Karim Miské, Grand prix de la littérature policière 2012

Le documentariste français Karim Miské, né  en 1964 à Abidjan d’un père mauritanien et d’une mère française, vient de recevoir le Grand prix de la littérature policière 2012 pour son premier roman, Arab Jazz. Paru en mars chez Viviane Hamy, l’éditeur de la grande auteur de polars française Fred Vargas, son livre a déjà franchi la barre des 10.000 exemplaires. Il a été accueilli par une très bonne critique: «Un auteur est né», signale L’Express, tandis que le magazine Lire l’a classé en juin parmi les 10 meilleurs polars de l’année.
Arab Jazz a pour toile de fond le 19ème arrondissement de Paris et la montée des intégrismes de tout poil – musulman, juif et chrétien. L’un des thèmes favoris de Karim Miské, auteur du documentaire Islamisme, le nouvel ennemi? (1994) et co-auteur de l’importante série documentaire Musulmans de France (2009, produite par Phares et Balises et France 3).
Son roman repose sur le personnage d’un antihéros sympathique: Ahmed Taroudant, arabe «borderline» qui fuit sa propre vie dans l’alcool, mais aussi «quantité de polars industriels anglo-américains: Connelly, Cornwell, Cobain. A de rares exceptions près, les noms se mélangent dans sa tête, tant il a le sentiment de lire le même roman». Dès la première page, le ton est donné.
Ce n’est pas l’intrigue qui compte, mais le point de vue, l’improvisation, les embardées. Ces
petites phrases comme: «Elle détestait l’aéroport de Dubaï où elle se sentait comme un morceau de viande à l’étal dans le regard des ex-Bédoins ventripotents à Rolex négligemment pendue au poignet.» Ou encore: «Il ne supporterait pas une télévision chez lui, mais le son des séries assourdi par le mauvais béton, ça lui fait l’effet d’un Lexomil.» Et aussi: «Islamistes érémistes vivant chez les parents sans rien foutre!»
Arab Jazz rend hommage à White Jazz, de James Ellroy, et place la barre assez haut. Karim Miské, qui travaille à un nouveau documentaire sur les relations entre juifs et musulmans, se retrouve avec une joie non dissimulée sous la pression de son succès. On l’attend, pour son second roman.

 

 

Afrique du Sud: la mort de Alf Kumalo, le photographe de Mandela

Alf Kumalo, un ami proche de Nelson Mandela, est mort le 21 octobre à Johannesburg à 82 ans. Ce grand photographe, ancien reporter du magazine Drum puis du quotidien The Star, a couvert les soubresauts de l’histoire mouvementée de l’Afrique du Sud, tout au long de l’apartheid.

Procès de Rivonia, émeutes de Soweto en 1976, enterrement de Steve Biko en 1977, libération de Nelson Mandela en 1990… Comme d’autres photographes noirs, parmi lesquels Peter Magubane, il a fait de son appareil  une arme, pour témoigner et construire la mémoire collective nationale, comme le souligne aujourd’hui l’ancien président Thabo Mbeki.

Alf Kumalo à Johannesburg, en mai 2011. Photo S.C.

Plus efficaces que tous les discours, certaines de ses images ont fait le tour du monde. Il les a compilées pour en faire des livres ces dernières années, parmi lesquels Trough my lens, A photographic memoir (Tafelberg, Cape Town, 2009).

Surnommé « A.K. » comme la Kalachnikov à cause de ses initiales, Alf Kumalo était aussi « Alfie » ou « Bra Alf » (diminutif de « brother ») pour Nelson Mandela. Il a suivi le grand homme dans tous ses moments importants, avant son arrestation en 1963 et après sa libération en 1990. Il a été présenté comme le photographe officiel du président, pendant l’unique mandat de Mandela, alors qu’il suivait son ami de manière tout à fait informelle, sans ordre de mission ni titre officiel – et encore moins d’émoluments…

Alf Kumalo a aussi documenté la vie de Winnie Mandela et de ses deux filles au fil des ans, en tirant un livre, « 8115, A prisoner’s home » (Penguin Books South Africa, 2010). Il envoyait des photos de ses enfants au prisonnier politique, qui ne les a pas vus grandir – le droit de visite ne pouvant s’exercer qu’à partir de 15 ans. Dans ses archives figurent des images rares, comme Winnie rayonnante à la réception de la première lettre de Nelson Mandela en prison, en 1964. Ou encore la petite Zenani en larmes alors que sa mère partait à Robben Island, à l’autre bout du pays – un long voyage pour une visite de quelques minutes.

