Démission surprise du gouvernement égyptien

Le gouvernement égyptien de transition formé cet été après le renversement de Mohamed Morsi en juillet, et dirigé par Hazem Beblawy, a rendu son tablier lundi 24 février.
Les raisons précises de cette démission surprise et les circonstances de la passation de pouvoir à ce qui devrait être un nouveau gouvernement de transition sont encore floues.
Des élections présidentielles, suivies des parlementaires, devraient avoir lieu d’ici l’été.

Avec des attentats (principalement contre les forces de sécurité mais l’un d’entre eux a touché des touristes la semaine dernière) toutes les semaines, des grèves dans tous les secteurs (santé, éducation, usines etc.), une répression des opposants plutôt bien accueillie à l’intérieur du pays mais vivement critiquée sur la scène internationale, le gouvernement n’était pas dans une position des plus confortables.

Reste à savoir si certains des ministres conserveront, fût-ce brièvement, leur portefeuille. Mohamed Ibrahim, l’ex-ministre de l’Intérieur, occupait déjà cette fonction sous Morsi. Beaucoup réclament son passage en jugement pour les deux périodes, celle des Frères et celle de la période de transition.

Le nouveau gouvernement de transition pourrait être dirigé par Ibrahim Mahlab, ministre du logement. C’est la première apparition sous le feu des projecteurs pour ce magnat de la construction. A noter, il était membre du bureau politique du Parti National Démocratique, le parti unique de l’ère Moubarak…

Les spéculations vont bon train autour de la personne du désormais maréchal Sissi. Resterait-t-il à son poste de ministre de la Défense? Au contraire, est-il heureux de se détacher d’un gouvernement à la piteuse réputation, voire serait-il a l’origine de cette décision surprise, afin de préserver son capital sympathie pour les élections présidentielles à venir?

Hala Chukrallah, première femme à la tête d’un parti en Egypte

Une femme n’avait jamais été à la tête d’un parti égyptien aussi important. Cela était vrai jusqu’à vendredi 21 février, date à laquelle Hala Chukrallah a été élue présidente du parti Destour, succédant ainsi au libéral Mohamed el-Baradei. Recueillant 108 voix sur 189, elle devient « la première femme» à accéder à cette fonction. Contrairement à son prédécesseur, cette consultante et responsable de la politique éducative est très peu connue du grand public. Mais à l’âge de 59 ans, Hala Chukrallah reprend les rênes d’un parti absent du débat public depuis plusieurs mois.

Hala Chukrallah, capture d'écran Youtube, 2012.

«Le parti va travailler pendant la période de ma présidence au retour de la question de la justice sociale, intentionnellement absente, alors que la violence et la figure du terrorisme devient une excuse pour empiéter sur le droit et les libertés, j’en suis désolée. Mais maintenant, le parti revient sur la scène politique», annonce-elle dans une interview au quotidien arabophone Masry-al-Youm. En lire plus »

Le procès de la peur

On pourrait renommer le procès des vingt journalistes d’al-Jazeera qui doit s’ouvrir aujourd’hui au Caire, le « procès de la peur ». Car c’est bien ce sentiment qu’il est censé propager chez tous les journalistes, et plus largement dans toute la population. Parmi eux, seize Egyptiens sont accusés d’appartenir à une « organisation terroriste » – autrement dit la confrérie des Frères musulmans- et quatre étrangers de leur avoir fourni « l’argent, les équipements et les informations [leur permettant de] diffuser de fausses nouvelles ». La peur dont je parle se construit dans le temps. Comme l’élévation d’un mur qui demande plusieurs étapes. La peur interpelle, pose progressivement ses marques, jusqu’à façonner les consciences. Les images de l’arrestation des deux journalistes Peter Greste et Mohamed Fadel Fahmy dans leur suite du Mariott correspondent à l’une de ces étapes. Les deux hommes sont interrogés comme des criminels. L’interrogateur les soupçonne d’être des agents du Qatar, de travailler pour al-Jazeera, donc contre l’Egypte et ses intérêts.

