Egypte : liberté de la presse toujours derrière les barreaux

Au moins 17 journalistes sont toujours en prison en Egypte pour avoir fait leur travail, 16 Egyptiens et un étranger. Certains sont en détention provisoire depuis cet été, c’est-à-dire depuis plus de neuf mois, tous sont accusés de faits qui sont liés à la nouvelle définition du terrorisme selon l’Etat égyptien, les peines peuvent donc être très lourdes. « Les autorités utilisent des prétextes fallacieux pour les maintenir en détention », d’après le Comité de protection des journalistes. « Sont systématiquement visés les médias et les professionnels de l’information affiliés aux Frères musulmans, ou considérés comme proches de la confrérie, frappée d’interdiction comme c’était le cas avant le soulèvement de 2011. Le Comité de Protection des Journalistes (CPJ) a ainsi recensé plus de 65 cas de journalistes interpellés, arrêtés ou détenu depuis la destitution de Mohamed Morsi le 3 juillet 2014. »

- Trois journalistes du réseau d’information Rassd (facebook, twitter, youtube) actuellement proche des Frères musulmans ont été arrêtés, un en juillet, Mahmoud Abdel Nabi, accusé de possession d’armes et incitation à la violence, deux en août, Samhi Mustafa et Abdullah alFakharny, accusés de diffuser de fausses informations. Amro Al-Qazzaz et Islam Al-Homsi, également de Rassd, ont été jugés devant un tribunal militaire depuis le 24 février dernier pour avoir “divulgué des informations confidentielles” et “insulté le Maréchal Sissi” en rendant publiques des vidéos de discours de Sissi avant son accession à la célébrité. Al Qazzaz a été acquitté mais Al Homsi a été condamné à un an de prison et une amende.

- Deux journalistes ont été arrêtés pendant la dispersion du sit-in de Rabaa le 14 août, l’un freelance, Mahmoud Abou Zeid, l’autre travaillant pour Al Jazeera, accusé pour le premier de meurtre et tentative de meurtre etc., et le second, Abdullah Al SHamy, qui est toujours en grève de la faim, d’avoir été en possession d’armes.

- Un de la chaîne de télé islamiste Amgad, Mohamed al-Adly, arrêté en même temps que les deux journalistes de Rassd fin août 2013, accusé comme eux de troubler l’ordre public.

- Deux d’un site internet proche des Frères, Yaqeen, ont été arrêtés en décembre, Ahmed Gamal et Said Shehata, accusés d’avoir insulté un officier de police et participé à une manifestation illégale ( à l’université d’Al Azhar, alors qu’ils couvraient cette manifestation).

- Un photographe du journal Al Chaab al Gedid, également opposé au régime, a été arrêté en décembre et condamné en mars (verdict confirmé en appel) à trois ans de prison, pour avoir participé à une manifestation non autorisée et être en possession d’un appareil photo (d’après la presse égyptienne).

- Trois du site d’information portant le même nom que le parti des Frères musulmans (bannis), Liberté et Justice. Samah Ibrahim a été arrêtée alors qu’elle couvrait une manifestation Frère en janvier, apparemment pour trouble à l’ordre public : elle a écopé de six mois de prison assortis d’une amende de 50000 livres égyptiennes (5300 euros). Deux journalistes ont été arrêtés chez eux en avril, Ahmed Al Ajos et Abdel Rahman Shaheen, accusés d’avoir participé à des manifestations violentes.

- Trois journalistes travaillant pour Al Jazeera, arrêtés fin décembre, accusés de chercher à donner une mauvaise image du pays par leurs reportages, d’aider les Frères. Ce sont un Egyptien, Baher Mohamed, un Australien, Peter Greste, un Egypto-Canadien, Mohamed Fadel Fahmy.

- Deux journalistes ont été arrêtés le 25 janvier, Karim Shalaby et Ahmed Fouad, alors qu’ils couvraient les manifestations. Ils sont accusés d’y avoir pris part. Hussein Hassan Sobhy a été arrêté en février, lors d’une autre manifestation: il est également accusé d’y avoir pris part.