Alf Kumalo partageait avec Nelson Mandela cet humour indestructible, une générosité à toute épreuve et un regard toujours positif sur la vie: «Je ne sais pas si pardonner est chez moi une qualité personnelle, sud-africaine ou africaine, mais je me dis toujours que tout pourrait être pire !», nous confiait-il encore, l’an dernier.

Il a côtoyé de nombreuses personnalités, Oliver Tambo, Robert Sobukwe, Mohamed Ali, Miriam Makeba, et exposé partout dans le monde – notamment aux Etats-Unis, où il est plus connu qu’en Europe. Alf Kumalo avait lancé en 2002 une école de photo et un musée dans le quartier de Diepkloof à Soweto, où il ne résidait plus mais auquel il restait attaché. Il ne se déplaçait jamais sans son appareil, et il était connu pour sa grande désorganisation – transportant une partie de ses archives dans le coffre de sa voiture. Cette homme au grand coeur est aujourd’hui salué par la presse sud-africaine pour ce qu’il est: un monument national.

Discours de Dakar, le retour. So what?

François Hollande aurait-il commis deux ou trois petites erreurs stratégiques lors de son premier voyage de président en Afrique? La première: une « mini-tournée » d’à peine deux jours, si dérisoire qu’il n’a même pas pris la peine d’y passer tout le week-end, ni de dormir à Kinshasa, où il s’est rendu le 14 octobre pour l’ouverture du sommet de la francophonie… Comme si la ville de Joseph Kabila, un chef d’Etat tancé à quelques jours du voyage par le président français pour ses mauvaises performances démocratiques, ne méritait qu’un détour de quelques heures.

Deuxième faux pas:  faire une étape le 13 octobre à Dakar -ici documentée en images de la photographe Elise Colette- pour aller y faire un discours solennel de énième rupture avec la Françafrique. Un discours en forme de gomme, pour effacer  l’offense faite à Dakar en le 26 juillet 2007 par Nicolas Sarkozy, même si François Hollande n’y a pas fait allusion une seule fois.

Le prédécesseur de Hollande avait lui aussi dit, entre les lignes que c’en était fini des éminences grises de l’Afrique à papa, tout en balançant face à des enseignants et des officiels sénégalais médusés ces mots écrits par son conseiller Henri Guaino, qui résument la pensée profonde d’une certaine France post-coloniale : «L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire» et il n’y aurait «pas de place dans son imaginaire (…) pour l’idée de progrès». Guaino, qui ne regrette rien, estime aujourd’hui que le discours de Hollande est un «discours pour rien», et qu’il ne restera pas dans les annales.

François Hollande a certes joint l’utile à l’agréable en allant à Dakar, une ville qui a donné cette année une belle leçon de démocratie à l’Afrique… Mais il aurait pu frapper plus fort, en allant prêcher une rupture à laquelle plus personne ne croit vraiment à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où la France a délogé Laurent Gbagbo du pouvoir en avril 2011, dans un pays où son influence fait toujours polémique.

Ou encore à Bamako, au Mali, où Paris soutient une intervention militaire ouest-africaine, quitte – et c’est la vraie rupture tangible avec Nicolas Sarkozy – à faire passer la vie des otages français détenus par Aqmi au second plan. Il aurait aussi pu aller à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve Congo, juste en face de Kinshasa, où le président Denis Sassou-Nguesso, accroché au pouvoir, à ses pétrodollars et à ses «biens mal acquis», méritait bien qu’on lui chante ce nouveau requiem de la Françafrique.

Mais non, il fallait que François Hollande passe par Dakar pour exorciser le mal et dire tout simplement «qu’il y a la France et il y a l’Afrique». Il lui aura fallu attendre la fin d’un match houleux Sénégal-Côte d’Ivoire, le 13 au soir, pour pouvoir lire quelques réactions à son beau discours – pas toujours positives. Et tomber sur ce genre de commentaires sur son compte Facebook, pour peu qu’il ait des amis sénégalais: «Dégoûté par les tee-shirts « Bienvenue à François Hollande » dans la rue aujourd’hui. On devrait avoir d’autres priorités dans ce pays! Pfffffffff….»

