Manifestations déguisées

Conférences de presse, marathons: il faut faire preuve d’imagination aujourd’hui en Egypte quand on veut manifester dans la rue contre le gouvernement. Pour limiter le nombre d’arrestations et de morts, les activistes organisent des activités d’apparence inoffensive, qui finissent toujours par inclure comme par inadvertance des slogans anti-régime militaire. Les marches ces jours-ci demandent l’abrogation de la loi régulant les manifestations de novembre dernier que les activistes appellent la loi « anti-manifestations », et la libération des activistes emprisonnés. Les activités politiques de ces jours-ci veulent rassembler des forces avant le 26 avril, un mois avant l’élection présidentielle: ce jour-là les activistes appellent à manifester devant le palais présidentiel.

Depuis novembre dernier, la police a le droit de disperser avec entrain, usage de la force à volonté et arrestations à la pelle, les manifestations non autorisées. Pour être honnête, elle le faisait déjà avant cette nouvelle loi qui régule les manifestations. Après tout, dans la dispersion des sit-ins pro-islamistes du mois d’août, c’est près de 1000 personnes qui avaient trouvé la mort, et une grosse cinquantaine le 6 octobre 2013, islamistes ou détracteurs de la destitution du président issu des Frères musulmans déchu en juillet 2013 et élu juste un an auparavant, Mohamed Morsi.
Mais cette loi de novembre a agacé surtout ceux que l’on décrit comme la troisième voie en Egypte, ni pro-armée, ni pro-islamistes. Pour les détracteurs de cette loi, qui par bien des aspects est pourtant semblable à ce qui se fait dans bien des pays occidentaux, encadrer si strictement les manifestations dans un pays où, dans l’ensemble, les changements de pouvoir, ces dernières années, ne se sont pas faits dans les bureaux de vote mais dans la rue, revient à geler toute possibilité de changement de régime à l’avenir.
Le poids de la troisième voie est pour le moment très faible. Vu le jeu de massacre auquel se livrent les autorités et les islamistes, ils avaient décidé de laisser la situation refroidir un peu.

Aussi jeudi 10 avril, divers mouvements révolutionnaires ont-ils appelé à une « conférence de presse » sur les marches du syndicat des journalistes, dans le centre du Caire. Ils demandent l’abrogation de la loi régulant les manifestations, et la libération des activistes emprisonnés. Ces derniers sont souvent accusés de « manifester ou appeler à manifester illégalement, inciter au chaos » notamment.
Lorsque les deux ou trois centaines de personnes ont quitté le syndicat, elles se sont toutes dirigées ensemble vers le métro, et ont parcouru les rues au pas de course, pour ne pas bloquer la circulation, et par crainte des arrestations, mais la police ne s’est pas montrée.
Face aux slogans hostiles à l’armée et au système, certains des badauds ont montré un brin de sympathie mais beaucoup haussaient les épaules voire exprimaient leur désir de voir ces « gamins » quitter les rues, au besoin à l’arrière d’un panier à salades.

10 avril 2014

Le 12 avril, l’activité était un « marathon ». Le blogueur et activiste Alaa Abdel Fattah, qui vient de sortir de détention provisoire (le pauvre a fait un séjour en prison sous tous les régimes que l’Egypte a connus ces dernières années) a couru aussi.
D’après les organisations de défense des droits de l’homme, ce sont plusieurs milliers de personnes, islamistes ou activistes sécularistes, qui ont été arrêtées ces derniers mois.

Alaa Abd el Fattah

Ci-dessous la vidéo du marathon passant par la place Tahrir :

L’Egypte a de la morale

Les autorités égyptiennes, sous la tutelle de l’armée depuis l’été dernier, ont beau exulter de satisfaction d’avoir expulsé les Frères musulmans et ainsi l’islam politique du pouvoir, les mœurs sont toujours sous surveillance. Un film vient d’être retiré des écrans pour son contenu trop osé, et quatre hommes ont été condamnés à entre trois et huit ans de prison à cause de leur homosexualité.

Leurs détracteurs et le discours officiel des autorités d’aujourd’hui accusent la Confrérie et leurs alliés d’avoir voulu « talibaniser » l’Egypte, la faire « revenir au Moyen-Age ». Mais la société et les lois sont elles-même en grande partie conservatrices.