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Les femmes font le mur

Hier s’achevait la manifestation artistique du collectif « Women on wall », né au printemps 2013. Du 8 au 13 février, de jeunes artistes égyptiens ont investi les rues Chérif et Bustan, au centre-ville du Caire. Bombes à la main, les graffeurs laissent libre cours à leurs imaginations et déploient une énergie impressionnante au milieux des voitures garées dans l’entrepôt. Le but de la manœuvre: parler de la condition des femmes à travers des graffitis. « C’est comme si on ouvrait une porte et qu’on donnait à voir l’étendue des problèmes auxquelles les femmes sont confrontées, soutient Angy Balata, l’une des responsables du projet. Les graffitis ont la force de mettre en lumière des sujets ou des thématiques bien précis. De là peut naître une réflexion qui s’inscrit dans le temps.

Graffitis dans le garage de la rue Bustan

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« On fait confiance à Sissi comme on ferait confiance à un cousin »

« Je sais bien qu’à l’étranger on se demande ce que les Egyptiens ont dans le crâne. Ils font une révolution, ils mettent des islamistes au pouvoir, ils les chassent un an après, ils veulent élire un militaire à la présidence et c’est comme si l’ancienne dictature revenait. »

Ainsi parlait un chauffeur de taxi cairote. Il avait bien deviné mon métier, journaliste, et avec une grande bienveillance, qui s’etait faite rare ces derniers temps envers notre profession, s’était dit qu’il me brieferait sur sa facon de voir les choses. Voici donc son temoignage.

» « Mais il faut comprendre quelque chose à la mentalité égyptienne : nous sommes dans un pays du tiers-monde, et pour la grande majorité d’entre nous, la vie est très dure. On veut juste que ça s’arrange du point de vue matériel. Et pour cela, on est capable de supporter beaucoup. Une, deux, trois, cinq années difficiles, de travailler pour rien, de supporter un peu de privation de liberté- tant qu’on fait confiance au dirigeant, qu’on se dit qu’au final il a vraiment les intérêts du peuple à cœur. On a du mal à se reposer sur tous les dirigeants, les ministres: si jamais le pays explose, ils sauteront dans un avion et on n’entendra plus jamais parler d’eux.

Par contre, pourquoi doit-il être candidat à la présidence ? Ca c’est dommage.

Après tout je ne représente que moi-même, mais j’ai l’impression que mon sentiment est partagé. C’est peut-être un peu étrange mais c’est bien une question d’amour. On a fait confiance à Sissi comme on ferait confiance à un ami, à un cousin. On se dit qu’il nous ressemble. Qu’il nous comprend.

» Par contre, pourquoi doit-il être candidat à la présidence ? Ca c’est dommage. Il est très bien là où il est, ministre de la Défense. Dans un pays de plus de 80 millions d’habitants, un seul individu aurait l’étoffe d’un homme d’Etat ? Allons donc.

Pour la démocratie, ça risque de prendre du temps.

» Et puis j’ai beau être content d’être débarrassé des islamistes – il ne manquait plus que ça, qu’on devienne un Iran sunnite ! - j’aimerais mieux qu’on soit capable de changer de président dans les règles, avec des élections. On n’y est pas encore. Aujourd’hui, il faut une révolution et couper des têtes. Les extrémistes exagèrent, mais traiter tous les partisans de Morsi ou tous les opposants à Sissi de terroristes, c’est exagérer aussi. Il y a des gens éduqués qui soutiennent les Frères, et d’autres qui sont contre les deux.

» Pour être honnête le problème n’est pas qu’un problème de dirigeants, c’est aussi nous, le peuple, le problème. On ne sait pas accepter les divergences d’opinion. On veut des solutions de facilité.

» Il faut bien dire qu’au fond, on veut tous la même chose : vivre. Trouver du boulot, gagner correctement notre vie, pouvoir compter sur les services publics- et on ne peut pas pour le moment ! Chômage de masse, salaires très bas. L’éducation, la santé sont gratuites, mais d’une qualité si médiocre que ça ou rien c’est pareil. Et le Caire, cette ville géante sale et désorganisée.

» Mais si Dieu le veut, dans quelques années on sera dans un pays qui fonctionnera mieux. Pour la démocratie, ça risque de prendre plus de temps. J’ai vécu cinq ans en Hollande il y a quelques années, j’ai bien vu comment c’était. Ah c’est différent ! Les hommes politiques ont des comptes à rendre, les gens tolèrent les avis différents – les rues sont propres ! Rien à voir d’accord. Il n’empêche que pour ceux d’entre nous qui ont connu autre chose, qui savent comment c’est ailleurs dans les pays développés, la situation ici est encore plus dure à supporter.

