Le Parti de Gauche, lui, soutient le peuple djiboutien

LE PARTI DE GAUCHE AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Djibouti

Comme ailleurs, la présence militaire française ne doit plus servir les dictatures !

Mardi 5 Mars 2013

Patrice Finel

Pour la première fois depuis 2003 des élections législatives se sont tenues à Djibouti le 22 février. Les résultats officiels provisoires font état d’une victoire du parti au pouvoir, l’Union pour la Majorité Présidentielle, alors que l’opposition ferait une progression significative.

La possibilité pour l’opposition de participer au scrutin, si elle est un signe encourageant, ne gomme pas pour autant la répression brutale qui a entaché les élections, les nombreuses arrestations arbitraires de personnalités et leur mise en résidence surveillée.

Le Parti de Gauche s’inquiète du manque de transparence et de l’absence de résultats officiels et vérifiés de ces élections.

Le Parti de Gauche interpelle le gouvernement français, qui paie un loyer conséquent au gouvernement djiboutien pour une forte présence militaire, sur l’exigence impérieuse de respect de la démocratie et des droits de l’homme à Djibouti.

Le Parti de Gauche rappelle avec force que les aventures militaires françaises, ou la présence de bases pérennes, ne doivent en aucun cas servir de caution aux dictatures en place, et rappelle à M. Hollande , Président de la République Française , ses promesses de candidat en la matière.

 

Djibouti : Silence, on tue !

Une tribune dans la revue La REGLE DU JEU signée par Abdourahman WABERI, Ali DEBERKALE, Dimitri VERDONCK

Le sel de la vie

On connaît le visage de Françoise Héritier, sa bouille de grand-mère toujours au bord de l’émerveillement, ses yeux gourmands de femme éveillée et ses nécessaires interventions publiques. Etudiant, j’avais parcouru les ouvrages de l’anthropologue, africaniste, disciple de Lévi-Strauss et professeur honoraire au Collège de France. Françoise Héritier vient de publier Le Sel de la vie,  un petit livre utile, modeste par la taille – 96 pages – mais grand par l’émotion qu’il vous  procure sur le champ. L’auteur s’y livre à une subtile exploration d’elle-même, en dressant la liste de toutes les sensations qui constituent « le sel » de son existence.

Tout avait commencé comme par accident. Une lettre à un ami très cher et le livre était lancé sur les rails, à son insu.

« Le texte qui suit risque de surprendre ceux qui me connaissent par mes écrits anthropologiques. Avec beaucoup d’humilité je déclare ce qu’il en est : c’est une « fantaisie », née au fil de la plume et de l’inspiration – et qui a une histoire. Un beau jour d’été, si l’on peut dire car il faisait alors un temps de chien, j’ai reçu une carte postale d’Écosse. Quelqu’un que j’aime beaucoup, le professeur Jean-Charles Piette, « Monsieur Piette », comme je l’appelle dans mon for intérieur, m’envoyait quelques mots de l’île de Skye. Cela commençait par : « Une semaine “volée” de vacances en Écosse. »

Il faut savoir que, grand clinicien, professeur de médecine interne à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière, adoré de ses patients dont je suis depuis trente ans, il ne vit que pour eux et pour son travail. Je l’ai toujours connu au bord de l’épuisement physique et moral, consacrant des heures à chaque patient, capable de raccompagner le dernier du jour à son domicile s’il l’a fait trop attendre ou d’aller en chercher un au train (ce qu’il fit une fois pour moi), capable de folles générosités et de coups de tête tout aussi fous. Et voilà que ce terme : une semaine « volée » me saute littéralement à la figure. Qui vole quoi ? Vole-t-il donc un peu de répit à un monde auquel il devrait tout ou au contraire ne se laisse-t-il pas déposséder de sa vie par cet entourage dévorant, ce travail obsédant, ces responsabilités multiples accablantes ? Nous lui volons sa vie. Il vole lui-même sa propre vie.

J’ai alors commencé à lui répondre en ce sens : vous escamotez chaque jour ce qui fait le sel de la vie. Et pour quel bénéfice, sinon la culpabilité de ne jamais en faire assez ? Commençant à fournir quelques grandes pistes au début, je me suis vite prise au jeu, et me suis interrogée sérieusement sur ce qui fait, a fait et continuera à faire, j’en suis certaine, le sel de la mienne ».

En moins de 100 pages, Françoise Héritier nous offre sa « fantaisie » qui se déploie en une seule phrase. Et le lecteur de recueillir au fil de la lecture une foule de sensations fugaces, de petits bonheurs, de trésors intimes, d’offrandes infimes et grandioses. Il s’agit d’un hymne à la vie, frais et généreux, par une grande dame qui sait tenir à distance douleurs et ondes négatives, qu’elles émanent de  son propre corps – Françoise Héritier souffre depuis plus de 30 ans d’une grave maladie auto-immune – ou qu’elles découlent du monde extérieur. Ce sel de la vie est une méditation sensuelle. Un véritable livre de sagesse qui n’est pas sans rappeler le Je me souviens de Georges Perec. A savourer sans modération.

Odile Jacob, Paris, Janvier 2012, 96 pages, 7 euros.

 

 

Boubacar Boris Diop : réflexions sur la question malienne

Boubacar Boris Diop est un romancier et intellectuel sénégalais qui écrit en français et en wolof. Observateur attentif du continent africain et du coeur humain, l’auteur de Murambi ne mâche pas ses mots et ne perd pas son temps à lustrer son image, bien au contraire. Qu’il s’agisse du génocide des Tutsis ou de l’intervention française au Mali, son propos est clair et son regard précieux. Il nous a donné l’autorisation de republier l’important entretien qu’il a donné le vendredi 2 février 2013 au Pays au quotidien. J’espère que Boubacar Boris Diop ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Merci de tout coeur, ami !

‘Mali : le regard de Boubacar Boris Diop

Il était prévu avec Boubacar Boris Diop, écrivain et enseignant soucieux de l’Afrique, un entretien portant sur divers sujets,  mais rattrapé par l’actualité brûlante, nous avons choisi de nous arrêter sur le Mali. Car ce qui s’y passe est grave

Peut-on dire que le Nord-Mali, c’est encore la Françafrique dans ses œuvres ?