L’homosexualité n’est pas interdite en Egypte en tant que telle. Mais les quatre hommes ont été condamnés au début du mois d’avril pour « débauche » (issu de l’article 9 d’une loi de 1961 contre la prostitution), ce qui, d’après l’un de leurs avocats, Mohamed Bakir, signifie dans ce contexte « prostitution masculine ». Les hommes ont en fait été arrêtés en octobre dernier, dans un centre/hammam apparemment connu pour accueillir les homosexuels, dans un quartier très populaire du Caire, et toujours selon l’avocat, il n’y a pas de preuve de prostitution.
Aucun raid policier de ce genre n’avait eu lieu sous l’année de présidence de Mohamed Morsi, le Frère musulman qui a été renversé par l’armée, après des manifestations géantes, le 3 juillet 2013.
Pour l’avocat des condamnés, « c’est un message de l’Etat: la société est encore conservatrice. »
D’après un sondage de 2013 réalisé par le centre de recherche Pew, seuls 3% des Egyptiens pensent que l’homosexualité devrait être acceptée par la société.

Quant au film au contenu trop osé, Halawet Rouh (la beauté de l’esprit), c’est une version égyptienne de Malena. Il suffit de regarder l’annonce du film pour se rendre compte que le scénario ne fait pas dans la finesse.

Le personnage principal, joué par Haifa Wehbe, chanteuse libanaise, affole tous les mâles des alentours. Dans la bande-annonce, la femme au mari absent pourrait difficilement être plus aguichante, et les hommes se comportent comme des sauvages.
Le film était dans les salles depuis début avril en Egypte, au Liban et dans d’autres pays du Moyen-Orient, et avait déjà fait une recette de plus de 100 000 euros en dix jours, quand le Premier Ministre Ibrahim Mahleb a décidé de l’interdire et de le faire revoir par le bureau de la censure.
Le Conseil national égyptien pour l’enfance et la maternité, qui dépend du ministère de la Famille, estime que le film présente « un danger moral » et qu’il pourrait influencer « négativement la morale publique ».
« Il ne contient rien qui remette en cause la décence publique », a rétorqué le producteur égyptien du film, Mohamed al-Sobky, sur la chaîne privée Al-Mehwar, assurant que seul le Qatar n’a pas mis Halawet Rooh à l’affiche dans le monde arabe, d’après l’Orient-le Jour.
Haifa Wehbe avait pourtant fait allégeance à l’armée égyptienne en posant joyeusement sur un tank à l’automne dernier:

Les films étrangers sont souvent présentés en Egypte avec quelques scènes en moins.
Le directeur du bureau de la censure, Ahmed Awad, aurait démissionné à cause de ce fiasco.

Prison ferme pour les activistes

Triste anniversaire: deux des militants du 6 avril, le mouvement d’opposition né en 2008 dans un contexte de grogne économique et politique, ont été condamnés ce 7 avril à trois ans de prison ferme. Un troisième activiste, Ahmed Douma, a reçu la même condamnation pour les mêmes « faits »: manifester sans permission.

Les deux membres du 6 avril, Mohamed Adel et Ahmed Maher, ainsi qu’Ahmed Douma, font partie de ces « jeunes de la révolution », d’abord complètement marginaux, sous Moubarak, puis glorifiés, même s’ils sont restés dans la même logique politique de manifestations et actions ponctuelles sans passer du côté des partis, puis enfin à nouveau vilipendés.

Beaucoup d’Egyptiens, inspirés par les discours médiatiques, se demandent ce que cherchent ces activistes, quelles puissances étrangères les financent…
Du côté du gouvernement, on n’a guère de sympathie non plus pour ces empêcheurs de tourner en rond. Ils n’aimaient pas la tournure que prenait la présidence de Morsi, le président issu des Frères musulmans et élu en été 2012, et ont appelé à sa démission? Qu’importe, ils n’ont eu de cesse d’appeler à s’opposer au régime militaire (même Douma, qui a flirté un temps avec le régime issu du renversement de Morsi). C’est assez pour les mettre dans le même panier que les Frères – lesquels sont considérés comme des terroristes.
Même le Ministre de la Justice transitionnelle et de la réconciliation, Mohamed Amin al-Mahdy, n’a que des mots durs pour eux:

