RDC: l’Onu accusée de faire du « tourisme militaire »

Du «tourisme militaire»… Voilà, selon Yoweri Museveni, le président ougandais, ce que fait la Mission des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco). «C’est une grande honte», a ajouté l’homme fort de Kampala, lui-même accusé par un rapport d’experts des Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme de soutenir activement les rebelles du M23 dans l’Est de la RDC.

Museveni n’en prend pas moins les Nations unies à partie: «Tant de gens qui portent l’uniforme et qui ne font que s’asseoir sur les problèmes…» De fait, les Nations unies ont du mal à expliquer leur inefficacité en RDC, le pays du monde où elles ont déployé leur plus grande force de maintien de la paix.

Sur les 16.500 hommes présents en RDC, seulement 1.500 étaient à Goma au moment de la chute de la ville aux mains du M23. Ils seraient aujourd’hui 6.000 dans l’Est du Congo. Mais les Casques bleus n’empêchent pas l’armée régulière congolaise, qu’ils sont censés soutenir, de commettre des exactions contre les populations civiles, qu’ils sont aussi censés protéger.

Selon une enquête préliminaire des Nations unies publiée le 7 décembre, des viols, pillages et autres violations des droits humains ont été commis par les soldats congolais, après leur retrait de Goma, dans la région de Minova, à 60km au sud de Goma. La Monusco, empêtrée dans un mandat contradictoire et une position intenable, est déployée depuis dix ans en RDC.

Elle est  si contestée que les pays de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) se sont dits prêts, le 8 décembre, après un sommet extraordinaire en Tanzanie, à envoyer une force d’appui en RDC, pour contribuer à une nouvelle force internationale de paix qui serait «neutre», africaine, et n’aurait plus rien à voir avec l’Onu. Cette force, chargée de sécuriser les frontières entre la RDC, l’Ouganda et le Rwanda, est en chantier depuis juillet dernier. L’Union africaine (UA), la RDC et la Conférence internationale sur la région des Grands lacs (CIRGL) sont tombées d’accord pour la mettre sur pied – ce qui tarde à se concrétiser.

 

Nord-Mali: comment les islamistes mettent la population de leur côté

Moctar Mariko, président de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH), a donné cette interview à la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Il explique notamment comment les islamistes du Mujao soudoient la population et les imams, pour les faire pencher de leur côté. Même des rebelles touaregs du MNLA auraient changé de camp…

Comment a évolué la situation dans le nord du Mali ces derniers mois?

La situation dans le Nord du Mali n’a pratiquement pas évolué pour nous. D’un point de vue humanitaire, on vient de m’informer qu’au Nord du Mali, depuis la mise en place du corridor, beaucoup de familles n’ont pas reçu un grain de riz. (…) La charia continue à être appliquée à Gao et à Tombouctou. Il n’y a plus de liberté de circulation, les gens ne peuvent plus vaquer à leurs occupations. Et dès qu’un homme et une femme se promènent ensemble, on leur demande systématiquement s’ils sont mariés.

Moctar Mariko, président de l'AMDH. DR

Quel est le rapport de force entre les différentes factions au Nord en ce moment?

Au Nord du Mali se trouvent le Mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et « Ançar Dine » (Défenseur de l’Islam). Le Mujao est composé de milices arabes et de certains combattants d’origine Songhai. Ils occupent actuellement Gao et Tombouctou. Ançar Dine est uniquement basé à Kidal. Près de Gao, notamment dans le cercle de Ménaka, on trouve également des éléments du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Ils sont également présents aux frontières algériennes et burkinabè. De ces trois forces en présence, la plus dominante est le Mujao.

De quelle façon ces différentes factions affectent la vie des populations?

Des exécutions sommaires sont toujours perpétrées. La section AMDH de Gao vient de me rapporter des informations selon lesquelles à Ménaka, un jeune homme a été tué par balle par des éléments du MNLA pour avoir refusé de leur donner son téléphone portable. Beaucoup d’exemples de ce genre nous ont été rapportés dans la région de Gao. Le MNLA a été défait (par le Mujao) dans la ville de Gao. Ses hommes se sont donc repliés à la périphérie de la ville et s’attaquent maintenant à de paisibles pécheurs et agriculteurs pour survivre. Indépendamment de cela, la charia est toujours en vigueur à Gao, à Tombouctou et à l’intérieur de ces deux régions. Et si les amputations ont cessé, la privation de liberté est vraiment totale.