Oui et non. Au Mali, la France est certes dans son pré-carré et, à l’exception du Nigeria, les pays engagés avec elle sur le terrain font partie de son ancien empire colonial mais dans le fond on est plutôt ici dans une logique de guerre globale. Le modèle serait plutôt l’invasion américaine en Irak. En outre, les interventions françaises en Afrique ont toujours été faites avec une certaine désinvolture, presque sans y penser, alors que celle-ci, ponctuée de conseils de guerre à l’Élysée, a été conçue comme un grand spectacle médiatique. Elle fait l’objet de sondages réguliers et deux ministres, ceux de la Défense et des Affaires étrangères, n’ont jamais été aussi bavards.

Comment expliquez-vous ce changement d’attitude ?

Quelques jours après le début des combats, tous les hebdos français ont titré : « Hollande en chef de guerre ». Le Nord-Mali, ça a été l’occasion pour un président jugé terne, mou et indécis de se donner à peu de frais l’image d’un dirigeant volontaire et capable de préserver le rang de son pays dans le monde. Le contraste n’en est pas moins frappant avec la précipitation peu glorieuse de Paris à se retirer d’Afghanistan suite à des attaques mortelles des Talibans contre un certain nombre de ses soldats.

Mais les problèmes d’image de Hollande ne peuvent pas à eux seuls expliquer une intervention aussi coûteuse…

C’est évident, mais il ne pouvait pas rater la si belle occasion de se refaire une santé. L’objectif déclaré de cette guerre, c’est d’aider le Mali à recouvrer son intégrité territoriale mais sans la prise de Konna par les islamistes, rien ne se serait sans doute passé. La chute de Konna, c’est le moment où Paris, qui ne perd jamais de vue ses otages et l’uranium d’Areva, comprend que ses intérêts économiques et sa position dans la région sont gravement menacés. Et à partir de là, les acteurs ne sont plus les mêmes. Cette guerre est suivie de près par des pays comme l’Algérie, la Mauritanie, le Nigeria, sans parler des autres puissances occidentales et du Qatar, cette monarchie du Golfe qui se livre ici comme en Syrie et partout ailleurs à un drôle de jeu. Vous savez aussi que depuis l’attaque d’In Amenas, Américains et Anglais se sentent bien plus concernés et que le Japon, important partenaire économique du Mali et dont dix ressortissants sont morts lors de la prise d’otages, a accordé une contribution de 120 millions de dollars en soutien à la Misma, lors de la conférence des donateurs que vient d’organiser l’Union africaine à Addis.

Etes-vous d’accord avec l’ambassadeur de France à Dakar quand il déclare que si son pays n’était pas intervenu personne d’autre ne l’aurait fait ?

On peut le lui concéder et c’est en fait cela le coup de génie de Paris dans cette histoire où la France peut se présenter comme l’ennemi des « méchants ». J’utilise ce dernier mot à dessein, car la politique internationale me fait très souvent penser à un film hollywoodien, le tout étant de savoir être du côté des bons. Lorsque vous apprenez par exemple que des narco-terroristes occupent les deux tiers du Mali et qu’ils détruisent les mosquées et les tombeaux de saints, mettent le feu à la bibliothèque Ahmed Baba et coupent les mains des gens, votre premier mouvement est d’approuver ceux qui essaient de les mettre hors d’état de nuire. Et lorsqu’on écoute ces jours-ci les prises de position des uns et des autres sur le Mali, on se rend compte de notre difficulté à penser cette énième intervention française en Afrique. J’ai vu l’autre soir sur la 2STV Massaer Diallo l’approuver sans ambages et deux jours plus tard Gadio et Samir Amin en ont fait de même. N’est-ce pas troublant ? Après tout, il s’agit là, quand on en vient à l’analyse des dérives criminelles de ­la Françafrique, de trois intellectuels au-dessus de tout soupçon…­

Est-ce à dire que vous êtes d’accord avec eux ?

Ah non ! Certainement pas. Je les comprends, je n’ai aucun doute quant à leur sincérité mais je ne partage pas leur point de vue. Le danger, à mon humble avis, c’est d’analyser cette guerre comme un fait isolé. Tout le monde la relie à l’agression contre la Libye, mais pas avec autant d’insistance qu’il faudrait. Il ne suffit pas de dire que l’agression contre la Libye est en train de déstabiliser la bande sahélienne et toute l’Afrique de l’Ouest. Il faut la placer, de même que le « printemps arabe », au cœur de la réflexion sur le Nord-Mali. Nous devons peut-être même aller plus loin et nous demander si nous n’aurions pas dû hausser la voix dès le jour où des chars de combat français ont forcé les grilles du palais de Gbagbo. Il était possible, sans forcément soutenir Laurent Gbagbo, de bien faire savoir à Paris qu’une ligne rouge venait d’être franchie. Mais nous avons trop bien appris notre leçon sur la démocratie, on a inventé exprès pour nous des termes comme « bonne gouvernance » – qui donc a jamais entendu parler de la « bonne gouvernance » en Belgique ? – et nous en sommes venus à perdre tout sens des nuances et surtout la capacité d’inscrire des évènements politiques particuliers dans une logique globale.

Dans cette affaire, quels reproches très précis peut-on formuler aujourd‘hui contre la France ?

Ici aussi, il suffit de remonter le fil des évènements. Après avoir assassiné Kadhafi dans les conditions scandaleuses que l’on sait, L’Etat français a cru le moment venu de confier la sous-traitance de la guerre contre Aqmi et le Mujao à la rébellion touarègue. Comme vient de le rappeler Ibrahima Sène dans une réponse à Samir Amin, Paris et Washington décident alors d’aider les Touareg présents en Libye à rentrer lourdement armés au Mali mais, détail important, pas au Niger où on ne veut prendre aucun risque à cause d’Areva. Les Touareg sont ravis de pouvoir concrétiser enfin leur vieux rêve d’indépendance à travers un nouvel Etat de l’Azawad, allié de l’Occident.

