Réponse à la lettre de Paris

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lims


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M’barin  (mon ami),

C’est d’un trait et à la lumière de la bougie que j’ai lu ta lettre de Paris. Elle m’a profondément secoué. En trempant ta plume dans l’encre du courage, tu m’as permis de voir sous un jour nouveau les réalités de la vie occidentale de nos compatriotes. Comme une rivière en crue, son contenu a charrié bien de rêves et de fantasmes que je nourrissais à l’égard de Fötéta (Occident). Pour ce, je te dis bravo et merci.

Bravo aussi pour ta compréhension si rapide des aspects culturels et linguistiques des Parisiens. Mine de rien tu as enrichi mon vocabulaire de blédard avec tes nouvelles expressions que j’ai d’ailleurs commencées à expérimenter autour de moi avec un résultat certes mitigé. A cet instant, je t’entends dire «Tu m’étonnes».

Eh ben (ça aussi c’est de toi) sache que cette expression fait un tabac parmi nos potes. Au moindre avis partagé, des « tu m’étonne » fusent partout. A ce rythme, je crains qu’elle ne se ringardise trop rapidement.

Ça galère au bled

Par contre, quand l’autre jour, repu du très doux «Mafé Haako» de ma mère, je lui ai lancé  «c’est très bon maman» en guise de compliment, elle m’a planté un regard effrayant ! J’ai vite ravalé ma nouvelle expression made in France pour ne pas gâter l’ambiance bon enfant qui règne entre la Vieille et moi depuis quelques semaines. Depuis qu’elle est convaincue que j’ai décroché un job en me voyant sortir chaque matin armé d’un cartable poussiéreux.  Un vieux cartable qui contient en fait le programme et les combinaisons du jour de Guinée-Games, le nouveau jeu de hasard qui n’en finit pas d’agrandir le trou de mes poches.

M’barin, inutile de te dire que ça galère au pays, tu le sais déjà. Rien a changé, malgré le changement tant annoncé et qu’on ne cesse de nous seriner. Honnêtement, je suis carrément devenu pessimiste pour l’avenir de notre Guinée. Tout petit, j’entendais dire qu’hier était mieux qu’aujourd’hui mais que demain ça ira. Vingt-cinq ans après, on me répète la même rengaine. Je me demande c’est quand demain et aimerais vivre ce «hier» inaccessible. En attendant, je ronge mon frein sur le douloureux présent.

Les aller-retour incessants entre mon quartier de banlieue et Kaloum pour la recherche d’un boulot introuvable ont non seulement usé les semelles de tous mes souliers mais aussi mon moral. J’ai fini par tomber dans le système D. Profitant de la pénurie d’électricité qui ne semble pas vouloir divorcer avec la Guinée, j’ai installé une petite station de charge pour téléphones portables devant notre concession. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, je ne suis pas content quand j’entends les gosses du coin s’époumoner «Wéé té fa» pour se réjouir, un jour sur deux, du retour du courant maléfique de l’EDG (Electricité de Guinée) dans les foyers.

Les maigres sous que je tire de cette minable activité servent à rafraichir mes connaissances mathématiques du lycée en peaufinant les combinaisons  de Guinée-Games. La calvitie me guette à force de calculs prédictifs. Mon diplôme de Maitrise d’informatique peut toujours dormir dans le placard de maman en attendant que je touche le jackpot.

Alors mon cher ami, ce sont là quelques raisons qui justifient mon envie de changer de décor, de fouler Fotéta comme beaucoup d’autres potes. Cependant, comme je l’ai dit, ta lettre a mis un sérieux bémol à ce désir. Car je saisis mieux les enjeux. J’admets tes reproches.

Je comprends à présent la gêne de ma sœur de Fötéta quand je lui ai demandé une fois de me trouver un MacBook Pro pour mes cours d’algorithmique. Au téléphone, elle  m’avait répondu par un «  ni oui, ni non», sur Facebook par un LOL ambigu !  J’ai pigé les «Je- te-rappelle-dans-quelques-minutes» sans suite de mon cousin étudiant à qui je parlais sans cesse d’un écran télé 3D pour mon ghetto (piaule). A chaque fois, je l’entendais siffler bizarrement au bout de la ligne avant d’abréger sèchement notre conversation. Je me rends compte que je voyais naïvement la vie occidentale en 3D. Sans lunettes.

