Faites silence pour les sans papiers !

L'Auteur

Abdourahman Waberi


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User du silence comme d’une arme stratégique, il fallait y penser. Des militants l’ont fait. Alain Richard, un prêtre franciscain, est le premier à avoir lancer cette nouvelle forme de manifestation, non violente et spirituelle. Les cercles de silence se multiplie en France et ailleurs. Benjamin Seze, plume du journal historique Témoignage Chrétien, a mené l’enquête pour nous. Un grand merci à Benjamin Seze.
« Le cercle de silence de Toulouse – pionnier du genre en France -  a fêté ses 5 ans samedi 20 octobre 2012. Les cercles de silence mobilisent aujourd’hui entre 5 000 et 8 000 participants par mois, répartis dans 185 villes françaises. À l’occasion de cet anniversaire, une question se pose :  le silence est-il efficace pour faire bouger les choses ?
Tout a commencé le 30 octobre 2007, place du Capitole, dans le centre-ville de Toulouse. Ils sont une vingtaine réunis ce jour-là, en cercle, silencieux. 

Parmi eux, une dizaine de frères franciscains. Ce sont eux qui sont à l’origine du rassemblement. Choqués par les conditions de détention dans le centre de rétention de Cornebarrieu, ils manifestent ainsi leur inquiétude, et dénoncent, plus globalement, l’enfermement systématique des personnes étrangères en situation irrégulière dans ces centres.

Pour les frères, la non-violence s’impose. Le choix du silence, lui, est le fruit d’une réflexion. « J’avais déjà vécu cette réflexion sur les cercles de silence comme moyen d’interpeller, en France et aux États-Unis, dans les années 1970 et 1980, explique le frère Alain Richard. C’est sans verbiage mais par une prise de conscience que l’on a voulu essayer de toucher les gens endormis ou qui ne perçoivent pas la gravité de la situation. »

MISSILES PERSHING

Ce mode d’action, Marie-Odile Mougin y pensait depuis quelque temps. Elle l’avait expérimenté dans un autre contexte, celui de l’Allemagne fédérale du début des années 1980. Nous sommes alors en pleine guerre froide et, suite à un regain de tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique, les Américains projettent d’installer des missiles Pershing sur des terrains rachetés à des agriculteurs allemands. Des militants pacifistes s’y opposent et, via des cercles de silence, tentent de sensibiliser les populations locales.

Marie-Odile Mougin se souvient avoir été impressionnée par « la force d’interpellation » de cette méthode. « Nous indiquions sur des panneaux l’heure de fin du silence. Et les gens revenaient nous voir à ce moment-là pour discuter. Si nous avions cherché à les aborder, ils nous auraient fui. »

Cette militante au long cours de l’aide aux migrants et membre du Réseau éducation sans frontières (RESF) jusqu’à l’année dernière, co-organise depuis quatre ans le Cercle de Paris. Elle en est persuadée, « dans un monde où nous sommes sursaturés de toutes formes d’interpellations bruyantes, le fait d’être juste là, dignes, par tous les temps » est le meilleur moyen de marquer les esprits et de susciter l’intérêt des passants.

Elle apprécie également le concept : « Un cercle sans leader, où nous sommes tous à égale distance du centre. » Au cœur de l’épicycle est, le plus souvent, posée une lampe « qui symbolise la vigilance, car nous sommes des veilleurs ». Parfois, ce sont des photos de personnes retenues ou de centres de rétention.

UN PUBLIC PLUS LARGE

Pour Michel Elie, bénévole à la Cimade et à RESF, et participant au Cercle montpelliérain, ce mode d’action permet de mobiliser, une heure par mois, un public plus large et divers que d’autres formes de manifestation.

« Ce qui est intéressant, c’est de réussir à dépasser le milieu militant de gauche radicale, confirme Odile Kouteynikoff, militante au RESF, qui a participé un temps aux rassemblements parisiens. Les cercles attirent des personnes qui pourraient se sentir mal à l’aise dans des actions classiques ou qui n’ont pas le temps de s’impliquer, mais qui se sentent concernées. Et pour certains, c’est une porte d’entrée vers le militantisme. »

Investi dans d’autres causes, Michel Martin, laïc franciscain, a été sensibilisé à celle des sans-papiers par le projet de cercle de silence à Paris. Il revendique sa « non-militance », même s’il participe occasionnellement à d’autres actions de soutien, comme les tractages. « Je suis là en tant que citoyen interpellé par la manière dont on traite les étrangers et ne respecte pas leur dignité. Ma participation, est également une manière de saluer l’action et le dévouement de ces personnes qui agissent au quotidien pour soutenir les personnes sans papiers. »

INTÉRIORISATION

Le silence est aussi un moyen de transcender les dif­férences militant/non militant, croyant/non croyant, droite/ gauche. « Qu’il prie, qu’il ré­flé­chisse ou qu’il médite… Dans le silence, chacun fait ce qu’il veut », rappelle Odile Kouteynikoff.