Certains medias français se sont alors chargés de « vendre » le projet de ces « hommes bleus du désert » qui se préparent pourtant tout simplement à entrer en guerre contre le Mali. Il suffit de faire un tour dans les archives de France 24 et de RFI pour voir que le MNLA en particulier a été créé de toutes pièces par les services de Sarkozy. Ces stratèges savaient très bien que cela allait se traduire par l’effondrement de l’Etat malien et la partition de son territoire. Ça ne les a pourtant pas fait hésiter une seconde. Juppé s’est ainsi permis de minimiser l’égorgement collectif par les Touareg d’une centaine de soldats et officiers maliens le 24 janvier 2012 à Aguelhok et suggéré la possibilité d’un Azawad souverain au nord. Mais au bout du compte, le MNLA qui n’a pas été à la hauteur des attentes de ses commanditaires face aux jihadistes, s’est pratiquement sabordé, ce qui est d’ailleurs sans doute une première dans l’histoire des mouvements de libération. Dans cette affaire, la France est clairement dans le rôle du pompier pyromane. Tout laisse croire qu’elle va défaire les jihadistes, mais sa victoire coûtera aux Maliens leur Etat et leur honneur.

Qu’entendez-vous par là ?

Je veux juste dire que c’en est fini pour longtemps de l’indépendance du Mali et de sa relative homogénéité territoriale. Il faudrait être bien naïf pour s’imaginer qu’après s’être donné tant de mal pour libérer le Nord, la France va remettre les clefs du pays à Dioncounda Traoré et Maliens et se contenter de grandes effusions d’adieu. Non, le monde ne marche pas ainsi. La France s’est mise en bonne position dans la course aux prodigieuses richesses naturelles du Sahara et on la voit mal laisser tomber la rébellion touarègue qui reste entre ses mains une carte précieuse. Un épisode de cette guerre est passé inaperçu, qui mérite pourtant réflexion : la prise de Kidal. On en a d’abord concédé la « prise » à un MNLA qui n’a plus aucune existence militaire et quelques jours plus tard, le 29 janvier, les soldats français sont entrés seuls dans la ville, n’autorisant pas les forces maliennes à les y accompagner. Iyad Ag Ghali, patron d’Ansar Dine, discrédité par ses accointances avec AQMI et le MUJAO, est presque déjà hors jeu et son rival « modéré » Alghabasse Ag Intalla, chef du MIA, est dans les meilleures dispositions pour trouver un terrain d’entente avec Paris. En somme, les indépendantistes Touareg vont avoir après leur débâcle militaire un contrôle politique sur le nord qu’ils n’ont jamais eu. C’est un formidable paradoxe, mais l’intérêt de l’Occident, c’est un Etat central malien sans prise sur la partie septentrionale du pays. Les pressions ont commencé pour obliger Dioncounda Traoré à négocier avec des Touareg modérés sortis de la manche de Paris et on ne voit pas un président aussi affaibli que Dioncounda Traoré résister à Hollande. Que cela nous plaise ou non, le « printemps arabe » est en train de détacher définitivement l’Afrique du Nord du reste du continent et la « nouvelle frontière » c’est en quelque sorte le Nord-Mali. Cela correspond à un projet stratégique très clair, très cohérent, de l’Occident et il est en train de le mettre en œuvre.

Qu’avez-vous pensé en voyant ces jeunes Maliens brandissant des drapeaux français ?

Certains disent que c’est un montage. Je ne suis pas du tout de cet avis. Ces images disent au contraire l’immense soulagement des Maliens. Ce sont des images particulièrement perturbantes et c’est pour cela que nous devons oser les affronter. La vraie question c’est moins ce qu’il faut penser de l’Etat Français que de nous-mêmes, je veux dire de nous les intellectuels et les politiciens africains. Comment se fait-il que nos populations soient laissées dans un tel état d’abandon ? Ce qui doit nous interpeller tous, ce sont ces images-là : les troupes françaises qui ont occupé ce pays voisin, le Mali, pendant des siècles d’une colonisation barbare, y reviennent cinquante ans après l’indépendance et sont accueillis comme des libérateurs. N’est-ce pas là un sérieux motif de perplexité ? Que pouvait bien valoir, finalement, l’indépendance du Mali ? Qu’a-t-il fait de l’héritage de Modibo Keita ? La question qui se pose en définitive à nous tous, et sans doute avec une force particulière aux anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne, c’est celle de notre souveraineté nationale. Certains retournements historiques sont durs à avaler et nous y avons tous une part de responsabilité. Mais il m’arrive d’en vouloir surtout à nos historiens ; j’ai parfois l’impression que la plupart de ces brillants esprits ne mettent pas leur connaissance intime de notre passé au service de la compréhension des enjeux du présent. Beaucoup d’entre eux ont pour ainsi dire le nez dans le guidon tandis que d’autres répètent les mêmes phrases depuis des décennies sans paraître se rendre compte des mutations qui n’en finissent pas d’intervenir.

Quelles sont les autres images qui vous ont frappé dans cette guerre ?

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Une en particulier : celle de ces gamins maliens au bord des routes, regardant passer les militaires Toubab un peu comme ils le faisaient à l’occasion du Paris-Dakar. Je me suis plusieurs fois demandé ce que ça doit faire dans la tête d’un enfant de voir ça. On a rarement vu une population à ce point ébahie par ce qui se passe chez elle et ne comprenant rien à ce qui est pourtant censé être sa propre guerre. On a parfois le sentiment qu’ils ne savent pas si ce qu’ils ont sous les yeux, et qui est si fou, c’est de la réalité ou juste de la télé.

L’opération Serval ne va-t-elle pas, malgré tout, redorer le blason de la France en Afrique ?

Ce n’est pas impossible mais cela m’étonnerait. Les transports amoureux en direction des soldats français viennent du cœur, mais ils sont passagers. Les véritables objectifs de cette guerre vont être de plus en plus clairs pour les Maliens et, pour eux, le réveil risque d’être douloureux. Ça n’existe nulle part, des forces étrangères sympa. Les medias français peuvent toujours se bercer d’illusions, mais à leur place, je me dirais que la mariée est quand même trop belle ! Et puis, vous savez, l’opération Serval a lieu au moment même où la presse parisienne révèle chaque jour des faits de plus en plus précis prouvant le rôle actif des services français dans l’attentat du 6 avril 1994 qui a déclenché le génocide des Tutsi du Rwanda. L’implication résolue de la France dans le dernier génocide du vingtième siècle est une tâche indélébile sur son honneur, les vivats momentanés de Gao et Tombouctou ne vont pas l’effacer.

Quelles leçons le Mali peut-il tirer de ce conflit ?