Mon ami, si je fais ce mea-culpa en admettant mes erreurs de jugement vis-à-vis de mes proches de Fötéta, ceux-ci ne sont pas exempts de tout reproche. Loin s’en faut.

J’aurais aimé que ce soit mon propre frère qui me dise les vérités de ta lettre. Pourquoi ne m’a-t-il jamais dit quel boulot il pratique là-bas ? Quand je lui pose la question il me répond invariablement : «je me débrouille petit». Si je savais que ma sœur faisait la plonge et payait si cher son loyer, penses-tu que je me serais permis de lui demander un Pc de plus de 1000 euros ?

Pourtant, sur Facebook chacun se fait passer pour une icône. Figure-toi que, sans jamais aller à  Paris, je connais pratiquement tous les  détails de la Tour Eiffel et alentours, de la place du Trocadéro au Champ de Mars. Juste en feuilletant les albums photos de profil Facebook des proches parents vivant à Mbengué. J’ai constaté d’ailleurs  qu’en hiver c’est pire. Pendant que nous subissons ici la rigueur de l’harmattan en janvier-février, on nous expose sur Internet de l’épiderme doux et reluisant. J’avoue que c’est tentant.

L’envers du décor

D’accord pour tes explications quand tu me dis que tu « chökhö » davantage. Toi, tu as fait les bancs (lettré). Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi mon cousin, analphabète de surcroit, essaye de me parler au téléphone comme un Fôté (Blanc) deux semaines à peine après son arrivée à Paris. Je ne pige pas non plus le  comportement de certains qui débarquent ici en provenance de  Fötéta et qui affichent ostensiblement un style bling-bling pour lequel ils passeraient pour de cons ailleurs.

L’autre jour par exemple j’ai eu un mal de chien à reconnaitre le pote d’un frère de retour au bled. Un mec avec qui on jouait au Kanda au bord de la mer et qui est  revenu au pays avec dreads et piercing, parlant un charabia inintelligible. Les belles gos du quartier qu’il a fini de nous piquer une à une ne parlent que de lui et ne jurent que par sa maudite Toyota décapotable.

Après la lecture de ta lettre, je devine facilement qu’il a dû se taper un découvert bancaire abyssal pour quelques semaines de vacances, loin de ses assiettes,  pour se permettre une telle fanfaronnade ici. Il est facile de crâner à Conakry, même avec 200 euros en poche. Mais «100 n’nara» (pas de quoi) !

De toute manière, ça ne va pas durer. Il finira bien par se faire plumer par le tandem formé de ces inoxydables nanas de Conakry et la nuée de laveurs de chat (lèche-bottes) qui tournent autour de lui et qui l’appellent « le Grand ». Il deviendra bientôt petit et « maudit » d’être revenu. «Conakry c’est technique», lui diront ses ex-lieutenants quand ils auront fini de le traire comme une vache à lait.

Mon ami, tu décides de revenir en toute conscience. Je te souhaite la bienvenue. Comme tu l’as rappelé, c’est le statu quo dans le bled. La politique continue à pourrir le climat sécuritaire et social, Conakry est une capitale perpétuellement engorgée, mourir sur les routes du pays est une banalité, le chômage reste le meilleur employeur…

Mais ne t’inquiète, tu retrouveras la chaleur humaine qui a dû te manquer en cinq mois hors du pays. Tu retrouveras aussi ce petit quelque chose indéfinissable qui fait que Conakry est toujours attachant, malgré la chaleur, la poussière, la misère et les impitoyables moustiques qui te déploieront le tapis rouge à l’aéroport de Gbessia.

Si on m’accorde le visa, je tenterai ma chance. Au cas où je reçois un cachet de refus, je le prendrai avec philosophie et ne pleurerai pas. Car ma perception de Fötéta a radicalement changé. Et c’est tant mieux.

A très vite M’barin.

Ton pote de Conakry.

 

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12 réactions

  1. Fo-mê
    Le 30 mars 2012 à 17 h 39 min

    Eh ben dis donc…
    Galère à gnakry là c’est grave déh!

