Des hommes libres et solidaires

L'Auteur

Abdourahman Waberi


Topics

Dans Les hommes libres, le dernier film du Franco-Marocain Ismaël Ferroukhi (notre photo), il y a une scène qui m’a mis le cœur à l’envers. Rien d’extraordinaire, techniquement. Aucun exploit technique, aucune prouesse cinématographique. Je vais tenter de décrire le plus sobrement possible cette scène qui se passe dans l’enceinte de la Mosquée de Paris sous l’Occupation. Vers la fin du film, l’imam depuis son mihrab aperçoit deux êtres humains en danger de mort. Il s’agit de Younès, le personnage principal du film incarné superbement par Tahar Rahim, et d’une petite fille juive que ce dernier a déjà sauvé des griffes de la Gestapo une première fois. Les voilà de nouveau pris au piège. Plusieurs soldats allemands et français, l’arme au poing, sont à quelques mètres d’eux dans la cour rectangulaire. C’est à cet instant que le miracle a lieu. L’imam demande aux fidèles de quitter la salle des prières. Les fidèles s’exécutent en silence. Ils sortent par les trois portes qui donnent sur la cour. Ce faisant, ils offrent protection aux deux fugitifs qui se glissent dans la foule qui s’écoule comme un cours d’eau jusqu’à la sortie. Et voilà fidèles et fugitifs fondus et confondus en une masse humaine se tenant littéralement les coudes. Bouclier de chair. Muraille marmonnant les sourates de l’espérance. Levain spirituel. La scène dure moins d’une minute mais elle condense le message du film : les hommes sont meilleurs lorsqu’ils sont solidaires et qu’ils se battent pour rendre leur monde plus juste et plus fraternel. Les fidèles, la savate encore à la main, tout à leur oraison intérieure, à leur travail à n’être rien, sont rendus plus transparents par la caméra caressante de Ferroukhi au point de réfléchir l’amour et la joie. Là, sur le coup, on a envie d’une seule chose : embrasser la pellicule pour dire merci à Ismaël Ferroukhi.

Bonus

Comment est né le film ?

Tout est parti d’un article du Nouvel Observateur : j’y apprends que la Mosquée de Paris aurait caché des résistants et des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Après quelques recherches, je découvre l’existence d’une importante communauté maghrébine à Paris venue travailler dans les usines avant la guerre, de cabarets arabes, d’un hôpital musulman à Bobigny, et d’un cimetière. Très surpris de n’en avoir jamais entendu parler, je m’intéresse plus particulièrement à Si Kaddour Ben Ghabrit, fondateur et directeur de la Mosquée de Paris durant l’Occupation. Je découvre alors un homme d’une grande humanité, mais aussi complexe et fervent religieux, à la fois pudique et ouvert sur les autres, fréquentant les milieux parisiens et aimant la musique et les arts.  Quand un ami, à qui je parle de mes découvertes, m’a expliqué que Ben Ghabrit avait sauvé sa grand-mère, d’origine juive, pendant la guerre, j’ai tout de suite eu envie d’écrire cette histoire. Il m’a raconté en effet que son aïeule, infirmière à l’époque, avait échappé in extremis à une arrestation grâce à l’intervention de Ben Ghabrit qui l’a ensuite évacuée vers le Maroc. Elle est d’ailleurs la première femme à avoir obtenu la prestigieuse décoration Ouissam Alaouite que j’évoque dans le film. Alors que je connais cet ami depuis des années, et que nous sommes très proches, il ne m’avait jamais confié cet épisode intime de sa vie. «Si Ben Ghabrit n’avait pas existé, je ne serais pas là aujourd’hui !», m’a-t-il dit. Cela a résonné très fort en moi (Ferroukhi, dossier de presse).

Sorti dans les salles françaises en septembre 2011, Les hommes libres, également en DVD, rencontre un franc succès à l’étranger.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>