L’Egypte dans le rouge 2/3 : les solutions du maréchal Sissi

Le maréchal Sissi avait bien prévenu les Egyptiens : lui président, il allait falloir se serrer la ceinture. Dans un contexte d’activité économique ralentie, d’un important déficit budgétaire, et d’investisseurs étrangers frileux, l’Etat égyptien cherche comment assainir son budget, en se lançant dans une politique d’austérité et en cherchant comment augmenter les recettes de l’Etat…

D’après un rapport du début de l’année de la Banque mondiale, l’Egypte se situe parmi les sept économies les plus vulnérables dans la région.

Baisse des subventions sur l’énergie

L’une des premières mesures de Sissi, fort peu de temps après son élection, à savoir la décision de couper une bonne partie des subventions sur les combustibles : essence, diesel, gaz, risque de se révèle assez impopulaire : tous les Egyptiens, y compris les plus pauvres, ont besoin d’acheter ces produits.
Les subventions sur les combustibles mobilisaient un quart ou plus du budget de l’Etat, ce qui représentait plus que le budget de la santé et de l’éducation combinés.
Qui plus est, on leur reprochait de ne pas réellement atteindre les populations nécessiteuses. Tous les Egyptiens bénéficiaient équitablement de l’énergie subventionnée : les classes aisées faisaient le plein avec de l’essence subventionnée, les industriels faisaient fonctionner les usines avec du gaz subventionné… D’après le FMI « la plupart du temps, les subventions généralisées ne bénéficient pas aux pauvres : nous avons même constaté que, dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, 20 % seulement des subventions alimentaires et énergétiques parviennent aux pauvres, tandis que les 80 % reshttp://blog.slateafrique.com/nouvelles-du-caire/wp-admin/post-new.php?post_type=posttants bénéficient à ceux qui n’en ont pas besoin. »

Cela fait longtemps que les économistes préconisent une réforme massive des subventions énergétiques en Egypte – voire des subventions tout court, et cela fait des dizaines d’années que le pays s’y emploie laborieusement.
Aujourd’hui le problème des subventions sur l’énergie se faisait d’autant plus pressant que la crise énergétique s’aggravait et avec elle le déficit budgétaire.

Déficit budgétaire

Les responsables gouvernementaux s’alarment d’un déficit budgétaire important – près de 14% du PIB pour l’année 2012/2013 – le budget pour l’année à venir, dans lequel le gouvernement du maréchal Sissi a inclus les réductions drastiques des subventions énergétiques, vise un déficit de 10% ou moins du PIB.

Certes il faut garder en tête que les chiffres donnés par les autorités égyptiennes sont peu fiables.
Mais pour mettre les choses en perspective, ce n’est pas la première fois que l’Egypte se retrouve dans une situation de grand déficit budgétaire.
A la fin des années 1980, le déficit budgétaire égyptien atteignait alors entre 15 et 25% du PIB, c’est-à-dire un taux plus important qu’aujourd’hui.

« L’Égypte aurait ainsi reçu, entre 1970 et 1989, plus de 47 milliards $ de crédits à long terme des pays occidentaux, dont elle n’aurait, jusqu’en 1989, remboursé que le tiers. La chute des recettes pétrolières a conduit le gouvernement égyptien à accumuler des arriérés, tant en principal qu’en intérêts, à partir de 1985 ». (Sami ‘Aziz et Françoise Clément)

Mais d’après l’OECD, le déficit budgétaire avait réussi à descendre jusqu’à 8% du PIB en 1994 après le « sauvetage » de l’Egypte par le FMI sous Moubarak à partir de 1991. Il est encore réduit les années suivantes.
Ledit « sauvetage » est d’ailleurs très controversé, à cause des conditions de libéralisation imposées à l’Egypte qui entraîné une privatisation désordonnée et, selon de nombreux détracteurs, génératrice d’encore davantage de corruption.
Les mesures financières ont été accompagnées d’annulation ou de rééchelonnement de milliards de dollars de dettes par les créditeurs occidentaux ou du Golfe.
Néanmoins, le déficit budgétaire recommence à plonger dès le début des années 2000. Il oscille alors entre 7 et 9% du PIB – selon les organisations internationales, car selon la Banque centrale d’Egypte, il ne s’agit que d’un déficit d’entre 2 et 5% jusqu’à 2011.

Après 2011, tous les indicateurs s’accordent à noter une chute vertigineuse de la croissance (qui avait pu aller jusqu’à 7% certaines années comme en 2008, en 2010 elle était déjà moins impressionnante, mais à 5% quand même).
L’année passée, depuis le renversement de l’ex-président Frère musulman par l’armée, l’Egypte a beaucoup compté sur l’aide des pays du Golfe, en termes d’argent ou directement de produits pétroliers.

Mais pour résoudre ce problème d’argent, les partis d’opposition, notamment le Dostour, voyaient plutôt une réorganisation de l’appareil d’Etat, une lutte contre la corruption, contre l’évasion fiscale, et surtout l’inverse de ce qui est en train de se produire, afin de maîtriser l’inflation, un contrôle des taux d’intérêt, et enfin essayer de faire baisser les intérêts à rembourser.

Nouvelles taxes et chasse aux billets

S’intéresser aux fraudeurs fiscals, le gouvernement l’a tenté – mais comme toujours, semoncer les homems d’affaires à tendance à leur faire faire leurs valises, et ce n’est pas ce que l’Egypte souhaite non plus.
Certains hommes d’affaires ont d’importants arriérés d’impôts. L’Etat égyptien ne sait pas que faire face à l’une des familles les plus riches d’Egypte, les Sawiris : tantôt elle réclame les sommes dûes par l’un ou par l’autre, tantôt elle trouve un compromis et n’en demande que 50% ou envisage de passer l’éponge… cette année c’est Nassef Sawiris qui est sous le feu des projecteurs, l’année dernière, sous Morsi, c’était Naguib son frère, et en 2011, c’était leur frère Sameh. L’Egypte ne peut pas se permettre de s’aliéner des hommes qui ont les moyens de faire plonger davantage, ou contribuer à relancer, l’économie du pays. Nassef s’était fendu d’une interview à Reuters où il n’était pas tendre envers le gouvernement actuel – heureusement, les charges qui pesaient contre lui ont été oubliées…

Les fils Moubarak par contre sont passés devant les tribunaux et ont été acquittés par la justice en décembre dernier dans l’une des affaires d’abus de pouvoir et de corruption (vente de terrains).

Dans son discours à l’occasion d’une nuit sacrée du Ramadan, lailat-al-qadr, le président-maréchal Sissi compte plutôt sur la manière douce.
Il a rappelé l’existence de fonds dédiés à l’économie égyptienne défaillante: du doux nom de “Vive l’Egypte” pour le dernier, qui vient d’être fusionné avec celui qui célébrait les manifestations du 30 juin 2013 (qui avaient conduit à la destitution et à l’emprisonnement de l’ex-président Morsi):

A plusieurs reprises il prie humblement les riches de contribuer à ce fond pour relever le pays.
El-Sissi dit ainsi vers la fin de son discours dans cette vidéo: « Nous avons un grand problème, les nécessiteux. Et en Egypte et en-dehors d’Egypte, nous avons beaucoup de gens qui ont des moyens. Il faut aider les pauvres, il faut aider les jeunes qui ne trouvent pas de travail et ne peuvent pas se marier et n’ont pas d’espoir. Va-t-on les laisser à leur sort ? S’il vous plaît, Egyptiens d’ici et de l’étranger, l’Egypte a besoin de vous. »

Dans la série des rentrées d’argent inventives, depuis un an le gouvernement ferme et saisit ou gèle les capitaux – les réquisitionne ? des entreprises des Frères, des écoles…

Enfin de nouvelles taxes sur les cigarettes et l’alcool ont été annoncées – les cigarettes importées verront leur prix augmenter de 50%.