» Mais je suis optimiste quand même. Si nos dirigeants veulent vraiment faire quelque chose de bien, on se rassemblera tous derrière eux quels que soient nos a priori au départ. »

Bassem Youssef, le trublion est de retour

Le satiriste égyptien Bassem Youssef est revenu sur les petits écrans ce vendredi. Il a tenté, tout au long de l’épisode, de dénoncer la censure, les obstacles à la liberté d’expression et la Sissi-mania sans « fâcher personne », comme il le répétait.

Bassem commence fort en mettant en scène le processus de décision du contenu de son nouveau show.
L’humoriste pourrait se mette à l’astrologie, au football, ou encore écouter, muet, un autre présentateur…

S’ensuit une séance d’excuses pince-sans-rire aux honorables téléspectateurs qu’il avait froissés dans son précédent « Programme » en octobre dernier. Ses détracteurs lui reprochent pêle-mêle d’être irrespectueux ou de servir des intérêts étrangers-américains. Bassem Youssef avait été privé d’antenne pendant plusieurs mois depuis le Ramadan (période de vacances pour les programmes habituels hebdomadaires), les manifestations de l’été et la destitution de Morsi. Il était revenu en octobre mais avait apparemment irrité soit le pouvoir, soit sa chaîne hôte dans le deuxième épisode de la saison, car la diffusion de cet episode, enregistre comme toujours deux jours avant la diffusion, a ete annulee in extremis, et la chaine avait alors mis fin a sa collaboration avec l’humoriste. Ce dernier est désormais le protégé de MBC Egypte, à fonds saoudiens. Des clins d’oeil à répétition, au manager, ou aux collègues de la chaîne et leurs programmes, ont ponctué la première émission de Bassem Youssef sur cette chaîne. L’Arabie saoudite soutient le régime de transition en place en Egypte
Tout au long du show, le ministre de la Défense et potentiel futur président égyptien, le maréchal Sissi, est omniprésent – son nom du moins, car tout commentaire est prohibé. Bassem fait semblant de ne même pas vouloir le nommer.

Mais le nom de Sissi revient en boucle, dans tous les thèmes que l’humoriste tente d’aborder, cuisine, mode, etc. (en s’aidant même d’une roue digne de jeux télévisés), afin de montrer l’obsession égyptienne pour son militaire.
Dans une référence à l’épisode d’octobre, l’un des assistants de Bassem s’apprête à chanter gaiement « Et Sissi a fait un coup d’Etat » quand tous sortent des armes pour le faire taire, mimant le désaccord mais attirant en réalité l’attention sur les tentatives réelles du pouvoir (visant les opposants islamistes ou non, et les médias) de faire taire toute voix discordante.

En hommage à ses shows précédents, Bassem Youssef reçoit un appel de Gamahir, »les masses » fausse ingénue symbole de l’Egypte qui appelait au sujet de ses problèmes de coeur avec ses maris/chefs d’Etat successifs. Mais cette fois-ci, il joue à raccrocher le combiné, terrifié.

A la fin de l’épisode, Cairokee, un groupe égyptien connu pour sa musique pop et ses chansons prisées de la jeunesse et du courant qui se perçoit comme pro-révolution, a présenté ses dernières compositions, notamment « Des gens dansent, d’autres meurent », allusion on ne peut plus claire à l’euphorie po-armée et pro-Sissi de certains, tandis que les morts faits par les forces de sécurité parmi les manifestants ne cessent d’augmenter – comme les victimes d’attentats.

La guerre contre le terrorisme, version égyptienne

Les autorités égyptiennes mènent une «guerre contre le terrorisme». Elles s’apprêteraient, dans les prochains jours, à renforcer le cadre législatif de cette lutte. Une décision fortement critiquée par les associations de défense des droits de l’homme.