 

Afrique du Sud: une société au goût de « Irish coffee »

Dans le vocabulaire racial en usage en Afrique du Sud, souvent fleuri, il y avait déjà le terme coconut («noix de coco») qui réprouve le côté un peu trop whitey («blanc») d’un darkie («personne noire») qui ne serait «pas assez africain» (not African enough)…

«Aujourd’hui, nous avons ce que l’on décrirait normalement comme une société Irish coffee, avec une concentration de noir au fond et la crème blanche au dessus avec des éclats de chocolat».

Il y a désormais l’expression Irish coffee,  «normale» aux yeux de Gwede Mantashe, le secrétaire général du Congrès national africain (ANC), pour décrire la société sud-africaine.

Des verres de Irish coffee. Simon Bonaventure pour Flickr CC.

Un Irish coffee haut en couleur, avec des relents de whisky, l’alcool préféré des élites noires en Afrique du sud, et cet arrière-goût de colonisation britannique qui renvoie au poids du passé. On est loin de la «nation arc-en-ciel» rêvée par Desmond Tutu.

«L’intégration (raciale, ndlr) de notre société s’est enracinée dans les zones élitistes», avec des Noirs qui ont emménagé dans des quartiers résidentiels majoritairement blancs, note Gwede Mantashe. Dans les townships, en revanche, les lignes de séparation entre groupes raciaux demeurent.

Le Black Economic Empowerment (BEE), la politique qui a vu passer 26% du secteur minier, entre autres, entre des mains noires? «Une source d’aliénation et de ressentiment», admet Mantashe, se livrant à un exercice d’autocritique des plus rares, chez un haut responsable de l’ANC. «Les gens pensent que toute personne noire ayant réussi le doit à la corruption, alors qu’un Blanc mérite d’être riche», souligne-t-il. L’équité de l’emploi? On s’y conforme dans certaines entreprises de manière factice, juste pour ne pas enfreindre la loi, et non par adhésion à ce qui relève d’un «impératif».

Bonne nouvelle cependant, à en croire le numéro trois de l’ANC: côté blanc, plus personne n’assume le racisme, et tout se passe comme si «personne n’avait bénéficié de l’apartheid». Le respect commun de l’idéal non-racial de Nelson Mandela est une bonne chose, de même que celui de symboles nationaux…

Des réactions agacées fusent, au sujet de cet Irish coffee en forme de constat d’échec. Des Blancs pauvres (des descendants de colons qu’on appelle parfois European trash, «détritus de l’Europe») rappellent qu’ils doivent lutter pour survivre. Des internautes se lâchent sur les forums, accusant Mantashe de «se plaindre» alors que l’ANC est largement «responsable» et qu’il fait lui-même partie des quelques «éclats de chocolat».

Une petite bande dessinée sur «l’enfer» des whiteys en Afrique du Sud, postée avant la petite phrase de Mantashe, résume le malaise des Blancs dans cette «nouvelle» Afrique du Sud qui ne l’est pas vraiment…

 

Cinéma: Ce que le jour doit à la nuit, boudé par la critique

Malaise autour du film tiré du roman de Yasmina KhadraCe que le jour doit à la nuit. Une critique inexistante ou méprisante accueille en France ce film, pourtant loin d’être un navet.

L’histoire: un fils de paysan ruiné, Younès, est confié à 9 ans à son oncle d’Oran, pharmacien nationaliste marié à une Française. Le jeune Younès, rebaptisé Jonas, se mêle à la jeunesse pied-noir de l’Algérie française des années 1950… Il passe à côté de l’amour de sa vie, une jeune Française dont la mère l’a déjà séduit.

Yasmina Khadra, l’auteur du roman, a confié à notre consœur Nadera Bouazza, qu’il aimait l’adaptation de son livre au grand écran, «chose rare pour un auteur». Il a laissé Alexandre Arcady, un pied-noir, le porter à l’écran : «Ce n’était pas évident qu’il fasse fi de tous les commentaires désobligeants qu’on aurait pu avoir», admettait le réalisateur dans une interview, à la sortie du film… Il ne pensait pas si bien dire.