L’Egypte dans le rouge 1/3 : Crise énergétique

L’Egypte a des ressources en gaz et en pétrole, et est actuellement le second producteur africain de gaz, avec une production qui avait doublé depuis 2004– mais elle manque pourtant cruellement d’énergie – les coupures de courant sont très fréquentes, plusieurs heures par jour.

Certes certains attribuent les coupures à la nécessité d’arrêter les vétustes centrales électriques quand elles chauffent trop, mais les responsables admettent que le déficit journalier en ce qui concerne les besoins des centrales électriques est de 15m2 de gaz, et la même chose en électricité.

Déficit énergétique

Le déficit énergétique daterait de 2007 ou 2012.
2007 selon les autorités égyptiennes, 2012 selon le chercheur (Université de Stanford) Amr Adly.
Ce dernier ajoute que l’Egypte était en fait importatrice nette de pétrole dès 2006.
Le Caire aurait importé 75 millions de tonnes de produits pétroliers par an depuis 2008.

Pourtant en 2010 encore, c’est le pétrole qui représentait plus de 50% du total des exportations égyptiennes. Cela s’explique par les obligations de l’Etat envers les compagnies étrangères qui investissent et construisent les installations pétrolières en Egypte, en échange de la garantie de pouvoir exporter.

Quant au gaz, l’Egypte en produisait et en consommait à peu près la même quantité vers 2002/4, puis en a produit considérablement plus que sa consommation jusqu’en 2012 (environ un cinquième d’après les chiffres de BP).

La production d’électricité égyptienne dépendrait à 90% du gaz.

Jusqu’en 2011, l’Egypte exportait également près d’un tiers de son gaz vers Israël et la Jordanie – à des prix peu concurrentiels, ce que beaucoup d’économistes voient comme un très mauvais choix (lié aux considérations diplomatiques et peut-être à des réseaux de corruption) qui pèse sur les capacités financières actuelles de l’Egypte.
Certains ajoutent que le gaz utilisé par les centrales électriques égyptiennes était de moins bonne qualité que celui exporté, et que cela a endommagé les centrales.
En tout cas, une partie des difficultés actuelles de production de l’électricité vient du manque de maintenance et du caractère vétuste des installations.

Depuis 2011 la production baisse. En un an par exemple, la compagnie égyptienne de Petrobel, qui compte pour presque un quart dans la production de gaz égyptien, a vu la quantité de gaz fournie diminuer de près de 20%.

Le gaz a été coupé à certaines usines en ce mois de Ramadan, et pour une durée indéterminée : il s’agit de diverses usines productrices d’engrais. Le combustible a été réservé en priorité aux centrales électriques, environ 70% de la production, d’après le cabinet d’analyse Pharos Research.

L’Egypte reçoit de l’aide financière pour payer ses achats de combustibles et ses dettes énergétiques, et de l’aide en nature (des produits pétroliers) de plusieurs pays du Golfe, satisfaits du renversement des Frères musulmans il y a un an.

Elle a aussi demandé récemment la coopération de l’Algérie pour importer du gaz.

Dettes égyptiennes

Comme l’Egypte n’est censée pouvoir utiliser que 59% de la production, et que ce qui reste ne suffit plus pour sa population en constante augmentation, un certain nombre de firmes étrangères, partenaires des Egyptiens dans l’extraction de gaz et de pétrole, ont peu apprécié de voir l’Egypte ne pas respecter sa part du contrat. Lequel était peut-être très défavorable à l’Egypte, mais il était signé. La compagnie anglaise BG s’est ainsi retrouvée pendant des mois avec des tuyaux vides et n’a pas pu honorer ses propres contrats de fournisseur, car le Caire dirigeait le gaz prévu pour l’export par son intermédiaire vers le marché intérieur.

Résultat : non seulement l’Egypte s’endette envers ces compagnies en utilisant les combustibles qui sont censés leur revenir, mais aussi elle s’endette aux prix du marché international, tandis que les combustibles sont revendus en Egypte à des prix très inférieurs, puisqu’ils sont subventionnés par l’Etat. Ou plutôt étaient, car le gouvernement vient de diminuer considérablement les subventions sur l’énergie.
Au total, l’Egypte devait en ce mois de juillet 2014 près de 4,5 milliards d’euros (dont près d’un tiers est constitué d’arriérés de paiements !) aux compagnies pétrolières et gazières étrangères.

Le ministre du Pétrole et de l’Energie, Sherif Ismail, affirme que l’Egypte va repayer ses dettes au plus vite, afin que les compagnies étrangères acceptent d’investir à nouveau en Egypte, et que la production puisse repartir.

Retour au charbon

En attendant, le gouvernement a autorisé en avril dernier certaines entreprises – et principalement les cimenteries, qui avaient fait pression, mais aussi les centrales électriques – à utiliser du charbon plutôt que du gaz ou du diesel. Les opposants à l’utilisation du charbon comme Egyptians Against Coal pointent du doigt son coût environnemental et assurent que les entreprises en question ont tout à fait les moyens de payer le gaz et le diesel au prix mondial et n’ont pas besoin de recourir au charbon, moins cher mais polluant.
Une compagnie égyptienne, Sinai Cement, a annoncé récemment qu’elle établissait un partenariat avec une firme danoise pour son approvisionnement en charbon (FLSmidth).
Plus de 75% des usines de ciment sont en fait détenues par des entreprises étrangères comme Lafarge ou ItalCementi.
La Banque européenne BERD a indiqué son soutien à la reconversion vers le charbon, indignant les activistes égyptiens.

Frères musulmans et zombies, même combat

Ou comment se féliciter, et en rire, avec une comédie bouffonne mâtinée de film d’horreur, de la répression plus que musclée d’une partie de l’opposition.
Une maison hantée en Egypte, des zombies dont le maître ressemble étrangement au fondateur de la Confrérie islamiste que les autorités actuelles accusent de tous les maux, un policier pas dégourdi qui vient finalement à bout des méchants : ce sont les ingrédients d’un film parodique sur l’expulsion du pouvoir des Frères musulmans.

Quatre jeunes Egyptiens se retrouvent pour un jeu de télé-réalité dans une maison qu’on leur dit hantée -mais ils n’y croient guère- et qui serait celle d’un certain Hassan el Dasas (Hassan le Serpent).

Ici commencent les subtiles, ou moins subtiles d’ailleurs, références à la situation politique de l’Egypte.

Hassan el Banna était le fondateur de la Confrérie des Frères musulmans et ses écrits, bien que datant du début du siècle dernier, à la teneur à la fois religieuse, morale et politique, continuent d’influencer les membres ou sympathisants de la Confrérie.

La bande-annonce ci-dessous est en arabe. Le réalisateur du film est Hani Hamdy et le scénariste Hicham Yahia.

Les quatre jeunes gens du film, une fille au caractère bien trempé, un godelureau qui ne peut s’empêcher de s’imaginer qu’il emporte les cœurs de tous les représentants du sexe faible, et des gros bras fumeurs de hash, représentent sans doute la jeunesse bien naïve qui aurait cru à la révolution égyptienne.