Tout d’abord, cela doit être extrêmement dur ces temps-ci d’être un militaire malien. Voici une armée nationale se battant dans son propre pays et dont les morts ne comptent même pas, à l’inverse de celle du pilote français d’hélicoptère, Damien Boiteux, abattu au premier jour des combats. Ce que toutes ces humiliations doivent montrer au Mali, c’est ce qu’une certaine comédie démocratique, destinée surtout à plaire à des parrains étrangers, peut avoir de dérisoire. Le Mali est un cas d’école : cité partout en exemple, il a suffi d’un rien pour qu’il s’effondre. Et on y voit déjà à l’œuvre des mécanismes d’exclusion qui peuvent devenir de plus en plus meurtriers : tout Touareg ou Arabe risque d’être désormais perçu comme un complice des groupes jihadistes ou de la rébellion touarègue. Conscients de ce danger, des  intellectuels maliens comme Aminata Dramane Traoré n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme au cours des derniers mois, mais personne n’a voulu les écouter. Les relations entre les différentes communautés du Mali ont toujours été fragiles et la menace d’affrontements raciaux n’a jamais été aussi sérieuse. C’est le moment de dépasser les vieilles rancœurs. Peu de temps après le carnage d’Aguelhok, j’ai eu l’occasion de parler dans un lycée de Bamako. Il y avait des jeunes Touareg dans l’assistance et ils avaient manifestement peur de ce qui pourrait leur arriver un jour ou l’autre. Rien, justement, ne doit leur arriver. Ils n’ont pas à payer pour les crimes de quelques politiciens ambitieux, qui sont d’ailleurs surtout laquais de Paris.

Il se dit partout que la lenteur de la réaction africaine a ouvert un boulevard à la France et l’a même légitimée. Comment peut-on éviter qu’une telle situation ne se reproduise ?

Oui, on a beaucoup critiqué, à juste titre, les atermoiements des Etats africains, mais il faut tout de même comprendre qu’il est suicidaire de s’engager à mains nues dans une guerre aussi complexe. C’est toutefois précisément le reproche qu’on peut faire à nos pays : de ne s’être pas dotés des moyens de se défendre, individuellement ou collectivement. Et ici, on en revient à ce que Cheikh Anta Diop a toujours dit : « La sécurité précède le développement et l’intégration politique précède l’intégration économique. » Son parti, le RND, vient d’ailleurs de le rappeler dans une déclaration sur la guerre au Mali. Sa vie durant, Cheikh Anta Diop a insisté sur la nécessité d’une armée continentale forte. Sa création ne peut évidemment pas être une affaire simple, mais en voyant tous ces soldats ouest africains redevenus des « tirailleurs sénégalais », on a un peu honte et on se dit que sur cette question aussi Cheikh Anta Diop avait vu juste avant tout le monde.  Je pense qu’il n’est pas trop tard pour méditer ses propos. Et, soit dit en passant, le président Sall ferait bien de s’en souvenir au moment où il semble vouloir donner une seconde vie au NEPAD.

Cet entretien devait être exclusivement consacré à la situation au Mali, mais je ne peux m’empêcher, en conclusion, de vous demander votre avis sur les audits et la CREI…

Pour moi, c’est tout simple : des milliards ont atterri dans des comptes privés et l’Etat se doit de les réinjecter dans notre économie, quitte à négocier avec les détourneurs mais en se montrant résolu à contraindre les récalcitrants à rendre gorge, par des voies légales, bien entendu. Même Wade devrait être invité à répondre en justice de sa gestion. J’admets que son âge pourrait poser problème par rapport à notre manière de voir les choses au Sénégal, mais on ne doit pas non plus oublier que cela ne l’a pas empêché de vouloir continuer à occuper les lourdes charges de président il y a moins d’un an. Cela dit, on ne développe pas un pays en récupérant de l’argent détourné, on développe un pays en empêchant que l’argent public soit impunément détourné. Or il faut être aveugle pour ne pas voir que la gangrène de la corruption continue à ronger notre société. Tout est monnayé de l’aube au crépuscule. Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? Le racket quotidien en pleine rue, au vu et au su de tous, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Je suis convaincu que la plupart des membres du nouveau gouvernement sont des gens honnêtes, mais, dans ce domaine, on ne peut pas s’en remettre à la bonne volonté des personnes. Si le système n’est pas repensé, si le consensus social au sujet de la corruption n’est pas brisé, dans cinq ou dix ans le nouveau pouvoir va dépenser des milliards mais aussi beaucoup d’énergie pour récupérer d’autres milliards détournés par quelques-uns des ministres ou responsables nationaux aujourd’hui en activité. C’est absurde et il est urgent de se dégager de ce cercle vicieux.

Propos recueillis  par Souleymane Ndiaye (Le Pays au Quotidien).

Des hommes libres et solidaires

Dans Les hommes libres, le dernier film du Franco-Marocain Ismaël Ferroukhi (notre photo), il y a une scène qui m’a mis le cœur à l’envers. Rien d’extraordinaire, techniquement. Aucun exploit technique, aucune prouesse cinématographique. Je vais tenter de décrire le plus sobrement possible cette scène qui se passe dans l’enceinte de la Mosquée de Paris sous l’Occupation. Vers la fin du film, l’imam depuis son mihrab aperçoit deux êtres humains en danger de mort. Il s’agit de Younès, le personnage principal du film incarné superbement par Tahar Rahim, et d’une petite fille juive que ce dernier a déjà sauvé des griffes de la Gestapo une première fois. Les voilà de nouveau pris au piège. Plusieurs soldats allemands et français, l’arme au poing, sont à quelques mètres d’eux dans la cour rectangulaire. C’est à cet instant que le miracle a lieu. L’imam demande aux fidèles de quitter la salle des prières. Les fidèles s’exécutent en silence. Ils sortent par les trois portes qui donnent sur la cour. Ce faisant, ils offrent protection aux deux fugitifs qui se glissent dans la foule qui s’écoule comme un cours d’eau jusqu’à la sortie. Et voilà fidèles et fugitifs fondus et confondus en une masse humaine se tenant littéralement les coudes. Bouclier de chair. Muraille marmonnant les sourates de l’espérance. Levain spirituel. La scène dure moins d’une minute mais elle condense le message du film : les hommes sont meilleurs lorsqu’ils sont solidaires et qu’ils se battent pour rendre leur monde plus juste et plus fraternel. Les fidèles, la savate encore à la main, tout à leur oraison intérieure, à leur travail à n’être rien, sont rendus plus transparents par la caméra caressante de Ferroukhi au point de réfléchir l’amour et la joie. Là, sur le coup, on a envie d’une seule chose : embrasser la pellicule pour dire merci à Ismaël Ferroukhi.