Cette grosse production tournée en Tunisie a été accueillie par une très mauvaise critique. «Un nanar besogneux» pour Première, rempli «d’emphase assomante» pour VSD. «L’équivalent algérien du pudding» pour Le Figaro, en «manque considérable de subtilité» pour La Voix du Nord.

L’adaptation du best-seller de Khadra ne mérite même pas une note dans le supplément Sortir de Télérama, un magazine qui ne lui consacre qu’une critique sommaire. Quelques mots, sans plus, dans la rubrique «autres films» de Libération.

Ce long-métrage de 2h40 n’en remet pas des couches sur le contexte politique, omniprésent mais abordé en filigrane. Des bombes explosent au loin, un employé algérien se fait régulièrement tabasser par son patron français, une petite Française à l’école primaire ne veut pas être l’amie d’un Arabe… Du coup, le vrai sujet, le malaise du jeune Younès, tiraillé entre deux mondes, paraît même un peu trop indirect au quotidien algérien El Watan, qui voit dans la fresque un «bonbon dont on connaîtrait déjà la saveur».

La fiction grand public propose pourtant un bon casting, à commencer par la tête d’affiche, le prometteur Fu’Ad Aït Aattou, un acteur et mannequin franco-marocain qui s’illustre ici dans un rôle de personnage introverti. Malheur à lui: il «sonne faux pendant tout le film», du moins aux yeux très sévères du Journal du dimanche (JDD).

Seul avis un peu moins négatif: celui du quotidien Le Monde, qui salue une «fresque monumentale», avec «au coeur un souffle romantique volé à l’Hollywood des heures anciennes : naïf et flamboyant». Pas suffisant pour assurer le succès du film en salles: 234.000 entrées pour ses trois premières semaines d’exploitation, du 12 septembre au 3 octobre. En d’autres termes, un flop.

Les avis des spectateurs, eux, sont plutôt favorables, notamment sur AlloCiné. On peut aussi lire ces lignes, postées à Télérama par un internaute: «Est-il impossible de faire une fresque sur l’Algérie sans que celle-ci soit ouvertement pro-fellagha? Si oui est-il impossible de reconnaître que c’est un bon film sans trahir son postulat idéologique qui ne reconnaît qu’une chose: la France en Algérie ne fut qu’un crime. Décidément si la France a du mal à regarder en face sa propre histoire, on ne peut pas dire que Télérama soit plus courageux.»

On ne peut que s’interroger sur cet accueil critique, qui peut paraître injuste au regard du résultat: un film un peu mélo avec son histoire d’amour impossible, mais beau.

Somalie: quand tout un pays rêve de partir

Les troupes de l’Amisom sont entrées le 1er octobre dans le port de Kismayo, pour en déloger les milices islamistes al shebab, qui y règnent en maîtres depuis quatre ans. Une «bonne nouvelle» pour Washington, mais pas encore une libération du point de vue des habitants de la ville. Les soldats kényans de l’Amisom, une force déployée par l’Union africaine (UA), forte de plus de 15.600 hommes (Ougandais, Burundais, Kenyans, Sierra-Léonais et Djiboutiens), sont soutenus logistiquement par les Etats-Unis et l’Union européenne (UE). Problème: ils sont aussi appuyés à Kismayo par un milice locale dénommée Ras Kamboni, issue de l’un des nombreux clans qui forment la société somalienne.

Un hélicoptère américain livre de l'aide alimentaire en 2006. Expertinfantry pour Flickr CC.

Du coup, la question qui se pose désormais consiste à savoir qui va contrôler le port de Kismayo, un verrou stratégique important. Le nouveau président somalien Hassan Cheikh Mohamoud, élu le 10 septembre, a promis une concertation entre tous les clans pour gérer la ville de manière paisible.