Savez-vous pourquoi les amputations n’ont plus lieu?

Parce que la population s’est révoltée. La jeunesse à Gao et à Tombouctou a commencé à protester contre ces amputations et contre la privation de liberté il y a déjà quelques mois. Ils ont arrêté les amputations, mais les gens ne peuvent toujours pas regarder la télé ou fumer des cigarettes. Ils sont des prisonniers. Mais la population est en train de s’organiser, et réfléchit aux moyens de faire barrage à ces imposteurs. Aussi, nous assistons à un phénomène très inquiétant : le Mujao fait de la récupération sur le terrain. Il tente de corrompre (avec de l’argent) les imams pour que ces derniers expliquent aux jeunes que la charia est compatible avec la culture du Nord et avec la privation de libertés publiques.

Avez-vous des informations sur comment ces jeunes et ces femmes se sont regroupés, ou organisés pour dénoncer les violations et les endiguer?

Il s’agit ici de soulèvements spontanés. Les populations en avaient véritablement assez. Mais il semble que ces soulèvements aient été impulsés par des éléments de l’ethnie Songhai. Ce sont eux qui ont dit à la population qu’elle devait faire barrage aux exécutions et aux privations de liberté. (…) Mais le Mujao tente de compromettre la jeunesse, notamment grâce à de l’argent et par l’intermédiaire de certains imams. Cela entraîne des divisions, détruit les liens entre les jeunes et affaiblit leur mouvement. Si un jeune est en mesure de mobiliser tout un quartier contre les forces en présence, il suffit d’aller voir ses parents et de leur donner beaucoup d’argent pour qu’il se taise. Cet argent, le Mujao l’a notamment tiré de la libération des otages espagnols.

Le récent rapport de la FIDH et de l’AMDH « Crime de guerre au Nord Mali » a souligné la présence de groupes d’autodéfense et de milices armées créés ou réactivés pendant la crise. Ces groupes défendent les populations ou leurs groupes ethniques et se sont dans certains cas rendus responsables de violations contre les populations civiles touaregs dans les régions de Tombouctou et de Gao. Avez-vous des éléments d’informations sur ces événements?

Ces groupes sont aujourd’hui presque tous disloqués et se situent près de Mopti et Douentza, la zone tampon entre les zones occupées et le Sud du Mali. A l’heure actuelle, les milices présentes au nord sont pour leur quasi-totalité des milices arabes, très proches du Mujao. Ce sont même elles qui aujourd’hui alimentent le Mujao. Ces groupes d’autodéfense, qui au départ prenaient automatiquement la défense des populations noires et qui souvent s’attaquaient à des petits camps de touaregs, ont disparu au Nord et se trouvent vers le Sud. L’une de nos sections au Nord avait commencé une enquête car effectivement, on avait appris que ces groupes d’autodéfense en voulant protéger leurs ethnies avaient commis quelques exactions. Si il y a eu des exactions, notre section n’a malheureusement pas encore pu les documenter avec précision en raison de la dégradation de la situation dans cette zone. (…)

Quel est votre avis sur une éventuelle intervention internationale?

Cette intervention serait la bienvenue même si elle ne pourra se faire sans dégâts collatéraux. (…) Cette intervention ne doit pas commencer par Gao, ni par Tombouctou, mais par Kidal ou Tessalit car c’est là qu’Ançar Dine a concentré tout son armement. Ils y ont parfois été rejoins par des combattants du MNLA qui ont changé de camp. Si l’intervention commence par Kidal, il y aura beaucoup moins de dégâts car les positions des combattants sont beaucoup plus visibles. Contrairement à Gao ou à Tombouctou où elles sont au milieu des populations.

Il est vraiment temps d’agir. À Tombouctou, le Mujao a créé une prison pour femmes où toutes les nuits elles sont violées. Elles y sont amenées pour avoir porté un pantalon ou ne pas avoir porté le voile. C’est pour mettre fin à de tels actes de barbarie qu’une intervention est plus que jamais nécessaire. Les aides alimentaires et médicales n’arrivent pas réellement à Gao et à Tombouctou et seule une partie de la population en profite. Si cela dure, les populations seront obligées de s’allier au Mujao pour survivre – car se sont eux qui contrôlent l’aide alimentaire. Cela est très inquiétant.

