La saveur de nos sentiments

L'Auteur

Abdourahman Waberi


Topics

Dans la vie de tous les jours nos sentiments restent totalement indéchiffrables, insaisissables. A part l’engeance des anges, personne ne peut les nommer correctement. Et par extraordinaire, nos sentiments demeurent innominés dans ce monde où pourtant tout est calculé, planifié et balisé. Il y a une catégorie d’individus aptes à dévider le fil tortueux de nos affects. Ce sont les écrivains de génie. Et c’est pourquoi leur lecture prend non seulement valeur de baume mais qu’elle est et reste surtout une révélation. Comme par magie, ce que nous ressentions confusément se trouve clarifié, révélé le plus délicieusement.

Il me plaît de vous offrir un exemple fréquemment cité. Songeons à Marcel Proust, et ou plus exactement au célèbre épisode de ses couchers d’enfant inquiet :

<< Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serai dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment doulourerx. Il annonçait celui qui allait le suiwe,où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps du répit où maman était pas encore venue >> (1).

Outre leur fréquence, ce qui caractérise encore nos sentiments c’est leur rémanence. Ce terme désigne la persistance partielle d’un phénomène après la disparition de sa cause. Les médecins parlent souvent de la rémanence des effets d’un trauma. Ils savent que les sentiments durent au-delà des situations qui les ont justifiés ou déclenchés. De plus, il y a avec eux un indéniable effet de résurgence : leur retour. C’est pourquoi tous ceux qui font profession d’écouter nos tourments intérieurs, les psychologues en particulier, guettent leur réapparition. La vue du célèbre tableau de René Magritte, L’Empire des lumières, nous ébranle toujours parce que la toile (huile, 1953-54, photo) sonde cette région obscure de notre existence. Encore une fois, le recours aux peintres, aux poètes et aux écrivains est précieux. Ils nous enseignent l’humain, ce qui le fonde et lui confère prix et valeur. Proust est un grand maître. Il a analysé avec une rare finesse, et à des jours ou des années de distance, le flux et reflux des affects :

<< Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux… >> (2).

Le terrain des sentiments, c’est le maillage de nos jours et de nos nuits emmêlés. C’est la corde de paille de nos faits et gestes. Tous les interstices par lesquels le courant de notre passé, ou nos attentes, font retour pour s’inviter à la table du présent. C’est tout ce qui reste en nous après que le train de la vie est passé. Et ce n’est pas rien.

 

(1) Du côté de chez Swann, Gallimard,  < Bibliothèque de La Pléiade  >, t. l, 1987,  p. 13.

(2) Le Temps retrouvé, Gallimard,  < Bibliothèque de La Pléiade  >, t. lV, 1989, p. 450.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

1 réaction

  1. MONNET JEAN
    Le 7 décembre 2012 à 0 h 51 min

    Cher Nomade,
    Merci pour cette méditation et en particulier pour cette citation de Proust :  »Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux…  » si bien illustrée par ce tableau de Magritte.
    Je regarde attentivement cette image qui, sous les apparences de la lucidité nous fait passer, avec la délicatesse d’un soir tombant, vers un monde où les portails doivent être poussés, parfois en vain ; où les seuils se franchissent, inlassablement ; où les reflets nous présentent le visage des journées passées, défuntes et non perdues ; c’est ainsi que nous pénétrons le royaume des lumières nocturnes du songe, monde de l’étrangeté dont les paradoxes plurent tant aux surréalistes.
    Bien à toi,
    Jean