Bonus

Comment est né le film ?

Tout est parti d’un article du Nouvel Observateur : j’y apprends que la Mosquée de Paris aurait caché des résistants et des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Après quelques recherches, je découvre l’existence d’une importante communauté maghrébine à Paris venue travailler dans les usines avant la guerre, de cabarets arabes, d’un hôpital musulman à Bobigny, et d’un cimetière. Très surpris de n’en avoir jamais entendu parler, je m’intéresse plus particulièrement à Si Kaddour Ben Ghabrit, fondateur et directeur de la Mosquée de Paris durant l’Occupation. Je découvre alors un homme d’une grande humanité, mais aussi complexe et fervent religieux, à la fois pudique et ouvert sur les autres, fréquentant les milieux parisiens et aimant la musique et les arts.  Quand un ami, à qui je parle de mes découvertes, m’a expliqué que Ben Ghabrit avait sauvé sa grand-mère, d’origine juive, pendant la guerre, j’ai tout de suite eu envie d’écrire cette histoire. Il m’a raconté en effet que son aïeule, infirmière à l’époque, avait échappé in extremis à une arrestation grâce à l’intervention de Ben Ghabrit qui l’a ensuite évacuée vers le Maroc. Elle est d’ailleurs la première femme à avoir obtenu la prestigieuse décoration Ouissam Alaouite que j’évoque dans le film. Alors que je connais cet ami depuis des années, et que nous sommes très proches, il ne m’avait jamais confié cet épisode intime de sa vie. «Si Ben Ghabrit n’avait pas existé, je ne serais pas là aujourd’hui !», m’a-t-il dit. Cela a résonné très fort en moi (Ferroukhi, dossier de presse).

Sorti dans les salles françaises en septembre 2011, Les hommes libres, également en DVD, rencontre un franc succès à l’étranger.

Abdellatif Laâbi : oui à la Vie

‘C’est chose tendre qu’est la vie, et aisée à troubler…’ Montaigne

Avouons-le tout de suite : j’aime beaucoup Abdellatif Laâbi. Depuis notre première rencontre à l’Ecole normale de Caen, en 1987, cet homme reste pour moi un mentor et un grand frère; et j’aime son oeuvre puissante et généreuse. Ils se tiennent ensemble – bloc authentiquement soudé. C’est pourquoi la voix de ce grand poète marocain, lauréat du prix Goncourt de poésie en 2009, m’est toujours baume au coeur. Son dernier recueil, Zone de Turbulences, ne déroge pas à la règle. Sobriété, vigilance, invitation à entrer en terre dans le semis du poème. Vous avez devant vos yeux un chant à hauteur d’homme. Un oui à la vie des plus beaux, de plus épurés aussi.

Le natif de Fès nous invite à renouer avec les sagesses antiques. A ensoleiller le présent. Cultiver notre jardin intérieur. Cueillir l’aujourd’hui sans relâche. Lui faire accueil. Le tâter, le caresser, faire corps avec lui.

Ô jardinier de l’âme

as-tu prévu
un carré de terre humaine
où planter encore quelques rêves ?
As-tu sélectionné les graines
ensoleillé les outils
consulté le vol des oiseaux
observé les astres, les visages
les cailloux et les vagues ?
L’amour t’a-t-il parlé ces jours-ci
dans sa langue étrangère ?
As-tu allumé une autre bougie
pour blesser la nuit dans son orgueil ?
Mais parle
si tu es toujours là
Dis-moi au moins :
qu’as-tu mangé et qu’as-tu bu ?

Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès, au Maroc. Professeur de français et de philosophie, il a fondé avec quelques poètes la revue Souffles (1966-72) qui a joué un rôle majeur (1) dans les cultures africaines et pas seulement au Maghreb. Il fit emprisonné pour délit d’opinion. Mais les longues années passées en geôle, loin de défaire l’homme, le rendirent plus fort, plus présent au monde.

‘Mon premier choc’, révèle Laâbi, ‘fut la découverte de l’œuvre de Dostoïevski. Je découvrais avec lui que la vie est un appel intérieur et un regard de compassion jeté sur le monde des hommes.’

Appel intérieur, compassion, les mots-vigies sont postés là, dès le début. L’enfance du poète. Et ils sont encore là aujourd’hui, dans les replis de cette Zone de turbulences(2). Ce long poème en trois mouvements (L’habitacle du vide, la charrue du hasard, le livre) s’étire superbement entre un prélude et un coda. Si tout a commencé par la douleur du corps, ce ‘continent’ qui a livré d’innombrables combats au péril de sa peau, c’est le chant qui a le dernier mot.

Prélude

La douleur physique s’est calmée
Tu peux donc songer à écrire
sauf que tu n’as pas là
d’idée
ni même une vague intuition
de ce qui va donner des ailes aux mots
les inciter
à traverser ta zone de turbulences

L’esprit du poète serein refuse de s’abaisser ou de se perdre dans le brouhaha qui emprisonne tellement de gens.

Premiers signes :
dans les tripes
une rage mêlée de douceur
Un regain de désirs
sans objet pour le moment
Des accords tirés d’un instrument
féru de nostalgie
Des images muettes
couleur sépia
suggérant un lointain avenir

Et c’est à nous que le poète s’adresse par le truchement du jardinier de l’âme. Si nous avons la sagesse de prêter une attention pleine et silencieuse à celui qui sarcle l’aire du dedans nous grandirons et cheminerons avec lui non pas demain mais ici et maintenant car il est ‘fils d’aujourd’hui’. Ensemble nous quêterons

‘l’huile vierge

native

de la connaissance’

(1) Par bonheur, Carole Netter (de Swarthmore College) a mis en ligne les archives de la revue : http://clicnet.swarthmore.edu/souffles/sommaire.htm. Grâces lui soient rendues.

(2) La Différence, Paris, 12 janvier 2012, 13,20 €, ISBN : 978-2-7291-1963-8.