Lorsqu’en cherchant à s’évader de la maison, les héros découvrent une pièce secrète, un vieux livre leur dévoile l’histoire de la demeure: Hassan el Dasas aurait dépossédé les légitimes propriétaires, des militaires, par des actes de trahison multiples, s’appuyant notamment sur une paysannerie ignorante et prompte au radicalisme religieux, et gagnée à sa cause par des distributions d’huile et de sucre, exactement comme ce que l’on raconte des Frères musulmans, qui ont commencé leur carrière dans le social et les œuvres caritatives. La pièce secrète contient aussi un magnifique coffre au trésor : on attribue des fortunes aux dirigeants des Frères musulmans, acquises par leurs connexions que beaucoup décrivent comme on décrirait un fantasmatique complot franc-maçonnique, sur le dos du reste du peuple, ou amassées aussi grâce aux cotisations des membres. Aujourd’hui les autorités égyptiennes partent à la chasse aux compagnies appartenant aux Frères musulmans et cherchent à les déposséder de leurs capitaux.
Le livre continue : le fils du dirigeant lésé revient, croit tuer le malfaisant et ses affidés… Qui en fait ne meurent pas vraiment, et deviennent des zombies assoiffés de sang.
Le meilleur est à venir : la créature quasi diabolique ne peut, deuxième référence peu subtile, se réveiller que le 6 Avril.
Le 6 Avril, c’est un mouvement d’opposition issu des luttes ouvrières sous Hosni Moubarak, le 6 avril 2008.Le film sous-entend que les gentils gauchistes du 6 Avril sont au mieux des naïfs qui ont permis l’accession au pouvoir des Frères, au pire des traîtres et leurs alliés objectifs.

Mais avec l’arrivée du policier dans la maison hantée, tout finit bien: il abat allègrement tous les zombies, dans des flaques de sang que les héros – et le public- approuvent. Tant pis si cela rappelle étrangement le massacre de plus d’un millier de sympathisants des Frères musulmans en juillet et août 2013. Les forces de l’ordre n’avaient pas fait dans le détail, lorsqu’elles dispersaient les sit-ins ou des manifestations qui appelaient au retour du président Mohamed Morsi, islamiste destitué par l’armée (après de grandes manifestations en juin réclamant sa démission).
Les producteurs ont commencé à travailler sur ce film dès juin 2013, et l’ont diffusé à partir de fin mai 2014.

Cela dit, même si le policier sauve bel et bien l’affaire, il ne se sort pas indemne des piques du scénariste.
Lorsqu’on raconte au policier une histoire terrible, il demande : et qu’a fait la police? Et son interlocuteur lui rit au nez: rien, bien sûr. Le policier passe aussi son temps à maltraiter ses subordonnés. Bref, une caricature de la police égyptienne.
Pour couronner le tout, il flirte avec tout ce qui bouge, et s’intéresse plus aux likes et commentaires sur Facebook qu’à son travail. De manière générale le film brosse un portrait peu flatteur des mâles égyptiens.
Même les zombies ultra-religieux avec les marques de la prière sur le front jouent et font la fête avec des prostituées.

La médiation égyptienne au plus bas

L’Egypte tenait à garder sa place de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Jeudi 17 juillet, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, déclarait que la proposition égyptienne de cessez-le-feu gagnait du terrain. Quelques heures plus tard, Tsahal annonce l’entrée de ses blindés dans la bande de Gaza. Et signe ainsi la cuisante défaite de la médiation égyptienne.

Depuis plusieurs jours, les couloirs de la diplomatie et des renseignements égyptiens étaient agités. Après un an d’isolement, les nouvelles autorités espéraient revenir au centre de la scène diplomatique du Moyen-Orient avec leur rôle historique de médiateur.
Lundi 14 juillet, une semaine après le lancement de l’opération aérienne israélienne baptisée « Bordure de protection », Le Caire a proposé un plan de cessez-le-feu, mais ce dernier a été officiellement retoqué par le Hamas.
Il faut dire que le Hamas affirme ne pas avoir été consulté dans la concoction de ce cessez-le-feu. Peut-être le mouvement de résistance palestinien aurait-il de toute façon fait la sourde oreille, puisque ses relations avec l’Egypte sont plutôt tendues. Le Hamas qui dirige la bande de Gaza depuis 2007 et se considère comme un mouvement de résistance, est, aux yeux d’Israël, une entité terroriste. Et l’Egypte n’est pas loin de le considérer de la même façon à cause des liens qu’elle lui voit avec les Frères musulmans égyptiens, déclarés organisation terroriste en décembre 2013.

L’apparent zèle diplomatique égyptien pour éviter des souffrances supplémentaires au peuple palestinien tranche avec les actions sur le terrain, notamment à Rafah, l’unique point de passage entre l’Egypte et la bande de Gaza. La frontière n’a ainsi été officiellement ouverte que plusieurs jours après le début du conflit, le jeudi 10 juillet, pour permettre la prise en charge d’une poignée de blessés par les hôpitaux égyptiens. Selon les derniers décomptes, ils ne seraient que vingt à avoir été admis dans les centres hospitaliers d’al-Arish et du Caire.

Plusieurs journaux, comme de nombreux hommes d’Etat égyptiens, préfèrent éviter cette question embarrassante. Le quotidien privé al-Shorouk daté du 17 juillet se concentre ainsi sur l’accueil des blessés palestiniens et l’acheminement d’aide.

Certains présentateurs télé ont été plus loin en fustigeant toute aide portée aux Gaziotes. C’est le cas du célèbre patron de la chaîne Faraïn (Pharaon), Tewfik Okacha. L’homme est connu pour ses sorties hystériques et parfois incompréhensible, et sa loyauté envers le régime des hommes d’affaires et de l’armée. Survolté, il criait ces derniers jours son incompréhension à l’antenne. L’Egypte ne devrait en aucun cas aider Gaza, un territoire à l’origine, selon lui, de la mort de 25 soldats égyptiens à Rafah et d’attaques dans le Sinaï. Face aux images des convois d’aide, le présentateur, acquis au régime militaire, dérape : « Je suis contre Sissi ! Je suis contre Sissi à cause de cette décision !»

Mais Le Caire a montré un visage attentiste depuis le début des hostilités qui ont coûté la vie à plus de 250 Palestiniens et fait plus d’un millier de blessés. « C’est la politique du point de passage de Rafah, je n’y peux rien », concède un responsable de l’hôpital d’al-Arish, la ville la plus importante du Nord-Sinaï. L’homme se souvient des couloirs débordants de blessés palestiniens en 2012. « J’ai gardé les photos », dit-il, faisant défiler les premiers corps criblés de blessures. Insoutenables archives de guerre.
Selon Issandr al-Amrani, responsable de la zone Afrique du Nord au think tank International Crisis Group, cet attentisme s’explique en partie par la guerre ouverte entre le pouvoir actuel et le Hamas vu comme un allié des Frères musulmans. Mais cette position s’inscrit également dans la continuité des régimes précédents : « L’Egypte n’a jamais fait le maximum pour améliorer le sort des Palestiniens de Gaza depuis le blocus de 2007 », nuance l’analyste. « Aux pressions de l’opinion publique, Le Caire répond qu’il n’est pas responsable du blocus ».

Nadéra Bouazza et Sophie Anmuth

Coca Cola parle toutes les langues, même l’arabe

Le ramadan 2014 pourrait être un bon cru pour l’entreprise Coca Cola. Le 29 juin dernier, la firme américaine a lancé une nouvelle campagne publicitaire s’inspirant de celle menée précédemment en Europe. La canette se personnifie et se nomme dorénavant Rania, Mohamed, Youssef… Des lettres arabes blanches sur fond rouge qui ont enchanté de nombreux Egyptiens. Depuis une semaine, ils sont nombreux à partager des images de bouteilles à leur nom sur les réseaux sociaux. Une page Facebook est même dédiée à en créer de nouvelles.

 

 

Lancer sa nouvelle publicité le premier jour de ramadan relève moins du symbole que de la stratégie commerciale. Ce mois d’ascèse reste une fête qui rassemble, chaque jour, des familles, des amis, ou les habitants d’un même quartier autour d’un repas. Un marché juteux pour les commerçants de denrées et de boissons qui font une grande partie de leur bénéfice durant cette période.

Avec sa nouvelle publicité, Coca Cola profite d’un autre phénomène ramadanesque: les séries télévisées. Elles réunissent des milliers voire des millions de téléspectateurs. Les publicitaires et les chaînes de télévisions profitent donc de ce mois sacré pour marchander leur produit pour les uns, et vendre du temps d’antenne pour les autres. Youtube n’est pas épargné par cette prostitution publicitaire: dans chaque épisode se succèdent quatre ou cinq séquences séparées par des réclames.

