La plaie du Sinaï, première crise pour Morsi

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sophieanmuth


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Une attaque conduite par des éléments encore non identifiés à la frontière israélo-égyptienne a provoqué la mort de seize soldats égyptiens dimanche  et s’est soldée par l’arrêt des assaillants par l’armée israélienne avant qu’ils n’aient le temps de vraiment pénétrer en terre israélienne. Plusieurs attaquants sont morts sur le coup. L’armée a indiqué avoir tué «vingt terroristes», à coup de frappes aériennes le mercredi 7 août, trois jours après la mort des soldats égyptiens.

La question de la sécurité dans le Sinaï et à la frontière avec Israël tend les relations entre les deux pays, tandis que fusent les hypothèses les plus diverses sur l’identité de ce groupe armé.

Mohammed Hussein Tantaoui aux funérailles des 16 soldats tués à la frontière égypto-israélienne. Amr Dalsh / Reuters

Dans la soirée de dimanche soir, un groupe armé a infiltré une base égyptienne et s’est saisi d’un camion, d’un véhicule blindé et de nombreux explosifs, tuant seize soldats et en blessant sept autres. Ainsi équipés, ils ont tenté de passer en force la frontière avec l’Egypte dans la nuit de dimanche à lundi, à Kerem Shalom (en hébreu, ou Karam Abu-Salem en arabe), où ils ont été stoppés par des tirs de l’armée israélienne, qui ont fait entre cinq et huit morts (les corps sont abîmés par l’explosion.)

Les funérailles militaires des soldats ont eu lieu mardi, en présence du Premier Ministre égyptien Hicham Qandil, dont le véhicule a été attaqué par certains participants à la cérémonie, qui l’accusent, lui, son gouvernement et les Frères musulmans, d’être responsables de la mort des soldats.

Islamistes?

Le président égyptien, Mohamed Morsi, s’est déclaré affligé et a promis que les terroristes seraient punis. D’après l’agence de presse officielle, la MENA, une source militaire égyptienne anonyme a attribué l’attaque à des groupes islamistes venus de la bande de Gaza par les tunnels et alliés à des groupes islamistes du Sinaï. Dans une déclaration offcielle, l’armée indique que lors de la tentative de passage en force de la frontière, des éléments de la bande de Gaza lançaienet des tris de mortier sur Kerem Shalom (en hébreu, ou Karam Abu-Salem en arabe).

De son côté, l’armée israélienne accuse des “terroristes du jihad global” .

La frontière entre l’Egypte et Gaza a été fermée du côté égyptien. Le plus important chef tribal du Sinaï, Abdallah Gohama, dit qu’il sympathise avec les Palestiniens innocents enfermés dans Gaza mais qu’il ne faut pas en profiter pour ouvrir la porte aux groupes extrémistes.

Le premier ministre de la bande de Gaza, Mohamed Awad, condamne ce “crime horrible” et dit que les militants de son parti, le Hamas, ne sont pas impliqués. Taher al-Nono, porte-parole du gouvernement du Hamas, dit qu’il cherchait à fermer les tunnels de la frontière avec l’Egypte imédiatement.

Le président Morsi et le ministre de la Défense Tantaoui se sont rendus brièvement lundi dans le Sinaï pour exprimer leur tristesse et assurer que les coupables seraient punis et la sécurité du Sinaï prise en main.

Mossad?

L’organisation des Frères musulmans a une interprétation originale de l’attaque: elle publie sur son site internet une déclaration déplorant la mort des soldats égyptiens et indique “qu’on peut peut-être attribuer l’attaque au Mossad, qui cherche à avorter la révolution depuis le début, et avait demandé aux ressortissants “sionistes” de quitter le Sinaï il y a plusieurs jours”.

L’armée israélienne confirme avoir reçu des informations sur la préparation d’une attaque et avoir demandé aux Israéliens de quitter le Sinaï.

Tel-Aviv n’avait pas spécialement besoin d’une raison supplémentaire pour se méfier des Frères Musulmans. Maintenant que l’organisation a l’un de ses membres à la tête de l’Etat égyptien (même si l’organisation et le parti des Frères Musulmans,  Justice et Liberté, dont est issu le président égyptien, sont censés être deux entités distinctes), on aurait pu attendre davantage de retenue.

«Ces accusations s’inscrivent dans la tradition de théories du complot” des Frères musulmans, dit Tewfik Aclimandos, chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Egypte. Il y a une dimension idéologique dans cette accusation: objectivement, l’Egypte et Israël ont le même intérêt à court terme: sécurité du Sinaï. “Penser qu’en ce qui concerne la situation dans le Sinaï l’Etat Égyptien et Israël peuvent, au moins à tel moment t, avoir les mêmes intérêts, la stabilisation et la sécurisation, c’est impossible, c’est impensable pour eux.
Si une situation peut donner cette illusion, elle est forcément mauvaise et forcément créée par une force du mal – Israël et les Etats-Unis.”