  2. SOW
    Le 30 mars 2012 à 17 h 52 min

    Tes articles sont d’un réalisme et d’une pureté exceptionnelle, on se reconnait à l’intérieur et on revit des images du passé. Merci

  3. sow
    Le 30 mars 2012 à 22 h 11 min

    franchement c’est fort !! c’est bien vrai tt ce que tu as ecrit ,

  4. Heisenberg
    Le 30 mars 2012 à 22 h 11 min

    waou kamm sa exactemen la reponse ideale enttca les realités du pays vont toujours t’exité a foulé le sol de foteta mm si tu sai d’avance ke « Aventure atchii marsoudèè »

  5. SOW
    Le 1 avril 2012 à 8 h 20 min

    Très belle lettre! Touchante de sincérité…

  6. Le 1 avril 2012 à 11 h 15 min

    Tu es tres bon!!

  7. Le 1 avril 2012 à 17 h 16 min

    Puisse le ciel faire que de nombreux autres guinéens comprennent que le Fotéta est en panne en ce moment et que mieux vaut tenter sa chance ailleurs. Mais lorsqu’on leur en parle, il y en a qui ne voient dans les propos de ceux qui y vivent que de la méchanceté de leur part et rétorquent que si c’est si mauvais pourquoi ils y vivent toujours et ne retournent pas au pays.

    C’est toujours avec plaisir que je lis tes billets. Tu devrais penser à écrire un livre, le succès est promis.

  8. lims
    Le 1 avril 2012 à 18 h 37 min

    Tout à fait M. Bah, je pense qu’il faut beaucoup plus qu’une simple lettre pour faire comprendre à nos compatriotes que l’Occident est loin d’être l’eldorado, le paradis dont certains rêvent; au point de se jeter en mer, au péril de leur vie, payant pour cela de fortes sommes d’argent pour une aventure qui se solde par un deuil de leur famille. C’est triste.

    Merci à tous. Pour le livre, faudrait que j’y pense, les recommandations arrivent souvent. Pourquoi pas le co-écrire ensemble, car ta plume est tout aussi agréable à lire, en plus d’être multilingue. Amitiés.

  9. lims
    Le 1 avril 2012 à 18 h 38 min

    Longue vie à Madina Magazine. Tu fais du bon boulot aussi @thiam. Big kiss

  10. mkdiallo
    Le 5 avril 2012 à 23 h 55 min

    Je suis content que tu ais compris la lettre de ton M’barin. Sauf ke je ne suis pa ok quand tu accuses tes parents de Fötéta de pa te dire la vérité. Je pense que même s’ils le faisaient, toi t’aurait never compris pour preuve, vous au bled vous nous répondez souvent de « venir vivre à conakry avk vous alors » quand on vous dit que c chaud par là.

    Bravo Lims et j’espère que ton blog est plus visiter au bled que par ici.
    Un pure produit du CU de Labé. JE te souhaite bcp de succès.

  11. mkdiallo
    Le 9 avril 2012 à 12 h 33 min

    Franchement à chaque fois que je te lis sur ce blog je n’ai pas envi que ça finisse tellement que que le réalisme et la beauté des textes y sont. Comme tu le dis, je pense aussi qu’il faut plus qu’un simple article pour ouvrir les yeux de nos parents (toutes générations confondues)sur les réalités de l’occident.

    Je suis tout à fait d’accord avec M. BAH pour que tu penses à te pencher sur un livre. Je suis sûr que le succès sera au rendez-vous. Tu peux compter sur moi pour être ton 1er lecteur. En ce moment, je visite 2 à 3 fois ton blog par semaine pour voir s’il y a des nouveaux articles.

    Mon enthousiasme pour tes textes s’explique simplement par le fait que je m’y retrouve quand je les parcours. J’attend avec impatience le prochain…

  12. Oscar
    Le 10 avril 2012 à 19 h 22 min

    Belle lettre! Pourvue les jeunes guinéens (et africains mêmes!) aient ce changement d’esprit. Cela éviterait à beaucoup de perdre la vie dans les embarcation de fortune.
    Merci à toi Lim de nous faire lire cette instructive lettre.

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