Gaza: l’Egypte a-t-elle véritablement changé?

L'Auteur

naderabouazza


Topics

Après avoir rappelé son ambassadeur pour des consultations, le président islamiste a décidé d’envoyer son premier ministre Hicham Qandil dans la bande de Gaza ce vendredi 16 novembre. Un effort reçu positivement par la majorité du peuple égyptien solidaire de la cause palestinienne. Cette visite est hautement symbolique pour le parti islamiste désireux de donner des gages de soutien au Hamas et aux Palestiniens.

Amr Dalsh / Reuters Manifestation dans la Mosquée Al Azhar en soutien aux Palestiniens le 16 novembre 2012.

La révolution égyptienne et l’élection du candidat des Frères musulmans Mohammed Morsi en juin dernier présageaient  d’un éventuel changement de politique à l’égard du voisin israélien. Une politique différente de celle qui a prévalu pendant près de 30 ans sous la présidence d’Hosni Moubarak.

Certes, il avait rappelé l’ambassadeur égyptien en Israël de nombreuses fois. Mais:

« Ce qui a changé, c’est la rapidité de la réponse. L’Egypte a rappelé son ambassadeur rapidement » [même si ce n'est que temporaire], dit Mostafa Al Sayed, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire.

« Jamais Moubarak n’aurait envoyé son Premier Ministre à Gaza », précise Khaled El Gindy, chercheur à la Brookings Institution, qui a également servi de conseiller à l’Autorité Palestinienne de 2004 à 2009.

« La visite du Premier Ministre à Gaza, qui avait pour but, apparemment un peu contradictoire, à la fois de montrer le soutien de l’Egypte à Gaza et de conseiller la modération au Hamas, donne des gages à l’aile extrémiste des Frères musulmans et l’opinion publique égyptienne« , résume Alaa El din Arafat, chercheur politologue au Cedej (Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales) et basé au Caire. « C’était un voyage peu fin politiquement. Il eût été plus raisonnable d’envoyer seulement le Ministère de la Santé. »

« Morsi a brûlé toutes ses cartes d’un coup: rappel de l’ambassadeur égyptien, protestation auprès de l’ambassadeur israélien, demande d’une réunion urgente du Conseil de Sécurité de l’ONU, même chose pour la Ligue arabe, et envoi de  son Premier Ministre. Que lui reste-t-il si Israël lance une opération terrestre? Couper les relations avec Israël, entrer en guerre, ou ne rien faire de plus, ce qui revient à battre en retraite et à ruiner son image« , dit Alaa El din Arafat.

L’opération «plomb durci », l’offensive que l’armée israélienne avait lancée contre Gaza en janvier 2009, et qui s’était soldée par la mort de 1.400 Palestiniens et de 13 Israéliens,  n’avait pas suscité la visite d’émissaire égyptien dans la bande de Gaza. Mais le printemps arabe est passé par là et les nouvelles autorités au pouvoir ne peuvent plus se couper de l’antisionisme  largement partagé dans le monde arabe.

« Il est évident que l’opinion publique égyptienne a toujours été très hostile à la manière dont le président Hosni Moubarak menait les relations bilatérales avec Israël et notamment au moment de Gaza (décembre 2008). Moubarak le savait tellement qu’il avait interdit toute manifestation de solidarité avec Gaza », nous confiait le journaliste et  spécialiste du Proche-Orient Alain Gresh (interview 27 avril 2012)

Des journaux ont parlé de plusieurs milliers de manifestants contre l'attaque israélienne à Alexandrie. Au Caire en fin d'après-midi, ils étaient à peine quelques centaines, quelques salafistes, quelques adolescents excités en keffieh, des activistes auto-proclamés avec des tee-shirts du mouvement AlAhrar ("les libres").. et les habituels stands qui vendent tout ce que le manifestant peut vouloir, du thé aux drapeaux "il n'ya de Dieu que Dieu", en passant par les drapeaux palestiniens et les vuvuzelas.

Une Égypte différente de celle d’hier?

Mohammed Morsi l’a bien compris. Ce vendredi 16 novembre, alors que des manifestations au Caire et à Alexandrie apportent leur soutien aux Palestiniens, le président islamiste a réitéré sa condamnation de l’offensive  israélienne. Comme devant les Nations-unies, Mohammed Morsi se pose en garant du changement. Et pourquoi pas comme un révolutionnaire.

« Je déclare au nom de tout le peuple égyptien que l’Egypte d’aujourd’hui est différente de celle d’hier, et les Arabes d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier. Je dis avec assurance que l’Egypte n’abandonnera pas Gaza. », a déclaré Morsi. « 

Presque tous les partis politiques égyptiens annoncent leur soutien à Gaza et tous les partis révolutionnaires ont annoncé ce samedi qu’ils organisaient un convoi de solidarité dimanche vers Gaza, et que s’ils n’étaient pas autorisés à traverser à Rafah, ils organiseraient un sit-in à la frontière.