Comme le souligne le site Your Middle East, l’Egypte est le plus grand marché pour l’entreprise Coca-Cola dans le monde arabe et l’un de ses plus anciens sites d’exploitation (la première usine ouvre en 1942). Les bouleversements politiques qu’a connus le pays ont donc été suivis de très près, et ont même conduit à des changements de langage. Après la révolution de 2011, la firme américaine a voulu s’adresser en particulier à la jeunesse égyptienne désireuse de changement, de justice sociale et de dignité. Pour preuve, la campagne de Coca Cola lancée en janvier 2013, au message limpide: « continue à aider ton voisin et à bâtir un meilleur avenir, quitte à être traité de fou » !

Un an plus tard, Coca Cola revient avec un opus beaucoup mois politique. La version 2014 ne fait pas rêver, à l’image de l’année écoulée. Un groupe Facebook proche des Frères musulmans, au coeur d’une répression impitoyable, a choisi sa canette. « Les jours noirs ».

Nadéra Bouazza

 

 

 

 

 

Egypte: où sont les Frères musulmans?

Un an après le renversement de Mohamed Morsi par l’armée égyptienne, la répression ne fléchit pas, les dirigeants des Frères musulmans et des dizaines de milliers des membres ou sympathisants sont en prison ou en fuite. Pour autant, leur rhétorique ne change pas, c’est toujours l’annulation de la destitution de l’ex-président qui est réclamée, et un passage devant les tribunaux des responsables de la répression, et notamment le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, qui a entre-temps été élu président.

En prison, en fuite ou en exil

Les figures importantes de la Confrérie ou du parti politique, Justice et Liberté (PLJ), qui lui est lié ont été arrêtés, à commencer par le président déchu Mohamed Morsi, depuis le 3 juillet 2013.
Les médias pro-Frères sont interdits depuis l’été dernier, par exemple le journal de leur parti, Justice et Liberté, ou des médias considérés comme sympathisants, comme Misr 25, ont été fermés aussi – de même que la version égyptienne de la chaîne qatarie Al Jazira. Les journalistes des réseaux favorables aux Frères sont touchés, comme Rassd ou Yaqeen (bureaux visités par la police, journalistes arrêtés).

Les cellules des Frères ne peuvent plus vraiment se réunir.

Les manifestations pro-Frères continuent, ce qui montre l’efficacité de la structure des cellules, où les directives viennent des cadres locaux et pas directement du haut de la hiérarchie (puisque les leaders ne peuvent plus diriger, de leur prison ou d’exil).
Néanmoins les rangs des manifestants s’éclaircissent, avec les milliers de morts depuis l’été dernier, les dizaines de milliers d’arrestations. Les marches en commémoration de Rabaa (le sit-in contre la destitution de Morsi qui a été dispersé dans le sang le 14 août 2013) qui disent ne pas réunir que des Frères ou sympathisants mais aussi des anti-islamistes qui réprouvent la répression, se font dorénavant au pas de course.

Prison et peines de mort

Ce sont entre 16000 et 41000 arrestations politiques qui ont eu lieu en un an, entre les chiffres du ministère de l’Intérieur et ceux des ONG égyptiennes : la plupart concernent les islamistes ou leurs alliés et les services de sécurité ont une conception très large du terme allié. Beaucoup risquent la peine de morts car inculpés d’appartenance à une organisation terroriste, de meurtre ou d’incitation à la violence, entre autres.
Fahmi Howeidi, l’un des rares éditorialistes indépendants restant au Shorouq (quotidien égyptien visant un public cultivé) écrivait récemment : « Où est la conscience des Egyptiens ? Appeler à exécuter tous les cadres Frères musulmans dans les prisons relève d’un langage étrange qui poussera les gens à faire la justice eux-mêmes…Les Egyptiens sont prêts à accepter la torture et l’injustice infligés à des milliers d’innocents et à les justifier. Les médias sont en partie responsables de cette situation. »

Mohamed Morsi, président d’un an, avait déjà été arrêté 2 fois sous Moubarak, en 2006 pour avoir soutenu la grogne des juges contre le régime, et préventivement pendant le soulèvement de 2011. Aujourd’hui il est accusé d’une série de crimes : s’être évadé de prison pendant le soulèvement en 2011, avec l’aide du Hamas et du Hezbollah, avoir révélé des secrets d’Etat à ces derniers et à l’Iran, avoir incité les partisans de la Confrérie à tuer les manifestants fin 2012 devant le palais présidentiel et avoir insulté la magistrature. Son fils vient d’être condamné à un an de travaux forcés pour avoir été pris en train de fumer de la marijuana.

Mohamed Badie, guide suprême de la Confrérie depuis 2010, a déjà reçu deux condamnations à mort (mais il peut encore faire appel) pour avoir incité à la violence et porter le responsabilité de la mort d’un policier à Minia en août 2013 et de 10 personnes dans des affrontements au Caire en juillet 2013 (mosquée Istiqama). Il avait été arrêté par Nasser en 1965, libéré par Sadate 9 ans plus tard. L’ancien guide suprême, Magdi Akef, fait face à des accusations semblables. Badie a aussi reçu une condamnation à la prison à la perpétuité pour sa présumée responsabilité dans l’affaire du blocage d’une route à l’été 2013… L’un de ses fils est mort dans la répression de la manifestation du 16 août 2013.

Safwat Hegazy, un prédicateur islamiste radical qui a désavoué la Confrérie lors de son arrestation en août 2013, a également été condamné à mort dans le cas d’es affrontements l’été 2013 devant une mosquée du Caire du nom d’Istiqama. C’est aussi le cas du salafiste Assem Abdel Magued et de Beltagi et d’Erian.

Mohamed el Beltagy, l’une des figures les plus importantes des Frères, et aussi dans l’établissement du désormais défunt PLJ, fait face à des accusations de terrorisme et aussi plus trivialement d’insulte à magistrat. Sa fille Asmaa est morte à 17 ans dans la sanglante dispersion du sit-in de Rabaa le 14 août 2013 – lui-même était considéré comme un modéré, et elle était tenue pour différente de sa famille et était aimée des révolutionnaires.

Beltagy et Hegazy sont aussi accusés de s’être enfuis de prison en 2011 de la même façon que Morsi (aide étrangère…)

Essam el Erian, en charge des relations internationales de la Confrérie, ancien conseiller de l’ex-président Mohamed Morsi, a été arrêté pour des accusations d’espionnage et d’ncitation à la violence et au meurtre. Sadate l’avait fait arrêter pour son appartenance à un groupe islamiste en 1981, juger devant un tribunal militaire, mais il avait été libéré. Sous Moubarak il a été emprisonné un grand nombre de fois : en 1995 pour appartenir à la Confrérie, en 2005 après avoir suggéré qu’il pourrait se porter candidat à la présidence (c’était la première élection présidentielle en Egypte à candidats multiples, et non plus un referendum), en 2006 pour avoir participé à des manifestations en 2007 pour son rôle important dans la Confrérie, et en janvier 2011 comme Morsi pour tenter de couper court au soulèvement.

Khairat al-Shater, financier de l’organisation et conseiller influent, est accusé d’avoir incité à la violence et de l’avoir financé, ainsi que, pour faire bonne mesure, d’espionnage. Il était le favori de l’organisation pour se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de 2012 mais n’avait pas été autorisé à présenter sa candidature à cause de ses condamnations. Il a en effet été emprisonné dans les années 1960 pour avoir participé à des manifestations estudiantines – du côté islamistes. Il a rejoint la Confrérie en 1974. Il a été emprisonné à trois reprises sous Moubarak. Deux fois dans les années 1990, la première fois à cause de ses activités en tant qu’homme d’affaires de plus en plus riche, et une deuxième pour avoir soutenu la renaissance de la Confrérie interdite, et la dernière en 2007 : il aurait alors (en collaboration avec d’autres Frères) fourni armes et entraînement aux protestataires estudiantins. Son fils fait également l’objet d’inculpation d’incitation à la violence.

