Petit précis de la circulation routière en Guinée à l’usage d’un Suisse (suite)

Crédit photo: Vincent Fournier/J.A.

Récemment, j’ai fait l’heureuse rencontre de Frédéric Pfyffer, journaliste à la Radio Télévision Suisse. Il était venu à Conakry pour un reportage pour lequel je devais lui servir de fixeur. Au lendemain de son arrivée, on s’est donné rendez-vous à une heure et un endroit précis dans la haute banlieue de Conakry. Après près de deux heures de blocage dans les inextricables bouchons de notre capitale, Frédéric a été obligé d’ajourner notre rendez-vous et de rebrousser chemin. J’avais simplement oublié de lui expliquer qu’il fallait aménager en tout 4 heures pour couvrir les 20 km qui nous séparaient !

Je me rattrape ici en lui concoctant ce petit guide de la circulation routière en Guinée en deux parties. Un mini code de la route plein de caricature et de réalisme (sic). Ça s’appelle de la «Real Traffic». Attachez votre ceinture, euh… si vous n’êtes pas dans un Magbana. Le cas échéant, accrochez-vous. (Suite et fin)

# Par contre si le Magbana te rebute, t’as les taxis ville. Ils ont trois caractéristiques : jaunes, collectifs et rapides.  Rapides même en cas de bouchon ? Oui. Un taxi de Conakry est une souris avant tout. Ça passe par tous les orifices, s’incrustant entre les files de véhicule avec une ingéniosité et une rapidité déconcertantes. Quand tout est complètement bouché, ils s’enfoncent dans les quartiers par des chemins détournés et insoupçonnés. Pour la mise à jour du plan directeur la voirie urbaine de Conakry, les chauffeurs de taxi devraient être consultés. Ce sont des experts en déviation.

Par «collectifs» il faut entendre sept personnes, conducteur compris, confinées dans un espace gros comme un mouchoir de poche, souvent dans une chaleur étouffante. Pourtant, pour goûter ce «confort» il faut être à la fois bon coureur, pour rattraper un taxi, et grand bagarreur pour y prendre place. Entre les deux opérations, ton portefeuille ou ton téléphone portable risquent de se volatiliser à jamais. Si tu échappes à une fracture de bras ! L’astuce quand on est une femme aux heures de pointe, consiste à filer 500 francs à ton potentiel voleur, le Coxeur, (rabatteur de clients) pour qu’il s’empare d’une place dans le taxi pour toi. Et ça marche comme sur des roulettes.

Les chauffeurs de taxi en général ont un sale truc en commun : l’antipathie. Si t’es un distributeur de bonnes manières, vas voir ailleurs. Ils n’en ont cure. Ce sont des êtres insensibles aux expressions «bonjour», «excusez-moi», «pardon» et «s’il vous plait». Versatiles à souhait, ils peuvent passer du mutisme d’une carpe à l’insolence d’une mégère en un quart de tour. De tous les mots du dico, il n’existe qu’un seul qui soit capable de fendre leur carapace et les rendre souriants et bienveillants.  C’est le mot «déplacement». A la prononciation de ce sésame, ils se métamorphosent instantanément devenant subitement humains. Au grand dam de ta poche.

# Entre Magbanas et taxis, il y a les bus. Ici, c’est pas comme à Genève ou Montreux hein, où tu as un entrelacs des lignes de bus avec des numéros à trois chiffres et des arrêts aux noms imprononçables. Conakry c’est deux routes principales, donc deux lignes principales. La montée est pareille qu’avec les taxis : c’est la foire d’empoigne. Tu veux descendre, tu cries «ça descend», comme si t’étais un sac de riz. Simple vous a-t-on dit.

D’où viennent nos bus ? De l’Asie. Toujours. Aussi loin que remontent mes souvenirs de citadin, j’ai toujours vu nos bus d’abord à la télé. La RTG, en l’occurrence. Quand des petits Indiens et Chinois sont fatigués de péter dans ces monstres, ils sont retirés de la circulation de Pékin et New Delhi pour subir une opération cosmétique avant de prendre la direction de Conkary. Le ministre en charge des transports les réceptionne à grand renfort de propagande et crée un machin contenant la particule «Gui» (Soguitrans, Sotragui, etc.) pour la gestion. L’embellie dure 2-3 ans, le temps que les nids de poule, les cailloux des manifestants et surtout la gestion calamiteuse ne les anéantissent. Et le cycle recommence.

En ce moment, on est entre deux cycles, donc en transition (tiens, tiens). La Société guinéenne des transports (Soguitrans), alias les bus Kouyaté 2007, est morte, la Société de transport de Guinée  (Sotragui) est née. Du coup, les bus sont «flambants neufs» selon l’expression consacrée. Même s’ils sont toujours bondés, comme tous les bus du monde d’ailleurs.

Attention, à bord des nôtres les militaires ont la priorité, de facto, pour les places assises. Tout  comme un militaire ne se met pas ailleurs que près de la portière dans un Magbana ou un taxi, un militaire accepte rarement de se tenir debout dans un bus. Alors il serait intelligent de leur laisser la place pour ne pas subir l’humiliation de celui qui, un jour, s’assit obstinément à la place qu’un soldat avait réservé en y déposant un simple stylo. L’intéressé s’entêta un moment, avec le français ampoulé et le sarcasme d’un diplômé-chômeur-aigri de Conakry, avant de céder devant les jurons de l’homme en tenue, tous muscles saillants.

# Depuis 2009, la trilogie Mabanas-Taxis-Bus est épaulée par le train Le Conakry-Express pour drainer les dizaines de milliers de voyageurs. Une vraie bouffé d’oxygène pour une capitale à bout de souffle. Je n’ai pas encore expérimenté ce serpent tricolore (Rouge-Jaune-Vert) de banlieue pour restituer l’ambiance qui y règne. Mais lorsque Le Conakry-Express crache son contenu au marché Madina, t’as l’impression que tout le monde voyage en train. On devine facilement que le confort doit être limite à bord. On aura l’occasion d’en reparler…

Pour les taxis-motos, le phénomène est venu de l’intérieur du pays où ces engins constituent l’unique moyen de transport public urbain. A Conakry, ils sont une excellente alternative aux taxis jaunes quand t’as un test d’embauche et que tu es en retard.

Hyper rapides, plus chers et plus … dangereux ! L’amateurisme des conducteurs (pas besoin de permis pour piloter une moto) ajouté à l’excès de vitesse sur des routes étriquées constitue un cocktail idéal pour t’expédier six pieds sous terre.

Dans certaines villes comme Siguiri, Labé et Kindia, les motos (pas uniquement les taxis) seraient la première cause de décès et d’infirmité de la tranche d’âge 14-35 ans. Des salles de traumatologie et même des cimetières leur seraient spécialement dédiés ! Dans ces villes, les jeunes pilotes de motocyclettes mesurent la vitesse à laquelle ils roulent, non pas sur le compteur de bord conçu à cet effet, mais à travers le bruit qui sort du pot d’échappement de l’engin. Ce qui fait qu’ils conduisent toujours en mode profil, le nez dans le vent,  l’oreille appréciant les décibels de la moto.

Avant de monter sur un taxi-moto, il est vital de répéter au taximan que tu n’es pas pressé, même si c’est le cas. Certains sont carrément suicidaires.

Les astuces

Pour éviter les embouteillages de Conakry donc, t’as la solution taxi-moto ou l’heure de sortie. Généralement la nuit jusqu’à l’aube la circulation est fluide (sauf les 24 et 31 décembre). Le reste du temps, c’est la galère. Véhiculé ou pas.