Pour Michel Martin, ces longues heures sans bouger ni parler ont été un moment d’intériorisation. « Cela m’a permis d’approfondir ma réflexion sur la militance. J’ai également beaucoup cheminé sur la signification de la non-violence. Jusque-là, j’étais évidemment contre la violence, mais cela restait gentillet. Je me suis aperçu que c’était beaucoup plus profond. Même ma manière de vivre ma foi a, je pense, évolué depuis que je participe à ces manifestations. »

Le silence, en favorisant cette intériorité, est, pour Christian Mellon (sj), chargé du pôle formation au Centre de recherche et d’action sociale (Ceras) et participant au Cercle de Saint-Denis (93), l’une des raisons de la pérennité du mouvement. Mais pour d’autres, il serait aussi la cause… de son inefficacité. « Le silence ne correspondait pas à notre envie d’agir, de dire, de protester très fort », estime Chris­tine Thalabard qui, avec Béatrice Sculier, a lancé il y a quatre ans un « cercle de résistance » à Paris dans le­quel, en lieu et place du si­lence, les participants prennent la parole à tour de rôle.

Georges Riffault, missionnaire d’Afrique et mem­bre de Dom’Asile, a longtemps participé au Cercle de Paris avant de se décourager petit à petit « face à l’absence de résultats. Au bout de cinq ans, cela n’a pas fait bouger les pouvoirs publics ». Un communiqué diffusé lundi 1er octo­bre par la Cimade pour dé­noncer l’enfermement d’une famille afghane, malgré l’engagement de François Hollande de mettre un terme à l’enfermement des enfants, semble lui donner cruellement raison.

CHANGER LES MENTALITÉS

« Nous souhaitions qu’à la suite des dernières élections, il y ait plus de signes positifs, confie Alain Richard. Il y en a eu, mais pas suffisamment, des choses continuent à nous choquer. » Le franciscain précise cependant : « Nous avions dès le début des espoirs limités de toucher les politiques. Il faut changer les mentalités et c’est un travail de longue haleine qui se mène en complémentarité avec d’autres types d’actions. »

Pour Odile Kouteynikoff, bien d’autres moyens d’agir, au regard de leur impact sur les politiques, pourraient eux aussi être qualifiés d’inopérants. « Même lorsqu’on réussit à empêcher l’expulsion d’une, deux ou trois personnes, finalement cela ne résout pas le problème. Tant qu’un débat sur le fond n’aura pas été ouvert, on ne pourra pas considérer qu’une action est profondément efficace. »

L’anniversaire des cinq ans du Cercle de silence toulousain, le samedi 20 octobre, devait être l’occasion d’une réflexion autour des questions de pertinence et d’efficacité du silence comme moyen d’interpeller. Réflexion que le Cercle de silence parisien compte également mener début décembre ».

‘Le choix du silence’, Benjamin Seze, Témoignage Chrétien, n° 3509, 19 octobre 2012.

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4 réactions

  1. RINGARD
    Le 9 janvier 2013 à 13 h 56 min

    comment dire le silence, qui par essence se tait?

    Mais il est vrai qu’on peut rester sans voix devant tout ce qu’on voit, ou ne voit pas!

    sylvie ringard

  2. Al Djamaal
    Le 9 janvier 2013 à 16 h 33 min

    Don’t forget that « Le silence est d’or » selon le vieil adage Sylvie Ringard

  3. Hubscher
    Le 18 janvier 2013 à 21 h 04 min

    Je vous remercie pour cet article. A Belfort, le cercle de silence se réunit le dernier mercredi de chaque mois depuis plus de trois ans… Rendez-vous Place Corbis à 18h

  4. zzzzz
    Le 18 janvier 2013 à 21 h 28 min

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