Egypte: Trois ans de prison pour un mariage gay sur Youtube

En Egypte, l’homosexualité n’est pas formellement interdite, mais les délits de « moeurs » sont utilisés pour la condamner pénalement, dans une société qui lui est hostile. Samedi 1er novembre, huit jeunes Egyptiens ont été condamnés à trois ans de prison, assortis de trois ans supplémentaires de contrôle judiciaire, pour avoir participé à une vidéo amateur montrant deux hommes en train de prétendre de se marier.

La vidéo postée sur Youtube avait fait beaucoup de bruit en août dernier sur les réseaux sociaux. La réaction la plus courante était l’amusement ou le choc. Les médias égyptiens, attirés par le buzz, avaient repris la nouvelle avec un ton réprobateur. D’après une enquête du centres de sondages Pew datant de 2013, seuls 3% de la population égyptienne estiment qu’il faut accepter l’homosexualité. Cette orientation sexuelle est la plupart du temps traitée en Egypte comme le résultat d’abus subis dans l’enfance. Les deux religions majoritaires du pays, l’islam et le christianisme copte, la considèrent comme une déviance. La communauté gay se fait donc toujours très discrète.

Samedi, les condamnés cachaient leur visage pour qu’on ne les reconnaisse pas.
Ils avaient tenter d’affirmer avant le procès qu’il ne s’agissait pas d’un mariage- évidemment, au regard de la loi égyptienne – mais d’une blague potache. Dans la vidéo d’une minute, on distingue vaguement deux hommes échanger des alliances sous les cris d’enthousiasme, les rires et les youyous de leurs amis. Le petit comité est sur une barque sur le Nil.

Les huit accusés ont encore la possibilité de faire appel.
Ils étaient poursuivis pour « incitation à la débauche et outrage à la morale publique » mais ils n’ont finalement été condamnés que pour « publication d’images indécentes », a indiqué une avocate de la défense, Nesrin Nabil. L’accusation de « débauche » sert à inculper les homosexuels. Le cas le plus récent concernait des Egyptiens arrêtés pour avoir, selon les autorités, organisé « une fête déviante » et pratiqué « la débauche ». Trois d’entre eux avaient écopé en avril dernier de huit années de prison.

Pour le responsable du dossier LGBT à Human Rights Watch, Graeme Reid,

« Le gouvernement égyptien, non content d’emprisonner les opposants, les étudiants et les activistes qui défendent les droits de l’homme, a également trouvé le temps de faire passer en jugement des Egyptiens qui auraient participé à un mariage homosexuel, avec une vidéo pour preuve. Cette condamnation est un nouveau signe que le nouveau gouvernement est prêt à condamner n’importe qui pour élargir sa base de soutien ».

Des analystes remarquaient récemment la vague d’arrestation d’homosexuels et de critiques des mœurs légères de la société ces derniers temps – alors que les islamistes au pouvoir pendant un an en 2012-2013 n’en avaient pas fait autant. On peut émettre l’hypothèse d’un pouvoir « plus royaliste que le roi »: persécuter les islamistes, oui, mais irriter la fibre conservatrice de la population égyptienne, sûrement pas: mieux vaut, comme sous Moubarak persécuter les homosexuels (procès du Queen Boat en 2001) et s’allier aux salafistes apolitisés (comme le parti Nour aujourd’hui).

« La fois où l’on s’est jeté d’une falaise pour attraper la lune »

Hier 23 militants pro-démocratie, dont Sanaa Seif, figure de la révolution de 2011, ont été condamnés à trois années de prison pour avoir participer à une manifestation non autorisée. Encore un coup porté aux aspirations de liberté des jeunes révolutionnaires.

Sarah Carr, une journaliste égyptienne, nous parle de cet espoir perdu. De ce lendemain qui n’est jamais arrivé. Avec son aimable accord, nous avons traduit une partie de son dernier post blog.

Tous les ans, on se dit peu ou prou que cette année est bien la pire que l’Egypte ait jamais connue, mais l’année d’après, à chaque fois, nous fait mentir. Je me rappelle un jour où j’étais sur le pont Qasr el Nil avec Sharshar et d’autres amis (deux d’entre eux ont ensuite quitté le pays pendant les premiers jours de la révolution, avant tous les autres) en 2010, on se disait à quel point on avait l’impression que tout était pourri et stagnant et merdique. C’était à peu près à la même période de l’année que maintenant, et on respirait le nuage de puanteur des champs de riz brûlés, qui flotte depuis le Delta et prend d’assaut le Caire, marquant le début de l’hiver, comme aujourd’hui. Il y avait dans l’air un sentiment de résignation au fait que rien ne changerait jamais, du moins dans mes cercles d’amis, même si l’année 2010 avait été relativement tumultueuse politiquement.

