Quand Alger se décuple, se contredit et se rebelle, elle prend les traits de ses femmes pudiques mais rebelles, sages provocatrices qui agissent dans le secret… Alger devient plurielle.
Chaleur de plomb. On ne va pas s’en plaindre. Le soleil n’a pas osé bouder Alger un vendredi, précieuse journée de week end algérien. Mais que faire un vendredi chaud à Alger, qui plus est, au lendemain de la fête du cinquantenaire?
Pas besoin d’hésiter longtemps. Les plages vont déborder de monde, les piscines coûtent trop cher, elle n’a donc pas d’autres choix que d’appeler les bons copains pour savoir chez qui se poser aujourd’hui. Tout le monde est d’accord, aujourd’hui ce sera chez Salim. Chez lui c’est grand et il vit seul, ce qui est très rare, par ici. Elle jette un dernier regard sur sa mère dont le visage se crispe d’inquiétudes à chaque fois qu’elle franchit le seuil de la maison.
FAYEZ NURELDINE / AFP
La peur que tous les maux de l’Algérie ne tombent sur la tête de sa rebelle de fille ne la quitte jamais. Sihem feint une sagesse convenue et rassurante avant de se décider enfin à la quitter. Elle aime, dès qu’elle rentre dans sa voiture, refaire tous les jours ces même gestes qui lui procurent une sensation de liberté. Ce n’est qu’une sensation mais qui la comble déjà assez en attendant d’être sûre, un jour, que la liberté existe. Verrouillage centralisé, fenêtres fermées, petite musique qui se déclenche dès que le moteur est mis en marche, la température exacte de la climatisation au beau fixe, et ses réflexes d’automobiliste habile qui s’éveillent. Elle s’éloigne des bruits de son quartier heureuse à l’idée de rejoindre des personnes avec qui le temps paraîtra moins lent.
Direction Ain Benian, 15km à l’ouest d’Alger
Elle est à l’aise sur la route, Alger est vide le vendredi aprem. Les faux pieux prient dans les mosquées et les vrais implorent le ciel vide de libérer un jour la capitale algérienne de sa léthargie. Oui, toutes les boutiques sont fermées le vendredi. Ville morte ou ville endormie. Elle roule en rêvant d’un ailleurs où le désespoir se mêle aux rires, la vie à la mort. À l’entrée de Bab El Oued, en face de la direction de la DGSN ( Direction générale de la police algérienne), un policier la fait très vite ré-atterrir sur terre : « Vous n’avez pas respecter le stop ! ».
Elle insiste, presque offusquée : «Mais si… voyons, j’ai fait bien attention de marquer mon arrêt avant de m’engager».
Il lance un regard réprobateur sur ses genoux dénudés et réclame sa carte grise et son permis de conduire.
«Marquer l’arrêt ne suffit pas, il faut le faire longtemps et vous n’avez pas remonter votre frein à main, je vous ai vue», explique-t-il sereinement sans la regarder.
Elle commence par lui expliquer que « remonter le frein à main ne figure pas dans le code de la route » puis finit par céder au silence. Elle comprends très vite que le gars n’apprécie pas les jeunes femmes en short et décide de ne pas trop polémiquer avec lui. Qu’il fasse ce qu’il a à faire, c’est si peu au final ( Elle ne savait pas encore ce qui l’attendait!). Elle n’a pas les mots qu’il faut pour contrer les gens à l’œil fourbe et au langage creux. Pas quand ils portent une casquette de fonction, qu’elle soit bleue ou verte. Il s’éloigne de son véhicule, prend quelques notes et revient pour faire tomber sa sentence:
«Vous n’avez pas respecté le stop , vous avez un retrait de permis et une amende de 4 000 dinars à payer ».