Ançar Dine et le Mujao recrutent également des enfants. Voilà comment ils procèdent: ils viennent vous voir à votre domicile, vous proposent de l’argent et d’enseigner le Coran à votre enfant. Si vous refusez, on vous coupe les vivres. Il s’agit ici d’enfants âgés de 10 à 12 ans qui, une fois enrôlés, arrivent à peine à tenir leurs fusils. A Gao et à Tombouctou on peut les croiser fréquemment parmi les groupes armés. Ces derniers proposent également de l’argent pour épouser les jeunes filles. C’est une stratégie déjà éprouvée pour que se tissent de véritables liens entre les autochtones et les groupes armés, ce qui pourrait compromettre la réussite d’une intervention militaire, si elle était trop tardive.

 

Mali: qui veut faire disparaître le colonel Gamou?

Qui a intérêt à supprimer El Hadj Gamou? Le colonel-major, seul haut gradé touareg de l’armée malienne, ancien chef d’état-major adjoint sous le régime du président Amadou Toumani Touré (ATT), a échappé le 2 décembre à une tentative d’assassinat à Niamey, au Niger. L’agresseur, un Nigérien de 32 ans, aurait crié «Allah Wakbakh» en vidant son chargeur, ne faisant que blesser un garde du corps de Gamou. Ce qui n’en fait pas automatiquement un islamiste, même amateur…

Dans la région d'Agadèz, Niger, mars 2012. Ronald Vriesema pour FlickrCC.

Gamou, un grand moustachu qui arbore le turban touareg avec sa tenue militaire, vit au Niger avec 400 à 600 hommes, selon les sources. Des soldats maliens recrutant pour l’essentiel parmi des Touaregs, partis en déroute au moment de la chute de Kidal et de Gao, fin mars. Le tout, sous l’oeil bienveillant du président Mahamadou Issoufou, qui a quand même pris soin de désarmer ces hommes avant de les accueillir. Le chef d’Etat nigérien est l’un des plus déterminés à en découdre avec les rebelles touaregs et les islamistes de tout poil, dont les rangs grossissent au Nord-Mali. Il sait très grand le risque de contagion chez lui. De son point de vue, le colonel Gamou reste un atout majeur dans la reconquête du Nord-Mali.

Du coup, cet homme gêne a priori tous les protagonistes du conflit: les islamistes d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) qu’il veut combattre, les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), avec lesquels il n’est pas d’accord, la branche islamo-touarègue d’Ansar Dine menée par Iyad Ag Ghali (un ex-rebelle issu des Ifoghars, un clan touareg rival de celui de Gamou, les Imghads), mais aussi les chefs de l’armée malienne, qui ne veulent plus ou ne peuvent plus lui faire confiance.

Le contingent de militaires touaregs maliens stationné à Saguia, une localité proche de Niamey, est considéré depuis longtemps comme une «milice» par des officiers maliens, qui n’ont jamais cessé de douter de la loyauté du colonel Gamou. Ce dernier, qui avait toute la confiance d’ATT, n’avait pas forcément celle de ses frères d’armes «sudistes» au sein de l’armée.

El Hadj Gamou, pourtant, a combattu jusqu’à la fin contre le MNLA. Il n’a fait mine de déserter que le 31 mars, quand tout était trop tard. Entre la chute de Kidal, où il se trouvait avec ses hommes, et celle de Gao, où il tentait de se replier, il a fait semblant de rejoindre le MNLA, comme l’avaient fait avant lui de nombreux éléments touaregs de la police et de l’armée. Il s’était fendu de cette déclaration spectaculaire, pour un colonel qui s’était construit une réputation de républicain: «J’en appelle à l’ensemble des Azawadiens à rejoindre et renforcer le MNLA dans sa lutte pour l’indépendance, car il reste aujourd’hui la seule organisation capable de faire sortir notre peuple du gouffre dans lequel l’a entretenu le Mali depuis plus de 50 ans. Nous dénonçons la mauvaise gestion et la politique de l’autruche de l’Etat malien dans l’Azawad, et nous déclarons à tous notre démission de toutes ses instances

Il s’est ensuite dédit et certains de ses hommes expliquent qu’il a voulu, par ce revirement, «sauver leur tête» pour mieux les exfiltrer et organiser leur fuite vers le Niger, alors qu’il reste férocement opposé au projet séparatiste du MNLA. Gamou piafferait d’impatience et rêverait de chasser les occupants du Nord-Mali, estimant qu’il n’y a rien à négocier avec eux. Il serait partisan d’une intervention militaire rapide, pour n’ouvrir le dialogue que dans un second temps…

En mai, l’électron libre Gamou, en rupture de ban avec la junte d’Amadou Sanogo, avait lancé un nouveau groupe armé, le Mouvement républicain pour la restauration de l’Azawad (MRRA), qui prétendait rassembler toutes les communautés du Nord-Mali, des Peuls, des Songhaïs, des Touaregs et des Arabes (notamment les Berrabiches, qui forment l’une des minorités de ce vaste territoire). Un mouvement qui prône l’autonomie de l’Azawad, pas son indépendance, mais qui n’a plus fait parler de lui depuis.