Saad el-Katatni, influent dans la Confrérie et dans le parti politique des Frères, qui n’aura duré que quelques années, le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), est aussi inculpé pour ce qui revient à l’accuser de terrorisme, et d’espionnage.

Il serait trop long d’énumérer toutes les figures et tous leurs chefs d’accusations fantaisistes.

Même les Frères musulmans bénéficiant de l’hypothétique protection d’une nationalité occidentale restent en prison, tel le conseiller égypto-canadien de Morsi, Khaled el-Qazzaz, ou un jeune homme né en Irlande, ou Mohamed Soltan, le fils d’un leader des Frères, qui a la nationalité américaine. Mohamed Soltan est en grève de la faim depuis 160 jours. Son père Salah Soltan est en détention aussi et accusé d’incitation à et de financement de la violence.

En fuite

Les membres importants des Frères qui n’ont pas été arrêtés sont en fuite ou en exil.
Et même parmi les figures moins importantes, beaucoup de jeunes qui sont membres des Frères ou sympathisants ont trouvé plus judicieux de s’éloigner de l’Egypte pour quelque temp. On entend souvent dire que des amis de la famille les ont prévenu des soupçons qui pèsent sur eux (considérés comme des éléments perturbateurs), et qu’ils sont donc partis, changeant au moins de région, sinon de pays.
Même ceux qui se sont éloignés de la Confrérie depuis plusieurs années risquent d’être arrêtés. AbdelRahman Ayache, qui a pourtant quitté l’organisation en 2011, bien avant l’accession au pouvoir de Morsi, à cause de différences idéologiques et n’a dès lors eu de cesse de la critiquer, est à Istanbul.
Hormis le Qatar, les pays du Golfe n’étaient pas une bonne idée de destination, car ils se sont félicités de la destitution de Mohamed Morsi. L’Arabie saoudite et le Koweït envisagent d’extrader deux leaders de la Confrérie réfugiés sur leur sol, Akram al-Shaer et Mohammed al-Kabouti. L’Arabie saoudite a en effet suivi l’Egypte qui a interdit la Confrérie en décembre 2013 en la déclarant terroriste.

http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/03/egypt-muslim-brotherhood-qatar-saudi-kuwait-uae-summit.html

Doha serait devenu un centre pour la Confrérie en exil. Sont notamment au Qatar (aux dernières nouvelles) :

-Mahmoud Hussein, secrétaire général de la Confrérie. Il a été arrêté plusieurs fois sous Moubarak dans les années 1990.

- Mahmoud Ghozlan, porte-parole de la Confrérie. Il a été emprisonné deux fois sous Moubarak dans les années 2000.

-Mahmoud Ezzat, vice-guide suprême et est censé avoir remplacé Mohamed Badie depuis l’arrestation de ce dernier. Il est marié à la fille du précédent guide. Il a été emprisonné sous Nasser comme Badie, et sous Moubarak dans les années 1990, et enfin en 2008 pour avoir participé aux manifestations contre Israël.

-Essam el Haddad, ancien chef du bureau du président. Il avait été arrêté une fois en 2009 pour avoir participé à une manifestation.

- Ashraf Badr el-Din, le responsible du dossier économie des Frères

- Hamza Zouba, un porte-parole du PLJ

- AbdulRahman Ezz, un activiste Frère qui avait participé à Misr 25 (Egypte 25), une chaîne censément révolutionnaire (25 janvier) mais qui avait tourné très pro-Frères musulmans exclusivement.

- Mohamed Al-Gawadi, un historien proche des Frères qui avait lancé la proposition d’un gouvernement en exil après la destitution de Morsi http://thecairopost.com/news/45058/news/islamist-researchers-oppose-mb-exile-government

- Yahya Hamed, un porte-parole du FJP et ministre de Morsi

– d’autres islamistes qui n’appartiennent pas aux Frères mais sont aussi considérés comme terroristes, par exemple les leader de la Jamaa Islamiya leader dont les comptes ont été bloqués en Egypte,Tareq Al-Zumor et Assem Abdel Magued

- Hatem Azzam, un leader du parti Wasat, proche des Frères

- Mohamed Mahsoub, du Wasat aussi, ancien ministre de Morsi, qui avait pourtant démissionné dès décembre 2012 en signe de protestation contre la politique des Frères au pouvoir

- Des journalistes qui ont exprimé des opinions favorables aux Frères ou défavorables au renversement de Morsi et à la répression qui a suivi se retrouvent aussi au Qatar, du célèbre Wael Qandil à d’autres moins connus qui peuvent avoir démissionné de chaînes égyptiennes.

Deux autres vieux leaders de la Confrérie, Gomaa Amin et Ibrahim Mansour, eux, se sont dirigés vers Londres, qui a abrité leur bureau médiatique le plus actif.

Istanbul a aussi accueilli un certain nombre de fugitifs comme Gamal Heshmat.

Sont-ils finis, au moins temporairement ?

Les opinions divergent.
Les Frères, eux, ou du moins leur propagande, est sûre de la victoire, malgré les morts et les emprisonnements. Dans leurs discours et communiqués de presse, Dieu accordera la victoire aux justes. Alors que les manifestations protestant le renversement de Morsi entre le 30 juin et le 3 juillet étaient plutôt clairsemées (bien sûr il y a quand même eu des morts), l’Alliance anti-coup coup et pro-légitimité, qui ne se reconnaît pas comme exclusivement Frères musulmans alors qu’elle en est très proche déclarait que les révolutionnaires étaient descendus par millions. Elle s’imagine aussi capitaliser sur les problèmes économiques pour attiser le mécontentement envers le pouvoir. « La résistance de millions d’entre vous a maintenant été rejointe par d’autres millions qui ont un jour cru au 30 juin mais qui souffrent maintenant sous le nouveau régime. Utilisons notre expérience de résistance résiliente et pacifique pour protester contre la décision de diminuer les subventions aux biens de première nécessité et contre l’inflation. Faisons en sorte que ce soit un point de départ pour faire échec au coup d’Etat. »

« Les demandes de la Confrérie ne se sont pas adoucies ni ne sont devenus plus réalistes : Morsi doit toujours revenir, ne serait-ce que pour annoncer sa démission et annoncer des élections anticipées. Et ceux qui l’ont destitué, principalement le maréchal Abdel Fattah al Sissi, qui a été élu président, doivent être jugés voire condamnés à mort. » Eric Trager, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, explique que selon Emad Abdel Ghafour, un ancien conseiller de Morsi qui servirait aujourd’hui d’intermédiaire pour des négociations, le régime serait prêt à libérer une grande partie des prisonniers, moins 300, c’est-à-dire moins les leaders. Si ces derniers acceptaient, ils accepteraient la décapitation de leur propre organisation. Qui plus est, la base n’accepterait pas de négociations avec ceux qui ont tué ou emprisonné leurs proches, elle veut qu’on lui rende des comptes.
Pour Eric Trager, l’organisation est tellement engluée dans sa propre propagande qu’elle a perdu de vue la réalité et son réel affaiblissement.

Pour Jocelyne Cesari par contre, chercheuse au Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs at Georgetown University : »la Confrérie reste profondément présente dans le tissu de la société égyptienne, et aucune répression militaire n’en viendra à bout comme d’une autre tendance politique. Même en interdisant le groupe, en emprisonnant ses membres et en réprimant ses activités, les présidents égyptiens précédents comme Nasser et Moubarak n’ont aps pu en venir à bout. Il est peu vraisemblable que le régime de Sissi y parvienne : une répression féroce suscitera de la sympathie et les fera considérer en martyrs. » Le poids des Frères musulmans et de leur courant de pensée dans la société égyptienne est indéniable, mais l’ampleur de la répression en cours est aussi à prendre en compte, car en chiffres sinon en méthodes où elle est similaire, elle dépasse ce qui a eu lieu sous Moubarak et Sadate.

