n’a pas encore réagi à la motion de censure ni à la manifestation d’aujourd’hui qui a aussi généré des manifestants « pro » Sihem Badi venus défendre la Ministre contre une «campagne de diffamation» selon eux.

Lilia Blaise

 

Tunisie – La nostalgie du leader

Salem, coiffeur dans le quartier de Lafayette à Tunis, a vu passer trois générations, Bouguiba, Ben Ali et la révolution. Depuis quarante ans, il coiffe et rase les barbes. Il suit de près l’évolution de son pays. Pour lui, la Tunisie ne s’en sortira qu’avec un nouveau leader.

La moustache fournie et les cheveux gominés, Salem retourne la pancarte suspendue à la porte pour signifier qu’il ferme la boutique, le temps de son interview. A l’entrée, l’image d’un jeune mannequin homme est accrochée à côté de celle d’un autocollant de Che Gevara. Le salon de coiffure de Salem, d’une dizaine de mètres carrés, reflète à lui seul le personnage. Deux grandes glaces sont ornées de fleurs en plastique et de peluches. Sur les coiffeuses, les tondeuses sont rangés près des pots de gomina. Des vieilles photos de Tunis dans les années 60, des magazines entassés dans un coin et le portrait de Pavarotti accrochée au mur en font un mélange kitsch avec pourtant un côté bien particulier: Sur les miroirs et les murs, des photos de Bourguiba, Ben Ali, Saddam Hussein et le colonel Kadhafi sont collées. Les sachets des lames de rasoir jonchent encore le seul et la télévision est branchée sur la chaîne nationale. La nostalgie d’une période révolue est très présente chez Salem qui évoque avec émotion ses souvenirs.

Un peu réticent d’abord à répondre aux questions, il commence à se mettre à l’aise et raconte l’histoire de sa vie et surtout son attrait pour les dictateurs ou les figures de « leaders » comme il dit. D’ailleurs il a toujours le portrait officiel de Ben Ali, accroché au mur comme avant la révolution. Le coiffeur avait accroché le portrait du dictateur sous pression des rcdistes (partisans du parti politique de Ben Ali).

« A l’époque ils m’avaient demandé pourquoi je gardais celui de Bourguiba, je n’avais pas envie de l’enlever donc j’ai mis aussi celui de Ben Ali pour être tranquille. »

Il décroche le portrait officiel et le retourne. C’est cette fois-ci la figure de Ben Ali déformée par une croix gammée et des gribouillis, résultats de la ferveur révolutionnaire qui a poussé à effacer ou à dégrader les symboles de l’ancienne dictature.

Malgré son dégoût visible pour Ben Ali, Salem a un rapport particulier aux dictateurs. Il a coiffé le président Ben Ali et sa famille bien avant que celui-ci ne devienne président raconte-t-il. Il reçoit également le frère de Zine El Abiddine, Moncef Ben Ali. Des gens calmes et polis se souvient-il. Ce n’est que le matin du 7 novembre 1987, lorsqu’il entend à la radio le discours de Bourguiba et qu’il voit ensuite les images à la télévision, que Salem reconnaîtra son client.

« Je me souviens , j’étais très heureux. La présidence à vie était finie et au début, j’aimais bien Ben Ali, c’était la nouveauté. »


Les premières années de Ben Ali, Salem n’hésitait pas à parler politique avec ses clients puis les gens se sont progressivement tus et Salem a continué à coiffer et raser, en silence. Selon lui, Bourguiba reste un grand leader car il a construit l’école que Salem a fréquenté dans son enfance. Ben Ali, au contraire, l’a déçu par sa manière de gérer le pays et l’oppression dans laquelle chacun vivait s’il ne respectait pas les règles.

« Quand j’ai vu Béji Caïd Essebssi par contre, j’ai eu le sentiment de revoir Bourguiba. » Le leader de Nida Tounes entretient d’ailleurs cet héritage bourguibiste dans ses discours et même son apparence. Mais pour Salem, le vrai leader, auquel tous les Tunisiens peuvent s’identifier, a disparu. Il n’arrive pas à apprécier Moncef Marzouki qui reste selon lui un militant et non pas un président.