« Comment peuvent-ils se rallier aux Frères musulmans en s’opposant au régime actuel? Beaucoup de jeunes révolutionnaires se sont ralliés à Morsi au deuxième tour, et pourtant il les a déçus – et pourtant ils ne se rallient toujours pas à l’armée mais aux Frères. »

« Avant, on faisait de la détention provisoire, c’est comme ça qu’on nous punissait, comme ça qu’ils pouvaient étouffer des voix dissidentes pour un moment » : Alaa Abdel Fattah, blogueur arrêté régulièrement ces dernières années, quel que soit le régime, toujours avec des charges fantaisistes, et toujours en réalité pour son activité militante.
« Des activistes d’Alexandrie ont été condamnés à deux ans, et la Cour de Cassation a maintenu le verdict. Des étudiants ont reçu des peines de prison de 1 à 5 ans, certains de 11 ou 17 ans, c’est fou. Ils mettent en prison à tout bout de champ. C’est presque une guerre contre une génération entière. »

Et si les activistes de la troisième voie, ni Frères ni armée, écopent de peines de prison, les islamistes eux ont eu ces dernières temps plusieurs cas de peines de morts collectives.

« Ces peines lourdes visent à effrayer, ou à garder loin de la sphère publique les activistes susceptibles de trop parler durant les élections à venir, présidentielles et parlementaires. Le régime tient à sa feuille de route et veut en finir. » Ahmad Saif Al Islam, avocat et défenseur des droits de l’homme, co-fondateur du centre Hisham Moubarak, centre d’avocats qui défendent les prisonniers politiques et les victimes de torture.

Le 7 avril, les trois activistes ont donc appris que leur pourvoi en appel contre la peine prononcée contre eux en décembre avait échoué.
Le jour même, quelques dizaines à peine de sympathisants, dont la femme de Douma, ont manifesté devant le palais présidentiel. Ils demandaient l’abrogation de la loi de la fin de l’année régulant les manifestations et la libération des 3 activistes.
Beaucoup avaient été arrêtés à la fin de l’année dernière au cours de la manifestation contre la nouvelle loi régulant les manifestations. Cette loi empêcherait de facto les manifestations, dans le contexte égyptien où la police sympathise peu avec la liberté d’expression, selon les détracteurs de cette loi.

Gaza à l’Egypte: nous ne sommes pas des terroristes

Officiellement, Gaza et l’Egypte sont des frères arabes, mais dans les faits, l’ambiance est plutôt glaciale.
L’armée égyptienne dit livrer une guerre contre le terrorisme dans toute l’Egypte et principalement dans la péninsule du Sinaï, et encore plus au Nord-Ouest de celle-ci, à la frontière avec Israël et la bande de Gaza. Elle accuse à demi-mot le Hamas soit de soutenir les fauteurs de trouble dans la péninsule, soit de ne pas assez leur serrer la vis à Gaza et de n’avoir pas assez surveillé la frontière, de telle sorte qu’ils sont passés dans le Sinaï. Sans parler de l’hostilité idéologique vis-à-vis du « mouvement de la résistance islamique » (Hamas), considérés comme la version palestinienne des Frères musulmans égyptiens. L’Egypte a déclaré groupe terroriste l’organisation des Frères musulmans en décembre dernier. Le 4 mars dernier, la justice égyptienne a interdit toute activité du mouvement sur le territoire et a ordonné le gel de ses avoirs.

Depuis le renversement l’été dernier de Mohamed Morsi de son poste de président, un an après son élection, les relations de l’Egypte avec la bande de Gaza, dirigée par le Hamas, se sont tendues. Le point de passage de Rafah est presque continuellement fermé. Les tunnels illégaux sous la frontière qui approvisionnaient le territoire enclavé en biens de consommation, médicaments, matériaux de construction (et autres marchandises plus contestables comme des armes), ont été en très grande partie détruits et rendus inutilisables par les opérations de l’armée égyptienne de ces derniers mois.