Pour s’extirper des bouchons, certains s’inventent des astuces plutôt audacieuses comme rouler à contresens, même aux heures interdites. Puisqu’il est permis de rouler à contresens à Conakry. C’est même obligatoire à certaines heures (7H-10H le matin vers Kaloum) ! Bonjour les accidents de circulation. Malgré tout, l’expérience est en train d’être appliquée pour le retour en banlieue la soirée. Le matin tout le monde monte, le soir on redescend colonne par deux. Nous avons la capitale la plus stylée au monde !

L’autre trouvaille consiste à simuler l’ambulance (faire croire qu’on transporte un patient ou un défunt), feux et klaxons à fond. Le  fin du fin consistant à suivre un cortège des officiels. Pour les deux premières astuces, tu peux t’en tirer à bon compte en graissant un policier si tu te fais choper. Pour les cortèges, c’est à tes risques et périls.

Pour avancer plus vite, des têtes brûlées tentent de temps en temps de se glisser dans un cortège ministériel ou présidentiel qui fendille les embouteillages. Ils finissent souvent par être hospitalisés suite à la mémorable fessée que les Bérets rouges (garde présidentielle) leur auront administrée. Pire, certains se font enlever et embastiller sans autre forme de procès. Prudence donc.

Les petites voitures tètent les camions

Prudence aussi quand tu sors de la ville de Conakry pour t’engager sur les routes de l’intérieur du pays. Inutile de te dire que ça roule très vite en dépit des routes déglinguées. Quand tu y rajoutes une surcharge quasi-permanente, l’indiscipline comme permis de conduire, des véhicules précambriens et le laxisme des services de sécurité, tu comprends pourquoi les routes guinéennes constituent une hécatombe.

C’est ici que les petites voitures peuvent téter les camions ! C’est l’expression employée par les conducteurs des poids lourds qui roulent la nuit en plein milieu de la chaussée et qui invitent les taxis intrépides à venir «téter» en dessous.

Prudence, enfin, devant des touffes d’herbes ou des rameaux jetés sur la chaussée. Il faut ralentir. C’est le triangle de signalisation qui indique qu’un accident vient de se produire tout près. Si les rameaux sont accrochés sur un véhicule, c’est qu’il transporte une dépouille mortelle.

Dernier petit détail : il est naïf de penser que les pompiers (certains pourraient rêver au SAMU) viendront te secourir en cas d’accident de circulation. Personne n’a leur numéro. Heureusement qu’ici tout le monde est secouriste, même si personne n’est formé pour.

Bienvenue dans la circulation routière en Guinée.

 

Petit précis de la circulation routière en Guinée à l’usage d’un Suisse (1re partie)


Crédit photo: Vincent Fournier/J.A.

Récemment, j’ai fait l’heureuse rencontre de Frédéric Pfyffer, journaliste à la Radio Télévision Suisse. Il était venu à Conakry pour un reportage pour lequel je devais lui servir de fixeur. Au lendemain de son arrivée, on s’est donné rendez-vous à une heure et un endroit précis dans la haute banlieue de Conakry. Après près de deux heures de blocage dans les inextricables bouchons de notre capitale, Frédéric a été obligé d’ajourner notre rendez-vous et de rebrousser chemin. J’avais simplement oublié de lui expliquer qu’il fallait aménager en tout 4 heures pour couvrir les 20 km qui nous séparaient !

Je me rattrape ici en lui concoctant ce petit guide de la circulation routière en Guinée en deux parties. Un mini code de la route plein de caricature et de réalisme (sic). Ça s’appelle de la «Real Traffic». Attachez votre ceinture, euh… si vous n’êtes pas dans un Magbana. Le cas échéant, accrochez-vous.

Un mot sur la circulation à Conakry : notre capitale est une auto-école à ciel ouvert. La ville étant bâtie sur une presqu’île longiligne de 36 km, le réseau viaire se réduit en deux routes principales parallèles : l’autoroute Fidel Castro, grouillante et étriquée, et une autre artère appelée Le Prince, véritable laboratoire de notre démocratie bégayante. Comme les traverses d’un chemin de fer, ces deux artères sont reliées entre elles par une douzaine de routes transversales, larges comme des sentiers de souris. Résultat : la ville ressemble à tout moment à un parking géant.

Pour s’y déplacer, il faut avoir un mental de fer et des astuces originales. Mais cela ne suffit pas. Faut aussi s’armer d’audace et d’indiscipline pour rouler ici. Justement, qu’est-ce qui roule à Conakry ? Je suis tenté de répondre par : tout ce qui est mobile. Détaillons.

#D’abord il y a les voitures des particuliers dites «Personnelles» (pour voitures personnelles), par opposition aux véhicules administratifs, diplomatiques et corps consulaires, aux poids lourds et les véhicules appartenant aux entreprises. Signe distinctif : une plaque minéralogique de couleur rouge incrustée de caractères en blanc pour le numéro de série. Y en a de toutes les marques et surtout de tous les âges : des neuves, des rutilantes, des «classe» (comme les filles les aiment), des occasions Bruxelles (les plus nombreuses), des fatiguées, des vieilles,  des Arches de Noé, des immortelles, mais aussi des épaves sans nom. Peu importe, il suffit d’en posséder une. Et basta !

Ce n’est pas rien, puisque une voiture à Conakry est considérée comme un ascenseur social. Ça procure respect et étiquette : tu es véhiculé. Une expression qui vaut son pesant d’or parmi la jeunesse branchée et crâneuse. Ne pas posséder un véhicule pour les «sorties» par exemple est un bon moyen d’être un fieffé «looser» en matière de drague.

Je me souviens encore des savants stratagèmes qu’un pote et moi montions, étant plus jeunes, pour subtiliser la Nissan Micra de sa mère pour les virées nocturnes. Repérer les clés dans la journée, ouvrir le portail sans faire de bruit, pousser la voiture une bonne centaine de mètres avant de démarrer, la replacer dans le garage avant l’aube, s’assurer qu’elle est propre comme la veille. Juste pour séduire ! Avec ça, certaines meufs osaient se plaindre : «y a pas la clim dans votre voiture-là, il fait chaud deh!». «Dis, le Magbana de ton père est climatisé, lui ?», mais tu ravales cette phrase pour déposer la chichiteuse chez elle. Bref, c’est de l’histoire ancienne…

Avant, quand la solidarité, troisième particule de notre devise nationale (Travail-Justice-Solidarité), était encore opérationnelle, tu pouvais faire auto-stop pour te faire déposer gentiment quelque part. Mais depuis que les bandits ont pris le malin plaisir de faire auto-stop pour étrangler leur bienfaiteur au volant, n’y songe plus. Si on ne te connaît pas, on ne s’arrête pas. A moins que ce ne soit un «clando» en quête du prix du carburant. Dans ce cas, ce n’est pas la solidarité qui joue, mais ta poche qui trinque.

Sans Personnelle donc, tu tombes inévitablement dans la marche et le transport en commun. Là, tu as le choix entre taxis, Magbanas, autobus et depuis peu le train Conakry-Express et les taxi-motos.

# Laisse tomber pour les Magbanas si t’es asthmatique ou cardiaque. Sinon, tu ne survivras pas à «l’ambiance salon» dans ces minibus Toyota Hiace devenus des Objets Roulants Non Identifiés (ORNI). C’est quoi «l’ambiance salon» d’un Magbana? Lorsqu’il n’y a plus un seul millimètre de vide pour une fesse sur les bancs de ces tacots, véritables cercueils roulants, l’apprenti, personnage sale et bagarreur par excellence, aboie au conducteur que le «salon  est vide» ; c’est-à-dire l’espace situé entre les rangées des bancs en bois qui dessinent un rectangle à l’intérieur du Magbana. On remplit cet espace par 5 gaillards penchés en position «lèche mon cul», et l’apprenti tambourine dans la tôle avec une pièce de monnaie criant «ä séré» ou «ä göröma» (arrêt demandé), la bouche tordue dans un rictus de macchabée de singe boucané.