Ces derniers rebondissements dans la si longue crise somalienne changent-ils vraiment la donne ? Selon une enquête menée sur le terrain auprès de 3.000 ménages par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et publiée fin septembre, pas moins de la moitié des 9.5 millions de Somaliens rêve de quitter le pays. Parmi eux, les deux tiers des moins de 30 ans (une classe d’âge qui représente 70% de la population) veulent fuir, dans l’espoir de trouver un travail à l’étranger et de tourner le dos à une guerre qui a déjà fait entre 450.000 et 1.5 million de morts, depuis la chute de Syad Barré en 1991.

L’une des personnes interrogées par cette enquête, Jamaic Said, a raconté son calvaire lors de son échappée vers l’Italie, via l’Ethiopie, le Soudan et la Libye. Le périple s’est achevé au Soudan, où il a été en prison pendant 19 mois, avant d’être renvoyé en Somalie. Il a de nouveau tenté un passage via le Kenya, où il a été arrêté dans la ville frontière de Garissa, puis battu en prison pendant deux mois, avant d’être libéré sous «caution» – pour ne pas dire sous rançon.

De fortes communautés d’immigrés somaliens se sont formées en Grande-Bretagne (108.000 selon une estimation officielle de 2010), aux Etats-Unis (notamment à Twin Cities, dans le Minnesota), au Canada (38.000), aux Pays-Bas, en Suède, en Norvège, au Danemark et en Finlande, sans oublier Dubai, aux Emirats Arabes Unis (EAU). Les transferts d’argent de la diaspora représentent environ 60% du PIB somalien.

Plus de 600.000 réfugiés somaliens vivent par ailleurs dans des camps dans les pays voisins. Toujours selon les Nations unies, quelque 53.000 perosnnes ont tenté le passage du golfe d’Aden vers le Yémen en 2011, des centaines ayant péri au cours de la traversée.

 

BD: Toubab or not Toubab, polar noir en Côte d’Ivoire

C’est l’histoire de Hondo, un orphelin mauritanien de 12 ans au coeur pur, qui débarque à Abidjan en quête d’un petit boulot pour rembourser des chameaux… Il sera vite happé par les bas fonds de la capitale ivoirienne. Toubab or not toubab (Rivages/Casterman/Noir) bande dessinée noire, très noire, se situe dans une ville bien moins rose et drôle que celle d’Aya de Yopougon...Une galerie de portraits où les personnages noirs sont croqués avec une justesse de trait, sur le plan graphique, qui fait encore cruellement défaut à beaucoup d’autres BD.

On parle ici des vieux Blancs « libidineux » qui veulent coucher avec des jeunes Noirs, de trafics d’organes, d’enfants soldats échappés de Sierra Leone et échoués dans la rue, mais aussi de la brutalité qui règne à la fameuse MACA, la maison d’arrêt d’Abidjan. Un univers où même les plus petits rêves finissent en queue de poisson, quand ils ne virent pas au cauchemar… Hondo, gamin à « l’avenir pourri », sait que tout finira mal, même s’il s’accroche à l’arc en ciel qu’il a dans la tête.

Les éditions Casterman mettent en avant, non sans raison, la nationalité du dessinateur, Hector Sonon, présenté comme l’un des rares sur le continent à vivre de son métier. Ce Béninois de 42 ans a commencé dans la presse (La Gazette du Golfe et Le Cafard enchaîné). Auteur de plusieurs bandes dessinées, il a travaillé pour ce « roman graphique » avec un scénariste français, Mathias Mercier, à l’adaptation d’un roman publié en 2001 par un autre Français, Jean-Claude Derey. Résultat intéressant, même si l’on n’est pas obligé d’adhérer à la vision très sombre de cette Afrique impitoyable.

Probo Koala : encore un procès, demandent Greenpeace et Amnesty

« Une vérité toxique »… Dans un rapport publié le 25 septembre, Greenpeace et Amnesty International appellent la Grande-Bretagne à lancer un nouveau procès au pénal contre Trafigura. Cette société de négoce avait laissé un intermédiaire ivoirien peu expérimenté et pas cher déverser en 2006 les slops (eaux usées) toxiques des fonds de cale du cargo pétrolier Probo Koala, à travers des sites à ciel ouvert situés à Abidjan.

Pourquoi la Grande-Bretagne? Parce que c’est là que se trouve l’un des sièges sociaux de Trafigura, une société à la fois basée en Suisse, aux Pays-Bas et à Londres, et qui a pris beaucoup de décisions ayant mené au désastre.

