Abdellatif Laâbi : oui à la Vie

L'Auteur

Abdourahman Waberi


Topics

‘C’est chose tendre qu’est la vie, et aisée à troubler…’ Montaigne

Avouons-le tout de suite : j’aime beaucoup Abdellatif Laâbi. Depuis notre première rencontre à l’Ecole normale de Caen, en 1987, cet homme reste pour moi un mentor et un grand frère; et j’aime son oeuvre puissante et généreuse. Ils se tiennent ensemble – bloc authentiquement soudé. C’est pourquoi la voix de ce grand poète marocain, lauréat du prix Goncourt de poésie en 2009, m’est toujours baume au coeur. Son dernier recueil, Zone de Turbulences, ne déroge pas à la règle. Sobriété, vigilance, invitation à entrer en terre dans le semis du poème. Vous avez devant vos yeux un chant à hauteur d’homme. Un oui à la vie des plus beaux, de plus épurés aussi.

Le natif de Fès nous invite à renouer avec les sagesses antiques. A ensoleiller le présent. Cultiver notre jardin intérieur. Cueillir l’aujourd’hui sans relâche. Lui faire accueil. Le tâter, le caresser, faire corps avec lui.

Ô jardinier de l’âme

as-tu prévu
un carré de terre humaine
où planter encore quelques rêves ?
As-tu sélectionné les graines
ensoleillé les outils
consulté le vol des oiseaux
observé les astres, les visages
les cailloux et les vagues ?
L’amour t’a-t-il parlé ces jours-ci
dans sa langue étrangère ?
As-tu allumé une autre bougie
pour blesser la nuit dans son orgueil ?
Mais parle
si tu es toujours là
Dis-moi au moins :
qu’as-tu mangé et qu’as-tu bu ?

Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès, au Maroc. Professeur de français et de philosophie, il a fondé avec quelques poètes la revue Souffles (1966-72) qui a joué un rôle majeur (1) dans les cultures africaines et pas seulement au Maghreb. Il fit emprisonné pour délit d’opinion. Mais les longues années passées en geôle, loin de défaire l’homme, le rendirent plus fort, plus présent au monde.

‘Mon premier choc’, révèle Laâbi, ‘fut la découverte de l’œuvre de Dostoïevski. Je découvrais avec lui que la vie est un appel intérieur et un regard de compassion jeté sur le monde des hommes.’

Appel intérieur, compassion, les mots-vigies sont postés là, dès le début. L’enfance du poète. Et ils sont encore là aujourd’hui, dans les replis de cette Zone de turbulences(2). Ce long poème en trois mouvements (L’habitacle du vide, la charrue du hasard, le livre) s’étire superbement entre un prélude et un coda. Si tout a commencé par la douleur du corps, ce ‘continent’ qui a livré d’innombrables combats au péril de sa peau, c’est le chant qui a le dernier mot.

Prélude

La douleur physique s’est calmée
Tu peux donc songer à écrire
sauf que tu n’as pas là
d’idée
ni même une vague intuition
de ce qui va donner des ailes aux mots
les inciter
à traverser ta zone de turbulences

L’esprit du poète serein refuse de s’abaisser ou de se perdre dans le brouhaha qui emprisonne tellement de gens.

Premiers signes :
dans les tripes
une rage mêlée de douceur
Un regain de désirs
sans objet pour le moment
Des accords tirés d’un instrument
féru de nostalgie
Des images muettes
couleur sépia
suggérant un lointain avenir

Et c’est à nous que le poète s’adresse par le truchement du jardinier de l’âme. Si nous avons la sagesse de prêter une attention pleine et silencieuse à celui qui sarcle l’aire du dedans nous grandirons et cheminerons avec lui non pas demain mais ici et maintenant car il est ‘fils d’aujourd’hui’. Ensemble nous quêterons

‘l’huile vierge

native

de la connaissance’

(1) Par bonheur, Carole Netter (de Swarthmore College) a mis en ligne les archives de la revue : http://clicnet.swarthmore.edu/souffles/sommaire.htm. Grâces lui soient rendues.

(2) La Différence, Paris, 12 janvier 2012, 13,20 €, ISBN : 978-2-7291-1963-8.

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1 réaction

  1. RINGARD
    Le 24 janvier 2013 à 18 h 51 min

    et sa sincérité absolue…