Reporters sans frontières appelle à la libération de ces journalistes et critique également le climat de censure et de propagande.

« L’annonce – le 2 juin 2014 – par l’humoriste Bassem Youssef de l’arrêt de son célèbre programme El-Bernameg suite à d’importantes pressions est source d’inquiétude à nos yeux, tout comme l’interdiction imposée à Nader Al-Fergany de continuer à écrire dans les colonnes d’Al-Ahram suite à une série d’articles jugés critiques à l’égard du président Al-Sissi. D’autres incidents survenus le jour de l’élection présidentielle démontrent le manque de neutralité et d’indépendance de certains journalistes. En effet certain s’en sont violemment pris aux abstentionnistes en les accusant d’être des “traîtres” à la nation. »

Par ailleurs six journalistes ont été tués alors qu’ils couvraient les événements depuis la destitution de Mohamed Morsi l’été dernier.

La Taupe

Caméra cachée, mise sur écoute, reconnaissance faciale. Le documentaire intitulé « La Taupe » et diffusé hier sur la chaîne qatarie al-Jazeera emprunte les techniques d’enquêtes des séries américaines. Le film est construit autour du témoignage d’un ingénieur, connu sous le nom de Mohanad Jalal. Comme un agent secret, il donne certains détails dans la pénombre, recoupe des photos pour trouver les coupables, s’infiltre dans le camp ennemi.

Le but de la mission est clair : raconter d’une part l’histoire d’une révolution confisquée par les tenants de l’ancien régime, appuyés par une myriade d’hommes de mains (souvent jeunes) prêts à en découdre avec les révolutionnaires. D’autre part montrer que ces mêmes personnes, appelées baltagia en égyptien (« voyous »), ont été à la manœuvre pour soutenir « le coup d’Etat » contre le président islamiste Mohamed Morsi.

Mohanad Jallal passe en revue toutes les séquences de violences qui ont suivi la démission d’Hosni Moubarak en février 2011 : de l’évacuation violente de la place Tahrir par les chars de l’armée le 8 avril 2011 aux manifestations des opposants de Mohamed Morsi devant le palais présidentiel d’al-Ittiyadiyya en décembre 2013. Il épluche les vidéos, compare les photos, répertorie les visages qui apparaissent à plusieurs reprises. Puis tire cette conclusion : un nombre important d’Égyptiens est réquisitionné par le régime pour casser toute initiative qui critique la répression militaire ou pour grossir les rangs des manifestations anti-Morsi. Les « citoyens honorables », comme les appellent une grande partie des médias, sont décrits ici comme des casseurs et des agitateurs travaillant pour le compte du régime militaire.

C’est un film à charge contre l’armée et les partisans de l’ancien régime. Il a été diffusé sur la chaîne al-Jazeera à quelques jours de l’officialisation de la victoire du maréchal Abdel Fatah al-Sissi à l’élection présidentielle. Un choix délibéré. Certains éléments font aussi penser que le personnage incarnant « la Taupe », Mohanad Jalal, est un sympathisant de la confrérie: son histoire débute le 28 janvier, date à laquelle les Frères musulmans ont rejoint la place Tahrir. Il dit également avoir rencontré un responsable du palais présidentiel, occupé alors par Mohamed Morsi. L’ingénieur l’aurait prévenu de l’existence d’une organisation de baltagia.

Cela ne veut pas dire que des Égyptiens ne sont pas payés ou menacés pour participer à une manifestation. Ou que les soutiens de l’ancien régime n’ont pas concouru à la fin de la présidence de Mohamed Morsi. Mais le documentaire rappelle, dans sa forme, la violence des séquences anti-Frères musulmans diffusées sur les chaînes de télévision, voire la paranoïa vertigineuse qui a conduit à l’arrestation des journalistes d’al-Jazeera en décembre dernier.