Quatre mois plus tard, des manifestants menaient une bataille épique contre la police sur ce même pont. C’est cette bataille où les gens ont fait la prière de l’après-midi malgré les salves de canons à eau, et ont été blessés par balle, asphyxiés par le gaz lacrymogène et écrasés. On avait tort en fait: les choses ont changé de façon merveilleuse et brève. Et maintenant, toute la poussière est retombée, sur un statu quo plus sinistre que tout ce qu’on pouvait imaginer en 2010.

L’inévitable et douloureuse question est de savoir si cela en valait la peine, si ces vies brisées et détruites ont servi à quelque chose ou si elles sont simplement perdues. Nous (les gens qui l’avons vécu et soutenu) ne pouvons pas répondre à cette question — non seulement parce que nous ne le savons pas (ou pas encore), mais aussi à cause de l’impossibilité d’y répondre objectivement. Souhaiter un monde où rien ne s’est passé certes ranimerait les morts, rendrait la vue aux blessés, et ressouderait les os fracassés. Cela libèrerait aussi des milliers de détenus politiques. 
Mais cela signifierait aussi la mort de ces moments fugaces d’immense espoir et de joie, d’amitié, d’amour même, trouvés pendant la bataille de Mohamed Mahmoud puis perdus, de la possibilité d’un futur que nous essayons maintenant de ne plus imaginer, de ce lendemain qui n’est jamais arrivé, mais dont on a aperçu une bribe. Comment peut-on souhaiter que cela ne se soit pas passé, alors que c’est une partie intégrante de ceux qui l’ont vécu — même si aujourd’hui, c’est devenu une cicatrice bien cachée. La fois où l’on s’est jeté d’une falaise pour attraper la lune.

Lors des dernières vacances de l’Aid, je suis allée au centre-ville. Des foules de jeunes hommes pulsaient à travers les rues, parés de leurs vêtements de fête. Les lampadaires de Talaat Harb ne marchaient pas. Les phares de voitures perçaient l’obscurité, illuminant brièvement les meutes de jeunes se pavanant avec leurs parures multicolores et coupes de cheveux absurdes. Les foules et l’obscurité, combinées au vacarme incessant des vuvuzelas, créaient une scène assez cauchemardesque, et l’atmosphère rappelait de loin les manifestations de 2011 à leur point le plus animé. 

Sur l’herbe [du rond-point de] la place Tahrir, des familles mangeaient observées par des soldats morts d’ennui dans leurs fourgons blindés garés à l’entrée de la place. Aujourd’hui, les parents ne tendent plus leurs petits enfants pour une photo-souvenir avec un soldat. Personne ne pose plus devant eux. Ils ne sont rien de plus que de nouveaux accessoires dans la rue.

Dans l’ensemble, j’avais l’impression de voir une scène de rue semblable à ce qui se produit quand l’Egypte gagne la Coupe d’Afrique. Le même type d’énergie joyeuse, neutre, ostensiblement masculine. Les fantômes du 25 janvier sont toujours là, leurs visages peints sur les murs de la rue Mohamed Mahmoud, leurs regards accusateurs après tout leur travail défait. Mais parfois, les évènements de 2011 à 2013 semblent presque apocryphes. C’est seulement parce que le régime, motivé par un désir de vengeance, tourmente les individus qui y sont associés que sa mémoire reste vivante. Mais cela s’arrêtera bien un jour, et alors les braises s’éteindront complètement, et la vraie révolution vivra seulement dans nos têtes, là où peut-être elle a toujours été.

Traduit par Alice HackmanSophie Anmuth et Nadéra Bouazza

Falcon et chiens renifleurs dans le campus

Postés devant le campus, les agents de la sécurité rôdent. Ils dévisagent les étudiants amassés devant la porte, contrôlent leur carte, jettent un regard méfiant dans les sacs à main. Comme des rapaces en quête d’une nouvelle proie. Les Falcon, du nom de la société privée en charge de la sécurité de plusieurs universités du pays, sont devenus le symbole de la rentrée universitaire 2014-2015. Aux côtés des habituels agents de sécu, ils veillent au bon déroulement de la rentrée, déjà émaillée de plusieurs manifestations. A l’université du Caire, dimanche dernier, les forces de sécurité ont déjà fait irruption dans le campus pour disperser les étudiants qui scandaient des slogans contre le régime militaire et dénonçaient les récentes arrestations d’étudiants.