« Le problème aujourd’hui, c’est qu’il faut quelqu’un qui ait de la poigne, qui fasse respecter la justice, la loi, la sécurité. Un président fort et autoritaire est essentiel. »

La principale préoccupation de Salem, c’est la sécurité. Il ferme parfois plus tôt le soir et ne sort presque jamais de son salon. Il a vendu sa voiture pour éviter les braquages. Son seul lien avec l’extérieur reste sa télévision et ses clients même s’il n’aime pas les médias: « Aujourd’hui c’est très difficile de trouver une information fiable » dit Salem qui voit de l’intox partout. Mais c’est aussi grâce aux médias qu’il reste politisé, qu’il suit l’actualité politique et commente. Pour lui, les islamistes au pouvoir sont avant tout de fin stratèges politiques:

« Nous n’aurions pas du accepter cette initiative de Hamadi Jebali. Il faut que les ministres soient indépendants et neutres. Je pense qu’on aurait dû laisser l’ancien gouvernement terminer son travai. Là , c’est une mascarade. Le conseiller du Premier Ministère est l’ancien ministre de la justice. Enfin, ennahdha a réussit son plan, ils se sont enracinés dans l’état. Ils ont placé des gouverneurs nahdhaouis partout. »

Salem dit être pratiquant et aller à la mosquée mais c’est personnel, il n’aime pas en parler et aime encore moins les débats sur la question. Il dit d’ailleurs ne jamais recevoir de clients « barbus » dans son salon. Les salafistes, il les voient à la télévision « vociférer » et n’a pas envie de dialoguer avec eux. « J’ai fait les 400 coups quand j’étais jeune, j’ai voyagé et je me suis marié. Maintenant j’aspire juste à une vie calme ». Dans sa boîte de photos, Salem a collectionné les meilleurs moments de ses voyages, ses amours. Il garde dans son salon qui est devenu sa seconde maison.

Pour lui, tout est allé trop vite depuis la révolution, « nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. Tout ce que nous avons gagné c’est la liberté d’expression, et encore, chacun parle sans gêne et parfois pour ne rien dire. Mais sinon, il n’y a pas d’Etat fort, pas de sécurité. » dit-il avec tristesse.

Pour lui, le retour d’un leader permettrait de s’adapter progressivement à ce nouveau type de régime politique. Après la mort de l’opposant politique Chokri Belaïd, Salem a peur. « Je n’ai pas peur d’Ennahdha mais plutôt de ces milices et des ligues de la révolution dont on parle partout. » Salem regarde de loin les changements de son pays mais archive tout. Il montre un album avec tous les articles de presse parus sur Ben Ali lors de l’immolation de Mohamed Bouazizi, des photographies officielles de Bourguiba.

Puis, soigneusement, il sort d’une enveloppe, dans laquelle il a preservé trois billets de banque à l’effigie de Bourguiba.

Il les a gardés tout comme il gardera les billets estampillés du 7 novembre qui ne seront plus valables d’ici fin mars 2013. Pour Salem, c’est un moyen de se rémémorer l’histoire mais aussi de ne jamais oublier.

« Aujourd’hui, les Tunisiens ont besoin de quelqu’un qui leur redonne l’amour de la patrie. La Tunisie, nous devons la défendre comme notre famille. »

Salem parlait de la patrie une semaine avant le mercredi 20 mars, jour de fête pour les Tunisiens qui célébraient l’anniversaire de leur indépendance durement gagnée en 1956. Aucune fête nationale ni initiative du gouvernement n’a été prévue pour la fêter la journée du 57ème anniversaire de l’indépendance tunisienne .

Lilia Blaise en collaboration avec Amine Boufaied.

Crédits Photos: Amine Boufaied

Tunisie – France 24, le prix du succès


Propulsée par la révolution en Tunisie, la chaîne trouve encore du succès en Tunisie malgré les relations complexes que la France et la Tunisie entretiennent via les médias. Les journalistes de la chaîne parlent de la couverture des évènements et de la ligne éditoriale d’une chaîne qui représente la France à l’étranger.

C’était en décembre 2010, quand les médias français n’avaient pas encore parlé de Sidi Bouzid que la chaîne France 24 suit les évènements de près et se trouve propulsée sur le devant da la scène alors que la révolution éclate. Deux ans après la révolution, France 24 maintient son audience en Tunisie malgré les critiques souvent médiatisées de la part des islamistes tout comme des modernistes. Elle reste la chaîne internationale la plus regardée en Tunisie devant Al Jazira avec un public constitué en majorité de jeunes et de cadres dirigeants selon une enquête de TNS Maghreboscope.