Nadéra Bouazza

Le roi est mort, vive le roi

Les élections présidentielles en Egypte, c’est génial. Avec près d’un millier et demi de morts et près de quarante mille arrestations politiques ces dix derniers mois, selon des chiffres (peut-être un peu gonflés mais parlants néanmoins) sortis hier, on pouvait se sentir l’esprit intranquille, un peu barbouillé – mais pas de panique, le maréchal Sissi est en train de se faire élire ce 26 et 27 mai, et dans la joie et la bonne humeur.

Bien sûr les esprits chagrins que sont les Frères musulmans, et les groupes opposés tant aux militaires qu’aux islamistes, boycottent; bien sûr d’autres esprits mélancoliques font remarquer que les jeunes se sont bien peu déplacés aux urnes, mais qu’importe.
Qu’importe si les réseaux sociaux abondent de photos de files d’attente devant les bureaux de vote où ce sont surtout des papis et papas qui font la queue. Les jeunes, eux, ont cliqué aujourd’hui par milliers sur un événement facebook baptisé « émigration massive des jeunes d’Egypte« . La bannière nargue: « salut pays de vieux », avec un avion qui laisse derrière lui les cris de « Sissi est mon président » « vive Morsi » et autres « on va vous faire exploser ».

Qu’importe si dans les quartiers plutôt favorables aux Frères comme Kerdasa par exemple, ou dans les quartiers pauvres qui ne voient pas comment leur situation pourrait s’améliorer même avec un homme providentiel et le retour du tourisme, on fait moins la fête.

Qu’importe puisqu’on peut crier vive l’Egypte comme si on venait de gagner la coupe du monde, alors que presque la moitié de la population vit en-dessous ou juste au niveau du seuil de pauvreté, qu’il y a pénurie d’énergie, de blé, qu’on dépend de l’aide du Golfe, qu’on a quasiment 15% de chômage et bien plus chez les jeunes, que les médecins et les professeurs sont payés des clopinettes et que seuls les riches ont accès à des soins ou éducation convenables, que la presse, censurée ou pas, débite une pensée unique.
Qu’importe puisque Sissi va sauver l’Egypte, et le monde par la même occasion. Se souvenir de son discours où une phrase obscure avait fait faire des gorges chaudes : « L’Egypte est la mère du monde [expression courante en Egypte], elle sera comme le monde. » Il va certainement résoudre les problèmes économiques et faire cesser les attentats en un claquement de doigts.


photo de Marwa Nasser à Minia dans le sud de l’Egypte

Les Egyptiens ont le droit de dessiner des petits cœurs ou d’écrire « je t’aime » à côté du nom de leur candidat préféré sans invalider le bulletin de vote. L’important c’est de ne pas déborder dans la case d’à côté, explique le sécrétaire général de la Commission électorale, interrogé au téléphone dans un talk-show télévisé (extrait ci-dessous).

On passe des chansons joyeuses dans la rue. Légèrement en faveur de l’un des deux candidats, mais qu’importe, l’essentiel c’est la bonne humeur. « Boshret Khir » (« un bon présage ») est une chanson émiratie pour la campagne de Sissi (merci le Golfe encore une fois).

De petits plaisantins en ont fait une version « miaou ».

On danse devant les bureaux de vote.

Les femmes seulement, puisque c’est une affaire de femmes de danser.

La police qui aime le peuple a annoncé qu’elle allait distribuer des fauteuils roulants pour que tout le monde puisse se déplacer jusqu’au bureau de vote.

On a rarement vu – et entendu- autant d’hélicoptères ronronner au-dessus du Caire. Pas de pénurie énergétique de ce côté-là.
Les Emirats arabes unis, qui aiment décidément soutenir les efforts démocratiques égyptiens, ont envoyé des véhicules militaires pour aider le pays à sécuriser le scrutin.

Reste à savoir combien de temps l’homme providentiel restera considéré ainsi. Ce fauteuil de président ne sera sans doute pas une sinécure.