Mohamed El Hagrasy ( avec son aimable autorisation)

La présence des Falcon a le mérite d’envoyer un message clair: la maison estudiantine est bien gardée. Les doyens veulent éviter une reprise des manifestations hebdomadaires organisées par des étudiants partisans de l’ex-président islamiste Mohamed Morsi. L’an passé, elles avaient perturbé le calendrier des examens et entraîné des affrontements meurtriers avec les forces de l’ordre. Mais les étudiants ne sont pas les seuls à être dans la ligne de mire des autorités. Les professeurs aussi. Selon le quotidien al-Shorouk daté du 27 septembre, le ministre de l’enseignement supérieur a également menacé les professeurs de sanctions si ceux-ci s’aventuraient à encourager les étudiants dans la voie du « chaos ».

Interrogé par le site d’information Daily News Egypt, le directeur du groupe Falcon, Khaled Sherif, a nié l’existence de listes d’élèves accusés d’être affiliés à la confrérie des Frères musulmans. Or, le durcissement des mesures sécuritaires répond bien à la vague de manifestations organisées l’année précédente par les partisans de l’ex-président islamiste.

« Il n’y a pas de telles listes interdisant l’entrée à des étudiants, qu’ils soient associés avec les Frères musulmans ou d’autres groupes, a déclaré Khaled Sherif. Cependant, toute personne qui n’est pas inscrit à l’université ne pourra pas entrer. (…) La police sera appelée et cette personne arrêtée. »

Il précise plus loin que des contrats renouvelables d’une durée d’un an ont été signés avec une douzaine d’universités, dont Al-Azhar, Ain Shams, Helwan, Zagazig, Minya, Alexandrie, Assiout, Fayoum, Beni Suef, Mansoura. Au regard de la demande, l’entreprise prévoit même d’augmenter ses effectifs à 12 000 agents, au lieu de 8 000.

«Il est toujours plus facile de se réunir dans la faculté que dans la rue »

Cela aura-t-il un effet dissuasif ? L’an passé, l’université était devenue le dernier bastion de la contestation. Deux fois par semaine, une centaine d’étudiants se rassemblait pour contester le régime en place, incarnée par l’actuel président, l’ancien maréchal Abdel Fatah al-Sissi. « Même si les fouilles et les contrôles de cartes se sont accentués, il est toujours plus facile de se réunir dans la faculté que dans la rue », me confiait une étudiante en avril 2014.

« La violence engendre la violence et il est difficile de dire si la stratégie du gouvernement pour « sécuriser » le campus va fonctionner », commente la blogueuse et activiste Reem Khorshid dans les colonnes du site Mada Masr. Selon elle, les mesures draconiennes prises par le gouvernement, comme l’interdiction de toutes activités politiques sur le campus ou le maintien de la sécurité par une société privée, irritent et choquent de nombreux étudiants. Le site d’information Yanair rapporte la mort d’un  étudiant de la faculté d’ingénierie d’Alexandrie au cours d’affrontements avec les forces de l’ordre. ‘ »Trêve dans les universités du Caire et d’Ain Chams », titre le quotidien al-Shorouk, daté du 14 octobre. La paix attendra.

Nadéra Bouazza

Egypte : un parfum de désespoir

Un Egyptien a mis fin à ses jours en se pendant à un panneau publicitaire rouillé, sur la route qui relie le Caire à Alexandrie. Le corps de l’homme de 48 ans a été retrouvé mercredi dernier. La toile s’est enflammée : la misère sociale, et le gouvernement, sont les coupables. Oui, mais la police annonce que ce sont de banals problèmes conjugaux qui ont poussé à bout le chauffeur routier.

Mais Facebook n’en démord pas, l’homme est un symbole de l’Egypte actuelle. Un symbole de désespoir.
Aux dernières nouvelles, il ne supportait pas de ne pas pouvoir élever ses enfants correctement.

Les uns colorient le panneau publicitaire aux couleurs du président-maréchal, Abdel Fattah el Sissi, ironique contre-pied aux gigantesques affiches publicitaires new-yorkaises qui ont accompagné la venue de Sissi aux Etats-Unis pour l’Assemblée générale des Nations Unies. En Egypte, l’espoir a lâché, mais pour le monde extérieur, il s’agit de prétendre que « la paix, la prospérité et la croissance » rayonnent dans « la nouvelle Egypte ».
En fait seuls 10 pour cent, privilégiés, de la population, vivent avec plus de 10 $ par jour, soit avec plus de 236€ par mois.

Pour les autres, activistes à tendance socialiste, on dénonce l’une des manifestations les plus parlantes des inégalités et des castes sociales en Egypte : ces villes nouvelles quasi fortifiées, en bordure de la capitale, où les familles aisées vivent entre elles, loin de la plèbe, de son bruit, de ses odeurs et de sa surpopulation. Le dessin ci-dessous imagine sur le panneau une publicité pour l’une de ces villes ou quartiers aux noms fantasmagoriques « Dreamland », « Katameya Heights », « Porto Cairo » etc.