La répression ne touche pas que les islamistes

Le gouvernement égyptien, tout à sa lutte contre le terrorisme, ne s’émeut guère d’une variété de dommages collatéraux qui est loin de ne toucher que les opposants islamistes. Torture, viols, détention abusive? La police et la justice égyptienne ont la main lourde envers les Frères musulmans et assimilés? Les opposants gauchistes, les apolitiques qui font l’objet de dénonciations pas toujours bien informées et les détenus ordinaires n’ont pas droit à plus d’égards que les islamistes.
Et pourtant, le pouvoir justifie son manque de retenue en expliquant que les Frères musulmans sont des terroristes et leurs sympathisants aussi. Qu’ont donc les gauchistes et organisations de défense des droits de l’homme à voir avec eux? S’ils ont la mauvaise idée d’eux aussi critiquer le régime militaire, et les institutions jugées corrompues (police, justice, notamment) – les voilà également placés dans la catégorie « menace à la sûreté de l’Etat. »
D’ailleurs, l’assimilation de l’ensemble des membres et sympathisants des Frères musulmans à des terroristes -un décret égyptien de décembre 2013- est plus que contestable: les attentats contre les forces de l’ordre sont revendiqués par des groupes comme Ansar Beit el Maqdis (Partisans de Jérusalem) qui nient toute affiliation à la Confrérie.

Certains espéraient un adoucissement de la répression après l’élection à la présidence du maréchal El Sissi, mais les méthodes de la police et de la justice sont semblables à elles-mêmes.

Notons toutefois deux événements positifs ces derniers jours, dans le domaine du judiciaire: la mise en liberté du journaliste Abdullah el Shamy, pour raisons de santé à cause de sa grève de la faim, après une détention provisoire de dix mois et la libération, ce dimanche, de 68 personnes arrêtées le 25 janvier dernier, jour anniversaire de la révolution qui a renversé Hosni Moubarak, donc après six mois de détention provisoire.

Répression violente des manifestations
Elle touche les islamistes, certes, les morts faites par les forces de l’ordre ou leurs aides pendant les manifestations ont surtout décimé leurs rangs: des dizaines en juillet, des centaines voire un millier en août, une soixantaine le 6 octobre. Lors des manifestations islamistes anti-régime du vendredi, les morts continuent :ne serait-ce que ce vendredi, deux ont péri selon le ministère de l’intérieur par exemple.

Le 25 janvier dernier, on a compté plus d’une soixantaine de morts, gauchistes et islamistes confondus.
Ce samedi, qui était jour de solidarité internationale avec les prisonniers égyptiens, la dispersion au Caire de la manifestation gauchiste qui réclamait l’abolition de la loi régulant les manifestations et la libération des prisonniers politiques a été violente, avec quelques aides de la police en civil immortalisés sur des photos qui les montrent jouant du bâton pour permettre à la police d’interpeller les manifestants plus facilement.


Torture en prison

Les islamistes sont sans doute plus torturés que les autres détenus, dans le but d’obtenir d’eux des informations. C’est flagrant avec la prison d’Azouli, d’après l’avocat Ahmed Helmy, qui s’occupe depuis vingt ans de défendre les prisonniers politiques. Azouli, dans le camp militaire de Galaa dans le gouvernorat d’Ismaïlya, et serait d’après les rares personnes qui en ont été libérées, un camp de détention pour ceux que la police arrête, suite à des suspicions plus ou moins précises, remet entre les mains de l’armée, et dont elle refuse d’admettre l’interpellation, de sorte que les détenus disparaissent pendant des périodes qui peuvent aller jusqu’à plusieurs mois.

Des activistes gauchistes arrêtés le 25 janvier 2014 se sont plaints de torture.
Dans cette vidéo, l’un d’eux, Nagy Kamel, rappelle que
« Pendant ces 15 heures dans le commissariat, on nous a battus (avec des bâtons) et insultés tout le temps. On n’avait pas le droit d’aller aux toilettes, ni de demander de l’eau ou de la nourriture, ni d’appeler quelqu’un. Puis la sécurité nationale est arrivée, et s’est occupée de nous un par un. On a entendu des cris, et les gens étaient torturés à l’électricité. On nous a déplacés vers un autre commissariat, depuis celui d’Ezbekiya vers celui de Qasr el Nil. Pendant le transport on nous a battus aussi. On est resté dans ce nouveau commissariat (qui avait été vidé de ses prisonniers le 24 pour pouvoir nous accueillir apparemment) 12 jours. Là on a appris les accusations absurdes qui pesaient contre nous. Ensuite on nous a déplacés et ce fut une surprise, vers la prison d’Abu Zaabal. Là on a fêté notre arrivée.. des policiers et informateurs, avec des bâtons, qui nous frappent, qui déchirent nos vêtements. Ils ont pris ce que j’avais, quelques vêtements de rechange, deux-trois livres dont le titre leur a fait peur, des poèmes de Salah Jahine et « l’Etat faible et le régime fort » de Samer Soliman et des médicaments. Ils m’ont encore passé à tabac. [...] Il n’y a rien dans la cellule ni couverture, ni rien, l’eau dans les toilettes ne vient que quelques dizaines de minutes par jour, par contre c’est rempli d’insectes et de vermine. On nous tapait encore régulièrement. » Il donne ensuite l’exemple de trois personnes qui n’avaient rien à voir avec les manifestations anti-régimes du 25 mais qui étaient quand même détenues avec les activistes: l’un d’entre eux était même un ardent supporter du régime et un nostalgique de l’époque Moubarak. Puis il explique comment il s’est rendu compte que souvent les sessions des tribunaux sont des farces: on lui a dit avant même qu’il n’entre dans le tribunal que sa détention provisoire de 15 jours serait renouvelée.

Mais dans les commissariats et prisons, les humiliations, passages à tabac et viols de n’importe qui dont la tête ne revient pas aux policiers, pour quelque raison que ce soit, sont très fréquentes.

Encore ce dimanche, un énième exemple: Ahmed Ibrahim al-Sayed est mort dans une prison du Caire (quartier de Matareya) alors qu’il devait être libéré le lendemain pour bonne conduite. Il avait été incarcéré pour vol et condamné à trois ans (selon son père il était innocent). D’après son père, le visage du jeune homme de 23 ans était gonflé, abîmé et blessé, ce qui indiquerait une mort après un passage à tabac.

Lourdes peines

Les Frères musulmans ou ceux qui sont désignés comme tels dans leur procès à tort ou à raison, reçoivent ces temps-ci beaucoup de condamnations à mort. 230 dans l’affaire du meurtre d’un policier en août dernier à Minia dans le sud de l’Egypte, 12 pour l’affaire du meurtre d’un autre policier à Kerdasa en bordure du Caire. Bien sûr les habituelles réserves concernant la validité des accusations pesant contre les condamnés sont d’actualité, d’autant que le juge de Minia a prononcé ses verdicts en quelques minutes et en l’absence des accusés.
Les médias locaux rapportent qu’au moins l’un des condamnés à mort de Minia serait un chrétien – il est donc peu susceptible de faire partie des Frères musulmans.

Mais ce dimanche 8 personnes ont été condamnées à mort en province (à Damiette) pour avoir incendié le bâtiment du siège local des Frères musulmans : il n’y a donc pas que les islamistes qui font les frais des jugements expéditifs.

Des dizaines d’étudiants d’université ont été condamnés à entre trois et sept ans de prison pour avoir participé à une manifestation où le bâtiment du rectorat (de l’université d’Al Azhar) a été endommagé. L’université d’AL Azhar était connue pour abriter de grandes manifestations pro-Morsi.