De leur côté les Frères musulmans (enfin leur bras politique, le parti de la Liberté et de la Justice, qui est techniquement mort, d’ailleurs) n’ont rien trouvé de mieux à faire que de sortir un camembert qui montre combien les Coptes (chrétiens orthodoxes d’Egypte) sont méchants, puisque, ne constituant qu’environ (les chiffres sont contestés) 10% de la population, ils composent 48% du total des électeurs qui sont allés voter. Et la plupart des votants ont choisi Sissi.

Et pour ceux qui y sont imperméables: ce post contient une forte dose d’ironie. Merci.

« On est fatigué de voter, finalement rien ne change! »

A l’approche de l’élection présidentielle, prévue les 26 et 27 mai prochains, le désenchantement est palpable. La vie politique suscite de la méfiance voire du rejet chez une partie de la population.

Vendredi dernier, Hamdeen Sabahi était en campagne à Alexandrie, la ville où il avait enregistré son plus beau score en 2012. Il est 15 heures. Nous sommes à Wadi Qamar, un quartier populaire pris en tenaille entre deux gigantesques usines de ciment et de pétrole. Les habitants, beaucoup d’enfants et d’adolescents, attendent la venue du candidat. Certains courent pour avoir les meilleurs places, d’autres haussent le ton pour pouvoir entrer dans la salle où se tiendra le meeting. Les esprits s’échauffent. Pourtant la majorité d’entre-eux ne sont pas des fervents partisans du candidat nassériste. « Je ne voterai pour personne. Ni Sissi, ni Sabahi, » soutient Ahmed tout en jouant des coudes pour apercevoir l’homme politique. »Tous ceux qui sont là habitent dans le quartier, on est juste venu pour voir. On est fatigué de voter, finalement rien ne change! »

Hamdeen Sabahi en campagne à Alexandrie, le 16 mai 2014. Crédit:Katharina Eglau

Mais quelques minutes plus tard, le trentenaire revient sur ces déclarations:  » Non, non, n’écris pas ce que je t’ai dit. Je supporte Sissi », dit-il, insistant.

Près de l’estrade, des jeunes adolescents se pressent autour des journalistes. Eux non plus ne prêtent pas beaucoup d’attention au discours du candidat. Ils veulent seulement être là, aux premières loges. Moustapha Tamer, 16 ans, est l’un d’entre-eux. Pour le jeune adolescent, malingre et introverti, les problèmes du quartier ne se résoudront pas dans cette salle. Selon lui, la plus grande plaie des habitants se trouve à quelques pas de là: deux grandes usines qui crachent des nuages de fumée. « J’y travaille parfois à la journée pour gagner 50 livres. Les contrats fixes sont réservés à des Égyptiens qui vivent dans d’autres régions », explique-t-il avec une voix d’adulte. Il poursuit: « Ces usines nous empoisonnent. Comme beaucoup de jeunes, j’ai des problèmes respiratoires à cause du ciment. » Un autre habitant, le visage bruni, attire l’attention sur son crâne dégarni et en partie brûlé. Ce jour-là, l’élection présidentielle s’est invitée dans leur quartier. Ils l’ont accueilli, désabusés.

Le scrutin présidentiel, qui doit se tenir les 26 et 27 mai prochain, ne passionne pas les foules. Deux candidats s’opposent, mais dans les faits, seul Hamdeen Sabahi joue le jeu de la campagne présidentielle: avec son équipe, il sillonne le pays, organise des meetings, harangue les foules (beaucoup moins importantes qu’en 2012). Son adversaire, lui, reste plus discret. Il n’a fait que très peu d’apparitions publiques aux côtés de ses partisans. Devant cette absence, seul son visage surplombant toutes les grandes routes du pays nous signale que, oui, l’ex-ministre de la Défense est bien candidat à l’élection présidentielle. Qu’il va même très probablement remporter le scrutin. Enfin, c’est ce qui se dit par-ici.

