Mali: « Inévitables mésententes au sein de la rébellion touarègue »

L'Auteur

Sabine Cessou


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Au Festival du désert 2012 à Tombouctou. Alfred Weiniger pour Flickr CC.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abdoulaye Tamboura, un chercheur originaire du Nord-Mali (Bandiagara et Gao), termine une thèse sur «Le conflit touareg et ses enjeux géopolitiques au Mali» auprès de l’Institut français de géopolitique (IFG). Il décrypte pour Slate Afrique la crise en cours dans son pays.

Slate Afrique: Etes-vous surpris par les défections d’officiers touaregs partis rejoindre la rébellion ces derniers jours?

Abdoulaye Tamboura : Non. L’attitude du colonel-major El Hadj Gamou, qui a fait défection juste avant la chute de Kidal, est pleine d’enseignements. Gamou faisait d’ailleurs l’objet d’un différent entre l’ancien président Amadou Toumani Touré (ATT) et le chef d’état-major: il était suspecté de former une milice au sein de l’armée. Il avait un bataillon entièrement composé de Touaregs pour aller combattre les autres Touaregs. Or, chaque fois que Gamou se déployait sur le terrain, il n’y avait ni morts ni blessés. Il n’a jamais été loyal à la République malienne. L’intégration des ex-rebelles touaregs dans l’armée après les différents accords de paix, en 1992, 1996 et 2006, a provoqué bien des frustrations de tous les côtés. Du côté des militaires du Sud du pays, qui ont vu d’un mauvais oeil le fait que des Touaregs aient le rang d’officier alors qu’ils ne savent pas faire une phrase en français… Du côté des Touaregs, certains n’ont pas accepté les grades subalternes de caporal qui leur ont été donnés, alors qu’ils étaient des chefs de la rébellion. D’une certaine manière, l’Etat malien a voulu acheter la paix… Une stratégie qui se retourne contre lui aujourd’hui.

Pourquoi la rébellion touarègue se rallume-t-elle avant chaque élection?

A. T. : C’est une façon de montrer qu’ils sont là, qu’ils existent. Le gouvernement d’ATT voulait faire des élections malgré la guerre. Il était prêt à sacrifier le vote des populations du Nord, qui ne sont pas nombreuses, certes (1.122 million d’habitants au total, avec des estimations qui vont de 500.000 à 700.000 Touaregs maximum sur une population de 15 millions d’habitants au Mali). Elles ne représentent pas d’enjeu électoral substantiel. Le grand paradoxe, c’est que le président ATT était pressé de partir, et qu’il a fait plus pour les Touaregs que tous les autres chefs d’Etat du Mali. Il a même nommé un Touareg, Ahmed Mohamed Ag Hamani, comme Premier ministre de 2002 à 2004, ce qui n’a pas satisfait tous les Touaregs, qui reprochaient à ce chef de gouvernement de ne pas porter le turban, d’être devenu un citadin, un officiel, de ne pas vivre comme les autres Touaregs, nomades du Sahara… D’où les frustrations des populations du Sud, qui pensent que les Touaregs ne sont jamais contents. Lors d’une réunion d’experts sur la rébellion touarègue au niveau européen, un diplomate l’a d’ailleurs dit: le problème, ce n’est pas l’investissement de l’Etat malien et les projets de développement dans le Nord. Le problème, c’est que les gens ne veulent pas travailler! Au Nord, les Songhaïs appellent les Touaregs surgu borey, «les voleurs de bétail». Et les Touaregs les plus réticents pensent que les militaires noirs, les «Kel Mali en uniforme» (un terme péjoratif pour dire que les Maliens du Sud sont des citoyens de seconde zone) sont venus dominer leur territoire. C’est ce ressentiment réciproque qui pose problème.

Que pensez-vous des revendications du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA)?