Des activistes, dont le blogueur Alaa Abdel Fattah, ont été condamnés à 15 ans ferme pour avoir manifesté ( certains expliquent a dureté des sentences en expliquant que les activistes sont des agitateurs qui sont dangereux pour la stabilité du pays).


Arrestations politiques

Il y en aurait eu 16 000 selon le ministère de l’intérieur, peut-être jusqu’à 40 000, depuis l’été dernier. Il est difficile de savoir combien sont encore en prison, combien innocentés et quelle est la proportion islamistes/autres tendances politiques même si, à vue de nez, l’écrasante majorité est Frères musulmans/islamistes/sympathisants.
Des centaines de personnes ont été arrêtées le 25 janvier chez les gauchistes et islamistes.
Ce samedi 24 activistes anti-régime mais pas du côté des Frères, ont été arrêtés, pendant la dispersion d’une manifestation.

Arrestations arbitraires

A Minia par exemple, nombre de familles expliquent que leurs proches arrêtés n’ont rien à voir avec les événements, mais ont été dénoncés par des voisins jaloux, arrêtés par la police à la place d’un cousin, d’un oncle, appartenant aux Frères musulmans et en fuite.
On entend aussi parler d’arrestations d’habitants du Sinaï pour « investigations », juste à cause de leur origine, parce qu’ils viennent de la région d’Egypte où les groupes terroristes ont fait le plus de victimes parmi les forces de l’ordre.

Autre cas symbolique des mises en détention selon l’humeur de la police, la vice-rédactrice en chef d’un journal pourtant pro-gouvernement se retrouve en prison pour insulte à agent, après une sombre histoire de voiture mal garée, enlevée, et d’argent volé dans la boîte à gants – être du côté du pouvoir n’aide pas toujours.

Intimidation

L’organisation des Frères musulmans a été déclarée terroriste, donc bannie, en décembre 2013.
En avril, ç’a été le tour du mouvement du 6 Avril, né en 2008 dans des grèves ouvrières qui avaient tourné politiques, et qui a été important dans l’organisation du soulèvement de 2011 qui a fini par renverser Moubarak, puis dans toutes les autres opérations politiques anti-régime militaire, anti-Frères musulmans de ces dernières années. Le mouvement est accusé de « co-opération avec des pays étrangers, notamment les Etats-Unis, en vue de supprimer l’aide militaire américaine, de possession d’armes » et de « déformer l’image du pays ».
En mai, une ONG égyptienne à tendance gauchiste (le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux » a vu ses locaux envahis et son personnel terrorisé par un raid de la police aux motivations obscures.

Comme le dit Ahmed Maher, l’un des fondateurs du mouvement du 6 Avril, aujourd’hui condamné à 3 ans ferme pour avoir manifesté, dans un éditorial écrit en prison:
« Oui, c’est la jeunesse qui a déclenché la révolution et les Frères qui l’ont volée, mais ce n’est pas une raison pour les forces de sécurité de se mettre à massacre les jeunes et les Frères. Oui, il y a des terroristes et des extrémistes qui se sont engagés dans la lutte armée et les attentats à la bombe [...] mais les atteintes aux droits de l’homme ne font qu’encourager le recours à la violence chez ceux qui perdent confiance dans la résistance pacifique et démocratique. »

5 ans de prison pour blasphème

Un écrivain égyptien est condamné à 5 ans de prison pour avoir fait preuve de « mépris de la religion » dans l’un de ses livres, publié en 2010. L’auteur, Karem Saber, est aussi engagé politiquement et avec son « Centre pour la terre », a entraîné l’émergence de syndicats indépendants dans le monde rural après le soulèvement de 2011. Le 24 juin prochain, la sentence sera définitivement confirmée ou annulée par une autre cour – mais pour cela, il faut que l’accusé soit présent pendant le jugement – et il sera donc arrêté…

Ce lundi, une professeure du Sud rural de l’Egypte a été condamnée à six mois de prison pour la même raison, alors qu’EIPR, un centre égyptien de défense des droits de l’homme affirme qu’elle ne faisait que parler des religions du point de vue historique en classe. L’année dernière, un prédicateur islamiste extrémiste avait écopé de 5 ans pour la même raison, peine commuée en 6 mois.

D’après les statistiques tenues par EIPR, il y a eu 3 cas semblables en 2011, 12 en 2012 et 13 en 2013.

5 ans, c’est la peine maximale prévue par l’article 98 du code pénal pour mépris de la religion ou contre« toute personne tirant profit de la religion par la mise en circulation ou la réalisation d’actes partisans d’idées extrémistes – que ce soit par la parole, l’écrit ou tout autre moyen – dans le but d’inciter à la division, à l’émeute, au dénigrement ou au mépris d’une des trois religions monothéistes ainsi qu’aux différentes confessions qui s’y rapportent. Il en va de même pour l’atteinte à l’unité nationale ou à la paix sociale ».

Cet article est souvent utilisé dans des cas qui restreignent la liberté d’expression, même si la Constitution égyptienne, que ce soit celle de 2012 et de Mohamed Morsi ou celle de cette année et du régime de transition des militaires, sont censées défendre la liberté d’expression. Selon Ishaq Ibrahim, spécialisé à EIPR dans le dossier des religions, la loi comptait au départ empêcher le développement de l’extrémisme religieux.

L’écrivain Karem Saber a été condamné une première fois à cinq ans de prison par contumace en juin 2013, et le verdict a été confirmé le jeudi 5 juin dernier, par contumace aussi, l’auteur étant arrivé trop tard au goût de la cour, d’après ses dires. La plainte avait été déposée en 2011, par d’illustres inconnus de Beba «deux semaines après la visite du Centre de la terre pour les droits de l’homme à Beba, ce village du sud de l’Egypte, où ils essayaient d’expliquer aux paysans et ouvriers agricoles l’intérêt d’un syndicat indépendant, non lié au parti défunt du régime Moubarak, ni aux Frères musulmans, » d’après Karem Saber.

« Mais attention, je ne dis pas que le cas est politique. Même si on peut le voir comme ça : la plainte a été déposée en 2011 quand on a énervé des gens de ce village, il ne s’est pas passé grand-chose jusqu’en 2013 où les conservateurs du point de vue religieux se sont senti les mains libres, et le verdict a été confirmé cette année où de toute façon les peines de prison sont données plus que généreusement, » ajoute l’auteur et activiste. « Je pense que ceux qui ont déposé cette plainte contre moi ont les moyens ou sont soutenus. Il y avait vingt avocats de leur côté lors de la séance du 5 juin. Il se peut qu’ils n’aient pas apprécié nos efforts vers un syndicat indépendant. D’ailleurs on n’a pas créé de bureau à Beba : on a senti les tensions quand on y était, avec certains qui se servaient du fait que je suis chrétien pour inciter à la division interreligieuse – je ne voulais pas créer de conflit intercommunautaire donc j’ai renoncé, mais nous avons créé un centre dans un village voisin, auquel peuvent se rattacher les gens des environs.»