Haitham Ghoneim, un opposant assez proche de la mouvance des Frères musulmans, aujourd’hui en exil, dénonce lyriquement :
« Il a fait de son corps un symbole déclarant que l’Egypte est « comme un panneau publicitaire qui rouille à l’ombre de l’armée. »
Cet homme n’a jamais vu ou entendu les soirées des [villes balnéaires de la côte méditerranéenne ou de la Mer rouge] comme Marina ou Porto Sokhna. Son portefeuille ne contenait rien qui puisse lui permettre de s’acheter des vêtements aux grands centres commerciaux cairotes de City Stars ou Mall of Arabs, à H&M, ni de quoi s’offrir des cafés dans les chaînes Starbucks ou Beanos. »

L’humeur est sombre, très sombre, chez ceux qui ont cru au soulèvement de 2011. Beaucoup de jeunes activistes jettent l’éponge et se rangent, ou vont respirer un air plus libre à l’étranger, le temps que le jeu politique se déverrouille et qu’ils puissent servir à quelque chose – en mettant ce temps d’exil à profit dans de nouvelles études.
En 2011 le soulèvement était né, enflé, de la vague de colère suscitée l’été d’avant par la mort aux mains des policiers d’un jeune Alexandrin, Khaled Saïd. Le 25 janvier, jour historique de la fête de la police, avait été annoncé comme jour de « révolution » par la page Facebook « nous sommes tous Khaled Saïd ». Aujourd’hui la torture policière continue, les emprisonnements politiques remplissent les prisons par milliers, dans des conditions de détention sordides et sans respect des limites de détention provisoire. Les autorités, elles, nient l’évidence, proclament que les prisons sont « comme des hôtels », et qu’il n’y a pas de prisonniers politiques en Egypte.
Une caricature d’un journal d’opposition en ligne, Mada Masr, joue sur cette corde sensible. Le policier précise au détenu qu’il torture : « Au fait, à tout moment, si tu penses que je viole les droits de l’homme, n’hésite pas à me le dire. »

Pourtant, il serait malhonnête de dire que la direction actuelle des affaires égyptiennes déprime massivement la population. Non, malgré sa brutalité, la répression des Frères musulmans, et même celle des autres opposants, moins nombreux certes, à l’opposé du spectre politique, a l’assentiment (aidé par un matraquage incessant de propagande) d’une très grande partie de la population. Et les grands projets, aussi fumeux soient-ils, du gouvernement Sissi, sont soutenus – les autorités n’ont-elles pas annoncé un enthousiasme populaire phénoménal pour acheter des bons d’investissement auprès des banques gouvernementales afin de participer à la réalisation du doublement du Canal de Suez ?

Conscient du malaise qu’il y a malgré tout auprès d’une grande partie des jeunes – de l’aveu même des analystes politiques égyptiens, ils ont boycotté massivement les élections passées, n’y voyant qu’une mascarade- le président Sissi s’est adressé spécifiquement aux jeunes ce dimanche 28, à l’Université du Caire, . Là, ainsi que dans d’autres universités égyptiennes, ont parfois eu lieu des affrontements meurtriers entre les étudiants et les forces de l’ordre l’année scolaire dernière. Les moins de 30 ans représentent 60% de la population. Sissi a affirmé que « le pays n’avait pas su communiquer convenablement avec la jeunesse » et a promis d’y remédier – ainsi que de s’efforcer d’augmenter le nombre de bourses pour les universités étrangères accordées aux étudiants méritants. Louables déclarations d’intention.

« C’est toujours mieux que l’Irak ou la Syrie! »

En Egypte, quelles que soient vos doléances, il y aura toujours quelqu’un pour vous dire que c’est pire en Irak et en Syrie, et qu’on en était à un cheveu, et qu’on devrait s’estimer heureux.

Qu’importe que les dynamiques politiques de ces pays et de l’Egypte n’aient rien à voir: pas la même complexité confessionnelle, pas d’invasion américaine, et quoi que les autorités disent, les Frères musulmans sont loin d’avoir tous sombré dans le jihad armé.

Il n’y a pas eu d’électricité pendant presque une journée entière la semaine dernière (ce qui a d’ailleurs poussé le président égyptien, fort marri, à appeler son peuple à la patience – et à limoger quelques boucs émissaires) et les coupures sont de plusieurs heures par jour, souvent au Caire, perpétuellement dans les villes de province, et il n’y a pas d’eau pendant des journées en province, et les prix ont augmenté, et les vendeurs de produits subventionnés continuent à tricher sur les prix, et le chômage ne se résorbe pas et, et… oui, mais « c’est toujours mieux que l’Irak ou la Syrie! »

L’autre réponse stéréotypée serait « c’est la faute des Frères! » : par exemple, coupures d’électricité? Avant que le président n’admette que l’Egypte a un énorme déficit énergétique et a besoin de milliards, les journaux se remplissaient d’histoires de Frères musulmans sabotant les lignes électriques…

« La Syrie et l’Irak » marchent très bien si l’on grommelle sur le traitement musclé des opposants politiques ou le manque de liberté d’expression. A défaut, on peut utiliser « mais ce sont des terroristes » ou « ils incitent au chaos » contre les opposants.

