«La création», une version de la Genèse en «petit nègre»

L'Auteur

Sabine Cessou


Topics

L'abbé Paul Kodjo, DR.

«Avant avant c’est lé Dieu seul qué y en a. Lui seul i posé longtemps, longtemps, longtemps! Et pis i pense son tête. Il dit qué i va fait lé nhomme.» Ce morceau d’anthologie que l’on peut écouter sur le web a d’abord été vendu sous forme de 45 tours, en 1964. L’époque où un certain Paul Kodjo, abbé de son état, prêchait en «petit nègre» dans sa paroisse de Côte d’Ivoire. Cet abbé a laissé de bons souvenirs à toute une génération d’Ivoiriens, mais aussi de Français expatriés dont les parents avaient le fameux disque, publié à Toulouse par le label Antarès. Un disque culte, désormais, qui s’échange entre 12 et 20 euros sur les sites d’achats et de ventes de particuliers, avec plage et palmiers en couverture et texte intégral imprimé en minuscules lettres au dos.

Qui était donc l’abbé Paul Kodjo? Un aumônier au service des tirailleurs sénégalais durant la Seconde guerre mondiale, raconte Amadou Bissiri, fin spécialiste du Français populaire d’Abidjan (FPA), du Français populaire de Ouagadougou (FPO) et du pidgin en usage dans les pays anglophones voisins, Ghana et Nigeria. Professeur à l’Université de Ouagadougou, Amadou Bissiri est aussi le traducteur de Sozaboy, pétit minitaire, roman écrit en anglais pourri, Nigéria (Actes Sud, 2003) de Ken Saro-Wiwa. Dans une contribution aux Cahiers d’études africaines, ce spécialiste cite un autre chercheur, le Français Alain Ricard, qui s’est intéressé au travail de l’abbé Paul Kodjo.

«L’abbé s’est vite aperçu (pendant la Seconde guerre mondiale, ndlr) qu’il n’arriverait pas à se faire entendre de ses ouailles dans le français du séminaire. Aussi se mit-il à prêcher en petit nègre – mot que les bouches françaises répugnent à prononcer devant un Africain, mais dont Paul Kodjo est fier. Le contact était établi et Paul Kodjo qui avait après la guerre ouvert une école renommée en Côte d’Ivoire devait continuer à faire bénéficier ses paroissiens d’Abidjan d’une parole chaleureuse et directe. Dieu parle la langue du peuple. Un séjour de huit ans à l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ne l’a pas fait changer d’avis : tôt ou tard le petit nègre s’imposera. Il s’impose d’ailleurs dès aujourd’hui puisque les linguistes nous diront qu’il n’est plus un pidgin – langue de contact – mais qu’il est déjà un créole, langue maternelle d’un nombre indéterminé d’Africains et surtout d’Ivoiriens – pourquoi si peu d’enquêtes sur le sujet?».

Pourquoi, en effet? Peut-être parce qu’il gêne encore aux entournures… Aussi bien chez l’ancien colonisateur, certains riant sous cape des Africains en petit nègre, une langue détournée pour faire des blagues racistes. Mais aussi chez l’ancien colonisé, en raison justement de la persistance du cliché et sa charge péjorative. Le petit nègre a beau être décomplexé, chez l’abbé Kodjo comme bien d’autres Ivoiriens, de l’écrivain Ahmadou Kourouma au cinéaste Henri Duparc (Bal Poussière, 1988, Rue Princesse, 1994). Il a beau être l’ancêtre du nouchi, l’argot d’Abidjan exporté par Alpha Blondy et le groupe Magic System (voir Premier Gaou, «péquenot» en nouchi)…

Il n’en continue pas moins d’écorcher certaines oreilles africaines, notamment au Sénégal, où les héritiers de Léopold Sédar Senghor et Birago Diop écrivent toujours dans un français irréprochable. Certains en arrivent même à se demander si ce n’est pas parce que Kourouma (Les soleils des indépendances, 1968, En attendant le vote des bêtes sauvages, 1998) utilisait le «français populaire» de Côte d’Ivoire,  à l’écrit comme à l’oral, qu’il a connu un si grand succès en France.

 

 


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

2 réactions

  1. Laquachenn-Gabway-Kwamé
    Le 29 avril 2012 à 11 h 20 min

    mwankonten-for,for;passikiBondiépalékom’mwan-manme!!;moipalépas,parlédeblanc-toubabou:blofwè!!

  2. VAN DEN AVENNE
    Le 13 novembre 2012 à 22 h 30 min

    Je voulais vous signaler que la photo publiée n’est a priori pas celle de l’abbé kodjo mais celle du photographe et directeur de la photographie pour le cinéma Paul Kodjo, un homonyme !

One Rétrolien

  1. [...] blog.slateafrique.com – Today, 12:50 AM [...]