Selon les autorités ivoiriennes, les déchets toxiques ont fait 17 morts et des milliers de cas d’empoisonnement. Greenpeace et Amnesty International ne désarment pas, alors que plusieurs procédures judiciaires et règlements à l’amiable ont déjà été engagés. Trafigura a notamment eu à répondre devant la justice néerlandaise de sa décision de repomper ses déchets à Amsterdam, pour ne pas avoir à payer la facture que lui présentait la société de traitement des déchets de ce port.

Ensuite, le Probo Koala a poursuivi sa route, en contravention avec les règlements européens, pour se débarrasser à moindre coût, en Afrique, de sa cargaison qui sentait l’oeuf pourri et que Greenpeace soupçonne fortement d’avoir contenu deux tonnes de sulfure d’hydrogène, un poison mortel. La cour d’appel d’Amsterdam a confirmé en décembre 2010 une amende d’un million d’euros imposée à Trafigura pour exportation illégale de déchets toxiques.

Auparavant, en septembre 2009, Trafigura avait réglé à l’amiable le dédommagement des victimes, s’évitant un procès à Londres qui aurait eu un fort retentissement. Les avocats britanniques de 31 000 victimes ivoiriennes avaient accepté une somme de 33 millions d’euros (soit 1150 euros par personne). Seul problème: les victimes n’ont pas touché un centime, l’argent ayant ensuite été détourné en Côte d’Ivoire.

Trafigura n’a peut-être pas fini de payer pour le scandale… Au début de l’affaire, son PDG, le français Jean-Claude Dauphin, a passé sept mois dans les cellules de la Maison d’arrêt d’Abidjan, pour être ensuite libéré en contrepartie d’un accord extrêmement payant, du moins pour le gouvernement de Laurent Gbagbo : Trafigura avait versé 152 millions d’euros pour nettoyer la ville, contre la promesse de ne pas lui intenter de poursuites au civil en Côte d’Ivoire.

Cet accord est aujourd’hui remis en cause, sur le plan légal, par le secrétaire général de Greenpeace International, le Sud-Africain Kumi Naidoo, ainsi que par Amnesty International, au nom des victimes. Le vent ayant tourné depuis en Côte d’Ivoire, reste à savoir si le gouvernement d’Alassane Ouattara est prêt à rouvrir le sulfureux dossier, et à revenir sur les décisions prises par Laurent Gbagbo.

 

Caricatures : Mansour Sy, chef religieux sénégalais, répond par un poème

Un vaste concours de provocation, de violence et et de bêtise enflamme le monde depuis la diffusion d’un brûlot anti-musulman, «L’innocence des musulmans». Vidéo bricolée aux Etats-Unis par un copte d’origine égyptienne, suivie par la nouvelle publication, par Charlie Hebdo, de caricatures du prophète Mohamet, histoire de jeter un peu plus d’huile sur le feu…

Au Sénégal, où des manifestations contre les caricatures ont aussi été organisées, le chef religieux Mansour Sy a répondu par un poème. Pas de fatwa, pas de cris d’orfraie : une réaction qui tranche avec l’hystérie parfois observée ailleurs.

Le khalife général de la confrérie tidjane, l’une des plus importantes au Sénégal, enracinée dans la tradition soufie, renvoie chacun à ses responsabilités. La surenchère observée de toutes parts lui paraît inutile et vaine, et il rappelle pourquoi la caricature du Prophète est réprouvée par l’islam: «Vous avez osé le caricaturer, mais peut-on dessiner une lumière que l’œil est incapable de regarder?»

Son message est adressé à ceux qui défendent les caricatures comme à ceux qui s’indignent contre elles: «Faites doucement, nous nous sommes accrochés à sa corde, à sa doctrine qu’est l’Islam, et nous vivons comme une nation. Votre voie est obstruée lorsque vous vous êtes engagés dans la voie de le calomnier, à l’image de celui qui donnerait des coups de corne à un rocher

Le magazine américain Newsweek a surfé sur la polémique en titrant sur une muslim rage («colère musulmane») qui serait générique et générale. Il donne la parole à une femme qui ne représente guère qu’elle-même : Ayaan Hirsi Ali, ancienne députée libérale aux Pays-Bas, somalienne ayant abandonné sa religion musulmane et fait carrière sur son apostasie (en plus de quelques mensonges sur son passé de femme opprimée), en servant la soupe aux conservateurs occidentaux.