Cet Alger qui ne veut plus d’elle
« Zute, flute et merde», se dit-elle. A lui, pas un mot par contre. Elle lui sourit ostentatoirement pour l’agacer d’avantage et démarre, presque, en trombe. Quelques mètres plus loin, elle s’est arrêtée. Je vois quelques larmes couler de ses yeux. Oui, c’est bien des larmes. La colère se mêle au dépit. Au lendemain d’une fête nationale aussi historique que celle de ce fameux 5 juillet 2012, les sentiments d’injustice s’exacerbent apparemment. Une raison de plus de désaimer, de dénigrer, de quitter, de rejeter et de désespérer de cet Alger qui ne veut plus d’elle. Réalisant quelques secondes plus tard que ses deux petites larmes sont démesurées et risibles, Elle se ressaisit et saisit son téléphone. Elle alerte de suite les amis qui l’attendent.
« Il faut que tu actives tes réseaux au plus vite pour récupérer ton permis » lui lance l’un.
« Je connais un agent au commissariat de Bab el Oued qui peut te le ramener demain matin pour seulement 1000 dinars, tout s’achète ici ma belle, t’inquiète » lui précise l’autre.
Risquer de se retrouver six longs mois sans permis ou faire comme tout le monde et passer un appel pour régler cette « injustice » ( car c’en est une pour elle!). Un dilemme qui n’en est pas un. La réponse s’impose d’elle-même.
Ses copains la rappellent et lui apprennent que la cousine de la femme du voisin de Salim sort avec un agent de Police du commissariat de Bab El Oued, elle l’aura ce soir même son permis ! Hilarant. Même pas besoin de se déplacer. La cousine de la femme du voisin de Salim, le monde est vraiment petit, (plutôt Alger).
« Quelques mois en bus, ça ne t’aurait pas tué, arrête de dramatiser Sihem ! » remarque l’une de ses copines.
« Moralité de l’histoire, évite les shorts même en voiture ! » se moque Salim.
« Alors ça, pas question ! je vais bientôt passer aux jupes et la résistance continue», s’exclame Sihem.
Cinquantenaire ou pas, trop dur d’être femme à Alger. Mais Sihem se laisse quand même entraîner par la bonne humeur qui règne chez Salim. Ici, c’est une autre Alger qui se dessine, discrète, rebelle et conciliante. Sihem en est l’instigatrice. Une de ses nombreuses et secrètes instigatrices.
Fella Bouredji* ( Critique littéraire et journaliste au quotidien algérien El-Watan)
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5 réactions
je n’ai qu’une chose a dire « bravo » c’est exactement ça notre triste réalité
…je tiens juste à dire (sans trop m’étaler) que c’est loin d’etre une histoire touchante …car le quotidien d’un stéréotype d’une femme algérienne est bien plus affligeant et pénible que cela…
C ‘est une histoire banale qui touche des millions de femmes dans le monde ,rien de plus.
Y a pas qu’en algerie que les femmes ont des problèmes, en france les femmes sont aussi victime ,de violences conjugales, de harcèlement sexuelle au boulot, de femme objet dans la rue et j’en passe..
alors stop now please..
merci
Et donc, d’après vous, cette banalité devrait être excusée, justifiée? Il n’y a pas de quoi être fier.
Algérienne Sage et Fiere de l’être. Vous penser que vous êtes seule à l’être ! Moi aussi je lui suis, alors, pourquoi ce stop now please?
En temps de guerre qui faisait rage, Madame Djamila Bouhired et tant d’autres jeunes militantes sillonnaient les rues d’Alger, bravaient les maquis sous les fracas des balles et des bombes qui explosaient ici-là. Elles étaient jeunes, belles et émancipés et fières d’être algériennes aussi. Leur modernité a contribué à sauver l’Algérie pour nous offrir cette liberté de circuler, nous offrir le droit de s’instruire et nous exprimer.
C’est l’audace de femmes modernes et courageuses qui a rendu sa dignité à la femme, c’est cette audace qui a fait changer les lois pour que plus jamais une mère ne soit injustement répudiée et jetée avec ses mioches dans les rues.
A ma cinquantaine, je m’inspire des plus jeunes pour me débarrasser de ma peur et me démenotter les mains pour agir, ainsi permettre même à celles qui s’opposent de jouir de leur droit d’exister.
Sage et fière, pensez-vous qu’il vous a fallu 2 cerveaux pour en faire un caché sous une casquette d’autorité pour vous exprimer ?