« L’accusation est plutôt comique : le livre incriminé, Où est Dieu, est un recueil de nouvelles qui décrit les difficultés de la vie des paysans et ouvriers en milieu rural, dans les briqueteries par exemple. Souvent les personnages se plaignent et demandent secours à Dieu. Rien de particulièrement blasphématoire, » raconte Karem Saber. « Eh bien le dossier d’accusation explique toutes ces histoires comme l’œuvre d’un hérétique – un hérétique qui mange à tous les râteliers cela dit : selon eux, dans une nouvelle, je suis soufi, dans une autre, chiite… dans une autre encore, communiste, puis athée… J’ai renoncé à trouver un sens à ces accusations ! »

L’auteur, interrogé sur ce qu’il fera le 24 juin, avoue ne pas encore savoir. « Après tout, » affirme-t-il, « la moitié de l’Egypte est sous le coup d’une condamnation et a changé de ville pour ne pas se faire arrêter, et vit ainsi dans une semi-quiétude. Évidemment mon cas a reçu plus d’attention, il est moins vraisemblable qu’il tombe facilement dans l’oubli. »

Egypte : liberté de la presse toujours derrière les barreaux

Au moins 17 journalistes sont toujours en prison en Egypte pour avoir fait leur travail, 16 Egyptiens et un étranger. Certains sont en détention provisoire depuis cet été, c’est-à-dire depuis plus de neuf mois, tous sont accusés de faits qui sont liés à la nouvelle définition du terrorisme selon l’Etat égyptien, les peines peuvent donc être très lourdes. « Les autorités utilisent des prétextes fallacieux pour les maintenir en détention », d’après le Comité de protection des journalistes. « Sont systématiquement visés les médias et les professionnels de l’information affiliés aux Frères musulmans, ou considérés comme proches de la confrérie, frappée d’interdiction comme c’était le cas avant le soulèvement de 2011. Le Comité de Protection des Journalistes (CPJ) a ainsi recensé plus de 65 cas de journalistes interpellés, arrêtés ou détenu depuis la destitution de Mohamed Morsi le 3 juillet 2014. »

- Trois journalistes du réseau d’information Rassd (facebook, twitter, youtube) actuellement proche des Frères musulmans ont été arrêtés, un en juillet, Mahmoud Abdel Nabi, accusé de possession d’armes et incitation à la violence, deux en août, Samhi Mustafa et Abdullah alFakharny, accusés de diffuser de fausses informations. Amro Al-Qazzaz et Islam Al-Homsi, également de Rassd, ont été jugés devant un tribunal militaire depuis le 24 février dernier pour avoir “divulgué des informations confidentielles” et “insulté le Maréchal Sissi” en rendant publiques des vidéos de discours de Sissi avant son accession à la célébrité. Al Qazzaz a été acquitté mais Al Homsi a été condamné à un an de prison et une amende.

- Deux journalistes ont été arrêtés pendant la dispersion du sit-in de Rabaa le 14 août, l’un freelance, Mahmoud Abou Zeid, l’autre travaillant pour Al Jazeera, accusé pour le premier de meurtre et tentative de meurtre etc., et le second, Abdullah Al SHamy, qui est toujours en grève de la faim, d’avoir été en possession d’armes.

- Un de la chaîne de télé islamiste Amgad, Mohamed al-Adly, arrêté en même temps que les deux journalistes de Rassd fin août 2013, accusé comme eux de troubler l’ordre public.

- Deux d’un site internet proche des Frères, Yaqeen, ont été arrêtés en décembre, Ahmed Gamal et Said Shehata, accusés d’avoir insulté un officier de police et participé à une manifestation illégale ( à l’université d’Al Azhar, alors qu’ils couvraient cette manifestation).

- Un photographe du journal Al Chaab al Gedid, également opposé au régime, a été arrêté en décembre et condamné en mars (verdict confirmé en appel) à trois ans de prison, pour avoir participé à une manifestation non autorisée et être en possession d’un appareil photo (d’après la presse égyptienne).

- Trois du site d’information portant le même nom que le parti des Frères musulmans (bannis), Liberté et Justice. Samah Ibrahim a été arrêtée alors qu’elle couvrait une manifestation Frère en janvier, apparemment pour trouble à l’ordre public : elle a écopé de six mois de prison assortis d’une amende de 50000 livres égyptiennes (5300 euros). Deux journalistes ont été arrêtés chez eux en avril, Ahmed Al Ajos et Abdel Rahman Shaheen, accusés d’avoir participé à des manifestations violentes.

- Trois journalistes travaillant pour Al Jazeera, arrêtés fin décembre, accusés de chercher à donner une mauvaise image du pays par leurs reportages, d’aider les Frères. Ce sont un Egyptien, Baher Mohamed, un Australien, Peter Greste, un Egypto-Canadien, Mohamed Fadel Fahmy.

- Deux journalistes ont été arrêtés le 25 janvier, Karim Shalaby et Ahmed Fouad, alors qu’ils couvraient les manifestations. Ils sont accusés d’y avoir pris part. Hussein Hassan Sobhy a été arrêté en février, lors d’une autre manifestation: il est également accusé d’y avoir pris part.

Reporters sans frontières appelle à la libération de ces journalistes et critique également le climat de censure et de propagande.

« L’annonce – le 2 juin 2014 – par l’humoriste Bassem Youssef de l’arrêt de son célèbre programme El-Bernameg suite à d’importantes pressions est source d’inquiétude à nos yeux, tout comme l’interdiction imposée à Nader Al-Fergany de continuer à écrire dans les colonnes d’Al-Ahram suite à une série d’articles jugés critiques à l’égard du président Al-Sissi. D’autres incidents survenus le jour de l’élection présidentielle démontrent le manque de neutralité et d’indépendance de certains journalistes. En effet certain s’en sont violemment pris aux abstentionnistes en les accusant d’être des “traîtres” à la nation. »

Par ailleurs six journalistes ont été tués alors qu’ils couvraient les événements depuis la destitution de Mohamed Morsi l’été dernier.

La Taupe

Caméra cachée, mise sur écoute, reconnaissance faciale. Le documentaire intitulé « La Taupe » et diffusé hier sur la chaîne qatarie al-Jazeera emprunte les techniques d’enquêtes des séries américaines. Le film est construit autour du témoignage d’un ingénieur, connu sous le nom de Mohanad Jalal. Comme un agent secret, il donne certains détails dans la pénombre, recoupe des photos pour trouver les coupables, s’infiltre dans le camp ennemi.

Le but de la mission est clair : raconter d’une part l’histoire d’une révolution confisquée par les tenants de l’ancien régime, appuyés par une myriade d’hommes de mains (souvent jeunes) prêts à en découdre avec les révolutionnaires. D’autre part montrer que ces mêmes personnes, appelées baltagia en égyptien (« voyous »), ont été à la manœuvre pour soutenir « le coup d’Etat » contre le président islamiste Mohamed Morsi.

Mohanad Jallal passe en revue toutes les séquences de violences qui ont suivi la démission d’Hosni Moubarak en février 2011 : de l’évacuation violente de la place Tahrir par les chars de l’armée le 8 avril 2011 aux manifestations des opposants de Mohamed Morsi devant le palais présidentiel d’al-Ittiyadiyya en décembre 2013. Il épluche les vidéos, compare les photos, répertorie les visages qui apparaissent à plusieurs reprises. Puis tire cette conclusion : un nombre important d’Égyptiens est réquisitionné par le régime pour casser toute initiative qui critique la répression militaire ou pour grossir les rangs des manifestations anti-Morsi. Les « citoyens honorables », comme les appellent une grande partie des médias, sont décrits ici comme des casseurs et des agitateurs travaillant pour le compte du régime militaire.

C’est un film à charge contre l’armée et les partisans de l’ancien régime. Il a été diffusé sur la chaîne al-Jazeera à quelques jours de l’officialisation de la victoire du maréchal Abdel Fatah al-Sissi à l’élection présidentielle. Un choix délibéré. Certains éléments font aussi penser que le personnage incarnant « la Taupe », Mohanad Jalal, est un sympathisant de la confrérie: son histoire débute le 28 janvier, date à laquelle les Frères musulmans ont rejoint la place Tahrir. Il dit également avoir rencontré un responsable du palais présidentiel, occupé alors par Mohamed Morsi. L’ingénieur l’aurait prévenu de l’existence d’une organisation de baltagia.

Cela ne veut pas dire que des Égyptiens ne sont pas payés ou menacés pour participer à une manifestation. Ou que les soutiens de l’ancien régime n’ont pas concouru à la fin de la présidence de Mohamed Morsi. Mais le documentaire rappelle, dans sa forme, la violence des séquences anti-Frères musulmans diffusées sur les chaînes de télévision, voire la paranoïa vertigineuse qui a conduit à l’arrestation des journalistes d’al-Jazeera en décembre dernier.

Nadéra Bouazza