Le porte-parole du Ministre des Affaires étrangères, Badr AbdelAtty, estime qu’il s’agit d’une décision purement judiciaire, sur laquelle l’exécutif n’a aucune prise.
Du côté de l’opposition égyptienne, on fait pourtant des gorges chaudes de l’indépendance de la justice.
Quant au gouvernement, du moins du côté de la Défense, il disait en off il y a quelques mois que le Hamas devait comprendre que son intervention dans les affaires du voisin égyptien ne pourrait rester impuni. L’intervention incriminée aurait été un soutien (quelle forme prenait ce soutien, le discours restait vague) aux Frères musulmans en Egypte.

« Le point de passage de Rafah n’est pas prévu pour les marchandises mais seulement pour les personnes. C’est de la responsabilité d’Israël qui est la puissance d’occupation de fournir les biens et les services par l’intermédiaire des quatre autres points de passage à la frontière », Badr Abdel Atty.
« Nous ne nous occupons pas des affaires intérieures du peuple palestinien, Gaza et le Hamas sont des parts intégrales du peuple palestinien, mais nous devons empêcher quiconque d’interférer sur notre territoire. Nous menons une guerre contre le terrorisme, et nous devons faire notre possible pour protéger notre sécurité intérieure. »

Les autorités israéliennes ont autorisé certains des cas médicaux les plus graves à être transférés en Israël plutôt qu’en Egypte. Mais avec une reprise des hostilités et des échanges de tirs de roquettes et de frappes aériennes, depuis le 11 mars, quand les forces israéliennes ont tué trois membres d’un groupe palestinien armé qui aurait été sur le point de faire feu, ISraël a fermé le point de passage d’Eretz.

« Le Jihad n’est pas du terrorisme »

Du côté du Hamas, son leader Ismaïl Haniyeh demande la « fin de cette punition contre les habitants de Gaza », mais continue à dire que l’Egypte est un « pays frère, ami et voisin ». Dans un meeting organisé dimanche dernier pour célébrer les « martyrs » du Hamas, figuraient parmi les slogans l’affirmation – à destination du grand voisin- « le jihad n’est pas du terrorisme ». Le Hamas veut insister et faire savoir que son ennemi est à l’ouest, Israël, et que la politique intérieure du voisin égyptien leur importe peu pourvu qu’il soutienne le combat palestinien- c’est du moins la position officielle.

Israa al-Mudallal, porte-parole du gouvernement de la bande de Gaza, dénonce la « punition collective. Personne d’autre ne peut nous aider autant que l’Egypte, à cause des liens culturels, historiques etc. Nous n’avons pas notre mot à dire sur la politique intérieure de l’Egypte, el peuple est souverain, même s’il choisit Sissi, nous n’avons rien à dire. Nous n’intervenons pas dans les affaires de l’Egypte, pourquoi interient-elle dans les nôtres? Et d’ailleurs même si les Frères musulmans et le Hamas ont un message similaire, ce n’est pas la même chose. Même si le Hamas a fait quelque chose à l’Egypte, ce n’est pas une raison pour prendre des mesures de rétorsion contre un peuple entier.
Les hôpitaux manquent de beaucoup de choses, les gens ne peuvent pas sortir depuis plus d’un mois, la frontière n’est ouverte que quelques malheureux jours et pour un tout petit nombre de personnes à chaque fois. »

Selon les données des Nations Unies, l’année dernière plus de 9000 personnes (vers et en-dehors de Gaza) traversaient le point de passage de Rafah en moyenne par semaine, cette année elles étaient en moyenne moins de 1500.

Le ministre de la Santé de Gaza a annoncé que le territoire manque de 30% de ses besoins en matériel pour les hôpitaux, à cause de la réaction égyptienne. Selon le OCHA, 300 machines des hôpitaux gazaouis ont cessé de fonctionner à cause du manque d’électricité. L’Egypte n’est pourtant pas le plus grand fournisseur d’électricité: d’après les données des Nations Unies, le plus gros est acheté à Israël, une portion importante produite par la centrale de Gaza et une petite partie achetée à l’Egypte. Mais la fermeture de la frontière avec l’Egypte et la destruction des tunnels empêche le fuel d’attendre Gaza, et le fuel comptait pour une grande partie de la consommation énergétique du territoire – utilisé même par la centrale électrique.
Gaza dit manquer encore davantage de biens de première nécessité et surtout de sources d’énergie. Il n’y a très souvent que douze heures d’électricité et d’eau courante par jour dans l’enclave ces jours-ci, et même plusieurs fois en mars, seulement six heures. Gaza nageait dans les eaux d’égout à la fin de l’année dernière à cause de l’absence d’énergie pour faire marcher les pompes et de la tempête hivernale qui a frappé cette région du Moyen-Orient.