En réponse, les opposants égyptiens pro-Frères forcissent un peu le trait, en affirmant, par exemple sur cette page Facebook d’une groupe « Anti-coup »: « Quelle est la différence avec la Syrie et l’Irak? Est-ce qu’on ne tue pas dans la rue? Est-ce qu’on ne torture et ne viole pas dans nos prisons? Est-ce qu’on ne détruit pas les maisons des concitoyens, dans le Nord Sinaï? »

Quant au reste des Egyptiens, jamais avares de plaisanteries, ils s’en sont donnés à cœur joie pour moquer ou réinterpréter cette phrase omniprésente.


Dans l’image ci-dessus, un chanteur récite ses mélopées « c’est toujours mieux que la Syrie et l’Irak, c’est toujours mieux que la Syrie et l’Irak, c’est toujours mieux que la Syrie et l’Irak », quand l’un de ses auditeurs s’emporte et lui dit « mais ça fait un an et demi que tu nous dis ça! Pourquoi tu ne nous parles pas de Dubaï, du Japon et de l’Allemagne?! »

Satire: nouvelle case dans les options de relation proposées par Facebook : »c’est toujours mieux que l’Irak ou la Syrie ».


Passeport : « République de « c’est toujours mieux que la Syrie et l’Irak » arabe »

Les Palestiniens n’iront toujours pas s’installer dans le Sinaï

Le maréchal Sissi et le président Abbas ont dû démentir ce lundi 8 septembre s’être mis d’accord pour créer une petite Palestine dans le Sinaï.
C’est un cauchemar égyptien: que les Israéliens se débarrassent des Palestiniens en les relocalisant dans le Sinaï. Le scénario, qui a de quoi réjouir les adeptes des théories du complot, une denrée très répandue dans la région, s’appuie malgré tout sur quelques faits. Il y a désormais des millions de réfugiés palestiniens qu’Israël ne souhaite pas voir revenir, il y a un grignotage perpétuel des territoires palestiniens, et pour une partie de l’opinion israélienne, il n’existe de toute façon pas d’histoire ou de peuple palestiniens – alors après tout, s’ils tiennent à s’appeler Palestiniens, certes, mais pourquoi pas ailleurs, en Egypte par exemple, s’ils tiennent à ne pas se faire naturaliser dans leur pays d’exil.

Mais l’Egypte n’est pas le premier pays en nombre de réfugiés palestiniens, alors pourquoi cette peur pour le Sinaï?

D’une part, parce que le Sinaï a effectivement été pendant un certain temps sous occupation israélienne, et que le voisin peut, selon une partie de l’opinion égyptienne, légitimement être soupçonné de le compter parmi sa zone stratégique d’influence, voire d’action.

D’autre part, parce que l’Egypte a eu et a toujours un rôle important dans le destin palestinien.
Comme intermédiaire dans les négociations israélo-palestiniennes.
Comme partie prenante: si le blocus de la bande de Gaza est effectif, c’est parce que l’Egypte étrangle aussi de son côté le point de passage de Rafah. Le Caire et Tel Aviv ont la même appréhension vis-à-vis de groupes terroristes dans le Sinaï.
Historiquement l’Egypte a des souvenirs de guerre contre Israël, et a de fait administré la bande de Gaza pendant presque une dizaines d’années, jusqu’en 1967.
Et plus récemment, lorsque les Israéliens ont quitté la bande de Gaza, en 2005, des milliers voire millions de Palestiniens, selon les rapports égyptiens alarmistes de l’époque, se sont retrouvés en Egypte, d’abord à Rafah et dans le Sinaï pour saluer des membres de leur famille qu’ils n’avaient pas vu depuis bien longtemps, mais aussi plus loin, et pour acheter toutes les denrées subventionnées égyptiennes possibles et les rapporter à Gaza… A l’époque certains avaient eu très peur de les voir s’installer en Egypte. Tant pis pour la fraternité arabe.

