Kounsitel : conversation à la volée dans une bourgade rurale

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Lors d’un récent voyage de trois jours Dakar-Conakry en taxi-brousse, j’ai eu à passer la nuit dans diverses localités rurales. Dont celle de Kounsitel, sous-préfecture située à 17 km de Gaoual où les veillées nocturnes se partagent sous une gargote entre voyageurs harassés et autochtones qui déroulent les potins du village.

La corde du barrage est tendue, raide. Nous présentons nos cartes d’identité que les gendarmes contrôlent furtivement à la lumière éblouissante des lampes chinoises. La corde s’abaisse. Au loin, se détachent des formes cubiques sous le halot de multiples îlots de lumière blafarde. Des bouts de bougie emprisonnés dans des bocaux vides et transparents brulent lentement à l’abri du vent. Les gargotes qui forment une haie de part et d’autre de la route poussiéreuse se matérialisent au fur et à mesure que notre taxi approche. Nous arrivons à Kounsitel. Il est 23h 23.

Tel un colis postal, le chauffeur en partance pour Labé me dépose là. Me remet mon sac à dos jauni de poussière, qu’il détache du porte-bagages de la Peugeot 505. Sonné par le long voyage depuis Dakar, le corps ankylosé,  je frotte les yeux, tousse et crache dans le noir. Peu à peu, je reprends mes esprits et cherche machinalement un véhicule pour Gaoual, à 17 km de là.

Dans les gargotes, des voix de femmes me parviennent. Racoleuses.  Elles invitent les voyageurs à prendre une pause pour manger. A gauche : «Venez par ici, y a du café chaud». A droite : «Venez manger des pommes de terre, j’ai aussi du Latsiri-et-kossan».

Je fonce tout droit vers un abri devant lequel sont assis sur des tabourets en rotin, trois femmes, une jeune fille et un homme. Ils mènent la conversation tambours battants. Sans y être inventé, je me laisse choir sur une chaise en bois inoccupée.

Bandirawö, ä Yaraye Café (Mon frère tu prends du café ?) me lance la plus grosse des femmes, apparemment tenancière du local. « Oui, mais est-ce que je peux trouver un taxi pour Gaoual-centre maintenant-là », m’enquiers-je. J’apprends que non. « Tu dois passer la nuit ici, c’est demain au petit matin que tu pourras t’embarquer» précise la gargotière, qui se fait appeler Battouly.

«D’accord pour le café au lait». Mais un rapide coup d’œil à l’intérieur de la gargote me pousse à changer d’avis.

Le local est un bric-à-brac fait de trois pavés de palissade recouverts des feuilles de tôle mangée par la rouille. A l’intérieur, tout au fond, une espèce d’étagère improbable accueille des articles hétéroclites : des œufs, des paquets de cigarettes, des boites de lait, des canettes de Vimto tantôt portées à 40° C le jour, tantôt à 15° la nuit. Entre deux paquets de sucre, trônent une calebasse de lait de vache et une casserole de pommes de terre ébouillantées. Tout est ocre, recouvert d’une épaisse couche de poussière. Elle est omniprésente, la poussière. On s’en accommode.  En attendant le goudron qui arrive (la route est en bitumage).

Gargote

La mort dans l’âme, la faim dans les tripes, je quitte dans café pour aller dans pomme de terre, comme le dirait un Magicien ivoirien.

Pendant ce temps, la conversation allait bon train entre Battouly la patronne, Idiatou qui semble être sa petite servante, Fatou la nourrice prolixe, Mariama la belle et Billo, le chauffeur. J’apprends vite. Les prénoms sont simples et familiers.

Les femmes riaient aux éclats, se donnant des tapes sur les cuisses pour appuyer ou rejeter un argument. Rythmés par le nouvel album d’Alphadio Dara, les thèmes de la conversation valsaient sans crier gare. Au bon gré de celui ou celle qui a la parole. Le coq-à-l’âne est le fil conducteur.

A mon arrivée ça causait Transports, des bribes de phrases fouettant mes oreilles encore bourdonnantes.

«Le camion-là me fatigue vraiment», se plaint le sieur Billo.

«Il est encore en panne ?» demande Faou. Sans se préoccuper de la réponse de Billo, elle enchaine sur un sujet complètement différent.

«Aïssatout est vraiment souffrante» renseigne-t-elle.

«Ah, oui tu as raison, sa mère ne fait que pleurer», appuie Battouly, après avoir rappelé qu’il s’agissait d’Aïssatou Mö Nénan Ciré. Et chacun d’y aller de son analyse sur le mal dont souffre la pauvre. J’apprends que la patiente a le cou enflé, ne mange pas depuis plusieurs jours. Sa maman voudrait l’évacuer dans un hôpital à Conakry (417 km) mais manque des moyens pour le faire.

Je suis un moment saisi de pitié sur le sort de la malade et sur celui, en général, de ces villageois débordants de vie, mais frappés de plein fouet par la précarité et la misère, oubliés des gouvernants.

Fatou me tire de mes rêveries apitoyées par une vanne déjantée sur elle-même !

«L’autre jour Mouctar, m’a rapporté qu’il m’a trouvée endormie, une jambe à Paris, l’autre à Londres, le pagne à Diakarta». Tout le monde se tord de rire. Elle enchaine :

«J’ai dit à Ousmane: alors tu as failli piquer une cris à force de me reluquer ce jour-là, hein !» L’ambiance est électrique.

Je tente d’entrer dans le débat avec une vanne qui fait pétard mouillé.

«Alors vous êtes tous descendus de vos collines en brousse pour vous rapprocher de la route en apprenant que le goudron va bientôt passer hein ?»

Mariam saisit ma phrase au rebond : «Oui, nous descendons des collines mais pour nourrir les voyageurs affamés que vous êtes». Battu.

Devant le rythme accéléré des sujets, je ne mène pas large. Après quelques remarques, je bats en retraite, me contentant d’apprécier les piques et les formules assassines des veilleurs. Fatou, dont le cerveau semble faire des raccourcis, débarque avec un autre sujet concernant une chapardeuse du coin qui n’épargne même pas les morceaux de viande dans la soupe lors des cérémonies. Elle est blâmée et raillée par tout le monde.

Puis, elle ouvre le chapitre des potins sur les histoires d’amour. Seul sujet qui dure. Les couples se font et se défont. Les soirées bal poussière dans des enclos en paille s’enchainent, les cocu(es) en prennent pour leur grade. Entre deux bouchées de pomme de terre, j’arrête pas de pouffer de rire.

Haie de bal-poussière près de Kounsitel

Je finissais ma-salade-de-pomme-de-terre-ç’aurait-été-plus-bon-si-c’était-haud, au moment où Alphadio Dara attaquait le remix de son morceau «Kö Wéli Warata» (Le plaisir ne tue pas). Et la bande magnétique de la cassette de rompre au beau milieu du refrain ! Billo le chauffeur, pourrait la réparer s’il y avait du vernis à ongle ou de la sève de «Eindhamma» (variété de plante) comme adhésif. Si les recettes de grand-mère marchent au village ?

«On le fera demain», décrète Battouly.

A demain aussi je pense. Terrassé par la fatigue, Battouly me propose gracieusement une natte et une couverture à étaler dans un coin de son auberge. Je dormais à poings fermés au moment où la conversation continuait de plus belle.

Bonne nuit, veilleurs impénitents !

 

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1 réaction

  1. Monsieur V
    Le 10 mai 2012 à 15 h 11 min

    Lu depuis la Suisse c’est très dépaysant… :-)

    Merci ! :-)