« La décision judiciaire de l’Egypte contre le Hamas est négative pour l’image de l’Egypte et son rôle dans le soutien de la cause palestinienne, car s’en prendre au Hamas revient à s’en prendre à la résistance palestinienne », dit Sami Abu Zuhri, un porte -parole du Hamas.

En août 2012, l’Egypte avait perdu 16 soldats dans l’attaque d’un poste-frontière. Des hommes armés avaient saisi un véhicule égyptien blindé pour atatquer le point de passage de Kerem Shalom à l’intersection des frontières de Gaza, de l’Égypte et d’Israël. Les Israéliens ont arrêté l’attaque avant que la frontière ne soit traversée et ont fait aussi barrage à un deuxième véhicule transportant une demi-tonne d’explosif. Sous l’année de présidence de Mohamed Morsi, la péninsule n’avait pas connu d’autre explosion de violence mais depuis l’été dernier les attaques des forces de sécurité égyptiennes (et du pipeline transportant le gaz dorénavant non plus vers la Jordanie et Israël mais seulement la Jordanie) ont repris.

Le sacrifice du maréchal Sissi

Nom : Abdel Fattah al-Sissi. Profession : Président de la République égyptienne. De fausses cartes d’identités du maréchal sont vendues sur plusieurs places du pays, aux côtés d’oriflammes et de gadgets en tout genre. « Abdel Fattah Sissi va se présenter bientôt et c’est sûr, il gagnera les élections », me prédisait un vendeur ambulant il y a déjà quelques mois.

Après plusieurs semaines de rumeurs, d’annonces précipitées puis démenties, le ministre de la Défense a annoncé sa candidature hier dans la soirée. Dans un décor exotique (longuement raillé sur les réseaux sociaux), le maréchal a officialisé ce que les médias plébiscitent depuis plusieurs mois: son entrée en campagne. Depuis le référendum l’homme répétait qu’il ne pouvait ignorer « l’appel des masses », laissant sous-entendre qu’il se présenterait. La seule interrogation était quand? L’annonce tardive de sa candidature a donc alimenté une myriade d’explications. L’une d’entre-elles étant que le ministre de la Défense était en difficulté face à la crise économique qui plombe le pays : un chômage estimé à 13, 4%, une dette publique en plein essor et une inflation galopante. Hier soir, assis derrière son bureau, l’homme de 59 ans a marqué le dernier pas qui manquait à sa candidature.

Langage du coeur

Un discours d’une quinzaine de minutes construit autour de deux mots : l’espoir et la sécurité. Comme il sait très bien le faire, Sissi joue avec les sentiments des Egyptiens. Leur montre qu’il est prêt à sacrifier tous ses privilèges de maréchal pour «défendre la patrie ». Après plus de quatre décennies dans l’institution militaire, il redevient un civil. «C’est un moment très important pour moi, la première fois que j’ai porté l’uniforme militaire c’était en 1970, j’étais alors un étudiant de 15 ans à l’académie militaire de l’air…Il y a environ 45 ans. J’ai eu l’honneur de défendre la patrie avec cet uniforme, celui-là même que je quitte aujourd’hui pour la défense de la patrie. »
Le maréchal parle avec « le cœur » comme un père à ses enfants, un mari à sa femme : «J’apparais aujourd’hui pour vous parler du fond du cœur.»(…)« Depuis le premier moment où je me suis tenu devant vous, je veux être honnête, comme je l’ai toujours été.»
Mais que peuvent les sentiments et les élans patriotiques contre la crise économique que traverse le pays depuis plusieurs années ? Le programme économique du candidat Sissi n’a pas encore été dévoilé. « Nous devons être honnêtes avec nous-même, notre pays est confronté à de grands défis, et notre économie est faible .Des millions de jeunes souffrent du chômage en Egypte, ce qui est inacceptable.»