En Egypte, «la guerre contre le terrorisme» a bon dos. Invoquée au quotidien par les autorités et les médias, elle a le mérite de tout expliquer, tout élucider… tout justifier. En réponse à l’assassinat du général Mohamed Saïd, chef du bureau technique du ministère de l’Intérieur égyptien, devant son domicile mardi 28 janvier, le président par intérim Hazem El Beblawi a réaffirmé «la détermination des autorités à lutter contre le terrorisme». Dans la journée, le groupe djihadiste Ansar Beit Al Maqdiss (Les partisans de la Ville Sainte) a revendiqué le meurtre de ce haut gradé et l’inscrit dans la longue liste des attaques subies par la police et le ministère de l’Intérieur depuis plusieurs mois. En lire plus »

Quand le Taxi se fait théâtre

La place Tahrir est bouclée. Cernée de blindés. L’Egypte vient de fêter le troisième anniversaire de sa révolution. Mais seule une partie du pays était conviée. Les autres vaquaient à leurs occupations ou étaient violemment réprimés à Mostafa Mahmoud, Alf Masken, Talaat Harb…
Le lendemain, avec des amis, nous décidons de nous changer les idées. Mais surtout d’oublier la journée du 25 janvier. Avec ses morts, ses blessés, et ses milliers d’arrestations. Dans une salle du centre-ville, se joue une adaptation de Taxi, un roman de Khaled al- Khamissi traduit dans plusieurs langues et publié en 2009 (Actes Sud). D’une scène à l’autre, n’hésitant pas à interagir avec le public, les acteurs font revivre les récits de chauffeurs de taxi, en les actualisant ou en laissant libre cours à l’improvisation. En lire plus »

L’an III de la révolution: un funeste anniversaire

Une sanglante répression s’est abattue sur les manifestants opposés au régime militaire. Le dernier bilan fait état d’au moins 49 morts, plus de 200 blessés et 1049 arrestations. Reportage au Caire, le 25 janvier 2014.

Le Caire se prépare à fêter l’an III de la révolution. A reculons. La veille déjà, les rues et les cafés étaient quasiment déserts, conséquence du quadruple attentat qui a secoué la ville dans la matinée. Pourtant, cette révolution du 25 janvier, tous s’y réfèrent depuis trois ans : un héritage dont personne ne peut se passer, ni l’armée, ni les Frères musulmans, ni les révolutionnaires. C’est pourquoi ces derniers ont tous appelé à manifester en souvenir du «jour de la colère» ce 25 janvier 2011. Il est à peine 11h. Alors que la ville s’éveille péniblement, la place Tahrir, elle, s’anime. En lire plus »

Inquiétude pour un Egyptien et un Américain arrêtés sans motif clair

Mercredi soir, un journaliste, fixeur et réalisateur indépendant, originaire du Sinaï, et un traducteur et journaliste américain, son colocataire, ont été placés en détention provisoire. D’après leurs avocats, ni la police ni les services de la Sécurité d’Etat n’ont donné les motifs de l’arrestation ni n’ont fixé de date pour la première audience de leur procès.
L’Américain a été libéré ce dimanche, mais l’Egyptien est toujours en détention, pour « donner une mauvaise image du pays à l’étranger avec ses reportages » d’après le tabloïd égyptien Youm7.

Les deux hommes étaient colocataires à Dokki.
Ils ont été arrêtés après des heures d’interrogations à leur appartement, où les policiers avaient fait une première incursion plus tôt dans la journée pour vérifier leurs passeports.
D’après le troisième colocataire, journaliste britannique, les policiers semblaient s’intéresser au fait que l’Américain, Jeremy Hodge, 26 ans, parlait bien arabe. Ils ont aussi cherché à savoir comment il avait rencontré l’Egyptien, Hossam Meneai, 36 ans.
Jeremy Hodge aurait envoyé des textos pendant le début de sa détention, avant de prévenir ses amis qu’on allait lui confisquer son téléphone, où il mentionnait notamment que les interrogations portaient sur le Sinaï et l’appareil photo de Hossam Meneai.

Les personnes à contacter pour obtenir davantage de détails sur l’affaire sont
1. Ahmed Hassan, Hisham Mubarak Law Center – lawyer (Cairo): (+20) (0)1228289396
2. Drew Brammer – friend of the three flatmates (Cairo): (+20) (0)1121655616 d.brammer@egyptindependent.com
3. Lisa de Moraes – Jeremy Hodge’s mother (Los Angeles): (+1) 323-610-1118, lisa.demoraes@gmail.com

Les arrestations dans le cadre de la lutte anti-terroriste sont fréquentes; quand elles ont touché des étrangers récemment, ils étaient journalistes pour Al Jazeera, chaîne honnie car vue comme soutenant les Frères musulmans (accusés de terrorisme) ou parce que leurs manières avaient déplu à la police (affaire des deux Canadiens) il pourrait également arriver qu’ils soient soupçonnés d’espionnage (le pays a l’espionnite facile).

Voir la déclaration complète en anglais ici.