« Une vie digne, la liberté, la justice sociale : deux ans après, je ne vois toujours rien »

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sophieanmuth


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En ce 25 janvier 2013, la place Tahrir tente de se persuader que ça y est, deux ans après le début du soulèvement qui a renversé Hosni Moubarak, on repart pour une deuxième révolution. On crie « à bas le régime ». On demande un gouvernement de transition et de nouvelles élections. On reprend le slogan « pain (=vie digne), liberté, justice sociale ». Les mouvements qui ont appelé à manifester sont en majorité de gauche et libéraux. Les manifestants donnent l’impression d’un mouvement populaire et qui ne se revendique d’aucun parti.
L’air sent bien le gaz lacrymogène – au soir, rester même au beau milieu de la place, c’est-à-dire à quelques centaines de mètres du plus gros des affrontements, était très inconfortable – sans doute une nouvelle salve de gaz lacrymo avait-elle été lancée afin de convaincre les manifestants de ne pas camper sur place pour la nuit et les jours suivants, comme beaucoup en ont l’intention.
Les marches se sont dirigées principalement vers Tahrir au Caire mais on manifeste aussi devant le palais présidentiel. Partout ailleurs en Egypte, Nord, Sud, dans les villes, manifestations aussi. Affrontements partout aussi, avec six morts à Suez, et 250 blessés dans toute l’Egypte.

Sur la place Tahrir, aucun parti n’a tenté de monopoliser l’attention – hormis le parti nassériste, qui squatte un coin de la place sans discontinuer ces temps-ci, et qui table sur la position très anti-Frères musulmans (persécution même) de Nasser pour augmenter sa popularité. Le mouvement du 6 Avril est dans un coin de la place. On se repose par terre, assis sur les terre-pleins ou parfois, progrès depuis deux ans de manifestations tout de même, sur des chaises en plastique. Les tentes ont meilleure mine quand il y a du monde autour, ça change par rapport aux manifestations précédentes. Les hommes protègent le très petit nombre de femmes qui s’aventurent en plein milieu de la foule – il y a des familles, des femmes voilées, des femmes « en cheveux », mais surtout des hommes. Voire des jeunes hommes. Et ceux que l’on remarque le plus, ce sont ces adolescents ou jeunes hommes en uniforme de révolutionnaire, lequel comprend toujours un foulard keffieh ou assimilé.

Un certain désir d’en découdre

Il existe depuis cette semaine un « Black bloc » égyptien. L’année dernière, la mode pour les petits jeunes qui veulent en découdre avec « le régime » (le système) était aux masques de V pour Vendetta, cette année c’est une cagoule. Beaucoup avaient aujourd’hui aussi sur cette cagoule le petit blason des Ultras Ahlawy.
De leur côté, on peut voir ACAB (« all cops are bastards », une phrase culte des Ultras) et « Anarchy » sur une tente.

Les Ultras sont ces supporters de foot qui se battaient déjà contre la police sous Moubarak et ont utilisé leur expérience pour faire le coup de poing contre les forces de l’ordre pendant la révolution et toutes les échauffourées qui ont suivi. Le groupe n’a pas vraiment de chef ni de mot d’ordre, chacun est libre, mais il était vu comme le groupe armé des révolutionnaires. Le massacre de plus de soixante-dix fans de foot du Caire à Port-Saïd en 2012 a fait penser à beaucoup qu’il s’agissait d’une vengeance des forces de sécurité contre ces agitateurs. Le procès des responsables des morts de Port-Saïd reprend demain, 26 janvier (les accusés sont principalement des fans de l’autre équipe, on compte aussi quelques policiers). Les Ultras ont menacé de manifestations violentes et d’une « nouvelle révolution » s’ils n’obtenaient pas justice.

Sur la place Tahrir en ce vendredi de manifestation, quelques dizaines de jeunes hommes encagoulés courent de temps à autre quelque part sans que l’on ne sache trop pourquoi ni vers où, et sautent athlétiquement et à toute vitesse les barrières des terre-plein de la place. A un certain moment, ils se regroupent et commencent à discuter, les visages sont masqués pour la plupart d’entre eux, ils se présentent comme voulant assurer la sécurité de la place et des manifestants anti-Frères musulmans. La plupart ont l’air d’adolescents surexcités ou prennent des airs de conspirateurs… Les heurts devant le palais présidentiel en décembre ont beaucoup marqué les esprits : certains pensent qu’il faut constituer des milices anti-Frères pour leur faire face.
Parmi ce Black Bloc, il y a donc des Ultras, mais pas que. Leur idéologie est bien floue mais ils n’ont pas l’air opposés à la violence. Le premier conciliabule fini, ils se précipitent pour tenir un autre meeting plus loin.