Comme un père, Sissi se veut donc rassurant. Il dit aux Egyptiens que l’Egypte ne sera pas la Syrie. Depuis mon retour au Caire en janvier dernier, je remarque que la guerre syrienne hante les Egyptiens et je dirais beaucoup de citoyens dans le monde arabe. Comment une révolution légitime a pu échapper aux Syriens? La guerre qui s’y joue paraît inextricable, du moins à court terme. « Mieux vaut renoncer à quelques libertés pour ne pas sombrer dans le chaos », me confiait récemment un homme d’affaire. «L’Egypte n’est pas un terrain de jeu pour une quelconque force interne, régionale ou internationale … Elle ne sera pas», martèle le candidat.

Ce que je retiens de ce discours c’est qu’il n’y aura peut-être pas de campagne présidentielle. Comme si l’heure était trop grave pour les «extravagances ».

Nadéra Bouazza

Le harcèlement sexuel et ses mille et une justifications

L’agression d’une étudiante à la faculté de droit du Caire a relancé le débat sur le harcèlement sexuel. Rencontre avec Asma Abdel Rahman, membre du mouvement Basma (Empreinte).

«Cette fille pourrait être ta mère ou ta sœur.» Voilà un argument censé dissuader les auteurs de harcèlement sexuel. Pour Asma Abdel Rahman, 22 ans, membre du mouvement Basma qui agit contre le harcèlement sexuel, cela ne suffit pas. «Lorsque j’anime un atelier de sensibilisation, je rappelle simplement que les femmes sont des êtres humains et c’est pour cette raison qu’elles doivent être respectées.»
Mardi dernier, avec des bénévoles du collectif, Asma a ouvert le premier atelier de sensibilisation au harcèlement sexuel dans une université égyptienne. Après les couloirs du métro et le centre-ville du Caire, le groupe cible un nouveau public : la jeunesse estudiantine.

La campagne a été lancée dans l’université de la ville portuaire de Suez, mais les organisateurs espèrent rapidement reproduire le concept dans plusieurs campus du pays. Pourquoi s’attaquer aux universités ? «Pour nous, il est important de sensibiliser celles et ceux qui éduqueront les générations à venir et rendre ainsi la pensée du mouvement durable», soutient Asma, encore portée par l’énergie du public présent lors de l’atelier organisé à Suez.

Les vraies raisons

Lors du débat avec les étudiants, les interventions n’allaient pourtant pas toujours dans le sens des organisatrices. A la question, «quelles sont les principales causes du harcèlement sexuel ?», certains pouvaient répondre «les vêtements de la jeune fille» ou «les femmes aiment être complimentées dans la rue». Mais au bout d’une longue discussion, la majorité d’entre eux arrivait à distinguer les vraies raisons des fausses justifications. Hasard de calendrier, ce premier atelier s’est tenu moins de 48 heures après l’agression d’une étudiante à la faculté de droit du Caire. Dimanche 16 mars, jour de la femme égyptienne, une jeune étudiante a été forcée de se cacher dans les toilettes de la faculté pour échapper à une agression collective. En lire plus »

Khaled Fahmy:«l’ingérence de l’armée égyptienne dans la vie politique est dangereuse»

Khaled Fahmy, professeur d’histoire à l’université américaine du Caire, revient sur la politique menée par le pouvoir intérimaire depuis le renversement du président islamiste Mohamed Morsi. Interview.

***

En interdisant le Hamas, le gouvernement actuel poursuit la politique qu’il mène depuis plusieurs mois : arrêter tous les groupes ou personnes liés de près ou de loin à la confrérie des Frères musulmans. Cette politique peut-elle ramener la stabilité dans le pays ?

Khaled Fahmy – L’Egypte est un grand pays avec de grands problèmes. Et les mesures sécuritaires ne peuvent pas les résoudre. Depuis les années 1980, nous avons fait le choix des politiques sécuritaires et nous savons que tout ce qu’elles peuvent faire, c’est reporter les problèmes au lendemain. Or, les difficultés sont toujours présentes, et par ailleurs en augmentation. Dans le cas de l’Egypte, le retour de la stabilité nécessite des solutions politiques et non sécuritaires. Cela demande que chaque camp fasse des concessions jusqu’à l’émergence d’un compromis, et cela vaut surtout sur les questions de stabilité et d’économie. En lire plus »

L’Egypte à l’ère du charbon?