Un panneau publicitaire en Tunisie pour la chaîne France 24. Crédits Photos: Amine Boufaied

La crédibilité d’avant la révolution

A l’instar de la chaîne Al Jazira, la chaîne de télévision arabophone et francophone avait peu d’accès en Tunisie sous Ben Ali. «Nous étions souvent accompagnés de policiers en civil qui surveillaient nos moindres faits et gestes » raconte Taoufik Mjaied, l’un des principaux animateurs de la chaîne en arabe. L’invitation sur les plateaux de France24 du militant Moncef Marzouki est également peu appréciée par l’ex-dictateur. Le 23 octobre 2009, la chaîne fait un reportage sur le manque de liberté de la presse en Tunisie et sur la censure de Youtube et Daily Motion. Elle dresse également un portrait explicite de Ben Ali «portrait d’un président à vie» où sont  interviewés des dissidents comme Radhia Nasraoui ou encore Mokhtar Yahyaoui. La chaîne ne laisse rien à l’écart et parle déjà du «clientélisme de la première dame» et de l’emprise des Trabelsi sur le pays .En partie à cause de ce passé d’une chaîne neutre et sans complaisance à l’égard de Ben Ali, la chaîne a une certaine crédibilité en Tunisie notamment avec son canal arabe qui commence à émettre 24h/24 à partir de 2010 sur le satellite Nilesat et son accès en streaming sur internet . En août 2010, la chaîne traite aussi grâce à son site basé sur un réseau de journalistes citoyens, les Observateurs, de sujets plus sociaux souvent éludés par les médias tunisiens à cause de la censure. Une manifestation d’agriculteurs en août 2010 à Regueb sera ainsi relayé grâce au syndicaliste Slimane Rouissi, contact direct sur place qui une source précieuse pour la chaîne lorsque les évènements de décembre 2010 éclatent à Sidi Bouzid. Pour les Tunisiens, la chaîne  a donc une certaine crédibilité au même titre que la chaîne Al Jazira lorsque commence la couverture de la révolution en 2010.

Les violences à Thala en 2011 couvertes par la chaîne arabe:

Le succès grâce à la couverture de Sidi Bouzid

Sarra Grira, jeune journaliste tunisienne qui travaille au sein des Observateurs de France 24 se souvient encore du 14 janvier dans la rédaction.

«Evidemment, le matin lors de la conférence de rédaction, la Tunisie était le sujet principal. La journée a commencé assez doucement, nous faisions une veille et c’est lorsque les policiers ont commencé à tirer sur la foule que tout s’est emballé. Il y avait tout à couvrir, aussi bien l’avion de Ben Ali qui partait que la manifestation qui allait suivre en France devant l’ambassade d’Arabie Saoudite.»

La chaîne suit alors le cours révolutionnaire depuis son siège à Paris et un réseau de correspondants à Tunis. Sur les plateaux, les islamistes comme Houcine Jaziri défilent, des opposants politiques comme Amira Yahyaoui et bien d’autres figures devenues aujourd’hui des acteurs clefs de la transition démocratique. La chaîne surfe sur la vague des révoltes arabes et couvre les différents évènements privilégiant aussi les émissions de débats politiques. Elle passe d’une audience hebdomadaire de 10% en 2010 à 32% au Maghreb. Près de 78% des Tunisiens la regardent en 2011 et 47% l’ont choisi après les révoltes arabes alors qu’ils ne zappaient pas sur la chaîne auparavant. Selon un sondage de Sigma, le site d’information de France24.com est aussi leader devant celui d’Al jazeera, NessmaTV et Watania selon l’étude de TNS menée en 2011.

Le premier passage télévisé de Rached Ghannouchi après la révolution sur une chaîne française:

Les élections de 2011 et l’impact de la victoire islamiste

Une première rupture arrive alors avec le public tunisien lors des élections d’octobre 2011. Un rapport de la mission d’observation électorale de l’Union  européenne en Tunisie sous-entend que la chaîne aurait privilégié la couverture du parti Ennahdha plus que les autres.

«Les télévisions satellitaires Al Jazira et France 24 en arabe ont consacré de larges espaces à l’élection de l’ANC durant la dernière semaine de la campagne. La couverture de France 24 a été essentiellement consacrée à Ennahdha. Celle d’Al Jazeera a été plus équilibrée, mais s’est poursuivie pendant la journée du silence électoral. »

«La critique n’est pas infondée, en effet, un reportage sur Ennahdha avait un peu trop tourné en boucle sur la chaîne juste avant les élections» admet Sarra Grira. «Mais en même temps c’était la grande nouveauté après la révolution et c’était normal que l’on s’intéresse à la première montée d’un parti islamiste» justifie-t-elle.