Alors en ce contexte de cessez-le-feu et de négociations entre le Caire, Gaza et le Hamas, la Cisjordanie et le Fatah, et Tel Aviv, l’annonce d’un accord portant sur la terre du Sinaï a été surprenante mais pas inattendue. Surprenante, car parue dans certains médias israéliens – et au départ la radio de l’armée, elle se félicitait d’un accord entre Abbas – qui ne peut de toute façon, de fait pas parler au nom de Gaza- et la diplomatie égyptienne, pour donner aux Palestiniens 1600 km2 de territoire dans le Sinaï, cinq fois la taille de Gaza. L’Autorité Palestinienne – aujourd’hui dirigée par Abbas- serait en charge du territoire, qui pourrait accueillir des réfugiés palestiniens. Et en échange, Abbas renoncerait à réclamer un retour aux frontières de 1967…
Le président égyptien a évidemment démenti ces rumeurs, disant que personne n’avait le pouvoir de donner une partie de la mère patrie. Le bureau d’Abbas a nié également tout soutien à une solution qui n’est pas celle de deux Etats, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale.

Mais l’idée est on l’a vu, un serpent de mer depuis longtemps: se débarrasser du problème palestinien sur la Jordanie et l’Egypte, pour laisser à Israël le territoire occupé de fait. C’est aussi une idée réellement promue depuis plusieurs années par un ex-conseiller et militaire israélien, du nom de Giora Eilan. Cf ses papiers (en anglais).
Et l’idée a même été largement utilisée contre l’ex-président Mohamed Morsi issu des Frères musulmans, déchu en juillet 2013. On lui reprochait, à lui et à sa Confrérie, d’être cosmopolites et de tenir davantage à la communauté musulmane qu’à la patrie égyptienne, d’être prêts à sacrifier l’intégrité du territoire national pour faire plaisir à leurs frères idéologiques du Hamas. L’accusation était un peu étrange, fondée uniquement sur des suppositions alimentées par la haine idéologique envers les Frères. D’autant que le Hamas affirme n’accepter rien moins que la libération de la Palestine, laquelle n’est pas spécialement censée se trouver dans le Sinaï. Mais on accusait aussi les Frères, lors de leur courte année au pouvoir, de vouloir vendre le fleuron de la couronne égyptienne, le Canal de Suez, au Qatar – là encore, les sources fiables sont introuvables, même si Morsi passe en ce moment en jugement pour avoir paraît-il transmis des secrets d’Etat au Qatar.

Que les religieux s’occupent de leurs affaires

« Les instances religieuses ne doivent pas se mêler de la culture », lance Karam Saber, lors de la présentation de son nouveau roman « Autobiographie d’un président » dans une librairie du Caire. L’homme, agacé, sait de quoi il parle. Son recueil de nouvelles publié en 2010 et intitulé « Où est Dieu? »  lui a valu une condamnation à cinq ans de prison. « Insulte à la religion », « athéisme », « immoral », voilà la liste des mots qui ont été accolés à son ouvrage par des autorités religieuses coptes et musulmanes.

Ce n’est pas la première fois que des institutions religieuses s’immiscent dans la culture. Zélés, ces gardiens de la morale ne peuvent pas s’empêcher de donner leurs avis. Enfin, surtout quand ils ne sont pas d’accord.

Cette semaine, un programme de danse orientale (Raquisa) animée par la célèbre danseuse Dina a été suspendu après seulement un épisode. Dar el-Ifta, une branche indépendante du ministère de la Justice qui émet des décrets religieux non contraignants, a déclaré que le programme détruirait « la structure morale » du pays.

 

Une décision applaudie par le présentateur Tamer Amin ( oui, le même homme qui avait justifié le harcèlement d’une femme à l’université à cause de ses vêtements provocants). Pour lui, il en va de l’intérêt de la nation: les Frères musulmans pourraient utiliser l’émission contre l’actuel régime.

La surenchère conservatrice salafiste avait été l’un des reproches faits aux Frères musulmans lors de leur passage éclair au pouvoir. Un an plus tard, les religieux et les moralisateurs n’ont pas perdu de leurs influences.

N.B

Histoires de prisons: la grève de la faim

Tous les jours de nouveaux prisonniers entament une grève de la faim en Egypte, en protestation contre les interminables périodes de détention provisoire et les chefs d’accusation politiques. Ils seraient aujourd’hui peut-être 66. Certains sont dans un état critique, refusant de s’alimenter depuis plusieurs mois.

C’est le cas de Mohamed Soltan qui est en grève de la faim depuis plus de 200 jours. Fils d’un cadre des Frères musulmans, il est incarcéré depuis plus d’un an, sans que les charges exactes qui pèsent contre lui aient jamais été déclarées, et ce malgré sa double nationalité, américaine et égyptienne.

Un frère et une sœur issue de la famille emblématique des opposants de gauche en Egypte, le blogueur Alaa Abdel Fattah et sa petite soeur Sanaa, sont en grève de la faim depuis qu’on les a empêchés de rendre visite à leur père mourant. Ils ont néanmoins été autorisés à quitter momentanément leur cellule pour les funérailles.
Sanaa Seif, en détention depuis juin, vient d’entrer à l’hôpital de la prison de Qanater.