L’exception haïtienne

Il y a trois ans, le 12 janvier 2012, un violent séisme a ravagé Haïti, dévastant la capitale Port-au-Prince et l’arrière-pays malmené déjà par la pauvreté et la gabegie. Si le pays réel d’Ayti n’est pas encore sorti de son cycle infernal, les artistes haïtiens savent hisser, eux, la grande voile de l’imagination. Artistiquement, Haïti est sans doute l’un des terroirs le plus créatifs au monde, un rendement au kilomètre carré qui dépasse certainement celui des banlieues huppées (de Bethesda à Boston, de Versailles à Genève). Deux récentes publications viennent nous rappeler l’ampleur de cette exception haïtienne.
HAITI NOIR
Dans un recueil de nouvelles très surprenantes, les 20 auteurs réunies par la très talentueuse Edwidge Danticat interprètent à leur manière les codes du genre noir, en jetant une lumière toute neuve sur les thèmes éculés (criminalité, pauvreté, magie et religion). Rien ne manque au menu et surtout pas la tendresse.
« J’ai  commencé à travailler sur cette anthologie de nouvelles un an avant le 12 janvier 2010, jour où la pire catastrophe naturelle en plus de deux siècles a frappé Haïti. Le monde entier sait aujourd’hui qu’environ deux cent trente mille personnes ont trouvé la mort ce jour-là et dans les jours suivants, et plus d’un million se sont retrouvées sans abri à Port-au-Prince et les villes voisines de Léogâne, Petit-Gôave et Jacmel. À l’heure où j’écris ces mots, des milliers de survivants se trouvent encore dans des camps de déplacés, et la plupart doivent se contenter de planches et de draps pour se protéger quand il pleut. Même avant le tremblement de terre, la vie n’était pas facile en Haïti. Il y avait toujours le risque de mourir de faim, des suites d’une maladie infectieuse, dans un ouragan ou d’une mort violente. Mais il y avait également de l’espoir, du rire et une créativité sans limites. La créativité a toujours été l’une des caractéristiques majeures des Haïtiens, l’une des formes que prend leur instinct de survie. Qu’elle s’exprime dans des tableaux aux couleurs éclatantes, des chansons entraînantes pleines de doubles sens, ou dans les nouvelles et romans émouvants, humoristiques, érotiques, lyriques (et, de fait, noirs) de ses écrivains, Haïti se révèle bien souvent dans toute sa complexité à travers l’art (Edwidge Danticat, extrait de la préface (2)).
WORDS WITHOUT BORDERS
Dans sa livraison de janvier, l’excellente revue électronique WWB met en valeur un certain nombre d’écrivains à l’instar de Lyonel Trouillot, Evelyne Trouillot, Louis-Philippe Dalembert (notre photo, présent dans les deux projets [1]), Yanick Lahens, Kettly Mars, Nadève Menard ou Guy-George Ménard. Ici, les écrivains sondent les effets immédiats du séisme tout en donnant à imaginer les conséquences de la catastrophe sur le long terme. Dans une nouvelle écrite quelques jours après le séisme, Évelyne Trouillot couche sur le papier  l’incroyable instinct de survie. Kettly Mars dépeint un sombre tableau de la vie dans les camps tandis que Lyonel Trouillot part à la recherche des survivants et Yanick ausculte le passé. Les poètes ne sont pas en reste. Guy-Gérald Ménard se fait méditatif, James Noël converse avec les morts et Louis-Philippe Dalembert enregistre le moindre souffle de vie. La vie et la mort ne sont pas des pans de l’existence irréconciliables, ils se superposent, se rejoignent et se séparent pour se rejoindre encore et encore. La vie et la mort sont faites de la même eau. Une eau de boucles et de cycles. C’est pourquoi, et ces auteurs nous le rappellent aussi de manière souvent tragique, que la (re)construction d’Haïti est loin d’être complète.
Ces deux publications, on l’a compris, mettent en valeur des poètes, des conteurs, des essayistes et des romanciers. Ils ou elles écrivent en créole, en français ou en anglais. Ils ou elles viennent de l’île matrice ou de toutes les diasporas. Ils ou elles publient à Port-au-Prince ou à Paris, à Montréal, aux éditions Mémoire d’encrier ou ailleurs. C’est cela le miracle haïtien qui ne date pas d’hier.
BONUS
« Fito regarda sa montre. Six heures cinquante, il serait à l’heure à son rendez-vous. Les phares de la jeep éclairaient furtivement les troncs tourmentés des neems au bord de la Nationale numéro un. Le trafic était fluide, la voiture filait vite. Une transition brusque et libératrice par rapport aux encombrements qui l’avaient retenu près d’une heure, jusqu’à la sortie de  Bon Repos. Fito avait un peu froid mais il ne régla pas le climatiseur. Il laissait son sang se refroidir. Dans un moment il allait suer toute l’eau de son corps sous un abri  de bricoles. La végétation diminuait au fur et à mesure de sa progression. Il atteindrait bientôt le carrefour de Route Neuf, croisement de tous les risques, à la sortie de Cité Soleil. Il les vit debout sous un bouquet de lauriers rose. Il savait les trouver là, comme les autres fois, mais à leur vue son cœur cogna fort dans sa poitrine, et sa gorge se serra. Il laissa l’asphalte, engagea le tout-terrain sur l’accotement en terre battue et déverrouilla les portières. Quand les deux hommes montèrent à bord, la nuit s’engouffra dans la cabine du véhicule. Il n’y avait presque pas de bruit dehors, des cigales crissaient dans les touffes de ronces alentour et, au loin, le moteur d’une puissante génératrice ronflait » (3).

 

(1) Louis-Philippe Dalembert est professeur invité à l’Université de Wisconsin à Milwaukee en 2013. Photo ©Daniel Mordzinski.

(2) Editions Alphalte noir, Paris, octobre 2012, 21 euros.

(2) Cliquer sur le lien ci-dessous pour lire la suite de la nouvelle de Kettly Mars (bien servi en anglais par David et Nicole Ball qui sont, par ailleurs, mes fidèles et excellents traducteurs. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma gratitude) : http://wordswithoutborders.org/article/from-at-the-borders-of-thirst#ixzz2HTw0zT00).

 

Faites silence pour les sans papiers !

User du silence comme d’une arme stratégique, il fallait y penser. Des militants l’ont fait. Alain Richard, un prêtre franciscain, est le premier à avoir lancer cette nouvelle forme de manifestation, non violente et spirituelle. Les cercles de silence se multiplie en France et ailleurs. Benjamin Seze, plume du journal historique Témoignage Chrétien, a mené l’enquête pour nous. Un grand merci à Benjamin Seze.
« Le cercle de silence de Toulouse – pionnier du genre en France -  a fêté ses 5 ans samedi 20 octobre 2012. Les cercles de silence mobilisent aujourd’hui entre 5 000 et 8 000 participants par mois, répartis dans 185 villes françaises. À l’occasion de cet anniversaire, une question se pose :  le silence est-il efficace pour faire bouger les choses ?
Tout a commencé le 30 octobre 2007, place du Capitole, dans le centre-ville de Toulouse. Ils sont une vingtaine réunis ce jour-là, en cercle, silencieux. 