Impératif de l’actualité ou insistance trop marquée sur les islamistes, la chaîne commence à être taxée de « pro-islamiste » dans un climat où la bipolarisation médiatique s’accentue entre les journaux «islamistes» et les lignes éditoriales dites « modernistes» comme celle de Nessma TV ou du journal Le Maghreb.

«C’est en partie pour cette raison que nous avons eu ensuite des problèmes avec les partis modernistes qui nous ont accusé d’être trop indulgents avec les islamistes. Surtout pour la chaîne arabophone, ils s’attendent à ce qu’elle défende une ligne éditoriale qui supporte leur cause puisque derrière la chaîne, il y a toujours l’image de la France.» déclare le reporter de France 24 David Thomson, correspondant sur place depuis le 4 février 2011. En décembre 2012 il décrivait ainsi les critiques adressées à la chaîne. « Du côté d’Enahdha, on ne cessait de me répéter : dites la vérité».

Le journaliste est le témoin principal du rapport qu’entretient la chaîne avec son public puisqu’il est le premier à recevoir les critiques ou compliments lors de ses déplacements. Très suivi sur Twitter (9500 followers), le journaliste jouit également d’une certaine notoriété pour certains reportages dans les régions. Certaines lui ont valu de subir au même titre que de nombreux journalistes tunisiens, des agressions. Lors des évènements de Siliana en octobre dernier, la photo de ses jambes criblées de balles de chevrotine a fait le tour des réseaux sociaux.


«Si je tweet aujourd’hui c’est aussi parce que je suis sur le terrain, que je suis plus libre qu’à l’antenne pour raconter aussi des choses d’ordre plus anecdotique» dit-il mais le réseau social est aussi l’occasion de recevoir les interpellations de certains téléspectateurs déçus ou critiques qui s’adressent directement à lui.

Une couverture impartiale ?

Au fur et à mesure que la tension politique s’installe en Tunisie notamment avec la montée des violences salafistes dans le pays, France 24 est pointée du doigt comme d’autres médias français pour sa couverture insistante du phénomène salafiste.

«Le problème, c’est que les gens oublient que nous ne sommes pas un média tunisien, nous ne adressons pas qu’aux Tunisiens et nous avons une vocation internationale, c’est pour cela par exemple que nous ne pouvons pas faire sans cesse des sujets sur l’Assemblée Nationale constituante, aussi intéressant que cela peut être», déclare David Thomson.

De l’autre côté de la méditerranée, les sujets «salafistes» sont vendeurs et les chaînes française en font leur marronnier jusqu’à aller trop loin comme le montre la polémique autour d’un reportage d’Envoyé  Spécial sur la «menace  salafiste» en Tunisie début janvier 2013. La réalité biaisée et exagérée montré dans le reportage agace le public tunisien et même parmi les politiques, les commentaires désapprobateurs se font entendre. La France et les médias français deviennent aussi l’objet de critiques de la part du parti islamiste Ennahdha. Lors de la manifestation du 16 février visant à soutenir le gouvernement ébranlé par la secousse populaire autour du meurtre de Chokri Belaïd, on peut lire des slogans anti-français sur les pancartes. Pour David Thomson, les propos de certains hommes politiques français comme ceux de Manuel Valls a sur le «facisme islamique» en Tunisie ont un impact direct sur le travail des journalistes expatriés sur place et d’autant plus sur France 24 qui représente avant tout, la France à l’étranger.

«Les propos outranciers de Manuel Valls sur l’islamisme et la Tunisie, ont eu des conséquences catastrophiques sur l’image de la France auprès des partisans islamistes donnant l’impression que la France cherche à soutenir l’opposition tunisienne contre les islamistes. Du coup, cette inquiétude a nourri la crainte d’une ingérence française dans la politique tunisienne a été parfois instrumentalisée, avec un discours anti media française et donc anti France24, qui seraient la courroie de transmission de la politique étrangère française, ce qui bien sûr est faux.»


En effet, l’amalgame est souvent fait entre la diplomatie française et la ligne éditoriale de la chaîne souvent même par des politiques comme un membre d’Ennahdha, qui lors du congrès du Parti, a animé une table ronde consacrée aux médias et a taxé France 24 d’être le relais du «Ministère des affaires étrangères français». Les rapports entre la chaîne et le parti islamiste ne sont plus au beau fixe même si le correspondant insiste sur le fait que le rapport est toujours cordial sur le terrain.

