Pourquoi diable la famille la plus riche d’Afrique du Sud, 136ème fortune mondiale au classement Forbes, a-t-elle vendu début novembre ses bijoux de famille? Nicky Oppenheimer, président du leader mondial du diamant brut, le groupe De Beers, a cédé le 4 novembre pour 5,1 milliards de dollars ses 40% du capital de De Beers à l’empire minier Anglo American. Et ce, alors que De Beers représentait une affaire de famille depuis près d’un siècle. Cette société diamantaire, fondée en 1888 à Kimberley, avait été rachetée en 1927 par Ernest Oppenheimer, émigré juif allemand ayant fondé dix ans plus tôt l’Anglo American Corporation.
Les bijoux, certes, restent bien gardés: l’Anglo American connaît parfaitement le business de De Beers, dans lequel il était déjà l’actionnaire principal, avec 45% des parts. Mais du coup, le groupe résolument sud-africain De Beers change de nationalité. Il devient britannique, tout comme l’Anglo American. Ayant suivi le mouvement amorcé par les assurances Old Mutual et les Brasseries sud-africaines (SAB), l’Anglo American avait fait le choix stratégique de quitter l’Afrique du Sud en 1999, cinq ans après l’avènement du Congrès national africain (ANC) au pouvoir. L’empire minier sud-africain, spécialisé dans le platine, le nickel, le fer et le charbon, avait quitté la Bourse de Johannesburg pour rejoindre celle de Londres. L’objectif: se globaliser plus rapidement, après des années de frustrations dues aux sanctions économiques internationales contre l’apartheid, tout en réduisant son exposition aux aléas de la conjoncture sud-africaines. Un départ interprété à l’époque comme un signe clair de manque de confiance à l’égard de la nouvelle Afrique du Sud – le ministre des Finances Trevor Manuel ayant ensuite mis le holà en empêchant d’autres grands groupes de quitter le pays.
Aujourd’hui, l’une des explications les plus plausibles au choix des Oppenheimer tient aux incertitudes politiques et aux problèmes de confiance qui prévalent toujours en Afrique du Sud. Si la nationalisation des mines «n’est pas une politique du gouvernement», comme l’a encore répété le 20 novembre Kgalema Motlanthe, le vice-président de la République, le débat n’en est pas moins ouvert. Julius Malema, le plus fervent défenseur de la nationalisation, a certes été suspendu de la présidence de la Ligue des jeunes de l’ANC. Mais l’idée, défendue depuis juin 2011 par le puissant Syndicat des mineurs (NUM), reste d’actualité. Une enquête a en effet été confiée par l’ANC à des experts qui sillonnent plusieurs continents, et qui rendront leurs conclusions avant le prochain congrès du parti, en 2012.
Il sera beaucoup plus compliqué pour l’ANC, dans l’hypothèse d’une nationalisation, même partielle et progressive, de faire face aux pressions excercées par l’Anglo American, mastodonte global (107.000 employés à travers le monde, 33 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2010), qu’à celles de De Beers (11 700 salariés et 5,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2010). D’autant plus que les Oppenheimer, cultivant l’image d’une famille progressiste, étaient allés dans le sens des politiques de transformation voulues par l’ANC ces dernières années. Nicky Oppenheimer et son fils Jonathan, l’un de ses plus proches conseillers, n’avaient pas attendu la date butoir de 2012 pour céder dès 2006, en une seule fois, 26% des actifs de De Beers en Afrique du Sud à un groupe noir, comme le recommandait la charte de Black Economic Empowerment (BEE) dans le secteur minier négociée en 2002. Ce groupe, Ponahalo, est dirigé par Manne Dipico, ancien mineur chez De Beers et vétéran de l’ANC, ex-Premier ministre du Cap septentrionnal. La province où se trouve Kimberley, berceau de l’industrie diamantaire sud-africaine, désormais privée de son plus gros joyau – De Beers naviguant désormais sous pavillon britannique.