Quand tu montes dans un Magbana et que le contrôleur (appellation respectueuse pour l’apprenti) distribue des bâtonnets ou des bouts de caoutchouc, ne les jette pas. C’est le titre de transport pour qu’il se rappelle où tu es monté.

Juste trois conseils : dans un Magbana, ne t’étonne pas de voir le chauffeur prendre son petit déj au volant, l’apprenti insulter  la mère de quelqu’un ou de voir la portière coulissante du véhicule se détacher et tomber en pleine circulation. Ce sont des banalités. Si tout cela ne te rebute pas et tu décides d’emprunter un Magbana, tu sortiras (si tu survis) sale et puant de hareng ou de «Sinapa» fumés!

Lire la suite au prochain billet.

La Guinée, 12ème Etat déliquescent du monde selon Foreign Policy

Encore un classement peu honorable pour notre pays. Selon le célèbre magasine américain Foreign Policy, la République de Guinée occupe, en 2012, le douzième rang mondial des pays dits déliquescents ou pays en échec (Failed state). Faisant ainsi partie des 20 États du monde jugés les plus défaillants, dont la première place est sans surprise occupée par la Somalie et la vingtième par l’Ouganda. C’est ce qui ressort de  l’indice annuel 2012, intitulé Failed States Index, de Foreign Policy, une étude basée sur 12 indicateurs de vulnérabilité couvrant l’ensemble des 193 États membres de l’Organisation des Nations Unies.

Ces indicateurs sont regroupés en trois catégories:  indicateurs sociaux (Pression démographique, Mouvements massifs de réfugiés et de déplacés internes, Cycles de violences communautaires, Émigration chronique et soutenue) économiques (Inégalités de développement, Déclin économique subit ou prononcé) et politiques (Criminalisation et délégitimation de l’État, Détérioration graduelle des services publics, Violations généralisées des droits de l’homme, Appareil de sécurité constituant un État dans l’État, Émergence de factions au sein de l’élite, Intervention d’autres puissances).

Chaque indicateur obtient un score compris entre 1 et 10 (le plus faible). Ainsi, pour l’année 2012 la Guinée a récolté la note de 101.9 points. Juste derrière le Pakistan (101.6) et, surprise, devant la Côte d’Ivoire (103.6), pour la deuxième année consécutive! Fallait bien qu’on vous dépasse un jour, bande de mangeurs d’Alloco. Les 20 premiers pays (les derniers en réalité) sont rangés dans la zone dite critique, 20 autres sont classés en danger et 20 comme limite (borderline). Les deux dernières catégories étant stables et plus stables.

Ce sont ces critères qui permettent à Foreign Policy et Fund for Peace, depuis 2005, de qualifier un pays de déliquescent. Une notion controversée apparue dans les années 1990 dont la définition la plus consensuelle serait: un État en déliquescence «est confronté à de sérieux problèmes qui compromettent sa cohérence et sa pérennité». La cohérence et la pérennité de la Guinée sont-elles compromises? Pas si sûr.

Mais à y voir de plus près, on sent qu’on n’est pas encore sorti de l’auberge. Malgré l’élection d’un président civil, Alpha Condé, à la tête du pays en 2010, les indicateurs sont encore au rouge. Le tissu social, fortement malmené ces trois dernières années, est toujours en lambeaux, les droits de l’Homme sont systématiquement violés (cas de Siguiri et de Zogota), l’insécurité bat son plein (Conakry est devenu est Far-west) et l’agenda des demandes sociales affiche plein.

Conséquence, le rang de la Guinée dans les classements internationaux est loin d’être reluisant: Indice du Développement Humain (IDH) Pnud 2011, 178ème sur 187, Indice de Perception de la Corruption (IPC) Transparency International rapport 2011, 164ème sur 185 pays. En 2006, on a eu le privilège d’être le premier Etat le plus corrompu du monde.

Pourtant, la Guinée est un pays immensément riche, du moins sur le papier. Métaux précieux à gogo (fer notamment), diamant, or, manganèse, les 2/3 des réserves bauxitiques du monde, pluviométrie en veux-tu en voilà (jusqu’à 4,5 m de pluie par an dans la préfecture de Coyah), etc. Pendant ce temps, 55% de la population vit en dessous de seuil de pauvreté en 2012, selon l’Institut national de la Statistique. Dix préfectures du pays sur 33 sont actuellement ravagées par le choléra. Et les dernières élections législatives remontent d’il y a 10 ans, en juin 2002.

Alors c’est quoi notre problème? Cherchez l’erreur.

PS: ce rapport a été publié fin juin 2012, mais il est toujours d’actu pour nous.

Ramadan : la gêne des non-jeûneurs

http://www.melty.fr

Vingt-troisième jour du mois de ramadan 2012, vingt-troisième jour de pénitence pour Monsieur Alphonse (le prénom a été changé). Alphonse, comme son nom l’indique, est pourtant tout sauf un musulman. C’est un honorable jeune chrétien, droit comme un «i», qui ne rate pas la messe dominicale de la paroisse locale, fringué et parfumé comme seul un jeune chrétien peut l’être. A priori, il n’est donc pas concerné par l’observation du mois de ramadan. Il ne jeûne pas. Mais c’est tout comme.

Car depuis le début de mois saint de ramadan, Alphonse fait quasiment comme les musulmans. Il mange très peu ou pas du tout dans la journée. Non sans en vouloir ou faute de ne pas chercher, mais parce qu’il éprouve toutes les peines du monde pour trouver à bouffer. Son statut de célibataire ajouté au fait qu’il vit à Labé (400 km de Conakry), une ville considérée comme berceau de l’islam en Guinée, ne plaide pas en sa faveur.

Chaque jour il passe de longues heures à quêter dans les quartiers un morceau à se mettre sous la dent ; il se heurte systématiquement à des échoppes hermétiquement fermées et des gargotes, jadis grouillantes de monde, tristement désertées. Ramadan oblige. Quand on est musulman, il est non seulement interdit de boire et de manger durant la journée, mais aussi de commercer des aliments cuisinés.

«Même le pain on n’en trouve plus pendant la journée» témoigne Alphonse. «Quand tu demandes aux revendeurs et qu’ils te disent sèchement qu’il n’y en a pas, ça sous-entend souvent « tu ne vois donc pas que c’est le ramadan ?» se plaint-il. «C’est quand même dur d’avoir son argent en poche sans pouvoir s’acheter à manger», ajoute-t-il, un sourire narquois dans la voix.

Comme Alphonse, ils sont nombreux, les non-jeûneurs, à mener une vie de galérien pour trouver à manger par les temps qui courent en Guinée, pays à 90% musulman. Ici les gens sont ce qu’ils sont, pauvres et précarisés, mais l’observation du  jeûne du ramadan ne souffre d’aucun sabotage. Bars-cafés et gargotes ont les rideaux tirés, les boulangeries tournent au ralenti, ne servant du pain que la nuit. Et puisque chez nous le riz et le pain constituent l’aliment de base, bonjour la faim pour les malheureux non-jeûneurs.