Parmi eux, une dizaine de frères franciscains. Ce sont eux qui sont à l’origine du rassemblement. Choqués par les conditions de détention dans le centre de rétention de Cornebarrieu, ils manifestent ainsi leur inquiétude, et dénoncent, plus globalement, l’enfermement systématique des personnes étrangères en situation irrégulière dans ces centres.

Pour les frères, la non-violence s’impose. Le choix du silence, lui, est le fruit d’une réflexion. « J’avais déjà vécu cette réflexion sur les cercles de silence comme moyen d’interpeller, en France et aux États-Unis, dans les années 1970 et 1980, explique le frère Alain Richard. C’est sans verbiage mais par une prise de conscience que l’on a voulu essayer de toucher les gens endormis ou qui ne perçoivent pas la gravité de la situation. »

MISSILES PERSHING

Ce mode d’action, Marie-Odile Mougin y pensait depuis quelque temps. Elle l’avait expérimenté dans un autre contexte, celui de l’Allemagne fédérale du début des années 1980. Nous sommes alors en pleine guerre froide et, suite à un regain de tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique, les Américains projettent d’installer des missiles Pershing sur des terrains rachetés à des agriculteurs allemands. Des militants pacifistes s’y opposent et, via des cercles de silence, tentent de sensibiliser les populations locales.

Marie-Odile Mougin se souvient avoir été impressionnée par « la force d’interpellation » de cette méthode. « Nous indiquions sur des panneaux l’heure de fin du silence. Et les gens revenaient nous voir à ce moment-là pour discuter. Si nous avions cherché à les aborder, ils nous auraient fui. »

Cette militante au long cours de l’aide aux migrants et membre du Réseau éducation sans frontières (RESF) jusqu’à l’année dernière, co-organise depuis quatre ans le Cercle de Paris. Elle en est persuadée, « dans un monde où nous sommes sursaturés de toutes formes d’interpellations bruyantes, le fait d’être juste là, dignes, par tous les temps » est le meilleur moyen de marquer les esprits et de susciter l’intérêt des passants.

Elle apprécie également le concept : « Un cercle sans leader, où nous sommes tous à égale distance du centre. » Au cœur de l’épicycle est, le plus souvent, posée une lampe « qui symbolise la vigilance, car nous sommes des veilleurs ». Parfois, ce sont des photos de personnes retenues ou de centres de rétention.

UN PUBLIC PLUS LARGE

Pour Michel Elie, bénévole à la Cimade et à RESF, et participant au Cercle montpelliérain, ce mode d’action permet de mobiliser, une heure par mois, un public plus large et divers que d’autres formes de manifestation.

« Ce qui est intéressant, c’est de réussir à dépasser le milieu militant de gauche radicale, confirme Odile Kouteynikoff, militante au RESF, qui a participé un temps aux rassemblements parisiens. Les cercles attirent des personnes qui pourraient se sentir mal à l’aise dans des actions classiques ou qui n’ont pas le temps de s’impliquer, mais qui se sentent concernées. Et pour certains, c’est une porte d’entrée vers le militantisme. »

Investi dans d’autres causes, Michel Martin, laïc franciscain, a été sensibilisé à celle des sans-papiers par le projet de cercle de silence à Paris. Il revendique sa « non-militance », même s’il participe occasionnellement à d’autres actions de soutien, comme les tractages. « Je suis là en tant que citoyen interpellé par la manière dont on traite les étrangers et ne respecte pas leur dignité. Ma participation, est également une manière de saluer l’action et le dévouement de ces personnes qui agissent au quotidien pour soutenir les personnes sans papiers. »

INTÉRIORISATION

Le silence est aussi un moyen de transcender les dif­férences militant/non militant, croyant/non croyant, droite/ gauche. « Qu’il prie, qu’il ré­flé­chisse ou qu’il médite… Dans le silence, chacun fait ce qu’il veut », rappelle Odile Kouteynikoff.

Pour Michel Martin, ces longues heures sans bouger ni parler ont été un moment d’intériorisation. « Cela m’a permis d’approfondir ma réflexion sur la militance. J’ai également beaucoup cheminé sur la signification de la non-violence. Jusque-là, j’étais évidemment contre la violence, mais cela restait gentillet. Je me suis aperçu que c’était beaucoup plus profond. Même ma manière de vivre ma foi a, je pense, évolué depuis que je participe à ces manifestations. »

Le silence, en favorisant cette intériorité, est, pour Christian Mellon (sj), chargé du pôle formation au Centre de recherche et d’action sociale (Ceras) et participant au Cercle de Saint-Denis (93), l’une des raisons de la pérennité du mouvement. Mais pour d’autres, il serait aussi la cause… de son inefficacité. « Le silence ne correspondait pas à notre envie d’agir, de dire, de protester très fort », estime Chris­tine Thalabard qui, avec Béatrice Sculier, a lancé il y a quatre ans un « cercle de résistance » à Paris dans le­quel, en lieu et place du si­lence, les participants prennent la parole à tour de rôle.

Georges Riffault, missionnaire d’Afrique et mem­bre de Dom’Asile, a longtemps participé au Cercle de Paris avant de se décourager petit à petit « face à l’absence de résultats. Au bout de cinq ans, cela n’a pas fait bouger les pouvoirs publics ». Un communiqué diffusé lundi 1er octo­bre par la Cimade pour dé­noncer l’enfermement d’une famille afghane, malgré l’engagement de François Hollande de mettre un terme à l’enfermement des enfants, semble lui donner cruellement raison.