Afrique du Sud: la pub « fish&chips » avec Zuma qui ne passe pas

Une publicité relativement innocente, visible sur Youtube, montre sous forme de dessin animé la famille (nombreuse) du président Jacob Zuma à Nkandla, autour d’un banal fish&chips pas trop cher. Elle est censurée par la South African Broadcasting Corporation (SABC). «Un plat à 25 rands, même Pravin l’approuverait», entend-on dire le président, qui parle de son ministre des Finances…

Seul problème: intitulée «L’heure du dîner à Nkandla», la pub fait trop directement allusion au village présidentiel, où la construction d’une luxueuse résidence familiale pour Zuma, aux frais du contribuable, fait scandale. Un repas à 25 rands (2,50 euros) à Nkandla, ça sent aussi la retraite politique anticipée chez un Zuma fauché… Ce qui risque de déplaire fortement en haut lieu, à quelques jours d’une conférence importante du Congrès national africain (ANC), qui va s’ouvrir le 16 décembre à Bloemfontein, et qui  pourrait voir le président Zuma très fortement contesté.

La publicité n’a pas été interdite, ni contestée en justice. Elle est simplement refusée par les chaînes de télévision publique contrôlées par la SABC. Un média d’Etat connu pour être inféodé au pouvoir, au point de tenir une «liste noire» de commentateurs politiques à ne pas inviter.

Excellent coup, en tout cas, pour l’annonceur, la société Fish&Chips Company, dont la vidéo est visionnée à tour de bras par les internautes sud-africains, curieux de savoir ce qui déplaît tant à la SABC. Un accent de Sud-Africain noir un peu trop insistant? Une raillerie de trop? L’industrie publicitaire sud-africaine, réputée à l’international pour sa créativité, a l’habitude de tourner les politiques en dérision.

Julius Malema en a déjà fait les frais, dans un spot pour la chaîne de fast-food Nando’s, avant les élections de 2009, qui tournait autour d’un jeu de mot sur l’expression «change» (« changement », mais aussi « monnaie » en anglais). Les avocats de Malema l’avaient combattu en justice, mais Nando’s n’avait pas lâché prise, sortant après le procès une nouvelle version de la publicité, où le visage de Malema était brouillé.

Nando’s s’est aussi attaqué à la figure de Robert Mugabe, le président du Zimbabwe, montré en train de jouer au pistolet à eau avec Kadhafi dans une publicité qui avait fait un tel  tollé que l’annonceur l’a finalement retirée.  Dernière drôlerie en date: une satire signée par le caricaturiste Zapiro d’une publicité un peu lyrique pour les Impôts, et qui montre les prouesses d’un Julius Malema «très prêt à appuyer sur le bouton effacer»

RDC: grand chantage autour des minerais du Kivu

L’histoire n’en finit pas de se répéter à l’Est du Congo. La nouvelle rébellion du M23 qui se trouve à la manoeuvre ressemble curieusement à celle du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda, qui avait adopté la même stratégie en 2007 et 2008. Les combats récurrents dans l’Est du Congo, qui ont pour enjeu économique l’exploitation des minerais du Kivu (notamment le coltan, qui sert à la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs), se traduisent à chaque fois par un nouveau rapport de force international. Et ce, dans une région où tout se vend et tout s’achète, par le biais des diverses forces en présence – y compris l’armée régulière, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC).

Vue aérienne de Bukavu. Radio Okapi, Flickr CC.

Bosco Ntaganda, ex-lieutenant de Laurent Nkunda intégré en 2009 à l’armée congolaise avant de se mutiner, en avril dernier, cherche à échapper à un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour les exactions commises par le CNDP entre 2002 et 2004. Il sert aujourd’hui de monnaie d’échange entre Kinshasa et ses partenaires internationaux: Joseph Kabila, soupçonné d’avoir fraudé pour l’emporter lors de l’élection de novembre 2011, est prêt à livrer Bosco Ntaganda pour redorer son blason auprès des bailleurs de fonds.