Lors de sa visite de quelques heures à Gaza, le premier ministre égyptien a déclaré que l’Egypte prendra «des mesures sérieuses pour mettre fin à l’agression », rapporte le quotidien arabophone Al-Quds al arabi.

Avant d’ajouter:

«Je ne peux pas rester silencieux sur ce que j’ai vu aujourd’hui à Gaza, à l’hôpital, les martyrs, l’enfant martyr Mohammad Yasser, vidé de son sang.»

Mais quelles sont ces mesures, quel est le « prix » qu’Israël doit payer, selon l’Egypte?

« Tout le monde sait que l’Egypte a un poids dans la région, qu’elle a un rôle à jouer – mais quel rôle, c’est la question », reconnaît Khaled El Gindy. « L’Egypte n’a pas intérêt à s’engager d’un point de vue militaire. Mais la visite du Premier ministre est très symbolique, elle participe à cette légitimation, à laquelle participent aussi la Turquie, le Qatar etc. Israël bien sûr a dû suspendre ses opérations pendant la visite du Premier Ministre égyptien. »

La situation dans la région est également différente de celle de 2009. Le Golan n’est pas calme comme à l’époque. La situation dans le Sinaï est plus instable.

On peut même aller jusqu’à dire que « Gaza 2012 est un test pour le status quo régional. On verra si le Printemps arabe a eu ou non un impact sur l’équilibre régional des puissances/ de la terreur« , conclut Omar Ashour, directeur du programme de master des Etudes moyen-orientales à l’Université d’Exeter.

Rafiq Habib, un conseiller chrétien du président Morsi, connu pour avoir des positions assez modérées,  ne mâche pas ses mots. Il  a déclaré «que l’agression israélienne sur la bande de Gaza dévoile à nouveau sa vraie nature. Il s’agit d’une armée d’occupation mise en place par un État voyou, au dessus de toutes les lois et normes internationales.»

« Après l’élection de Morsi, les Palestiniens attendent quelque chose de différent de l’Égypte, Morsi ne peut pas dire autre chose. Mais c’est un soutien politique mais pas encore diplomatique », explique Khaled El Gindy.

« La Palestine est « la » cause pour beaucoup dans le monde arabe et beaucoup d’Egyptiens, » dit-il .

Les attentes plus radicales de certains peuvent se révéler encore plus problématiques.

« L’aile des Frères musulmans qui est proche des salafistes et qui se reconnaît dans la voie de Sayyed Qutb, et qui veut libérer la mosquée AL Aqsa par exemple, sera peut-être un casse-tête pour le régime de Mohamed Morsi« , dit Alaa Arafat.

Le pragmatisme politique des Frères musulmans

Dans le même temps, les Frères musulmans n’ont pas intérêt à ce que la situation s’envenime et dure à Gaza. Ils craignent que la poursuite des combats n’engendre des manifestations de grande ampleur en Égypte.

Selon le site du quotidien Haaretz, Morsi aurait demandé au roi Abdallah de Jordanie d’expliquer aux Israéliens en quoi la poursuite des combats inquiète les autorités égyptiennes. Il aurait également sollicité l’intervention de l’Arabie Saoudite pour pousser Washington à faire pression sur Israël.

« La relation entre l’Egypte et les Etats-Unis est en pleine évolution. Pour qu’un vrai partenariat s’établisse, il faut aller au-delà de la question israélienne », dit Khaled El Gindy.

Depuis son arrivée au pouvoir, Mohammed Morsi n’a pas mené une politique hostile à l’égard d’Israël.  Au contraire. L’État hébreux a salué la campagne militaire menée dans le Sinaï après  l’attaque du poste-frontière entre l’Egypte et Israël où 16 militaires égyptiens ont été tués, le 5 août dernier.

L’Egypte avait aussitôt fermé le terminal de Rafah – l’unique frontière de Gaza qui échappe en théorie au contrôle d’Israël – et les centaines de tunnels de contrebande qui irriguent l’enclave palestinienne.

« Morsi risque de revenir sur sa position pour ne pas nuire aux relations de l’Egypte avec les Etats-Unis – il a besoin d’eux pour soutenir la demande de prêt à la Banque mondiale. [...] Il devrait alors ignorer les attentes du peuple« , estime Alaa Arafat.

La ligne rouge à ne pas franchir demeure, côté israélien, les accords de Camp David, signés en 1979 entre par Anouar al Sadate et Menahem Beguin. Elle n’a pas été franchie.

Sophie Anmuth et Nadéra Bouazza

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>