Parmi les activistes en prison, du 6 Avril ou proches de ce mouvement d’opposition, (qui a été interdit par les autorités égyptiennes cette année) Ahmed Douma et Mohamed Abdel Rahman, connu sous le nom de Noubi, sont en soins intensifs. Ils ont cessé de s’alimenter eux aussi dans le cadre de la campagne « on en a assez », mené par les détenus qui entament une grève de la faim. Ils attendent derrière les barreaux un jugement en appel, après avoir été condamné à trois ans de prison dans le cadre de la loi qui régit les manifestations.

Ibrahim Al Yemeni, de l’autre côté de l’échiquier politique, dans le camp islamiste, est en grève de la faim depuis plus de 140 jours. Médecin, il a fait un passage dans les médias comme le docteur de la mosquée Fatah, sur la place Ramsès au Caire le 16 août de l’année dernière, lorsque les forces de l’ordre et leurs acolytes ont fait des dizaines de morts parmi les manifestants qui protestaient contre la dispersion sanglante du sit-in de Rabaa et Nahda deux jours auparavant.

La grève de la faim du journaliste d’Al Jazeera Abdullah al Shamy avait fonctionné, il a été libéré après presque un an en captivité et 140 jours de grève de la faim.

Ils seraient aujourd’hui 66 à refuser de s’alimenter, d’après le journal en ligne d’opposition, Al Bedayah .

Mais aujourd’hui, les autorités tardent à réagir.
Une jeune avocate qui passe son temps à défendre bénévolement les prisonniers politiques, se rendait lundi dernier au bureau du procureur général pour lui signaler la grève de la faim, en solidarité, de deux membres du parti (très gauchiste, et lié à l’ex-candidat à la présidence, en 2012, l’avocat des ouvriers, Khaled Ali) Pain et liberté. Elle rapporte que le procureur refusait d’établir une main-courante sur la grève de la faim des deux activistes, répétant « Mais qu’est-ce que j’y peux? s’ils ne veulent pas manger, qu’ils ne mangent pas. » Elle est reparti avec un papier sur lequel elle lui a fait écrire « Mais qu’est-ce que j’y peux », et la certitude d’avoir grimpé de quelques crans dans la liste des personnes à surveiller…

Vous pouvez suivre ici la page de soutien aux prisonniers politiques égyptiens (en arabe) « Libérez les courageux« .

Update: il y aurait lundi 8 septembre 105 grévistes de la faim, entre les détenus et ceux qui les soutiennent, afin de demander la libération des prisonniers politiques.

Egypte : mort d’Ahmed Seif el Islam, saint patron de la justice

Une figure de l’espoir et des luttes du peuple égyptien vient de s’éteindre. Ahmed Seif al Islam, un avocat qui a passé sa vie à combattre l’injustice, a rendu son dernier souffle au Caire, alors que deux de ses enfants, emprisonnés pour raisons politiques, manquaient à son chevet.

Son fils Alaa Abdel Fattah avait lancé l’un des premiers blogs engagés avec sa femme Manal. Il a déjà été arrêté et emprisonné à plusieurs reprises pour ses opinions, et cette fois-ci il avait commencé une grève de la faim afin d’être autorisé à rester auprès de son père – en vain. En 2011 il était en prison lors de la naissance de son fils, répétant l’histoire, car Ahmed Seif al Islam était derrière les barreaux quand sa fille Mona était née.

Sanaa, autre fille de Seif al Islam, est en détention provisoire depuis juin, pour avoir manifesté.

Leur soeur, Mona Seif, est aussi une activiste, fondatrice de la campagne « Non aux tribunaux militaires pour les civils ».

C’est une famille qui n’a eu de cesse de s’opposer au pouvoir, comme la maman, Laila Soueif, professeur de mathématiques à l’université du Caire, et sa soeur, l’écrivain Ahdaf Soueif.

Engagé du côté des socialistes, un groupe relativement peu nombreux, à l’époque ou aujourd’hui, Ahmed Seif al Islam est arrêté dans les années 1980 – et le régime lui permet de choisir l’exil. Mais, têtu, le militant préfère purger sa peine de prison, plutôt que de dire adieu à son pays pour trop longtemps. Incarcéré, il en profite pour finir ses études de droit. La torture subie le pousse aussi à s’intéresser particulièrement à ce sujet lorsqu’il co-fonde, en 1999, le « Centre Hisham Moubarak », un bureau d’avocats principalement bénévoles, pour aider les victimes d’atteintes aux droits de l’homme. Le nom rend hommage à un autre avocat égyptien. Le centre est régulièrement inquiété par le pouvoir, Ahmed Seif al Islam visite quatre fois les geôles égyptiennes.