Ces deniers sont constitués de malades, de personnes très âgées, d’enfants pas encore en âge de jeûner, certaines femmes enceinte ou nourrices et les non-musulmans. Une minorité laissée pour compte qui fait comme elle peut pour se nourrir durant les 29 ou 30 jours du mois. Se contentant de l’eau, du pain sec ou bien de quelques fruits. Du menu fretin destiné à calmer leur fringale accentuée par une période de vaches maigres qui ne dit pas son nom.

Parmi ces non-jeûneurs, les malades, les personnes âgées et les jeunes enfants sont les plus touchés. Ils sont souvent oubliés par les jeûneurs plus préoccupés à préparer leurs propres repas du soir qu’à s’occuper d’autre chose. Du coup, ils se contentent d’un seul repas par jour, qui arrive souvent à la fin de la journée. Pour limiter les dégâts, certains, les non-musulmans, sont retournés à la cuisine. C’est le cas d’Alphonse qui révèle avoir été obligé à jeûner une journée entière, faute d’avoir trouvé à manger. «Maintenant, je me suis acheté des pommes de terre et un peu de mayonnaise» soupire-t-il. Avant d’ajouter : «Désormais, je me fais un petit plat et me barricade dans ma  chambre pour le manger».

Pour les autres, notamment les gosses des familles très modestes, c’est la résignation et les complaintes. Comme cette petite fille de 6-7 ans, que j’ai croisée l’autre jour en train de chanter pour elle-même : «Oh que la faim sévit ces temps-ci !» Tout est dit.

Mosquée Fayçal de Conakry, le vrai visage de l’indigence

 

photo: aminata.com

Fin de la prière du troisième vendredi du mois saint de ramadan 2012 à la mosquée Fayaçal de Conakry. L’immense esplanade de l’édifice est noire de monde qui se disperse dans un grand brouhaha. Coincée entre les vendeurs à la criée qui battent le rappel des clients et la longue procession des véhicules rutilants des officiels, Aïssatou Diallo, 23 ans, – on lui donnerait 40 – fait la manche à grand renfort de lamentations. Assise à même le sol, sa main droite suspendue en l’air happe des billets de 500 francs guinéens, tandis qu’avec la gauche, elle tend un sein ratatiné à son bébé de quelques mois. Elle implore la pitié, elle inspire la pitié.

Un peu plus loin, sous le regard bienveillant de leur frère Abdoulaye,  Rougui et Amizo, deux jumelles de huit ans, tiennent à bout de bras un plateau quasi-vide. Seuls quelques billets de 100 francs y sont jetés par les passants boudeurs.

En dépit de la coïncidence du vendredi et du mois de ramadan, tous deux saints, la générosité des fidèles musulmans à l’égard des indigents est timide. Une générosité qui se mesure à l’aune de la pauvreté qui frappe la majorité des Guinéens. En effet, selon une récente étude rendue publique par l’Institut national de la statistique, 55% de la population guinéenne vit avec moins d’un dollar américain (6000 GNF) par jour, c’est-à-dire en dessous du seuil de pauvreté ! Les salaires sont maigres, les poches trouées. Mendicité ne fait plus recette.

Pour toucher du doigt la véracité de cette étude, il n’y pas meilleur endroit que les alentours de la Grande mosquée Fayçal. Charriés par la misère extrême et la faim, des dizaines de gueux, pour la plupart infirmes, venus des quatre coins de la Guinée ont échoué-là, espérant trouver une âme charitable pour nourrir leur ventre affamé. Certains comme Aïssatou Diallo viennent temporairement, le temps d’un vendredi, d’autres ont carrément élu domicile dans les parages (au grand dam du Gouverneur de la ville de Conakry, Sékou Resco Camara qui, début mai dernier, avait lancé un plan de déguerpissement des lieux, manu militari).

C’est le cas de Daouda Yansané, 28 ans, qui traine une plaie purulente à la cheville droite. Venu de Kindia (135 km de Conakry) il y a deux mois pour rendre visite à son frère Fodé Camara, paraplégique, Daouda a fini par se fixer. Comme son frère, il squatte les fondations de la passerelle qui enjambe l’Autoroute Fidel Castro au niveau de la mosquée, dans un abri de fortune fait d’épaves de congélateurs et des restes de bâche. Sans eau, sans toilettes. Pour faire leurs besoins, ces SDF sont obligés de traverser la cour de la mosquée pour rejoindre la forêt classée du cimetière de Cameroun, à environ un kilomètre de là. Mais ça, c’est pendant la journée. A la nuit tombée, chaque mètre carré à l’alentour du campement est une toilette par excellence. Résultat : une odeur âcre empeste l’atmosphère.

Avec parfois un revenu de 5.000 francs par jour, Daouda et Fodé mangent de façon aléatoire. Une à deux fois quand la journée a été bonne, rien dans le cas contraire. Dans de telles conditions, l’observation du ramadan c’est pour les autres. Daouda avoue ne pas jeûner.

Parmi la centaine de personnes qui squatte les lieux, dont des femmes enceintes, il y a aussi Fatoumata Camara. Une mère-poule de 40 ans qui vit dans un taudis avec ses huit filles et garçons dont un seul va à l’école. Ce depuis deux ans ! Frappée de cécité, elle a fui son Forécariah natal, abandonnant son époux malade, pour se réfugier sous cette passerelle à la merci des intempéries. Certains jours, comme ce vendredi, la famille mange «trois fois comme en temps normal», sourit Fatoumata, enchantée, qui fait la comptabilité du jour, aidée de l’un de ses garçons. Elle a récolté 70.000 GNF depuis le matin. Une belle moisson, comparée aux jours ordinaires où c’est souvent le ventre vide, les moustiques et la pluie pour toute la nuit.

Comme Aïssatou Diallo, Fodé Camara et Daouda Yasané, Fatoumata Camara implore les autorités guinéennes pour lui trouver un abri plus décent et de quoi manger et nourrir sa marmaille. Tous espèrent ainsi, avec l’aide de Dieu, retrouver la santé, un minimum de protection et de dignité humaine. Leur appel étouffé par le bruit des véhicules qui roulent sous la passerelle sans s’arrêter sera-t-il entendu ?

L’Angola, ce pleurer-rire pour les immigrés Guinéens

Luanda (tourisme-en-afrique.net)

Pour petit Soul «game is over». Il est rentré à la maison. Son vol s’est posé cet après-midi à l’aéroport international de Conakry-Gbessia. Un coup de fil et je suis allé l’accueillir. Un jean délavé, un t-shirt sur les épaules, de simples repose-pieds et un regard de détresse. Mon frangin a été charterisé, renvoyé, rapatrié de L’Angola. Un sort qu’il a partagé avec 44  autres compatriotes.

Soul rêvait de l’Angola, il y est allé mais n’aura vécu que trois mois au pays du patriarche José Eduardo dos Santos. Exactement 95 jours qu’il a passés à égrainer un à un à la prison de haute sécurité de Tirinta dans la banlieue de Luanda, déclinée en «Centre de rétention» à l’intention de la presse et les organisations de défense des droits de l’Homme. Un cachot où sont entassés des centaines d’immigrés ouest-africains, nourris à une gamelle de pâte à base de maïs une fois les 24 heures.

Terminé. Le rêve de petit Soul a volé en éclats, se fracassant sur les durs flancs de la réalité. Celle d’une odyssée irréaliste qui l’a mené en Angola, ce pays de cocagne qui cristallise les fantasmes de nombreux jeunes guinéens. Soul a dépensé 4.500 dollars US pour un voyage de neuf mois, traversant près de 10 pays avant de s’échouer sur les côtes de Luanda à bord d’une embarcation de fortune. Pour être immédiatement pêché par des policiers pourris qui ont fini par le jeter à Tirinta, faute de pouvoir monnayer sa libération contre 400 dollars américains.