Certaines échauffourées partent d’un rien: par exemple lorsque le célèbre écrivain Alaa AlAswany vient rendre visite aux membres du mouvement du 6 Avril, certains le prennent à parti violemment – parce qu’il n’est pas allé s’asseoir avec d’autres groupes?!

Un manifestant pacifique regrette que son air dubitatif face à la violence passe si mal auprès des révolutionnaires en armes. Le jeune homme raconte être entré sur la place par le côté où on s’affronte (à coups de pierres et de gaz lacrymo et balles en caoutchouc), avoir dit aux manifestants qu’il n’avait pas envie de se battre, et s’être entendu demander d’un air réprobateur s’il n’était pas égyptien, et pourquoi donc il ne voulait pas s’en prendre à la police.

Beaucoup se sont mis sur le front un bandeau noir qui porte « à bas le régime ou « les procès, Egypte! ». Le jeune homme en question, de tendance islamiste centriste, demande aussi la chute de Morsi, et admet que la période de transition se trouverait ainsi rallongée. Mais il refuse d’avoir fait la révolution pour rien.

A bas la Constitution, à bas le régime des Frères

Si en janvier 2011 on « célébrait » la police – on dénonçait un régime dictatorial, l’absence de libertés, la torture aux mains de la police et de la sécurité centrale (le 25 janvier est traditionnellement la fête de la police), cette année on critique le « régime du Morchid » (c’est-à-dire le Guide suprême des Frères musulmans, accusé de diriger le pays au nom de la Confrérie aux buts louches, à la place du président Mohamed Morsi et de son gouvernement dirigé par Hicham Qandil). En 2011, on s’en était pris aux véhicules et commissariats de police, cette année, ce sont les bureaux des organes des Frères musulmans qui subissent des attaques: par exemple le siège de leur journal électronique Ikhwanonline, ou le siège local du Parti de la liberté et de la justice à Ismaïlya. Personne ne les revendique vraiment, les Frères musulmans accusent le 6 Avril, les manifestants accusent des voyous.

"La religion est à Dieu, le pays est à tous"

A l’entrée de la place, des gens discutent, affables. « Pourquoi vous ne lui laissez pas une chance, s’interroge l’un d’entre eux. Un bébé ne devient pas un homme en un instant, il faut laisser du temps au temps… Et si vraiment Morsi ne vous plaît pas, aux prochaines élections vous votez contre lui et puis voilà! »

Les bâtiments des gouvernorats ont aussi fait l’objet d’attaques, par exemple à Suez ou Ismaïlya.

De nombreuses banderoles à Tahrir parlent surtout de la Constitution, peu réclament la chute du régime – même si ce slogan, lorsqu’il est chanté, suscite toujours beaucoup d’enthousiasme.

« deux ans après, toujours rien »
Ce père de famille originaire de Shubra est venu manifester avec ses filles, voilées. Accoudés mélancoliquement à la rambarde verte d’un des terre-pleins de Tahrir, ils observent la foule. Ils disent avoir participé à la révolution de 2011. Ils regrettent qu’aujourd’hui tout le monde se dispute avec tout le monde. Et la violence qui ne sert à rien. Et le gouvernement des Frères musulmans qui est incapable de faire quoi que ce soit. « Deux ans après, rien n’a changé. Une vie digne, la liberté, la justice sociale, c’étaient les demandes de notre révolution. Où sont-elles? » L’ingénieur raconte qu’il a également pris part aux manifestations de décembre dernier devant le palais présidentiel, mais qu’il l’a regretté, car il avait trouvé que les manifestants étaient pour beaucoup des représentants du régime Moubarak…

Morsi: recalé! sécurité:0, pain:0, propreté:0, constitution:0, gouvernement:0, propreté:0, circulation:0 (etc.)

Certains révolutionnaires de 2011 ont l’impression de s’être fait voler leur révolution, à la fois par les Frères musulmans (qui n’avaient pas appelé à célébrer l’anniversaire de la révolution aujourd’hui mais passent leur temps à affirmer vouloir accomplir les buts de la révolution) qui n’ont rien fait selon eux pour les libertés et la justice, et par les petits groupes de manifestants non pacifiques.

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