Certains lui reprochent encore aujourd’hui, à lui et à son courant politique, d’avoir défendu les islamistes, lutté pour une liberté d’expression absolue qui aurait entraîné l’instabilité politique actuelle. Mais Seif et ses collègues, s’ils ont défendu les prisonniers politiques, parmi lesquels beaucoup étaient des islamistes, ont aussi travaillé pour les gauchistes, et pour des cas qui ont fait du bruit bien que non purement politiques, comme les homosexuels du Queen Boat.

Ahmed Seif al Islam est considéré comme un mentor par toute une génération d’activistes et d’avocats. Il n’y avait qu’à voir le couloir de l’hôpital du centre du Caire, où amis de la famille, collègues, disciples et simples admirateurs faisaient les cent pas ou conversaient à voix basse, assis par terre, ces derniers jours, autour de la porte de sa chambre.

« Saint patron de la justice » pour Zizo Abdo, un activiste du 6 Avril, « le soutien des malheureux et des opprimés », « professeur d’humanité, avocat de la révolution » d’après certains journaux, il se serait excusé amèrement en janvier, lors d’une conférence de presse, d’avoir « espéré léguer à la génération d’aujourd’hui une société démocratique, alors qu’elle se retrouve face aux mêmes cellules de prison ».

Quand je l’avais rencontré, chez lui, auprès de sa femme Layla, au début du printemps, c’est avant tout la grande simplicité et l’immense bienveillance de ce couple qui m’avaient frappée. Un appartement de taille modeste, un salon rempli des photos de famille, de livres et de dossiers, et des traces des activités des enfants (par exemple les stickers de la campagne « Non aux tribunaux militaires »). Engagement et honnêteté intellectuelle semblaient aller de pair chez Ahmed Seif al Islam, calme mais passionné, pour la justice, l’égalité et la vérité. Sa combativité était intacte, malgré les revers politiques, sa santé déjà bien vacillante, et son inquiétude pour ses enfants.

Il a succombé ce mercredi 27 août aux complications d’une opération à cœur ouvert, après plusieurs jours dans le coma.

Quand le genre devient une prison

Un homme, il doit savoir répondre quand on l’attaque. Faire du sport. Faire vivre sa famille. Gagner beaucoup d’argent. Etre un homme, c’est ça. Et rien d’autre. La société égyptienne – et ce n’est pas la seule – encadre strictement les frontières du genre, en assignant à chaque sexe un rôle prédéfini. La pression qui s’exerce sur les individus est constante.

 

Quoi de mieux que le théâtre pour représenter cette distribution des rôles? Jeudi dernier, dans une salle de l’université américaine, a eu lieu la première représentation d’un spectacle consacré à ce sujet. Cette pièce, coproduite par l’organisation féministe Nazra, est le fruit du travail mené par un groupe d’acteurs non professionnels lors d’un atelier sur la « masculinité ». Les histoires, souvent vécues par les acteurs eux-mêmes, donnent une idée des comportements considérés comme caractéristiques du sexe masculin en Egypte.
« La masculinité est un terme socialement construit qui varie d’une société à l’autre, précise Nada Riyad, à l’origine du projet. Les hommes subissent des pressions pour être viril, en fonction des caractéristiques associées à la masculinité.»
Dans la pénombre, le visage à moitié caché par un masque blanc, les acteurs défilent sur les planches du théâtre improvisé dans une salle de classe. Chacun témoigne d’une scène qu’il a vécu, certains allant jusqu’à exhumer des souvenirs intimes. Le spectacle ne se réduit pas seulement à des témoignages d’hommes. Les femmes, aussi, ont des milliers d’histoires à raconter.

Ola – « Je voulais quitter la maison familiale et vivre toute seule. Mon père me l’a interdit et m’a enfermé dans la maison. »

Le père – « C’est haram ( illicite) qu’une fille vive toute seule dans un appartement ! »

Ola – « Mais ma tante vit bien toute seule ! »

Le père – « C’est parce qu’elle n’a pas trouvé de mari. »

Ola – « Moi aussi, il n’y a personne qui veut se marier avec moi. »

Le père – « Donc reste dans la maison de ton père ! »

L’espace de la scène, à l’image de la rue, est l’objet d’un combat permanent. Epaule contre épaule, chacun tente de renvoyer l’autre à sa condition d’homme ou de femme. « Ces rapports violents sont le fruit d’une société qui transforme toutes les questions de genre en champs de bataille», poursuit Nada.

Ce n’est pas un hasard si l’éducation à l’égalité des sexes tarde à rentrer dans les manuels scolaires.