Il n’a pas eu de bol comme certains de ses compagnons de fortune qui ont réussi à se faufiler ou se faire «racheter» par un frère, un cousin après leur arrestation. Mais il a été nettement plus chanceux qui ceux qui ont péri noyés au cours de la traversée en pirogue entre Pointe-Noire et Luanda, ou qui sont morts de faim et de fatigue durant le voyage.

La police de l’aéroport de Bruxelles peut l’attester : depuis près de 10 ans, l’Europe ne constitue plus un attrait pour les Guinéens. Ceux-ci sont attirés par les scintillements des diamants angolais et les dollars issus de la vente des matériels électroménagers dans ce pays pétrolier de 18 millions d’habitants, vaste comme cinq fois la Guinée. En attestent les villas cossues qui poussent comme des  champignons dans les nouveaux quartiers de la haute banlieue de Conakry et les titres d’El-hadj et de Hadja (pèlerins) dont s’enorgueillissent de nombreuses personnes du troisième âge, grâce à un fils qui vit en Angola.

Combien de familles guinéennes dépendent aujourd’hui entièrement d’un fils, d’un père ou d’un mari immigré dans ce pays ? Des success-sotries qui ont aiguisé les appétits, jetant chaque année des milliers de jeunes guinéens sur le chemin périlleux de l’Angola. Clandestinement.

Selon une note de l’Ambassade de Guinée à Luanda transmise à la presse fin février 2012, entre 50 et 60.000 Guinéens vivent dans ce pays, dont seulement 800 de façon régulière ! Des Guinéens de plus en plus victimes de persécution, de rafles, de tortures et de violence gratuite de la part des forces de sécurité angolaises ou de simples citoyens. Entre mars 2011 et février 2012, 15 ressortissants guinéens, dont une femme par viol, ont été tués à travers le pays et des centaines d’autres croupissent actuellement en prison (130 à Tirinta, selon la même note). Les vols charters en provenance de Luanda se multiplient à l’aéroport de Conakry. Cela n’a pas empêché l’arrivée en Angola, au cours de l’année 2011, de 410 personnes se réclamant de nationalité guinéenne. Parfois des clandestins récidivistes qui tentent une seconde chance.

L’Angola est devenu un nouvel eldorado pour les Guinéens qui préfèrent s’expatrier, quitte à en mourir, pour fuir la misère qui étrangle leur pays, un concentré de richesses inexploitées qui n’a rien à envier à la patrie de Savimbi. Une situation tragi-comique, un pleurer-rire qui sonne pour nous comme celui du personnage de Bwakamabé Na Sakkadé de l’écrivain  congolais (RDC) Henri Lopes. Triste reality!

Parrain et marraine: ces gens qui se ruinent pour votre mariage

Mon amie ne sait plus où donner de la tête. Elle est gênée aux entournures. Contrariée, embarrassée et même exaspérée. Ce soir, sa filleule et la famille de cette dernière lui ont téléphoné pour une ultime mise au point concernant les derniers détails des préparatifs du mariage. Elle est prise au piège. Celui qui, en ce moment, enserre des centaines d’hommes et surtout de femmes à travers les quatre coins de la Guinée. Mon amie a l’honneur d’être choisie pour être la marraine de l’une de ses connaissances pour le mariage de cette dernière.

Un malheur financier en réalité.

En ce mois finissant de Sha’bane, à quelques jours du début du Ramadan en Guinée, les femmes de chez nous ne sont que mariages. Elles en organisent, participent, préparent, financent, se marient. Les cérémonies sont légion. Les filles trouvent preneurs et partent comme de petits pains. Dans les mairies, les officiers de l’état civil ont les doigts couverts de callosités à force de signer  des actes de mariage. Les weekends, les villes, Labé et Conakry en tête, ne sont que parfum, paillettes, musique, vacarme, cortèges et embouteillages. Les femmes sont jolies, parées et parfumées.

Dans certains milieux, il est dit que celle qui ne trouve pas de mari ce mois-ci, aura été la cocue de l’année. C’est la traite. Les fiançailles se concrétisent, les familles se fondent à tour de bras en ce mois de Sha’bane, sans aucune explication rationnelle convaincante. Et à moins d’être un (e) Wahabia (musulman sunnite du courant wahabite), l’on ne se marie plus sans parrain et marraine. Ce serait trop villageois, trop ringard, moche, pas cool du tout. Ne pas avoir le «substitut du papa et de la maman» pour son mariage, serait manquer d’initiative, de goût, de tact. Et c’est là que se trompe Léga Bah.

Dans son morceau ä Bounguiraïmö, devenu tube de mariage, cette sulfureuse chanteuse qui fait du folklore peul un fonds de commerce, chante : «certains m’ont dit que la marraine c’est pour l’argent, j’ai rétorqué que la marraine c’est le substitut de la maman». Elle a tort ! Etre marraine par les temps qui courent, signifie être la vache à lait d’un mariage dans lequel on vous embarque à tout hasard. Et ce n’est pas mon amie contrariée qui me démentira.

Le coup de fil qu’elle a reçu ce soir l’a littéralement terrassée. En plus de la coiffure de la mariée, de la location et la décoration du véhicule du couple, on lui demande de louer la sono pour l’animation, ainsi que la tente qui abritera les deux tourtereaux le jour du mariage. Saison des pluies oblige. Tout langage diplomatique qui sied en pareille circonstance mis de côté, mon amie a répondu lapidairement mais sèchement : «je ne peux pas financier tout votre mariage». Elle vient déjà de claquer 150 euros, rien que pour sa parure à elle : sa tenue de marraine.

Un basin Bamako d’entrée de gamme (c’est la période de vaches maigres) brodé gros fils  à 400.000 GNF, une pochette de même couleur à 100.000 GNF, une espèce de bonnet à  étages pour 50.000 francs, un collier, des boucles d’oreille, des talons de 7cm pour compenser sa petite taille, dont le cumul est estimé à 250.000 francs. Sans parler de sa coiffure, de son maquillage formant une uniformité de couleurs, et surtout du montant (jamais moins de 100.000 GNF) qu’elle devra balancer en l’air le jour des noces quand les titres ä Bonguiraïmö ou encore Makalé de Tiranké Sidimé l’appelleront sur le piste. Là, elle devra faire une véritable démonstration de force. Prouver qu’elle n’est pas n’importe quelle marraine, qu’on ne peut pas se mesurer à elle en termes de beauté, mais surtout de générosité.

Contrairement aux autres, la marraine ne doit pas distribuer des «Alpha Condé» (coupures de 100 GNF ainsi appelées en référence à leur remise en circulation sous la présidence d’Alpha Condé). Ce serait insulter le public et faire preuve de mesquinerie. Pour elle, ce sera les «Kouyatés» (10.000 francs) qu’elle fera voltiger en l’air. Pourquoi pas les billets de 50, voire de 100 euros si vous êtes femme d’affaires ou si votre mari est un «diaspo» établi en Suisse. Ce sont ces marraines-là qui laissent des traces intemporelles, leur nom faisant vibrer les cordes vocales des artistes de tout poil à chaque cérémonie.

