Soirées «Pöödha» : quand le folklore envahit Conakry

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Je me suis toujours demandé ce que c’est que le «Pöödha», ces soirées folkloriques qui, la nuit tombée, transforment Conakry en une scène géante et survoltée. Après un tour dans un cabaret de la banlieue de la capitale, j’en ai eu plein les oreilles. Mais aussi l’œil!

Vingt-trois heures dans un bistrot de Conakry porté à 40°C ! Le spectacle est quasi-bordélique. B.L, la vingtaine, a le bras gauche qui fait d’indescriptibles figures en l’air. L’autre enlace les reins de B.A, sa dulcinée. Une liane tropicale, belle à marier, qui se déhanche lascivement et dont il laboure la croupe par derrière dans une mime indécente. Le morceau «Wöta Yanganömöfalakama» de la voix éraillée de Sâa Sérima, l’artiste du jour, fait arracher des hourras au public  déchainé. A l’insoutenable chaleur du local, s’ajoute une forte odeur d’alcool et de cigarette. Irrespirable.

Pour moi, du moins. Car les dizaines de fêtards ayant fait le déplacement ce soir sont des habitués de «Chez Capitaine Rassida». Un débit de boisson, vaste comme le studio d’un étudiant étranger à Paris, transformé en pub. Au bord de la route. Il refoule du monde jusqu’à la chaussée, comme ce samedi Night.

Ni le danger permanent d’un accident de circulation qui ferait une hécatombe, ni la ligne électrique de haute tension qui passe au-dessus de leurs têtes n’effraient les mordus de ce folklore peul «dévillagisé» qu’ils sont venus savourer en live.

Car c’est bien des contrées rurales qu’est descendue cette musique pastorale, accompagnée dorénavant par des instruments modernes. Conseils et dédicaces personnalisées, piques, proverbes et formules déjantées la caractérisent. Les chanteurs feraient des bons comédiens. Le rythme, cadencé, dansant, invite souvent à revisiter le passé culturel des ancêtres.

Des ancêtres, ce folklore ne tient pourtant plus que la rythmique. Le reste, c’est-à-dire, son côté pastoral avec une flûte et une assistance abstinente, a été remasterisé cannibalisé, noyé dans la cigarette et la soulerie dans des bistrots aux noms exotiques : Kossovo, First, Ka Dalouwal, Grands Moulins, Cantine, Belvédère, Cosa 750, etc. Des cabarets hautement convoités et qui ont poussé comme des champignons dans les faubourgs de Conakry ces deux dernières années. Lieux d’attraction d’un public bigarré (jeunes, adultes, hommes et femmes) et débordant de vitalité

Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt des habitants de la capitale pour ces soirées ?

Gadiri Diallo, jeune professeur d’Université, un inconditionnel du Pöödha et piquet de «Chez Capitaine Rassida», énumère trois raisons :

«D’abord, c’est très récréatif. Quand je vais à ces soirées, ça me calme l’esprit et me tire de cette impression d’être toujours au travail avec les cours à préparer, les fiches à corriger, etc. Je me lâche et fais la fête.

Ensuite, poursuit-il, pour les tenanciers de ces bistrots et les chanteurs qu’ils invitent, le Pöödha est un business lucratif. Généralement, il n’y a pas de ticket d’entrée, mais la consommation est obligatoire. Les musiciens sont arrosés de billets de banque avec les dédicaces improvisées et personnalisées.

Enfin, et c’est le plus important souligne Gadiri, la politique est un facteur explicatif. La présidentielle de 2010 ayant été communautariste et fédérateur quelque part, chaque communauté a éprouvé le besoin de replonger dans sa culture à travers ses valeurs ancestrales. La musique folklorique était le meilleur ambassadeur de ces valeurs», conclue le jeune prof.

Ces soirées dont les adeptes étaient constitués au début par des ouvriers, de petits commerçants, des femmes divorcées en quête d’un déstressant, commencent à ratisser large jusque dans le monde intellectuel. Même des artistes célèbres de la trempe de Lama Sidibé en sont charmés au point d’organiser régulièrement des concerts très populaires [vidéo ci-dessous].

D’ailleurs, cette musique folklorique est devenue une source d’inspiration où les artistes viennent puiser désormais pour fabriquer leurs albums. Les hits sont souvent «very hot ». Ce ne sont pas Rica ou Master X qui me démentiront.

Pourvu que ces musiciens en restent-là avec ce folklore peul, quoique pâle, et n’essaient pas de le « couper-décaler», de le «zouker», ou de le «Soukousser», comme en a été fait récemment du beau folklore malinké !

 

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1 réaction

  1. M H S
    Le 27 mai 2012 à 18 h 45 min

    Un source de divertissement comme l’a dit le prof dans ton article

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  1. Par international6 | Pearltrees le 28 mai 2012 à 6 h 05 min

    [...] < international < patheno Get flash to fully experience Pearltrees Soirées «Pöödha» : quand le folklore envahit Conakry – Ma Guinée Plurielle Je me suis toujours demandé ce que c’est que le «Pöödha», ces soirées folkloriques qui, la [...]