La rébellion du M23, que le Rwanda et l’Ouganda démentent soutenir, est pourtant renforcée par de jeunes recrues venant directement du Rwanda, selon le dernier rapport des experts des Nations unies, publié le 21 novembre. Le rôle joué par le Rwanda a incité  l’organisation de défense de droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) à demander en septembre à la Banque mondiale de revoir ses programmes d’assistance financière à Kigali. Car le Rwanda, qui passe pour un modèle de réussite économique, dépend surtout de l’aide internationale et des minerais du Kivu.

Le récent rapport des Nations unies donne des noms de hauts responsables rwandais et ougandais qui soutiennent le M23: James Karabere, le ministre de la Défense du Rwanda, mais aussi Salim Saleh, 52 ans, frère du président Yoweri Museveni, ancien général et ex-ministre ougandais, un homme actif dans l’exploitation des richesses minérales de l’Est du Congo, le lieutenant-général Kale Kayihura, chef de la police ougandaise, ainsi que le brigadier Patrick Kankihiro, qui commande les forces ougandaises déployées près de la frontière avec la RDC.

«C’est du déjà vu», affirme Carina Tertsakian, une chercheuse de HRW qui travaille sur l’Est du Congo. Même son de cloche du côté d’International Crisis Group (ICG), qui suggère des sanctions plus fermes contre le M23 et ses soutiens extérieurs. A chaque fois, la rébellion procède par chantage: elle prend des villes sur le terrain pour entraîner des discussions de paix qui vont déboucher sur un nouveau partage du gâteau politique et minéral dans l’Est du Congo. Le M23 revendique non seulement une représentation politique des ex-rebelles intégrés en 2009 dans l’armée au niveau provincial, mais aussi un déploiement de ses hommes à proximité des gisements du Kivu.

Symbole fort du rapport de force: c’est Joseph Kabila, le chef de l’Etat congolais, qui s’est déplacé deux fois à Kampala, les 20 et 24 novembre, pour discuter avec Yoweri Museveni et Paul Kagamé. C’est bien Kabila qui se trouve en position de faiblesse et contraint à la négociation, et non ses homologues des Grands Lacs. Or, qu’y a-t-il à négocier avec le M23? Kabila, en chef militaire, répond au chantage par le chantage: pas de discussions tant que le M23 occupera Goma. Il a limogé le 22 novembre son chef d’état-major de l’armée de terre, le général Gabriel Amisi, soupçonné par les Nations unies d’un trafic d’armes dans l’Est du Congo. Et menace de reprendre Goma par la force.

Afrique du Sud: les fermiers blancs partent au « Nord »

En raison d’une incertitude persistante sur la direction que pourrait prendre la réforme agraire, les fermiers blancs sont de plus en plus nombreux à aller voir si l’herbe est plus verte au « Nord » – comme on dit en Afrique du Sud pour désigner les pays voisins, en Afrique australe et centrale.

Selon le grand syndicat d’agriculteurs AgriSA, ils sont 50 fermiers, en moyenne, à se renseigner chaque mois sur des projets agricoles dans d’autres pays d’Afrique. Au Mozambique, un pays souvent qualifié de «dixième province de l’Afrique du Sud» en raison de l’ampleur des investissements sud-africains dans tous les secteurs, 950 fermiers sud-africains sont déjà actifs dans la canne à sucre, la banane et l’élevage bovin.

Les terres arables restent à 87% aux mains des Blancs dans la "rainbow nation". The Rainbow Museum pour FlickrCC.

Le Botswana, la Zambie et la République démocratique du Congo (RDC) sont également des destinations de choix, pour des exploitants agricoles qui cherchent à quitter l’Afrique du Sud pour plusieurs raisons: le flou sur la direction que pourrait prendre la réforme agraire, la hausse des prix de l’électricité ces dernières années et le problème persistant de l’insécurité. Les meurtres de fermiers blancs et de membres de leur famille touchent une centaine de personnes par an depuis 1991, malgré les systèmes d’alerte et d’auto-défense organisés par les agriculteurs, reliés entre eux par des systèmes radio.

L’agitation sociale des derniers mois, qui s’est propagée dans l’agriculture comme dans d’autres secteurs, dans le sillage du massacre de mineurs tués par la police à Marikana, joue aussi. Dans la province du Cap occidental, les grèves d’ouvriers agricoles qui demandent depuis début novembre le doublement de leur salaire minimum (pour le voir passer de 7 à 15 euros par jour) poussent de nombreux fermiers à se poser des questions sur l’avenir. Ces grèves ont déjà fait deux morts du côté des ouvriers agricoles.