A.T. : Les exigences de la rébellion dépassent la capacité de l’Etat malien, qui n’a pas assez de ressources pour subvenir aux besoins de la communauté touarègue. Le premier discours des Touaregs réclame l’intégration dans la société et le développement du Nord. Quand on creuse, c’est bien l’autonomie que les Touaregs demandent depuis les années 1960. Une autonomie impossible à accorder, si l’on veut éviter un effet domino dans les pays voisins, où vivent aussi des communautés touarègues. Mais il ne faut surtout pas penser que tous les Touaregs sont dans la rébellion. C’est une minorité qui a pris les armes. D’ailleurs, les Touaregs vivent dans une région où ils sont minoritaires dans l’ensemble. Ils vivent dans les mêmes conditions que les Noirs du Nord, qui n’ont jamais pris les armes pour revendiquer de meilleures conditions de vie. N’oublions pas non plus que les populations sont mélangées, et que de nombreux militaires noirs postés dans le Nord ont épousé des femmes touarègues.

Comment quelques centaines d’hommes ont-ils pu prendre le contrôle du Nord en quelques jours?

A. T. : Les rebelles n’ont jamais été aussi forts, parce qu’en face, l’Etat n’a jamais été aussi faible! Les autorités ont largement sous-estimé la capacité de nuisance de la rébellion. Les données ont changé avec la crise libyenne: la moitié des ex-rebelles maliens, des combattants incorporés dans la Légion islamique de Mouammar Kadhafi, sont revenus dans leur pays pour le libérer de ce qu’ils considèrent comme le joug des Noirs ou des sudistes. Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) vient d’une association formée en 2010, le MNA. Une organisation de jeunesse touarègue dont le récépissé a été délivré par le ministère de l’Intérieur du Mali. Après la chute de Kadhafi, ses leaders ont mis un L pour «libération» entre le N et A.

Les Touaregs forment-ils une communauté homogène?

A. T. : Au contraire, c’est une communauté excessivement divisée, avec des rivalités sociales, claniques et géographiques. Dans la tribu des Kel Ada, les Touaregs de la région de Kidal, beaucoup de sous-tribus ne s’entendent pas entre elles. La société touarègue est organisée en castes, avec des nobles et des esclaves. Il n’y a pas d’égalité entre les personnes. Même si un Etat azawak naît de la libération de l’Azawad, il y aura des mésententes et certains ne vont jamais accepter d’être dirigés par d’autres.

Y a-t-il un risque de somalisation du Nord-Mali, avec l’éviction hier du MNLA de Tombouctou par ses alliés islamistes, Ansar Dine et Aqmi?

A. T. : La «somalisation», c’est un mot trop fort. Ce qui est certain, c’est que le Nord du Mali, un territoire de 932 490 kilomètres carré, est impossible à sécuriser. Avant le putsch, il y avait déjà des dissidences entre la mouvance militaire de la rébellion et la mouvance islamiste, incarnée par Iyad Ag Ghali. Cette figure historique de la rébellion a été diplomate en Arabie Saoudite, et a servi d’intermédiaire aux Français pour négocier la libération des otages enlevés par Aqmi. Les visions de ces deux ailes de la rébellion vont s’affronter, c’est inévitable. Leurs grandes divergences devraient servir au pouvoir central.

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1 réaction

  1. DJIBRIL SEMEGA
    Le 5 mai 2012 à 13 h 08 min

    Ayant pris connaissance avec retard de cette interview par ailleurs objective sur bien des points, je voudrais demander à l’auteur s’il n’envisage pas, par simple honnêteté, de rectifier le jugement qu’il a porté sur le colonel Gamou, alors qu’il ignorait comme tout tout le monde d’ailleurs les motivations de l’officier et les circonstances de cet épisode ? Ce ne serait que simple justice

3 Rétroliens

  1. [...] les Touaregs, qui appartiennent à la vaste communauté amazighe (berbère), sont en réalité très divisés sur l’indépendance de l’Azawad. Au Niger, notamment, les chefs de cette communauté se [...]

  2. [...] rappelle qu’au Nord, «les populations touarègues sont minoritaires et les clivages ethniques très exacerbés, avec des rivalités qui peuvent se transformer en [...]

  3. Par TCOMTCHAD le 31 juillet 2012 à 1 h 17 min

    [...] il ne veut pas rentrer au Mali. Il rappelle qu’au Nord, «les populations touarègues sont minoritaires et les clivages ethniques très exacerbés, avec des rivalités qui peuvent se transformer en [...]