NB

Contre Sissi

« Le chemin du maréchal Sissi vers le pouvoir baigne dans le sang, celui de centaines d’Egyptiens tués dans la capitale et d’autres villes égyptiennes, et les élections présidentielles ont lieu alors que des millions d’opposants politiques égyptiens ont été jetés en prison, et il est l’ennemi numéro un de millions d’Egyptiens qui considèrent qu’il porte la responsabilité directe de la mort ou de l’emprisonnement de leurs proches ». Voilà entre autres ce que proclame une campagne politique un rien don quichottesque, lancée ce samedi, en attaquant frontalement le candidat favori des élections présidentielles du 26 juin.

Six petites organisations pro-révolution égyptiennes, dont le mouvement du 6 Avril, qui avait beaucoup contribué au soulèvement contre Hosni Moubarak, qui vient d’être interdit par un tribunal égyptien (mais qui attend encore le verdict de l’appel), viennent de lancer une campagne attaquant le vainqueur attendu des élections présidentielles du 26 mai prochain, le maréchal Sissi.

« Contre toi« , la campagne reprend sans vergogne la rhétorique du pouvoir, qui, comme toute rhétorique anti-terroriste, explique que « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Longtemps les petits groupes révolutionnaires ont voulu se placer dans une sorte de troisième voie et affirmer aussi bien leur opposition aux Frères musulmans qu’au régime militaire. Mais aujourd’hui, dans un climat qui ne s’adoucit pas envers les activistes de la troisième voie, considérés comme la cinquième colonne des islamistes ou des agents de l’étranger, ils ne s’embarrassent plus de nuances.

Les participants à cette campagne sont des acteurs aujourd’hui marginalisés de la scène politique comme le 6 avril, le front du chemin de la révolution, les socialistes révolutionnaires et le mouvement de résistance des étudiants.

L’image de la campagne montre Sissi pour ce qu’il est, un homme issu des services de renseignements militaires, et ne cache pas son antipathie en lui balafrant le visage.

Chaque affichette dénonce des absurdités ou des exagérations de la campagne du candidat, sur le plan social, économique – sans parler des violations en cours contre les droits de l’homme dans le pays.
Depuis la destitution par Sissi de l’ex-président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, en juillet 2013, ce sont effectivement des milliers d’opposants, principalement des Frères musulmans et sympathisants, mais aussi des partisans de la troisième voie, et aussi d’après les avocats, des gens arrêtés au hasard, qui ont été emprisonnés et sont accusés de charges lourdes comme de terrorisme, et au moins 1300 personnes qui ont été tuées dans la répression des manifestations d’opposition, d’après Human Rights Watch.

Détention provisoire sans jugement confirmée pour le journaliste d’Al Jazira en grève de la faim

Abdullah El Shamy, un journaliste en détention provisoire depuis le 14 août, et qui est en grève de la faim depuis le mois de janvier, a perdu aujourd’hui son appel contre le renouvellement de sa détention provisoire.

El Shamy est l’un des correspondants d’Al Jazeera en Egypte. D’après sa famille qui cite un médecin, sa santé est actuellement en danger. Son frère Mosaab, également journaliste, donne quelques détails (en anglais) ici. Son épouse a également entamé une grève de la faim.
Le ministère de l’Intérieur dément la grève de la faim et affirme que le journaliste est en bonne santé et a accès aux repas que lui fournit régulièrement sa famille en prison.

Shaaban Saeed, l’avocat du journaliste de 26 ans, explique que son client est accusé d’ »avoir pris part à un groupe terroriste [comprendre les Frères musulmans] et d’avoir répandu des informations mensongères [comprendre, d'avoir couvert sur la place Rabaa au Caire la dispersion des sit-ins pro-Morsi de cet été qui a fait près d'un millier de morts]« .
D’autres correspondants de la chaîne qatarie sont en prison, également accusés d’avoir fabriqué des informations visant à discréditer les autorités de transition égyptiennes, arrivées au pouvoir lorsque l’armée a destitué l’ex-président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi.