Persuadée que l’Afrique du Sud sera le prochain Zimbabwe, une partie des fermiers blancs redoute aussi les politiques de réforme agraire qui pourraient être lancées par le Congrès national africain (ANC, au pouvoir). L’un des sujets de discussion qui seront abordés lors du prochain congrès du parti en décembre à Bloemfontein (Mangaung). Les appels intempestifs pour la nationalisation des terres lancés par Julius Malema, l’ancien chef de la Ligue des jeunes de l’ANC, exclu du parti mais resté influent, sont très mal perçus par la minorité blanche (8,9% de la population).

Force est de constater que la politique de redistribution des terres engagées par l’ANC n’a pas donné de résultats: les fermiers blancs détiennent toujours 87% des terres arables, vingt ans après la fin de l’apartheid. Au lieu des 30% de terres que le gouvernement Mandela voulait voir redistribuées aux Noirs avant 1999 – une date butoir ensuite repoussée à 2014 – seulement 7% des 26 millions d’hectares visés ont changé de mains.

Le principe du « willing buyer, willing seller », selon lequel les transferts de terres doivent suivre la loi du marché, avec des rachats par des Noirs de terres mises en vente par des Blancs, ne fonctionne pas. Cela étant, l’enjeu des terres paraît d’abord et avant tout politique: contrairement au Zimbabwe, où l’agriculture représente le socle de l’économie, ce secteur n’est pas central dans l’économie sud-africaine (3% du PIB et 7% de l’emploi, selon les chiffres officiels, pour une part de 12% du PIB si l’on inclut l’industrie agroalimentaire). Et la majorité noire en Afrique du Sud n’est pas intéressée par les fermes, un secteur qui demande de l’expérience et des investissements, mais plutôt par des emplois en ville…

 

 

 

 

Afrique du Sud: une loi pour interdire d’insulter Zuma?

Décidément, ça va mal pour Jacob Zuma. Si mal que l’un de ses alliés, Blade Nzimande, secrétaire général du Parti communiste sud-africain (SACP), propose carrément une loi pour interdire d’insulter le président sud-africain… Le raisonnement suivi par ce ténor politique sud-africain sent la fin de règne pour Zuma, à l’approche d’une importante conférence du Congrès national africain (ANC), en décembre, où va se jouer la succession de l’actuel président du parti-Etat.

Pour Blade Nzimande, ce n’est pas Zuma ou son bilan qui posent problème, mais bien «les Sud-Africains blancs, qui n’ont pas de respect pour les Noirs et leur culture, mais qui traitent seulement les Juifs et les Afrikaners avec respect».

Une allusion aux attaques dont Zuma a fait l’objet de la part d’artistes blancs, le peintre Brett Murray et le caricaturiste Zapiro, entre autres. La carte raciale, ultime argument pour un pouvoir qui se trouve le dos au mur? «Nous sommes minés par les Blancs», répète Blade Nzimande, alors que la minorité (8,9% de la population) jadis au pouvoir ne l’est plus depuis 1994, même si elle reste, de facto, dans une position privilégiée sur le plan économique.

Il y a moins d’une semaine, le même ténor politique s’en prenait aux médias – y compris la radio publique SAFM, qui ne peut pas être accusée d’être aux mains d’intérêts blancs. Mais la presse en général est accusée par Nzimande de mener une campagne «libérale»contre Jacob Zuma pour le «retirer du pouvoir». Réponse de Mondli Makhanya, le président du Forum national des rédacteurs en chef sud-africains (Sanef): ce type d’accusation relève de «tendances dictatoriales».

Ce ne sont pas des Blancs ni des journalistes, mais bien des militants noirs de l’ANC qui en viennent aux mains, de plus en plus fréquemment, dans les âpres luttes qui se jouent au sein  de leur parti. Le 14 novembre, un gang armé de dix personnes a fait irruption dans une réunion de la branche de l’ANC d’Ekurhuleni (dans les townships de l’East Rand, à l’Est de Johannesburg), menaçant de tirer sur les opposants de Zuma… Des chaises ont volé et deux personnes ont dû être hospitalisées, à la fin d’une autre réunion d’une branche de l’ANC dans la province du Cap oriental début novembre.