C’est la fin du gaz bon marché pour l’Egypte. Mais les producteurs de ciment ont compté sur cette ressource pour leur production, et ils font pression en ce moment sur le gouvernement pour obtenir des importations de charbon – mais les défenseurs de l’environnement et les professionnels du tourisme ne voient pas cette idée d’un très bon œil. Ce dimanche, le Conseil des ministres a réuni des représentants du secteur du ciment pour parler de la baisse de leur production et de l’augmentation de leurs prix.

Selon le Ministère de l’Industrie , la rencontre a conduit à un accord sur les conditions de l’utilisation industrielle du charbon. S’il était amené à remplacer le gaz pour le secteur du ciment, le ministère de l’Environnement devrait étudier les normes européennes pour et les appliquer à l’industrie du ciment. Le gaz ainsi épargné pourrait servir à d’autres industries.

La ministre de l’Environnement a louvoyé dans sa réponse (visible sur cette page -en arabe- en date du 10 mars) et indiqué que le ministère examinerait cette nouvelle option tout en suggérant des énergies renouvelables et la rationalisation de la consommation d’énergie.

L’énergie est en effet un problème majeur en Egypte. L’aide du Golfe permet en ce moment au pays de s’approvisionner, mais ce n’est qu’une solution provisoire.
La situation est toujours plus critique en été. Et alors que la chaleur a à peine commencé à s’installer et les climatiseurs à fonctionner timidement, il y a déjà au moins une heure de coupure d’électricité par jour au Caire par exemple, en décalé dans les différents quartiers.

« L’énergie était très subventionnée en Egypte. Le ministère du Pétrole et des ressources minérales a une dette énorme. Aujourd’hui on essaie de couper les subventions et de rapprocher le prix des sources d’énergie achetées par les industries égyptiennes des prix du marché mais c’est difficile. Les compagnies vont répercuter l’augmentation sur leurs produits, qui seront soit moins compétitifs à l’export et donc les forceront à licencier, soit à l’intérieur et les gens ne pourront plus acheter. Bien sûr l’énergie solaire ou d’autres énergies renouvelables sont des options, mais il nous faut une solution immédiate. C’est pourquoi le charbon est une possibilité. » Magdi Nasrallah, Professeur et fondateur de la chaire Pétrole et génie énergétique à l’Université Américaine du Caire.

Les professionnels du tourisme apprécient peu l’idée de voir des bateaux aux cales remplies de charbon débarquer là où ils espèrent que les touristes reviendraient bientôt, et les défenseurs de l’environnement s’inquiètent des conséquences pour la santé de l’utilisation du charbon à grande échelle. Une campaigne avait été lancée contre le charbon dès l’année dernière: https://www.facebook.com/NoCoal

« La consommation d’énergie primaire augmente en moyenne de 5% annuellement depuis 2000, principalement sous forme de gaz (46%) et de pétrole (41%). De nombreux facteurs sont à l’origine de cette augmentation rapide : le développement du secteur industriel et la croissance démographique (1,6% en moyenne par an) notamment.
La hausse des volumes importés et la chute des exportations de gaz pèsent sur le solde commercial des hydrocarbures, qui est devenu négatif au cours de l’année budgétaire 2012/13. Depuis 2010/11, la facture pétrolière augmente de plus de 2 mds d’USD chaque année.
La dette de la compagnie nationale égyptienne de pétrole (EGPC) vis-à-vis des entreprises pétrolières et gazières internationales atteint des montants très importants, incluant des arriérés en forte hausse depuis 2011. Une estimation basse évalue cette dette à 3,6 milliards de dollars. »
Rapport de la BNP sur l’économie égyptienne, octobre 2013

Nouveau rebondissement du procès des policiers accusés de la mort de Khaled Saïd

Dix ans de prison: la justice a à nouveau condamné ce lundi les deux policiers reconnus coupables d’avoir torturé à mort Khaled Saïd en 2010. Khaled Saïd, c’est l’Alexandrin dont le visage de 28 ans défiguré avait déferlé sur les réseaux sociaux et, en fournissant un symbole choc au ras-le-bol contre la violence policière, posé l’un des jalons du soulèvement de janvier et février 2011 qui avait conduit à la chute de Moubarak. La page « Nous sommes tous Khaled Saïd » avait bien contribué à la canalisation de la colère vers des manifestation et avait lancé l’un des premiers appels à la révolution. Mais trois ans et demi après les faits, la saga n’est toujours pas finie, car les accusés font appel.