Mansour Sy, lui, rappelle que l’islam «invite à la paix» – et non à des attaques d’ambassades américaines. Le chef religieux donne raison à Olivier Roy, l’un des chercheurs français à savoir de quoi il parle quand il évoque l’islam ou les sociétés arabes. Le politologue souligne en effet dans Le Monde du 20 septembre : «Une fois de plus le décalage entre les titres (des journaux) et la réalité est sidérant. Bien sûr, c’est parce que l’opinion publique voit la réalité à travers un cliché tenace : le monde musulman est un, agit en tant que monde musulman, et tant qu’une réforme théologique n’aura pas touché l’islam, celui-ci ne saurait entrer dans la modernité

Le monde musulman reste divers et complexe, et la voix d’une majorité silencieuse de croyants ordinaires peine à s’élever. L’écrivain marocain Tahar ben Jelloun, lui, s’indigne contre une «défaite de la pensée» et dénonce l’instrumentalisation du religieux dans des régimes autocratiques. «Ce qui est vulnérable dans l’islam, ce ne sont ni son esprit ni ses valeurs, ce sont des populations maintenues dans l’ignorance et manipulées dans leur croyance. Tous ceux qui ont essayé de lire le Coran avec le coeur de la raison ont échoué, et c’est l’irrationalisme, l’absurde et le fanatisme qui gagnent du terrain.»

L’Afrique du Sud, cette « république bananière »

Julius Malema, l’ancien leader de la Ligue des jeunes du Congrès national africain (ANC), frappe toujours aussi fort. L’Afrique du Sud n’est qu’une « république bananière » dont les dirigeants ne respectent pas la loi, assure ce membre exclu de l’ANC en avril pour indiscipline…

Malema s’adressait le 12 septembre à des militaires, et énumérait les exemples de non respect de décisions de justice par le pouvoir: pas de manuels scolaires dans les écoles comme les tribunaux l’ont ordonné, pas de réinsertion de 1.100 soldats suspendus en 2009 pour avoir manifesté à Pretoria, pas de preuves transmises à l’opposition dans le cadre du procès pour corruption (clos juste avant son accession au pouvoir en 2009) de Jacob Zuma…

«Je ne sais pas ce qui est une priorité pour votre commandant en chef Jacob Zuma, peut-être se marier chaque année. Il est spécialisé là-dedans. C’est peut-être ce qui lui réussit.» Julius Malema continue sa guerre des nerfs contre le pouvoir, en s’adressant à des soldats, mais aussi en continuant d’appeler les mineurs à la grève, alors que l’agitation sociale se propage dans les mines et que le dossier de Marikana n’est toujours pas réglé.

Trois des plus grandes mines du pays sont à l’arrêt, les mineurs demandant la même augmentation qu’à Marikana: un salaire de 12.500 rands (1200 euros environ). La direction de Lonmin refuse toujours de céder, tandis que Gold Fields et Amplats font face à des mouvements de grève, certains demandant le remplacement de sections locales du Syndicat national des mineurs (Num), affilié au Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu).

Et Malema de pointer du doigt l’un des dysfonctionnements majeurs de la démocratie sud-africaine: la collusion entre pouvoir et syndicats, le Cosatu étant l’un des alliés de l’ANC dans l’alliance tripartite au pouvoir, formée avec le Parti communiste sud-africain (SAPC).

«Les travailleurs ne peuvent pas gagner un salaire décent parce que les syndicats vont aller à Mangaung» lors du prochain congrès quinquennal de l’ANC, en décembre, dénonce Malema. A l’en croire, les droits des travailleurs ne sont plus défendus parce que tout ce qui «gêne le président, y compris une grève, on n’en veut pas». Les autorités, «au lieu d’écouter les mineurs de Marikana, les tue», assène-t-il, revenant sur le massacre de 34 mineurs tombés sous les balles de la police le 16 août. «C’est le régime barbare pour lequel nous avons voté», poursuit le populiste Malema.