«Les partisans de Zuma sont en train de bouillir», affirme Blade Nzimande, sans craindre de jeter lui-même de l’huile sur le feu. Ce responsable politique qui ne supporte pas d’être traité de «hooligan» par des auditeurs de la SAFM fait partie des ministres les plus contestés du gouvernement Zuma, détenant le portefeuille de l’Education supérieure. Il ne peut d’ailleurs que le constater: son secteur est «en plein marasme».

 

Thabo Mbeki, « l’Africain de l’année », salué chez lui non sans hypocrisie

L’ancien président Thabo Mbeki, chassé du pouvoir en septembre 2008 par les partisans de son successeur, Jacob Zuma, s’est vu décerner le titre « d’Africain de l’année » par le journal nigérian Daily Trust pour son «extraordinaire contribution» dans le règlement du conflit soudanais. L’ex-président sud-africain, qui se fait discret chez lui, à la tête d’une fondation qui porte son nom, continue d’exercer un rôle de médiateur pour l’Union africaine (UA).

C’est dans ce cadre qu’il est intervenu au Soudan en avril dernier, pour éviter l’escalade de la violence et le retour à la guerre. Un rôle qui pourrait se renforcer à l’avenir, puisque la nouvelle présidente de la commission de l’Union africaine (UA), Nkosazana Dlamini-Zuma, qu’il avait nommée ministre des Affaires étrangères, était l’une de ses protégées et même donnée un moment comme présidentiable contre son ex-mari, Jacob Zuma.

Un exercice rare d’hypocrisie a suivi le prix du Daily Trust en Afrique du Sud, les uns et les autres tirant leur chapeau au président déchu, comme s’il n’avait jamais été critiqué pour son mode de gestion centralisé du pouvoir, son goût pour l’intrigue et les coups bas, ses politiques sur le Sida (les antirétroviraux n’ont commencé à être distribués en Afrique du Sud qu’à partir d’octobre 2003) et son indulgence à l’égard de Robert Mugabe, malgré la crise au Zimbabwe.

La Ligue des jeunes de l’ANC (ANCYL), qui avait largement participé sous l’égide de son ancien président, Julius Malema, à l’éviction de Thabo Mbeki, salue aujourd’hui «l’intégrité» du grand homme. Quand à Jacob Zuma, limogé en 2005 de la vice-présidence de la République par Thabo Mbeki, qui l’avait ensuite fait poursuivre par la justice pour viol et corruption, il s’est fendu d’une conférence sur son prédécesseur, donnée le 9 novembre dans un stade du Cap oriental.

Dans le cadre des célébrations du centenaire de l’ANC, une conférence est en effet donnée chaque mois par un ténor du parti sur un ancien président de l’ANC. Jacob Zuma a choisi de parler lui-même sur Mbeki, en se focalisant sur un passé plutôt lointain: Thabo Mbeki, assure-t-il, «a joué un rôle central en faisant la promotion de l’ANC à l’étranger, pendant l’apartheid».

Après avoir fait l’éloge du concept de «renaissance africaine» défendu par Mbeki, Jacob Zuma a rappelé que son ancien rival avait fait passer l’intérêt de la nation d’abord, en se retirant dignement en septembre 2008 avant la fin de son mandat, désavoué par les instances exécutives nationales de l’ANC après une âpre lutte pour le pouvoir livrée par… Jacob Zuma.

Jacob Zuma a commencé son discours sur Mbeki par une chanson – «Somlandela uMbeki yonke indawo» («nous allons suivre Mbeki partout»). Un couplet qui pourrait bien être de mauvais augure pour lui: il est lui-même contesté au sein de l’ANC et son parti est si divisé qu’il pourrait devoir tirer sa révérence, lui aussi, avant même de faire un second mandat…  Quant à Thabo Mbeki, il a brillé par son absence lors de cette conférence, son porte-parole l’ayant déclaré trop occupé avec les deux Soudan.

Somalie: vers un retrait militaire de l’Ouganda?

Depuis 2007, l’Ouganda aurait perdu 2.700 hommes au combat en Somalie, dans le cadre de l’Amisom, la force déployée par l’Union africaine (UA) avec le soutien logistique des Etats-Unis et de l’Union européenne (UE), pour chasser les milices islamistes shebab. En 2011, 36 soldats kényans auraient également péri en Somalie, toujours selon des chiffres donnés le 1er novembre par Richard Onyonko, le ministre délégué des Affaires étrangères de l’Ouganda.