Ils avaient déjà été condamnés en 2012, à sept ans de prison, mais aussi bien la défense que l’accusation avaient fait appel. Mahmoud Salah Mahmoud et Awad Ismaïl Souleimane sont accusés d’avoir arrêté le jeune homme sans motif légal dans un cybercafé d’Alexandrie avant de le tuer en le rouant de coups. La police avait d’abord prétendu qu’il était mort en avalant un sachet de drogue au moment de son arrestation, mais des expertises médicales réalisées après l’outrage populaire au vu des photos, avaient ensuite indiqué qu’il avait été torturé à mort.

La police égyptienne se rend coupable, d’après les activistes et les organisations de défense des droits de l’homme, de violence et brutalité régulières, aussi bien à l’époque de Moubarak qu’aujourd’hui, que ce soit dans la réponse aux manifestations que lors les arrestations ou à l’intérieur des postes de police. cf http://www.amnesty.org/en/news/walls-cell-were-smeared-blood-third-anniversary-egypt-s-uprising-marred-police-brutality-2014-0

Et rares sont les enquêtes qui aboutissent. Il y a une dizaine de jours par exemple, six policiers accusés de la mort de 83 manifestants lors de la révolte de 2011 ont été acquittés à Alexandrie.

En janvier dernier, des activistes manifestaient, lors d’une session antérieure de ce procès contre les policiers accusés de la mort de Khaled Saïd. Comme les manifestations sont sévèrement encadrées par une loi de fin 2013 que beaucoup considèrent comme une loi empêchant de fait les manifestations en Egypte, huit d’entre eux ont été arrêtés et condamnés à deux ans de prison et 50 000 livres égyptiennes d’amende.

L’Egypte, un pays où les bateaux de touristes restent à quai

Ce que les professionnels du tourisme craignaient est arrivé: le Club Med a décidé de fermer son village de vacance de Taba dans le Sinaï jusqu’au 29 mars.«Le ministère [des Affaires étrangères] a publié entre vendredi et samedi une nouvelle mise à jour dans ses recommandations pour les voyages dans la région du Sinaï et de Taba. Nous avons décidé de ne pas prendre de risques et de fermer temporairement le Club Med de Taba, jusqu’au 29 mars», a indiqué une porte-parole du groupe samedi soir.

Reportage dans une agence de tourisme du Caire au lendemain de l’attentat survenu le 16 février dernier contre un bus de touristes Sud-Coréens.

***

«Pour partir de chez lui, le touriste ne choisit jamais une destination où il y a des problèmes. Il ne veut pas prendre de risques, il recherche la paix.». Moustapha Bakr revient aux fondamentaux de son métier, directeur d’agence de tourisme au centre-ville du Caire. Assis derrière son bureau, il rappelle une évidence : sans stabilité, les touristes ne reviendront pas en Egypte. Au lendemain de l’attentat qui a frappé, dimanche 16 février, un bus de touristes coréens au point de passage de Taba dans le Sinaï, le choc est palpable. Seul le bruit des ventilateurs brise le calme qui règne dans les couloirs de l’agence. L’unique écran d’ordinateur allumé est bloqué depuis deux heures sur une page d’accueil Facebook. «Je continue à venir tous les jours même s’il n’y a pas de clients, confie Yasser Samir, concentré sur le match de football qu’il dispute avec son collègue, manette de PlayStation à la main. Responsable des réservations sur un bateau hôtel amarré à Louxor, ce trentenaire attend inlassablement que l’activité reprenne. En attendant, il fait acte de présence, touche seulement la partie fixe de son salaire, et marque des buts. En lire plus »