On lit, on relit avec plaisir le poème délicat, intelligent de Cristina Ali Farah. Son titre, « Déchirure », fait craindre un ton général, agressif, théorique, mais fort heureusement l’annonce est inexacte. C’est d’un séjour au pays de l’enfance, à Mogadiscio, en territoire intime, qu’il est uniquement question. Dès les premiers mots, le poème nous donne à voir et à sentir la charge émotionnelle, le voile de la pudeur (ceeb) et le poids des coutumes (caado) qui isolent cet espace féminin synonyme de douleurs, de solitude mais aussi d’élans solidaires. Cristina Ali Farah (photo du bas) est une poétesse et romancière italo-somalienne qui me touche particulièrement. Dans un précédent article, je vous présentais son roman polyphonique, Choral nocturne (Madre Piccola), qui devrait trouver un éditeur français un brin curieux. Sa sensibilité, son phrasé et son regard acéré et tendre ont déjà séduit de nombreux lecteurs transalpins.
DÉCHIRURE,
par Cristina Ali Farah
Dans le groupe des femmes
Je suis de mère européenne,
cela me différencie.
Une adolescente souple
Sur le sable, parmi les filles de mon âge,
je descends en grand écart.
Attention tu vas te déchirer!
Tu perdras des gouttes de sang. Ceeb.
Je ne trouverai pas de mari.
Je ne suis pas pure, fermée, belle.
Ces petites lèvres pendantes,
sont laides. Caado.
Xiran si orgueilleuse,
au milieu de tous.
Les jambes immobiles,
une fleur sur le pubis,
une robe large.
Ne serai-je jamais prise moi aussi par les vents?
Souffles insensés qui remontant les entrailles
Pénétreront mes pensées?
Des insectes prendront mon esprit?
Un signe sur mon corps,
me déséquilibrera?
Nous nous lavons avec les autres femmes.
Mes enfants sont leurs enfants.
Je veux rassembler tous les morceaux.
Porter la robe avec les autres.
Sans elles, vieilles et adolescentes,
estropiées et très belles, blanches et noires,
moi je n’existe pas.
Je suis femme tant qu’elles existent.
Traduction Olivier Favier.
Nel gruppo di donne.
Sono di madre europea,
questo mi distingue.
Un’adolescente snodata.
Sulla sabbia, in mezzo alle coetanee,
cado giù in spaccata.
Attenta che ti strappi!
Goccerai sangue. Ceeb.
Non troverò marito.
Non sono pura, chiusa, bella.
Quelle piccole labbra pendenti,
sono brutte. Caado.
Xiran così orgogliosa,
al centro di tutti.
Le gambe immobili,
un fiore sul pube,
un abito largo.
Sarò mai presa anch’io dai venti?
Aliti insani che risalendo le viscere
Mi penetreranno i pensieri?
Insetti prenderanno la mia mente?
Un segno sul mio corpo,
mi scompenserà?
Ci laviamo con le altre donne.
I miei figli sono i loro figli.
Voglio tenere insieme tutti i pezzi.
Indossare l’abito con le altre.
Senza di loro, vecchie ed adolescenti,
storpie e bellissime, bianche e nere,
io non esisto.
Sono donna finché loro esistono.
Note:
Un grand merci à M. Olivier Favier, l’indispensable traducteur et l’infatigable passeur. Son site est une mine d’or poétique et politique.