Des chiffres étonnants: les gouvernements africains n’ont pas pour habitude de donner le bilan des morts du côté de leurs troupes dans une guerre, quelle qu’elle soit. Ce bilan paraît par ailleurs exagéré: dès le 2 novembre, le colonel Felix Kulayigye, de l’armée ougandaise, démentait fermement: «Perdre 2.700 soldats voudrait dire qu’en moyenne, l’Ouganda aurait perdu au moins 400 hommes chaque année en Somalie. C’est inexact». Le colonel estime plutôt à 500 le nombre de soldats ougandais et burundais tombés sur le champ de bataille somalien depuis 2007.

En réalité, ce bilan a des motivations surtout politiques: Yoweri Museveni, le président ougandais, a pris la mouche à cause d’un rapport confidentiel des Nations unies qui l’accuse, lui et son homologue rwandais Paul Kagamé, de soutenir les rebelles du M23 dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC).

Le Premier ministre ougandais, Amama Mbabazi, a expliqué le 1er novembre au Parlement que les efforts de maintien de la paix faits par l’Ouganda n’étaient «pas reconnus, mais au contre remis en question» par le rapport des Nations unies. Un document qualifié de «ramassis d’ordures» par Okello Oryem, le ministre ougandais des Affaires étrangères.

Du coup, l’Ouganda a décidé de retirer ses troupes de tous les théâtres de conflit extérieurs, en RDC, en Centrafrique et en Somalie, pour «renforcer la sécurité» à l’intérieur de ses frontières. Une «décision irréversible» selon les officiels ougandais, qui reste pour l’instant analysée par les diplomates comme une simple menace.

Si le retrait de l’Ouganda se concrétise, il s’agirait d’un revers sérieux pour l’Amisom, alors que le contingent ougandais, le plus nombreux, a contribué à chasser les shebab des plus grandes villes du pays – et notamment de la capitale, où l’Amisom ne contrôlait que quelques rues au début de son déploiement en 2007.

 

 

Danse: Dada Masilo, un grand nom sud-africain

Dada Masilo, 27 ans, chorégraphe noire ayant grandi dans le township de Soweto, jouit déjà d’une renommée internationale. Elle a une dizaine de pièces à son actif, et une collaboration avec l’un des plus grands artistes sud-africains, William Kentridge. Sa dernière création, Swanlake (le Lac des Cygnes), s’est jouée à guichets fermés du 17 au 28 octobre au théâtre du Quai Branly, à Paris, en octobre.

Ce ballet classique mis en musique par Tchaïkovski, joyeusement revisité, a reçu les ovations du public et de la critique. Il mêle sauts de biche, danse zouloue, apartés humoristiques et solos époustouflants… Dada Masilo, crâne rasé comme bien des « mchoza » (filles) de Johannesburg, ne manque pas de culot. Elle a fait du personnage de Siegfried un homosexuel noir rejeté par sa communauté.

Admirée par ses professeurs pour son impressionnante ardeur au travail, cette jeune chorégraphe rêve depuis l’âge de 11 ans d’interpréter le Lac des Cygnes. Elle incarne une réussite exemplaire pour les jeunes recrues de la Dance Factory. Cette école de danse de Johannesburg, fondée en 1992, un an après la fin de l’apartheid, pour dispenser des cours gratuits à des enfants des quartiers populaires, lui a permis de s’épanouir. Ensuite passée par PARTS, l’école pluridisciplinaire d’Anne Teresa De Keersmaeker, en Belgique, elle tourne désormais en Europe, en Afrique et jusqu’au Mexique ou en Israël.

Son style, qui rappelle celui d’une autre grande chorégraphe sud-africaine, Robyn Orlin, s’amuse à déconstruire les codes de la danse, pour casser les frontières entre ce genre et le théâtre et en faire un spectacle total. Il paraît emblématique de cette nouvelle Afrique du Sud où tout est possible. Dada Masilo opère une fusion étonnante entre ballet classique et danses traditionnelles, mêle à sa troupe deux danseurs-acteurs blancs et s’accorde une liberté de ton qui voit hommes et femmes arborer les mêmes tutus blancs et petites crêtes en plumes sur la tête…

Ici, pas d’allusions trop compliquées à une Afrique du Sud qui se cherche: Dada Masilo évoque l’homophobie des townships, mais explore aussi des émotions universelles, la joie, l’amour, le rejet, la mort et la tristesse. Le tout dans un spectacle d’une heure qui déménage. Bref, un grand nom sud-africain qui n’a pas fini de se faire remarquer.