CHANGER LES MENTALITÉS

« Nous souhaitions qu’à la suite des dernières élections, il y ait plus de signes positifs, confie Alain Richard. Il y en a eu, mais pas suffisamment, des choses continuent à nous choquer. » Le franciscain précise cependant : « Nous avions dès le début des espoirs limités de toucher les politiques. Il faut changer les mentalités et c’est un travail de longue haleine qui se mène en complémentarité avec d’autres types d’actions. »

Pour Odile Kouteynikoff, bien d’autres moyens d’agir, au regard de leur impact sur les politiques, pourraient eux aussi être qualifiés d’inopérants. « Même lorsqu’on réussit à empêcher l’expulsion d’une, deux ou trois personnes, finalement cela ne résout pas le problème. Tant qu’un débat sur le fond n’aura pas été ouvert, on ne pourra pas considérer qu’une action est profondément efficace. »

L’anniversaire des cinq ans du Cercle de silence toulousain, le samedi 20 octobre, devait être l’occasion d’une réflexion autour des questions de pertinence et d’efficacité du silence comme moyen d’interpeller. Réflexion que le Cercle de silence parisien compte également mener début décembre ».

‘Le choix du silence’, Benjamin Seze, Témoignage Chrétien, n° 3509, 19 octobre 2012.

La sobriété heureuse de Pierre Rabhi

«Rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme.» (Emmanuel Levinas)

A présent que la ‘fin du monde’ est derrière nous, que la prétendue prophétie maya est renvoyée aux calendes grecques, il ne nous est pas interdit de sortir de la torpeur et de réfléchir à notre condition ici-bas. Mieux, il nous faut prêter oreille aux avertisseurs d’incendie. La place d’honneur revient aux anciens toujours verts, aux désintéressées pleinement actifs, aux humbles remettant obstinément l’ouvrage sur le métier, les pieds dans l’humus et la tête dans les étoiles. Pierre Rabhi est de ceux-là, humble parmi les humbles. Cet authentique paysan philosophe, qui fut l’ami de Thomas Sankara et de Yehudi Menuhin, nous invite à changer nos modes de vie, à bouleverser nos cadres de pensée pour sauver notre planète et notre humanité. En finir avec la démesure à haut risque des temps actuels.

Qui est Pierre Rabhi

Agriculteur, écrivain et penseur français d’origine algérienne, chevalier dans l’ordre national de la légion d’honneur, Pierre Rabhi est un des pionniers de l’agroécologie. Inventeur du concept « Oasis en tous lieux » et initiateur du « Mouvement pour la Terre et l’Humanisme », il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages dont « Paroles de Terre », du « Sahara aux Cévennes », « Conscience et Environnement » ou « Graines de Possibles », co-signé avec Nicolas Hulot.
Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. Depuis 1981, il transmet son savoir-faire dans les pays arides d’Afrique, en France et en Europe, cherchant à redonner leur autonomie alimentaire aux populations.
Il est aujourd’hui reconnu expert international pour la sécurité alimentaire et a participé à l’élaboration de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification. Butinant en réseau, toujours en quête de complémentarité, il a inspiré une foule d’initiatives, associations, collectifs, pépinières et pratiques dont le nouveau magazine Kaizen et le mouvement des Colibris.

Avant-propos de son livre La sobriété heureuse (1):

« Depuis quarante-cinq ans j’ai engagé ma vie, avec le soutien et la connivence de Michèle et de notre famille, dans la voie de la sobriété. Je préfère par conséquent, plutôt que de me perdre dans des considérations ou des théories générales, témoigner des réflexions, des décisions, des initiatives que, chemin faisant, ce choix délibéré m’a inspirées. Ainsi, le principe “faire ce que l’on dit et dire ce que l’on fait” donnera un peu de cohérence et, je l’espère, de crédibilité à mon modeste témoignage. Celui-ci n’a d’autre ambition que de contribuer à une réflexion propre à éclairer des décisions qui ne pourront sans cesse être ajournées sans préjudice grave dans l’avenir immédiat, et plus encore à moyen et long terme. Cependant, quelle que soit la manière dont on aborde la modération en tant que nécessité incontournable, une certitude demeure : les limites qu’impose – par sa constitution même – la planète Terre rendent irréaliste et absurde le principe de croissance économique infinie. Irréaliste, si l’on applique les outils les plus élémentaires d’analyse, sur le plan tant physique que biologique, à l’organisation de la vie en tant que phénomène ; absurde, dès lors que l’on recourt à la simple logique d’une pensée libre de toute manipulation. Le système dominant, qui se targue de grandes performances, s’emploie surtout, en réalité, à dissimuler son inefficacité, qu’un simple bilan, notamment énergétique, mettrait en évidence. Cet examen révélerait également les contradictions internes d’un modèle qui ne peut produire sans détruire et porte donc en lui-même les germes de sa propre destruction. Le temps semble venu d’instaurer une politique de civilisation fondée sur la puissance de la sobriété. Un chantier exaltant s’ouvre, invitant chacune et chacun à atteindre la plus haute performance créatrice qui soit : satisfaire à nos besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cette option libératrice constitue un acte politique, un acte de résistance à ce qui, sous prétexte de progrès, ruine la planète en aliénant la personne humaine. Et c’est la beauté de la nature, de la vie, et de l’oeuvre de l’homme dans sa dimension créatrice, qui devra nous inspirer tout au long des voies nouvelles que nous emprunterons » (Pierre Rabhi).

Bonus

Pour une insurrection des consciences:
“Au-delà des catégories, des nationalismes, des idéologies, des clivages politiques et de tout ce qui fragmente notre réalité commune, c’est à l’insurrection et à la fédération des consciences que je fais aujourd’hui appel, pour mutualiser ce que l’humanité a de meilleur et éviter le pire. Cette coalition me paraît plus que jamais indispensable compte tenu de l’ampleur des menaces qui pèsent sur notre destinée commune, pour l’essentiel dues à nos grandes transgressions.
Par «conscience», j’entends ce lieu intime où chaque être humain peut en toute liberté prendre la mesure de sa responsabilité à l’égard de la vie et définir les engagements actifs que lui inspire une véritable éthique de vie pour lui-même, pour ses semblables, pour la nature et pour les générations à venir.” (Pierre Rabhi).

(1) Actes Sud, Hors collection, Avril, 2010  144 pages, 15,30 euros.

 

Bonne année avec Henri Calet

« J’observe que, de plus en plus, les fins d’année – tout de même que les commencements – me portent à la mélancolie, pour des raisons bien faciles à comprendre. Il semble que, d’une façon générale, je n’aime pas les bouts. S’il m’était permis de choisir, je crois que c’est dans le milieu qu’il me plairait de demeurer, au chaud, tranquille. »

Henri Calet

 

Tous mes vœux qui vous feront tout de même demeurer dans le bel esprit d’Henri Calet.

Votre serviteur.

 

Photo crédit: Thévy Guex.