Adel Abdessemed, portrait de l’artiste en tête brûlée

L'Auteur

Abdourahman Waberi


Topics

Né en 1971 à Constantine, Adel Abdessemed est un artiste plasticien qui fait feu de tout bois. Sa côte est au sommet. Eruptif, il a connu la violence du monde – de l’intérieur, dit-il. Il est de retour à Paris. Au Centre Georges-Pompidou (1). Je suis innocent, ne vous fiez pas à son titre paradoxal, se présente comme un spectaculaire manifeste esthétique. C’est surtout son plaidoyer en une foultitude d’œuvres chocs.

Implosion

Adel Abdessemed débute sa production artistique à Batna (1986-1990) puis intègre l’École des Beaux-Arts d’Alger en1990 qu’il quitte en 1994 suite à l’assassinat, la même année, du directeur Ahmed Asselah et de son fils, dans l’enceinte de l’établissement. A vingt-deux ans le monde s’effondre sous ses pieds. Un an auparavant le président Mohammed Boudiaf a été assassiné. Plus rien ne sera comme avant :  »pour moi, le début de la haine, de l’horreur et de la guerre civile. Ça s’est passé à Annaba, ville de presque 2 millions d’habitants où j’avais déjà fait une toute petite exposition, étudiant ordinaire rêvant d’images et de lettres. Ce jour-là, j’ai pris conscience d’être citoyen d’une nation sanglante. Le choc s’est répandu partout. Et la colère ne m’a jamais quitté. Moins de deux ans après, l’assassinat d’Ahmed Asselah et de son fils Raba au sein de l’Ecole des beaux-arts d’Alger a été bien plus qu’une blessure pour le jeune artiste que j’étais. »

Eruption

Commence l’exil comme pour des dizaines de milliers d’Algériens. Il arrive en France et poursuit sa production à Lyon (École des Beaux-Arts de Lyon, 1994-1998), puis à Paris (Cité internationale des arts, 1999-2000). Sa notoriété traverse les frontières de l’Hexagone (New York, Bourse P.S.1, 2000-2001; Berlin(2002-2004); New York (2009)). Il a des rêves à rêver, des oeuvres à accoucher. Il est jeune, talentueux, chouchouté par le milieu. Le collectionneur François Pinault le tient en très haute estime, ce qui lui ouvre toutes les portes.

Expressif, talentueux, Adel Abdessemed est aussi un homme pressé. Il ne s’agit plus de dompter la violence, de l’embellir ou de la sublimer. Il s’agit plus modestement de tenter de la transformer en autre chose – du beau, si possible. On lui reconnaît une redoutable efficacité. Si ses œuvres disent sans ambages la violence du monde, elles dialoguent aussi avec l’histoire de l’art. Ce ne sont pas les clins d’oeil ludique ou ironique à l’adresse de grands maîtres tels que Géricault, Goya et autres Grünewald qui manquent dans son oeuvre. L’effet est immédiat. Difficile d’oublier les images concoctées par le natif de Constantine : une voiture carbonisée réalisée en céramique, un bateau de clandestins rempli de sacs-poubelle, un bloc d’animaux empaillés et brûlés, des animaux suppliciés, des carcasses d’avions enlacées… L’art serait-il la seule porte de sortie. Et Adel Abdessemed d’enfoncer le clou : « Mon moteur, c’est la lutte. »

Paris en passant par Zidane

Son exposition, Je suis innocent, s’ouvre dès la Piazza Beaubourg (place Georges-Pompidou) avec son oeuvre la plus facile : une sculpture monumentale, Coup de tête, qui grave dans le marbre le geste de Zidane en finale de Coupe du monde (photo). « Je me suis construit dans la férocité, confie-t-il dans un livre d’entretien (2). Dans la dispute, je n’hésitais jamais à donner un coup de tête ».

Bonus

« Depuis la Grèce antique, les monuments sont associés à la gloire, à la conquête. Les vainqueurs des Jeux olympiques étaient magnifiés par les odes des poètes, par des statues réalisées par des artistes. Je pense que ma sculpture de Zidane est la première à célébrer une défaite. Une réaction violente, même juste, peut amener à une défaite, à une perte. Ce n’est pas la statue d’un héros mais celle d’un homme vaincu. Aujourd’hui, le sport est une nouvelle ascèse. Il a dépassé la religion, les arts. Le sportif incarne l’homme moderne. Ce soir-là, à travers l’écran, j’ai reçu le coup de tête comme un choc physique. Mon Coup de tête s’inscrit dans l’histoire de la sculpture, de la masse. Je l’ai voulu en marbre pour avoir du volume, de la profondeur. Zidane et Materazzi viennent de la rue. Moi aussi. Je suis comme les ragazzi de Pasolini. » (Adel Abdessemed, entretien Figaro Magazine).

(1) Du 3 octobre 2012 au 7 janvier 2013. www.centrepompidou.fr

(2) Adel Abdessemed. Entretien avec Pier Luigi Tazzi (éd. Actes Sud, 2012).

 

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