Abdullah elShamy a réussi à faire passer une lettre en-dehors de sa cellule au début du mois, où il affirme que les autorités essayaient de le convaincre de renoncer à sa grève de la faim.
Il a également fait parvenir cette vidéo de lui-même en prison à sa famille et à Al Jazeera. Il y déclare que
« il est détenu depuis plus de 260 jours sans avoir commis aucun crime ». Il ajoute qu’ »il tient le régime égyptien pour responsable de sa santé et de sa sécurité, si jamais sa grève de la faim ou un autre événement venait à menacer son intégrité. »

Amnesty International appelle les autorités égyptiennes à le libérer.

Il est aujourd’hui en confinement en cellule individuelle, dans une autre prison (Scorpion, ou Aqrab en arabe) que celle où il avait té maintenu jusqu’alors, à Tora. Comme son appel a été refusé, il n’est qu’au début de sa nouvelle période de détention provisoire de 45 jours. La loi égyptienne permet dorénavant d’attribuer des périodes de détention provisoire de 45 jours renouvelables pour les individus accusés de près ou de loin de liens avec le terrorisme – et apparemment la différence entre un journaliste couvrant les exactions du pouvoir et un terroriste n’apparaît pas toujours clairement à la justice égyptienne.

Fragment d’une campagne sentimentale

- C’est moi qui suis honoré d’être parmi vous, je vous jure…Mais j’ai envie de vous dire quelque chose (…) J’ai besoin de vous parler et que vous livriez mes paroles dans vos maisons.

- Sissi, on t’aime!!

- J’espère seulement que je suis digne de cet amour.

-Sissi, on t’aime!!

- Je vais avoir des problèmes avec vos maris ( rire)

- On prend des photos et c’est fini?

Alors que le candidat Abdel Fatah al Sissi donnait sa première interview (pré-enregistrée et en deux parties) depuis le lancement de la campagne le 2 mai dernier, c’est une autre prestation du maréchal qui a retenu mon attention. Celle de Sissi devant un parterre de femmes triées sur le volet. Leur point commun: leur amour pour l’ancien ministre de la défense. Elles se pâment devant celui qu’elles comparent à un père ou un frère. Si certains doutaient encore de l’importance des sentiments dans cette campagne présidentielle, ces échanges entre Sissi et les femmes devraient les faire changer d’avis. Le but n’est pas de présenter un programme, mais de séduire. Comme lors de l’interview pré-enregistrée diffusée sur les chaînes ONtv et CBC, le grand favori ne prend pas de risques. Il charme un public acquis à sa cause.

Que se passe-t-il réellement dans le Sinaï?

La lutte contre le terrorisme figure en tête des priorités des deux candidats officiels à l’élection présidentielle qui devrait se tenir les 26 et 27 mai prochain. Interrogé sur la différence entre son programme de 2012 et celui de 2014 lors d’une conférence de presse, le nassériste Hamdeen Sabahi a principalement évoqué « la guerre contre le terrorisme ». Un sujet devenu incontournable dans les médias égyptiens et dans le discours politique. Dans la seule journée de vendredi, l’Egypte a été secoué par quatre attentats faisant au moins trois morts et des dizaines de blessés. Régulièrement, l’armée égyptienne rend compte de ses avancées, principalement dans le Nord-Sinaï.

A chaque semaine, son lot de déclarations sur des démolitions, des arrestations de terroristes ou des démantèlements de caches d’armes. Une communication officielle abondante qui, selon plusieurs activistes, cache le manque cruel d’informations sur ce qui se passe réellement dans la région. La liberté de mouvement est limitée pour les journalistes étrangers voulant rejoindre la zone des combats ; les communications téléphoniques sont coupées 6 à 12 heures par jour ; les principales voies routières soumises à un couvre-feu. De cette situation est née le hashtag  «Sinai_not_covered » sur les réseaux sociaux. Les activistes l’utilisent chaque jour pour rappeler combien cette guerre est inaudible.