Si vous  êtes un petit fonctionnaire guinéen dont le salaire de misère est déjà dépensé avant même d’être perçu, et que, par une belle soirée au lit, votre épouse vous annonce qu’elle est choisie pour être marraine d’un mariage, pleurez toutes les larmes de votre corps. Vous êtes parti pour être entubé proprement. Invoquez quoi et qui vous voulez mais l’honneur de votre épouse-marraine ne sera pas bafoué. Vous allez tricher, voler, mentir, ou emprunter mais son honneur, sa dignité et sa célébrité seront gardés et célébrés. Une véritable saignée financière.

Ça commence par une visite d’apparence anodine d’une jeune fille que vous connaissez parfois à peine. Ça peut être la petite sœur d’une amie, une cousine ou une simple connaissance. Qui vient vous annoncer qu’elle vous a choisie pour être la marraine de son mariage. Pour vous «faire honneur». En réalité pour vous faire honnir si vous n’avez pas les moyens. Car ce sera à vous d’assurer sa coiffure, son maquillage et sa robe de mariage. Trois mots pour un prix qui peut permettre à un jeune diplômé chômeur de Conakry de lancer son affaire dans le commerce.

La coiffure et le maquillage, c’est-à-dire les deux opérations chimiques qui transformeront la boutonneuse du coin en Madonna version relookée, vont coûter au bas mot 1.500.000 francs. Priez pour qu’on ne vous colle pas la location de la sono, du caméraman et du  photographe. Car un mariage «marrainé», c’est surtout du bruit, de la photo et de la vidéo. Rien n’est laissé au hasard pour immortaliser ce moment unique.

Il y quelques années, la marraine était une belle femme censée conseiller sa filleule et assurer simplement le rôle de maman. Mais depuis que ces femmes ont commencé à se montrer généreuses, on a vite fait de faire évoluer la notion : de marraine, à bailleur de fonds. Même chose pour le parrain à des proportions moindres. Lui, se fringue juste en basin Bamako, le regard barré par une paire de Ray Band chinoises à la Dadis pour accompagner le mâle : le marié.

Alors si vous aimez votre femme avec qui vous vivez en harmonie, n’oubliez jamais la marraine qui s’est ruinée pour qu’elle soit chez vous hein. Parait quand même qu’il existe des mariages où parrain et marraine sont  entièrement financés par les fiancés pour jouer les figurants. Vous en connaissez, vous ?

Dans la peau d’un chauffeur de taxi de Conakry

Je bosse 16 heures par jour. Sept jours sur sept. Pour un salaire mensuel de 150.000GNF. Depuis 10 ans. Je connais la capitale guinéenne mieux que ma poche. Je m’appelle Alpha*. J’ai 32 ans. Je suis chauffeur de taxi à Conakry.

Mais Alpha, c’est à la maison. Au boulot, je me fais appeler «Rafale» par les potes. Je ne tire pourtant sur personne. C’est à cause de mon côté «chaud-chaud» qu’ils m’ont collé ça. Sinon, sur la route, mon lieu de travail, c’est souvent «maitre» ou «taximan» qu’on m’appelle. Parfois «taxi» ou «taximètre», mais tout le temps «sofééri»«mètèr», «maudit» ou «le bâtard». Des qualificatifs devenus des sobriquets qui me collent à la peau et dont j’ai fini par m’accommoder sans soucis.

De Conakry, j’ai fini aussi par m’accommoder. Cette ville atypique, cette non-ville, une sorte de mélange de bourgade rurale et de cité urbaine, sans eau, pour une grande partie, et sans électricité. Toujours encombrée. Une capitale-moi, dont je prends les couleurs chaque jour, où je fonds par mimétisme comme un caméléon. Conakry, c’est moi, moi c’est Conakry. Une cité qui vit à 100 à l’heure. Vitesse à laquelle je roule habituellement à bord de mon taxi chéri.

Mon taxi ! Mon outil de travail, mon bureau, ma boutique, mon magasin, ma muse, mon amulette. Celui qui m’habille, me nourrit, me loge, me fait sourire souvent, me fait chier tout le temps. Une petite Nissan Sunny peinte en jaune, comme tous les taxis de Conakry. J’ignore son âge exact. Y en a qui disent qu’il est fatigué, vu son état. Ce n’est pas mon avis. Extérieurement,  il lui manque, certes, les feux rouges, les clignotants, l’essuie-glace de la vitre arrière et les deux rétroviseurs. Il porte aussi une grosse toile d’araignée sur le pare-brise avant, des traces de coups de fouet sur les flancs, au capot et sur le toit. A l’intérieur, seuls le démarreur, les ceintures de sécurité, et les manivelles pour monter les vitres font défaut. Plus quelques boutons sur le tableau de bord. Le reste est parfait. Il roule cool.

A quoi servirait tout ça d’ailleurs? Inutiles, les feux de stop et clignotants quand je peux freiner «bouge-pas» et tourner où je peux, quand je veux.  Qui n’a pas vu les chauffeurs de voitures personnelles clignoter à gauche pour aller à droite ? Des chauffards qui ont obtenu leur permis dans les auto-écoles et qui veulent se comparer à nous. Inutile aussi l’essuie-glace, puisque la glace elle-même est inexistante, remplacée par un écran plastique. Rares sont les pare-brise qui survivent aux étreintes quotidiennes entre taxis, ou quand l’axe Bambéto-Cosa est en ébullition. Un caillou a vite fait de le péter où d’y imprimer une jolie toile d’araignée. Presque tous les taxis de Conakry portent une !

Un furtif coup d’œil par la vitre est mieux que le rétroviseur. Les coups de fouets, quant à eux, sont l’œuvre des maudits policiers de la route. Mes pires ennemis. Ces affamés passent tout leur temps à me rançonner et à cravacher ma Nissan par des bouts de tuyau qu’ils brandissent comme des Talibans en plein Kaboul! Y a longtemps qu’ils ont perdu l’usage du sifflet. Celui-ci est remplacé par des coups de pieds et de cravaches pour réguler la circulation. Une révolution chez nous !

Pour le démarreur, deux bouts de fils dénudés font l’affaire. C’est instantané. Comme dans les films quand les bandits volent une voiture. Sinon je le fais pousser pour l’allumer. C’est là qu’il me fait chier ce taxi.

Pour la ceinture de sécurité, obligatoire pour le chauffeur, j’ai une corde attachée nulle part que je colle à la poitrine à l’approche d’un contrôle de police. Ça marche nickel. Sinon un billet de 1000 francs peut acheter l’infraction. Tout comme l’absence de permis, de carte grise ou d’assurance. Assurance  de qui? Mon oeil. S’en fout aussi des manivelles pour les vitres. Tu les laisses intactes, c’est un bâtard de petit mécanicien qui te les volera un jour. Un tournevis que je détiens sert de manivelle générale quand il pleut où quand le taxi devient «un four», complainte des passagers emmerdeurs.

Ah les passagers ! Je me demande pourquoi ils me haïssent tous. Ces inconnus pour qui je ne suis pas Alpha mais «taxi», «maitre» ou «le bâtard». Des individus que je ne connais ni d’Adam, ni D’Eve, mais qui m’insultent et me maudissent à longueur de journée. Alors ils s’étonnent que je ne réponde pas à leurs lamentations lorsqu’il y a une crise de taxis le matin pour descendre «en ville» où pour remonter en banlieue le soir. C’est mon heure de gloire ces deux moments. Il me plait de les voir se bousculer comme des animaux pour monter dans mon taxi qu’ils ont fini par défoncer. Quand j’en ai marre, je roule en mode «déplacement». Muet comme une carpe quand ils me demandent «maitre c’est où ?». Intérieurement, je réponds : «C’est en enfer, sale connard».

