L’exception haïtienne

L'Auteur

Abdourahman Waberi


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Il y a trois ans, le 12 janvier 2012, un violent séisme a ravagé Haïti, dévastant la capitale Port-au-Prince et l’arrière-pays malmené déjà par la pauvreté et la gabegie. Si le pays réel d’Ayti n’est pas encore sorti de son cycle infernal, les artistes haïtiens savent hisser, eux, la grande voile de l’imagination. Artistiquement, Haïti est sans doute l’un des terroirs le plus créatifs au monde, un rendement au kilomètre carré qui dépasse certainement celui des banlieues huppées (de Bethesda à Boston, de Versailles à Genève). Deux récentes publications viennent nous rappeler l’ampleur de cette exception haïtienne.
HAITI NOIR
Dans un recueil de nouvelles très surprenantes, les 20 auteurs réunies par la très talentueuse Edwidge Danticat interprètent à leur manière les codes du genre noir, en jetant une lumière toute neuve sur les thèmes éculés (criminalité, pauvreté, magie et religion). Rien ne manque au menu et surtout pas la tendresse.
« J’ai  commencé à travailler sur cette anthologie de nouvelles un an avant le 12 janvier 2010, jour où la pire catastrophe naturelle en plus de deux siècles a frappé Haïti. Le monde entier sait aujourd’hui qu’environ deux cent trente mille personnes ont trouvé la mort ce jour-là et dans les jours suivants, et plus d’un million se sont retrouvées sans abri à Port-au-Prince et les villes voisines de Léogâne, Petit-Gôave et Jacmel. À l’heure où j’écris ces mots, des milliers de survivants se trouvent encore dans des camps de déplacés, et la plupart doivent se contenter de planches et de draps pour se protéger quand il pleut. Même avant le tremblement de terre, la vie n’était pas facile en Haïti. Il y avait toujours le risque de mourir de faim, des suites d’une maladie infectieuse, dans un ouragan ou d’une mort violente. Mais il y avait également de l’espoir, du rire et une créativité sans limites. La créativité a toujours été l’une des caractéristiques majeures des Haïtiens, l’une des formes que prend leur instinct de survie. Qu’elle s’exprime dans des tableaux aux couleurs éclatantes, des chansons entraînantes pleines de doubles sens, ou dans les nouvelles et romans émouvants, humoristiques, érotiques, lyriques (et, de fait, noirs) de ses écrivains, Haïti se révèle bien souvent dans toute sa complexité à travers l’art (Edwidge Danticat, extrait de la préface (2)).
WORDS WITHOUT BORDERS
Dans sa livraison de janvier, l’excellente revue électronique WWB met en valeur un certain nombre d’écrivains à l’instar de Lyonel Trouillot, Evelyne Trouillot, Louis-Philippe Dalembert (notre photo, présent dans les deux projets [1]), Yanick Lahens, Kettly Mars, Nadève Menard ou Guy-George Ménard. Ici, les écrivains sondent les effets immédiats du séisme tout en donnant à imaginer les conséquences de la catastrophe sur le long terme. Dans une nouvelle écrite quelques jours après le séisme, Évelyne Trouillot couche sur le papier  l’incroyable instinct de survie. Kettly Mars dépeint un sombre tableau de la vie dans les camps tandis que Lyonel Trouillot part à la recherche des survivants et Yanick ausculte le passé. Les poètes ne sont pas en reste. Guy-Gérald Ménard se fait méditatif, James Noël converse avec les morts et Louis-Philippe Dalembert enregistre le moindre souffle de vie. La vie et la mort ne sont pas des pans de l’existence irréconciliables, ils se superposent, se rejoignent et se séparent pour se rejoindre encore et encore. La vie et la mort sont faites de la même eau. Une eau de boucles et de cycles. C’est pourquoi, et ces auteurs nous le rappellent aussi de manière souvent tragique, que la (re)construction d’Haïti est loin d’être complète.
Ces deux publications, on l’a compris, mettent en valeur des poètes, des conteurs, des essayistes et des romanciers. Ils ou elles écrivent en créole, en français ou en anglais. Ils ou elles viennent de l’île matrice ou de toutes les diasporas. Ils ou elles publient à Port-au-Prince ou à Paris, à Montréal, aux éditions Mémoire d’encrier ou ailleurs. C’est cela le miracle haïtien qui ne date pas d’hier.
BONUS
« Fito regarda sa montre. Six heures cinquante, il serait à l’heure à son rendez-vous. Les phares de la jeep éclairaient furtivement les troncs tourmentés des neems au bord de la Nationale numéro un. Le trafic était fluide, la voiture filait vite. Une transition brusque et libératrice par rapport aux encombrements qui l’avaient retenu près d’une heure, jusqu’à la sortie de  Bon Repos. Fito avait un peu froid mais il ne régla pas le climatiseur. Il laissait son sang se refroidir. Dans un moment il allait suer toute l’eau de son corps sous un abri  de bricoles. La végétation diminuait au fur et à mesure de sa progression. Il atteindrait bientôt le carrefour de Route Neuf, croisement de tous les risques, à la sortie de Cité Soleil. Il les vit debout sous un bouquet de lauriers rose. Il savait les trouver là, comme les autres fois, mais à leur vue son cœur cogna fort dans sa poitrine, et sa gorge se serra. Il laissa l’asphalte, engagea le tout-terrain sur l’accotement en terre battue et déverrouilla les portières. Quand les deux hommes montèrent à bord, la nuit s’engouffra dans la cabine du véhicule. Il n’y avait presque pas de bruit dehors, des cigales crissaient dans les touffes de ronces alentour et, au loin, le moteur d’une puissante génératrice ronflait » (3).

 

(1) Louis-Philippe Dalembert est professeur invité à l’Université de Wisconsin à Milwaukee en 2013. Photo ©Daniel Mordzinski.

(2) Editions Alphalte noir, Paris, octobre 2012, 21 euros.

(2) Cliquer sur le lien ci-dessous pour lire la suite de la nouvelle de Kettly Mars (bien servi en anglais par David et Nicole Ball qui sont, par ailleurs, mes fidèles et excellents traducteurs. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma gratitude) : http://wordswithoutborders.org/article/from-at-the-borders-of-thirst#ixzz2HTw0zT00).

 

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2 réactions

  1. Hubscher
    Le 18 janvier 2013 à 19 h 01 min

    Je vous remercie pour cet article. A Belfort, le cercle de silence se réunit le dernier mercredi de chaque mois depuis plus de trois ans…

  2. Abdourahman Waberi
    Le 18 janvier 2013 à 20 h 28 min

    Chère Agnès
    C’est moi qui vous remercie chaudement pour le message et l’information. Je me trouve à Washington mais mes pensées vous accompagneront le dernier mercredi de chaque mois à BELFORT et merci encore
    AW