«Cela dit, malgré ce discours hostile, les militants et les leaders islamistes font toujours le distingo entre l’antenne à Paris et les journalistes sur le terrain. Et derrière cette animosité de façade, je garde d’excellente relations avec eux, je suis toujours reçu avec une grande cordialité que ce soit par les militants ou par les leaders d’Ennahda ou même du courant jihadiste » ajoute David Thomson.

Dérapages et clash avec les islamistes

Or, c’est entre la chaîne en arabe et la chaîne en français que les différences de traitement commencent à poindre. La chaîne arabophone qui reste plus regardée que la française commet des dérapages déontologiques qui lui valent de sévères critiques de la part du parti islamiste. Début février, une présentatrice de la chaîne parle de la Tunisie en plein journal comme d’une «colonie française».

La déclaration suscite la colère du public tunisien qui se déchaîne sur Facebook contre la journaliste. Le rédacteur en chef de la rédaction arabophone, Mansour Tiss justifie cette bévue en parlant d’une «erreur de lecture» :

«La journaliste a pris avec elle dans la précipitation une dépêche de Reuters écrite en anglais où il est précisé pour le lectorat anglophone que la Tunisie est une ancienne colonie française, elle a lu et traduit trop vite.»

Mais quelques jours plus tard, un autre dérapage est commis: alors que l’ex ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, vient de déclarer avoir intercepté l’un des tueurs de Chokri Belaïd, la chaîne arabophone déclare de source sure qu’Abou Iyadh, salafiste recherché depuis l’attaque de l’ambassade américaine en Tunisie serait lié au meurtre. La chaîne francophone, elle ne parle que d’un «groupe religieux». Aujourd’hui, Mansour Tiss continue de confirmer la fiabilité de l’information qui provenait d’un des correspondants à Tunis qui avait une source sure au sein du Ministère. Pour lui, la chaîne a toujours le même souci d’objectivité et n’a rien contre les islamistes.

«Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, il y aussi un discours récurent qui est soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous et ça me rappelle Ben Ali» rajoute-t-il. Pour certains membres de Nahdha, le parti –pris de la chaîne est désormais explicite.

Fayçal Nacer, chef adjoint du bureau de la communication du parti Ennahdha à Tunis, déclare « boycotter » la chaîne désormais.

«Nous nous entons agressés sur les plateaux des médias français et en particulier par la couverture de cette chaîne qui semble montrer une Tunisie comme un terrain de guerre».

Cette «mauvaise» image du pays est aussi le reproche de Sayida Ounissi, une universitaire tunisienne basée en France qui regarde quotidiennement la chaîne en arabe et en français. Pour elle, la chaîne a perdu sa crédibilité notamment dans sa couverture de l’assassinat de Chokri Belaïd:

«Je ne sais pas combien de fois on a pu entendre sur les plateaux de la chaîne arabe : la question : pensez-vous qu’Ennahdha soit responsable de la mort de Chokri Belaïd et cela est une grave erreur déontologique sachant que l’enquête n’avait même été encore ouverte.»

Ce «boycott» de la chaîne s’exprime parfois par le refus des islamistes de participer à un débat ou un plateau comme par exemple lors des évènements de Siliana. Sur la chaîne francophone, u téléspectateur proche du parti islamiste reproche également à la chaîne des débats où un islamiste est souvent présent face à deux personnes «contre» et donc «automatiquement visé ».

En tête des audiences, la chaîne trouve pourtant bien du fil à retordre dans sa couverture des évènements en Tunisie. Tantôt accusée d’être pro-islamiste, tantôt accusée d’anti, c’est finalement peut-être les critiques et le débat que la chaîne soulève qui témoignerait de son objectivité journalistique. De par son image, liée indéniablement à la France, elle se retrouve  aussi au cœur des tensions qu’il peut y avoir entre les deux pays depuis la révolution. Mais elle témoigne également des problèmes entre les partis politiques et les médias en Tunisie, le pays vivant pour la première fois une liberté de la presse. Au niveau des téléspectateurs, selon le dernier sondage de TNS Magreboscope publié début 2013, plus de 80% des téléspectateurs de la chaîne estiment que «la couverture de l’actualité au Maghreb par F24 est objective, crédible, complète et experte.»

Lilia Blaise