Capture d’écran Twitter

«Les informations sur les opérations ne sont pas disponibles », regrette le journaliste Ismail Alexandrani dans un article publié par le Centre de recherches  Initiative Arabe de Réforme. Seules les versions officielles ou les revendications de victoires faites par les groupes armés comme Ansar al-Maqdis témoignent de la guerre.  Il poursuit : «Il n’est actuellement pas possible pour un chercheur de mener des entrevues avec l’une des deux parties dans la zone de combat, ni de voyager ou de suivre les conséquences des opérations de façon détaillée(…) »

Or les déclarations émanant des différents protagonistes du conflit ne constituent pas une source d’information fiable. Engagé dans une guerre de propagande, chaque camp  médiatise son récit ponctué de victoires militaires. La guerre se joue donc à huis clos sans qu’aucun journaliste ne puisse démentir la version officielle. Ceux qui ont essayé de le faire au début de l’opération militaire en septembre 2013, en ont payé le prix fort.  Par définition, le récit de bataille omet de parler des hommes et des femmes  vivant dans cette partie de l’Egypte. Longtemps marginalisée par l’administration centrale, la population bédouine est plongée depuis plusieurs mois dans une guerre meurtrière. « Ce que je crains maintenant, c’est que tout en gagnant la guerre contre le terrorisme, nous perdons les cœurs et les esprits des habitants du Sinaï»,  écrit la célèbre blogueuse Zenobia .

Nadéra Bouazzza

 

 

L’invasion de l’Algérie attendra…

Le candidat favori à l’élection présidentielle, Abdel Fatah al Sissi, aurait-il l’intention d’envahir l’Algérie une fois élu à la tête de l’Egypte? La probabilité est nulle. Pourtant, depuis 48 heures, une partie de la presse algérienne sensationnaliste surfe sur des propos qu’aurait tenu le maréchal lors d’une rencontre avec des professeurs d’université mercredi 30 avril. « L’armée égyptienne est forte .. Avant que la moindre chose ne se manifeste à la frontière ouest, l’armée sera présente  (…) si un problème se présentait et qu’un citoyen égyptien en exprimait la nécessité , je pourrais entrer en Algérie en 3 jours », aurait déclaré le maréchal Sissi, d’après le site d’information Echorrouk. Ce dernier titre son article: « Sissi: je peux envahir l’Algérie en trois jours! ». Un brin surjoué.

Capture écran de l'article publié sur le site algérien Echorrouk, le 1er mai 2014

Mais l’auteur de l’article va plus loin en situant cette déclaration dans la longue liste des attaques égyptiennes à l’encontre de l’Algérie, ne manquant pas de rappeler la crise footbalo-nationaliste de 2009.

Selon les responsables de la campagne du candidat Sissi, ses propos ont été mal interprétés. Le maréchal a déclaré qu’il « est toujours prêt à aider tout pays arabe confronté au terrorisme et à l’extrémisme (…) et qu’il avait un profond respect pour le peuple algérien », rapporte un communiqué de son équipe publié  jeudi 1er mai.

Une voix de la raison s’est éteinte

Sa voix manque déjà à l’Egypte. Le brillant journaliste Bassem Sabry est décédé à l’âge de 31 ans. Lorsque j’ai appris la nouvelle dans la nuit, je n’arrivai pas à y croire. Comment peut-on partir aussi jeune? Je ne le connaissais que virtuellement: nous nous étions échangés quelques messages au mois d’août lors de l’évacuation sanglante de Raba’a al Adawiya. Il avait accepté que je traduise et reprenne sur le site de Slate Afrique l’un de ses articles intitulée  » Pourquoi l’Egypte ne devrait pas briser les sit-in Pro-Morsi ».

Il écrivait à cette époque: « Selon moi, et contrairement aux nombreuses voix qui s’élèvent en faveur d’une intervention de l’armée, mettre un terme aux sit-in par la force serait une ligne de conduite absolument dangereuse et contre-productive, surtout pour les hommes au pouvoir en Egypte(…) »

Ses posts blogs et ses contributions sur le site al-Monitor étaient pour moi des rendez-vous. Je les attendais avec impatience. Son regard affûté m’aidait à appréhender l’Egypte ( ce qui n’est pas toujours facile)…Depuis mon retour au Caire, je n’ai jamais eu l’occasion de lui manifester mon entière gratitude. RIP Bassem.