« Il y a deux ans, si tu disais « graffiti », personne ne voyait de quoi tu voulais parler, aujourd’hui si je marche dans la rue avec de la peinture sur mes vêtements, tout le monde me demande si je suis tel ou tel artiste », dit Ganzeer, l’un des graffeurs les plus connus d’Egypte.
Tout au long de ce mois-ci, il expose dans une galerie du Caire.
Il nous raconte comment il a décidé d’utiliser le graffiti pour faire contrepoint à la vérité d’Etat, au moment de la révolution.
Lui et ses confrères élèvent des monuments immédiats aux événements graves de ces derniers temps (fresques murales représentant les « martyrs », par exemple, caricatures contre le Conseil suprême des Forces armées qui était au pouvoir jusqu’à l’élection de Mohamed Morsi, ou encore contre la propagande des médias d’Etat) ou titillent l’establishment et les visions traditionnelles.

Ce crâne invite le visiteur à "laver son cerveau lui-même". En bas à gauche, on voit des graffitis de Sad Panda, et le cadre rouge est d'El Teneen (dragon).
Ganzeer, c’est son nom de scène, a peint tous les murs d’une galerie du centre du Caire, en compagnie de quelques amis. « Ganzeer » signifie en arabe « chaîne de vélo ». « Je n’ai pas décidé de m’appeler ainsi, mais c’était le nom de mon site- je suis un designer de formation. J’ai choisi ce nom parce qu’une chaîne de vélo, ça aide rien que par le fait de lier, et mon boulot de designer, c’est de lier, les choses, les idées, les gens », dit-il.
Sur les murs, une histoire se raconte, l’histoire du « virus qui se répand » (c’est le titre de l’exposition). L’histoire commence avec le pauvre chat pelé et agoni d’injures des rues cairotes- « malmené, méprisé, il est un peu à l’image du peuple égyptien ».
Puis l’histoire part dans tous les sens, explosion de vignettes qui se suivent ou s’enchâssent les unes dans les autres – d’ailleurs, comme les œuvres ne sont pas signées, si l’on n’est pas familier des styles des artistes qui sont venus peindre avec Ganzeer, on risque d’être un peu perdu.
En tout cas, sachez que El Teneen, Ahmed Nadim, Amro Okacha, Shank, Sad Panda sont venus passer quelques heures avec Ganzeer qui a passé des jours et des nuits à recouvrir les murs de la galerie.

« L’arabe est intentionnellement difficile à lire dans cette bulle. Il s’agit d’une prière très intime. Elle prie pour une meilleure vie sexuelle avec son mari. »

« Le balayeur de rue peint sur les murs, eh oui. Il peint ça » dit Ganzeer, désignant le mur d’en face ou apparaît une femme voilée de noir et aux lèvres rouge sang.
La galerie a deux étages :
“ L’étage du dessus représente ce à quoi l’on s’attend typiquement lorsque l’on entre dans une galerie d’art : des cadres, un tapis rouge, des murs blancs. Et en bas, c’est la contre-culture – qui se rebelle », dit Ganzeer.
Dans l’escalier, « le visage de Khaled Said, [le symbole de l’injustice meurtrière de la police sous Moubarak], est à moitié effacé par des coulées de peinture blanche qui représentent l’establishment qui essaie de recouvrir ce crime. »
L’étage joue aussi beaucoup sur les clichés de l’Egypte : le nom calligraphié du prophète Mohammed, une belle Bédouine, les pyramides.
Mais « le virus s’étend »: par exemple, derrière la bédouine pour orientalistes, surgit un panda!
« Au moment de la révolution, je vivais à Héliopolis, et les gens là-bas étaient très loin de la place Tahrir, ils croyaient ce que les médias leur servaient, que les manifestants étaient une poignée d’imbéciles timbrés qui voulaient détruire le pays. Mais comme je savais ce qui s’y passait puisque j’y étais, c’était de mon devoir de communiquer et de contrer les mensonges des médias. On ne pouvait le faire que par internet ou dans la rue. D’autres s’occupaient déjà d’internet, j’ai choisi la rue. »
« J’avais fait auparavant un pochoir comme celui que tient cet homme: d’un côté du signe « n’est pas égal », le visage de Moubarak, de l’autre, le drapeau égyptien et je le peignais un peu partout. Et cet homme, là, que j’ai peint ici, c’est un manifestant que j’ai rencontré en février 2011 pendant la révolution avec mon dessin à la main ! Ici j’ai repris l’idée mais j’ai changé les dessins, d’un côté l’islam politique, de l’autre le Coran. »
« Juste après la révolution, lorsque je peignais des fresques murales des martyrs, la réaction des gens était très positive: les gens se sont rassemblés, ont aidé, sont même allés acheter de la peinture quand on n’en a plus eu. »
« Depuis, les réactions des gens sont variables, mais ils n’aiment pas qu’on soit trop critiques.
Une fois, Ammar Abu Bakr et moi-même étions en train de peindre une grande fresque murale de policiers arrêtant des manifestants – on se basait sur une photo, on n’inventait rien. Mais les gens se sont mis à se regrouper autour de nous, menaçants, et ont effacé la peinture en abimant le mur à coups de cailloux. »
« Le virus se répand » , Ganzeer à la Galerie SafarKhan jusqu’au 1er novembre.