Petit rectificatif. Ce taxi ne m’appartient pas en fait ! Il est à un Vieux que je maudis tous les jours à mon tour. Je dis  «mon» taxi, puisque je le gère, il est entre mes mains. C’est comme ça chez nous. Ce que tu détiens ou soutiens, t’appartient. Ainsi, quand mon équipe Barça joue contre le Real, je ne dis pas Barça est opposé au Real Madrid. Je dis «nous allons déculotter les Madrilènes». Donc,  mon taxi appartient à ce vieux grabataire qui m’exige une recette journalière de 60.000 francs.

Je supporte aussi les frais de carburant, 20 litres par jour, les infractions que je commets tout le temps, les futiles cotisations syndicales, les frais de réparation en cas de pannes mineures  et la rémunération des Coxeurs .Ces petits morveux, voleurs de téléphones portables par excellence qui passent leur temps à aboyer les noms des quartiers de Conakry pour rameuter les clients contre un billet de 500 francs.

Pour couvrir tous ces frais, plus la recette journalière et mon «pain du jour», je roule comme un damné. Un piéton qui me hèle quand la circulation est fluide, je peux piler même à 100 à l’heure pour le prendre. Je suis un rat d’embouteillage. Je connais tous les raccourcis. Partout où peut passer une Sunny, je passe. Fût-ce le sas d’une aiguille. J’embarque deux personnes devant, et quatre derrière. Je souris souvent au volent quand j’entends les passagers râler sur la surcharge. Ce qu’ils ignorent, c’est que pour moi, ce ne sont pas des personnes qui sont assises dans mon taxi mais des montants de 1500 francs, coût du tronçon. Alors, qu’ils soient gros, gras, maigres, hommes, femmes, jeunes, vieux, sains, malades, serrés ou confortablement assis, je m’en tape. Comme s’en tape le proprio du taxi qui ne gobe jamais quand je lui dis que la journée n’a pas été bonne. Alors c’est le tacot qui trinque. Il arrive que je le sous-loue à un pote en galère qui, lui aussi, s’en donne à cœur joie.

C’est ainsi jusqu’à ce qu’il rende l’âme ou que le propriétaire, se rendant compte de mes magouilles, me le dépossède. Alors je transhume chez un autre. C’est ainsi depuis 10 ans. Je tourne en rond. Mais j’aime ça. Je vis de ça. Je suis un taxi de Conakry.

*Prénom fictif

Casablanca, mon amour

Quatre jours déjà que j’étais à Casablanca. Trois pour les travaux du Forum de l’étudiant guinéen au Maroc, grâce auquel je me tapais-là ma toute première visite au Royaume chérifien, et le quatrième pour me payer une virée du côté de Rabat, la capitale. Là-bas, je me suis offert le Palais royal avec sa majestueuse cour intérieure bordée d’une muraille couleur ocre figée dans le temps, avant d’effectuer une ballade en voiture pour admirer les antiquités marocaines de la médina, et surtout le magnifique Pont Hassan II qui enjambe le bras de mer séparant Rabat-centre de Rabat-Salé, dont la vision, de l’autre côté sur la crête surplombant le Mausolée des Rois, est tout simplement époustouflante !

Il était donc temps, à quelques heures de mon départ pour Conakry, de descendre du neuvième étage du Golden Tulip Farah Hôtel, pour prendre le pouls de Casa, la ville blanche. Surtout sortir de Casa-centre. Casa du verre et du béton, du velours et du caviar. Casa de la jet-set avec ses nombreux et clinquants réceptifs hôteliers plus étoilés les uns que les autres : le coquet Méridien, l’imposant Sheraton, le royal Nawatt, l’Ibis, le Novotel ou encore le Sofitel, dont la seule évocation entraine l’érection de souvenirs d’une sombre «affaire» encore fumante… Cette Casa-là, est celle qui s’offrait à mon regard depuis que j’ai foulé le sol royal.

Quid des transports en commun, l’effervescence des marchés, la vie dans la rue de la capitale économique du Maroc qui abrite plus de quatre millions d’âmes ?

Pour y voir clair, j’ai chaussé mes tennis de seconde main, oublié les navettes en bus climatisé entre l’hôtel  et la Fondation Abdul-Aziz Al Saoud où se tenait le Forum, mis de côté la découverte de l’impressionnant Morocco Mall, le plus grand centre commercial en Afrique, pour chiner dans les rues de Casablanca.

Direction la médina, tout près. Sur la route, des épiceries aux enseignes scintillantes, des mendiants, des restaurants, et surtout des snacks. Ces endroits animés où de rands gaillards paressant sur des sièges en rotin, les bras en aile de vautour, fument de la cigarette et sirotent du thé marocain sur fond de conversations menées tambours battants. L’autre jour, j’ai poussé la porte du «Habous» pour prendre un délicieux verre de café au lait accompagné de cakes. Ambiance conviviale.

Sur  un écran de télé suspendu sur une poutre, une chaine diffuse des images d’un match de foot rapporté en arabe. Le commentateur m’a l’air déchainé. Sur une chaise, un grand Monsieur a la tête enfouie dans un journal format A3 qu’il dévore avec grand appétit. Au comptoir, derrière le barman assisté dans son service par une vielle dame, maigre comme un sarment de vigne, est accroché au mur un portrait du Roi Mohamed VI le regard plein de sagesse.

Entrons dans la médina. Encore la grande muraille ocre, avec à l’entrée principale, une sorte de minaret surmonté d’un pendule géant qui égraine le temps de Casablanca. L’intérieur laisse découvrir un monde effervescent : une enfilade de boutiques vendant d’objets travaillés au goût de la maroquinerie sophistiquée, des textiles légers aux couleurs bigarrées, des bagues et colliers traditionnels, des chichas de toutes les tailles, de toutes les bourses et de toutes les bouches.  Ici, comme  au marché Madina de Conakry, on marchande les prix. Comme à Madina, il y a des racoleurs postés à l’entrée du marché et qui vous entraient avec forces arguments.

Quelques belles paires de chaussures pour femmes assèchent mes poches, déjà maigres comme la vieille du snack.

Je sors de la médina, direction Joutia, à Derb Ghalef le marché électronique de la ville. Juste pour la curiosité. C’est l’occasion de tester les taxis casablancais. Premier constat : la différence avec les nôtres se trouve dans la couleur. Ici à Casa, ils sont rouges quand il s’agit des «Petits taxis» flanqués d’un mignon porte-bagages, ou blancs pour les immortelles Mercedes 240 D, appelées dans certains coins de Conakry «mon papa avait l’argent». A Conakry, tous les taxis sont collectifs et jaunes, comme la deuxième couleur de notre drapeau national. A Casa, les Mercedes-fossiles prennent deux passagers sur le siège avant (côté escroc). A Conakry, c’est interdit mais on s’en fout. Donc surcharge.

Avant qu’on entre au marché électronique, un conseil : si un taximan casablancais vous dit dans son français : «non, c’est tout preu, y a pas loin moun nami », méfiez-vous. C’est généralement jusqu’à  Diakarta, comme on dit chez nous. Donc très loin. C’est le tour qu’un mec m’a joué. Après deux rues, il me débarque à un carrefour, pointe son index dans le vide et me dit «toi tourner à droite, puis à gauche et c’est fini». J’ai tapé au bas mot 3 km pour arriver à son «c’est fini», c’est-à-dire le marché de Joutia !

«Le Paradis du piratage» comme on le surnomme. Joutia est à Casa, c’est que la rue Mongallet est à la ville de Paris. A la différence qu’ici, les pirates sont en avance par rapport au temps. Tu veux la version 2013 du logiciel Kaspersky, le dernier film à peine sorti des studios hollywoodiens ? Viens ici parce qu’à Joutia, vouloir un logiciel, un film, un documentaire, un, laptop, un Smartphone quelconque, c’est déjà l’avoir. Grâce aux hackers.

