Zohra Drif, une moudjahidin qui a rangé les armes

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naderabouazza


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«Je suis dans la paix, je suis tranquille. La guerre est finie.»

Avec ces quelques mots prononcés lors d’un colloque à Marseille fin mars 2012, Zohra Drif a tout dit. Même si le goût des larmes et du sang avec lesquels a été arrachée l’indépendance est encore trop amer pour certains, il faut bien l’admettre: quelles que soient les rancœurs et les regrets qui perdurent cinquante ans après, la guerre est bel et bien terminée.

Zorah Drif en sait quelque chose. A 78 ans, ce n’est pas pour son poste de sénatrice ni de vice-présidente du Conseil national en Algérie qu’elle est entrée à tout jamais dans le Panthéon des combattants pour l’indépendance.

Certains s’en souviennent encore: Alger, dimanche 30 mars 1956. En fin d’après-midi, une explosion détruit le Milk Bar, une brasserie très fréquentée du centre-ville. Trois morts (voire plus selon les récits) et une douzaine de blessés demeurent dans le sillage d’une jeune militante du FLN ayant déposé une bombe dans un couffin à une heure de grande affluence: Zohra Drif, 22 ans, étudiante en droit.

Lors de la rencontre précédemment évoquée à Marseille — trois jours de colloque organisés par l’hebdomadaire français Marianne, le quotidien algérien El Khabar et France Inter— elle est longuement revenue sur sa vision de la guerre d’Algérie, de la domination coloniale à la guérilla menée par les combattants du FLN. Sa guérilla, payée au prix fort dans les rangs des siens mais dont le but ultime valait la peine de tous les sacrifices: la liberté et la fin du joug colonial. Car une première question se pose: comment trouver le courage, à 22 ans, de regarder en face les gens, les femmes, les enfants, qu’on s’apprête à tuer ou à mutiler en posant au milieu d’eux un couffin rempli d’explosifs?

«Nous avons adopté la forme de lutte armée qui correspondait à nos moyens, que vous l’appeliez maintenant terrorisme ou autre. Et la question que je vous pose : quand vous avez des avions, et qu’ils jettent des tapis de bombes, qu’ils jettent des bombes de napalm, et qu’ils tuent tout ce qui vit, comment vous qualifiez cela ? (…) C’était vraiment la forme de colonisation la plus barbare qui soit : dépossession, déculturation, destruction de notre société. On se battait pour un objectif. (…) On ne se bat pas contre le peuple français. On se bat contre les forces qui ont décidé de faire sortir de l’histoire tout un peuple.»
Interview de Zohra Drif, sénatrice algérienne et… par Marianne2fr

Zohra Drif, héroïne de la libération pour les uns, traîtresse pour les partisans d’une Algérie française, n’a jamais changé de discours sur le combat qu’elle a mené. Même lorsqu’elle s’est retrouvée face à l’une de ses victimes, mutilée à vie à cause de l’une de ses bombes.

Danielle Michel-Chich avait 5 ans lorsque Zohra Drif posa la bombe du Milk Bar à Alger. Sa grand-mère est morte dans l’explosion, et elle-même a été amputée d’une jambe. Aujourd’hui journaliste, Danielle Michel-Chich a publié un livre en 2012 intitulé : Lettre à Zohra D.. En voici un extrait:

«Vous avez posé la bombe sous notre table au Milk Bar, des témoins l’ont raconté. Mais vous nous avez vues, ma grand-mère et moi. Vous saviez que nous étions innocentes. Comment, lorsque l’on croise le regard de ses victimes, peut-on encore réagir ? […] Vous n’avez pas jeté une bombe sur Jacques Soustelle (Gouverneur général de l’Algérie, NDLR) ou sur le général Massu. Vous vous en êtes prise à des innocents. Finalement, vous avez été très en avance sur votre temps : vous avez inauguré le terrorisme aveugle.»
A la rencontre de Danielle Michel-Chich, auteur… par Marianne2fr

Les deux femmes se sont rencontrées à Marseille pour la première fois, cinquante ans après leur rencontre fortuite et inconsciente au Milk Bar. A la question posée par Danielle Michel-Chich à Zohra Drif sur la légitimité de son geste et la justification d’un «terrorisme aveugle», la sénatrice n’a pas bronché:

«Ce problème, ce n’est pas à moi que vous devez le poser. Posez-le à tous les pouvoirs français qui sont venus asservir mon pays. (…) Bien sûr, à titre personnel et à titre humain tous les drames, que ce soient les vôtres, que ce soient les nôtres, sont bouleversants (…) mais nous n’étions pas dans une confrontation personnelle. Nous étions dans une guerre (…) Oui, humainement, nous sommes des êtres humains je comprends parfaitement. Malheureusement, vous et nous étions pris dans une tourmente qui vous dépassait et qui nous dépassait.»

Rompue aux subtilités du discours politique, Zohra Drif n’en montre pas moins un peu d’empathie envers l’une de ses victimes. Cette confrontation est intéressante dans la position occupée par les deux camps autrefois ennemis. Les larmes et le sang ont séché au profit d’une acceptation mutuelle de la cause que représentait chaque parti. Compréhension ne veut pas dire pardon, mais c’est déjà un pas. Cinquante ans après, beaucoup d’Algériens sont amers de leur indépendance, mais le combat est ailleurs. Car aujourd’hui, la guerre est bien finie.
Réponse de Zohra Drif à Danielle Michel-Chich par Marianne2fr

Anaïs Toro-Engel (Journaliste à Slate Afrique)

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