Un secrétaire général de la ligue arabe, responsable des affaires de la Palestine et des territoires occupés, Muhammad Sabih, a également insinué qu’une hostilité entre l’Egypte et la bande de Gaza sert les intérêts d’Israël.

Situation préoccupante du Sinaï

Cette attaque est la plus grave subie par les forces égyptiennes dans le Sinaï depuis la signature du traité de paix avec Israël en 1979.

C’est aussi la première crise grave à laquelle le nouveau président a à faire face, depuis son entrée en fonctions le 30 Juin dernier.

Le Sinaï est instable depuis longtemps, et la situation sécuritaire a empiré depuis la chute de Moubarak dans le Nord du Sinaï, du moins les attaques à la bombe répétées, intervenues depuis lors, contre les pipelines apportant du gaz à Israël depuis l’Egypte, et d’autres attaques contre les garde-frontières, tendent à le prouver.

Le trafic d’armes, de drogue, et de plus en plus, d’être humains, fait du Sinaï un no man’s land. Des liens bilatéraux de banditisme se sont tissés avec la bande de Gaza.

Il y a aussi des rumeurs de développement de mouvements islamistes inspirés par Al Qaïda dans cette région.

 Israël pense que l’Egypte fait preuve de mauvaise volonté pour sécuriser cette région. Les autorités égyptiennes ne se seraient jamais beaucoup préoccupées de cette zone périphérique, confiant la tâche d’y assurer la sécurité à des unités de police para-militaire sous-équipées et peu formées.

La région est sous-développée du point de vue des infrastructures (hormis du côté des stations balnéaires) de santé, d’éducation, avec une grande population de Bédouins, de très pauvres et une part importante de la population du Nord d’origine palestinienne.

Une remilitarisation du Sinaï, une renégociation de Camp David?

L’armée égyptienne n’a théoriquement pas le droit d’être présente dans le Sinaï, à cause de l’accord de paix de 1979 (Camp David) avec Israël qui lui impose la démilitarisation de cette zone-tampon.

Depuis la chute de Moubarak et les problèmes de sécurité, les Israéliens ont autorisé la présence de quelques unités supplémentaires.

Des personnalités politiques ont réclamé une adaptation du traité de paix, afin de permettre la remilitarisation du Sinaï, comme Amr Moussa, ou Abdel Moneim Abul Fotouh, deux candidats malheureux à l’élection présidentielle. Un membre du gouvernement, un jeune Frère musulman, Mohammed Mahsoub, chargé des relations avec le Parlement, pense de même.

Israël pourrait se montrer très réticent. Certes Ehud Barak, ministre israélien de la Défense, semble comprendre que l’Egypte doit faire quelque chose, lorsqu’il dit que cet événement est une “sonnerie d’alarme” pour l’Egypte.

D’après Tewfik Aclimandos, « les Israéliens n’en veulent pas, d’une renégociation de la présence militaire égyptienne au Sinai. Ils ne voient pas pourquoi donner à Mursi ce qu’ils n’ont pas donné à des interlocuteurs plus fiables. »

Alex Fishman, analyste militaire pour Yedioth Ahronoth, le quotidien israélien au plus gros tirage, situé à droite de l’échiquier politique, écrivait lundi que “Israël va bientôt devoir s’occuper du Sinaï lui-même, avec tout ce que cela entraîne, y compris une modification de ses rapports avec l’Egypte.”

De son côté, le président égyptien, Mohamed Morsi, a dit récemment qu’il ne souhaitait pas renforcer les liens militaires ou la coopération entre son pays et Israël car cela ferait scandale dans l’opinion publique. La déclaration accusatrice de l’organisation des Frères Musulmans est peut-être à comprendre ainsi.

“On peut penser que les Frères musulmans ont très peur que Morsi soit l’objet de fortes pressions occidentales pour une meilleure coopération avec Israël. Il s’agit peut être de lui permettre de « résister » en arguant d’une pression de la base,” explique Aclimandos.

L’opération lancée par l’armée égyptienne mercredi à l’aube se poursuit. L’armée a massé des troupes dans le village de Toumah, près de la frontière avec Gaza, et a utilisé des hélicoptères pour des frappes aériennes, chose que le Sinaï n’avait pas vue depuis des décennies. Les « éléments terroristes », d’après l’armée, se sont défendus avec des roquettes, des obus et des armes automatiques. Vingt d’entre eux seraient morts pendant la confrontation. Israël s’est félicité de cette initiative.

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