De petits génies qui se donnent comme boulot de casser des codes de logiciels qu’ils reversent sur le marché à vil prix, parce que, comme me l’a soufflé l’un d’eux «il n’y a pas encore de loi marocaine qui l’interdit». Et parce que ça rapporte de l’argent à Mohammed mon interlocuteur, de son propre aveu.

Je ne peux que vous tirer mon chapeau les gars. Grâce à vous, j’ai fait une belle collection de dicos Larousse, Le Petit Robert, version 2012 s’il vous plait, de la suite bureautique Office 2010 et plein d’autres programmes dont je rêvais. Pour la modique somme de 8 Dirhams l’unité (6300GNF).

A Joutia, j’ai pu voir aussi l’autre Casa, celle des bidonvilles faits de bric-à-brac, agglutinés les uns aux autres où la vie est moins rose, moins trendy comme au centre. Signe qu’on est Afrique. N’empêche.

Comme ces paroles d’un personnage du film Blanche Neige et le chasseur que j’ai visionné au cinéma Bigrama en compagnie d’un ami, «au nom de tout ce qui est bon et juste dans ce Royaume», je t’aime Casablanca !

 

 

Boubacar «Sanso» Barry, le handicap comme force

Il aurait pu faire comme ces nombreuses personnes physiquement diminuées qui squattent les principales artères encombrées de Conakry à tendre la sébile pour leur survie. Parce qu’on lui avait signifié qu’il n’était «pas évident», «pas possible» qu’il réussisse, que son destin était de devenir un «Karamoko», un marabout. Il aurait pu, comme ses pairs, accepter cette image stéréotypée selon laquelle le handicap est synonyme de «précarité», «d’indigence», donc «d’échec». Mais ça, c’est méconnaitre la détermination, l’opiniâtreté et la fougue de «Sanso», né Boubacar Barry il y a de cela 30 ans.

Sourire éclatant, les biceps musclés par les efforts de locomotion, il ne manque à ce garçon que deux jambes pour soulever des montagnes. Ses jambes à lui sont ramollies par une impitoyable poliomyélite qui l’a à jamais cloué au sol depuis l’âge de quatre ans. Ce qui n’empêche pas Boubacar «Sanso» Barry de rejoindre chaque matin, à bord de son tricycle motorisé, le bureau du site d’informations guineeconakry.info où il officie en tant que rédacteur depuis septembre 2010.

C’est que lorsqu’on est armé de la ferme volonté de réussir, lorsqu’on se fixe comme défi de «prouver qu’entre le handicap physique et l’échec social il n’y a pas de fatalité», on met toutes les chances de son côté. Et l’on fait fi de «cette conception dévalorisante, ces stéréotypes, ces préjugés et cette attitude figée du Guinéen» à l’égard des handicapés. Tout ce qui caractérise «Sanso», l’ainé d’une fratrie de six frères et sœurs, fils d’un modeste commerçant et d’une ménagère, échoués à Maferinyah (75 km de Conakry) voilà un quart de siècle, loin de leur Boulliwel (Mamou) natal.

Il manque, certes, des jambes à Boubacar Barry, mais pas d’admiration de la part des proches et amis que l’ont côtoyé et attribué, sans qu’il ne sache trop pourquoi, ce sobriquet de «Sanso», déformation de la prononciation du nom de Fernando Sancho (1916-1990). Un acteur espagnol de films westerns américains qui jouait souvent le crapuleux bandit mexicain, comme dans Django tire le premier (1967) ou encore Un pistolet pour Ringo (1965). Des films que «Sanso» n’a encore jamais visionnés.

A la place du colt de Fernando Sancho, Boubacar «Sanso» se sert, lui, d’un stylo pour analyser et décrypter l’actualité nationale et africaine sur son site, dont l’un des fondateurs n’est autre que Justin Morel Junior, l’éloquent ex-ministre de la communication du gouvernement Lansana Kouyaté (2007). Rencontre entre un communiquant chevronné et un aspirant journaliste passionné. Le résultat est une amitié soudée qui fait que le premier, par magnanimité, accueille le second sous son toit depuis juillet 2011. Il le «dépose» également au bureau, certaines fois. La pluie peut rouler des tonnerres désormais.

De ces amitiés cimentées dans la sincérité, Boubacar «Sanso» est un habitué. La convivialité du personnage y force.

Septembre 2000, faute de lycée à Maferinyah, le jeune homme débarque à Conakry, après sa réussite au Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC). Direction le quartier de Gbesssia où il se lie d’amitié avec Abdoulaye Diallo dont la famille l’adoptera et l’hébergera pendant 11 ans (septembre 2000-juillet 2011). Gratuitement. Puisqu’il est nécessiteux, mais surtout attachant.

Opiniâtre, convivial, attachant donc. Mais aussi doué. «Sanso » a du neurone. Il le prouve au compte du lycée Bonfi en 2002 au Baccalauréat première partie Sciences sociales, où il s’aligne deuxième de la République ! Un an plus tard, en 2003, il fait un peu moins en se classant 36ème de la République au Bac 2. Lauréat par deux fois, «Sanso» n’ira pourtant pas au Maroc comme les autres candidats «normaux». Handicapé et fils de pauvre, ça ne pardonne pas. Tu te fais «oublier», «parce que j’étais naïf peut-être », sourit-il.

Il se contentera, la mort dans l’âme, d’une inscription en sociologie à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry après sa réussite au défunt Concours d’accès aux Institutions d’Enseignement Supérieur. Pas parce qu’il tenait à aller au Maroc, non, mais parce qu’il avait opté pour la filière Droit avant d’être orienté, malgré lui, en Sociologie. Orientation qu’il ne regrette pourtant pas aujourd’hui. «Si c’était à refaire, je le referais». Puisque celle-ci l’a mené vers sa passion : la communication et le journalisme.

Un métier qui lui permet de s’évader, de partager, mais aussi de se retrouver dans son élément, son passe-temps étant le débat, son modèle Nelson Mandela pour la capacité incomparable de l’ancien leader de l’ANC à pardonner. Une qualité dont il a besoin au quotidien dans une société où les gens dits « normaux » n’éprouvent majoritairement aucun égard pour les handicapés. Ni dans la recherche de l’emploi, encore moins dans les transports en commun. Puisque «pour les gens normaux, handicap est égal à laideur, ce qui n’attire pas toujours de la sympathie» analyse «Sanso»

Celui qui a soutenu un thème de mémoire de 60 pages, en compagnie d’un ami handicapé, Diané Ousmane, sur le thème «Handicapés et emplois en Guinée : cas des diplômés des Institutions d’Enseignement Supérieur de Conakry » en sait quelque chose. Cela lui a permis de comprendre que les «personnes normales illettrées ont une conception inconsciente, culturelle du handicap. Elles ne cherchent pas à comprendre notre quotidien, notre vie». Cette catégorie-là est pardonnable. Par contre, les personnes lettrées, l’Etat en premier, qui en sont suffisamment informées, sont inexcusables» s’insurge «Sanso».

De même que pour l’emploi et la mobilité, il est conscient que la vie sentimentale des handicapés est encore plus compliquée. Même s’il aspire à fonder une famille. Juste deux conditions qui ne sont pas encore réunies : trouver la personne compatible et le minimum de matériel pour vivre.

On l’a vu, Sanso est un battant, il y arrivera non ?