Les écrivains migrants ont enfin leur dictionnaire

L'Auteur

Abdourahman Waberi


Topics

Ursula Mathis-Moser et Birgit Mertz-Baumgartner sont deux professeurs d’études romanes à l’université d’Innsbruck en Autriche où j’ai l’immense privilège d’être écrivain en résidence au cours de l’été 2012. Ces deux dames et leurs collègues ne sont pas du genre à bâiller en classe. Voilà sept ans qu’elles peaufinent un projet des plus fous : un dictionnaire d’un genre nouveau sur les écritures migrantes en France. Dans une longue et convaincante préface de plus de 50 pages, elles nous livrent le secret de leur démarche critique, et partant leur ouvrage de référence tout juste sorti des presses (1) redéfinit les contours de ce nouveau territoire : une littérature-monde en français. Outre l’aspect massif (près de 300 auteurs), ce sont les changements de perspective qu’il convient de noter. Certes il y a longtemps que les littératures en français ne sont plus le fait de seuls Français, c’est entendu, mais peu de critiques prennent pourtant le temps de rapprocher ces auteurs et de mettre en résonance leurs écrits. C’est chose faite avec l’équipe d’Innsbruck. Redisons-le, l’ouvrage est bel et bien l’oeuvre d’une équipe, qui plus est, d’envergure internationale comprenant une centaine de rédacteurs (2). Mais revenons au fil d’Ariane de Passages et ancrages en France.  Les auteurs s’en expliquent longuement : « Les ‘écritures migrantes’ en France constituent un objet d’étude émergent, étroitement lié à différents débats contemporains : des débats théoriques, certes, dans le domaine des lettres et des sciences humaines, mais aussi des débats sociaux et politiques, notamment les questions liées à l’immigration, dont les enjeux sont essentiels pour les démocraties. Ces problématiques modifient sensiblement la représentation de la nation, en particulier de la nation française, profondément imprégnée par les idéaux républicains mais parfois comme inquiète de voir son identité se modifier, son paysage urbain changer, ses références culturelles se renouveler non moins profondément. Or, dans le cas de la France, la littérature a toujours joué, parmi ces références, un rôle majeur, notamment via le système scolaire et l’apprentissage d’une mémoire littéraire spécifique. Il est dès lors singulièrement important de pouvoir mesurer de quelle manière ont pu, ces dernières décennies, s’y intégrer ou non, et avec quelle facilité relative, des auteurs et des œuvres venus d’ailleurs – symboles d’une nouvelle image de la République. D’où l’importance de ce premier répertoire d’écrivains migrants comprenant plus de 300 auteurs en provenance de plus de 50 pays différents (majoritairement des pays du sud); seront inclus dans le dictionnaire les auteurs (3) qui ne sont pas nés en France, ni de parents français vivant à l’extérieur du territoire national et qui rédigent leurs œuvres directement en français. Les uns se sont installés en France, où ils vivent, écrivent et publient (les figures d’« ancrage »), les autres en sont repartis, soit vers d’autres pays soit vers leurs pays dits d’origine (les figures de « passage »).

Si cet ouvrage constitue en quelque sorte le premier répertoire d’auteurs « venus d’ailleurs », il sera fort utile pour les étudiants, les chercheurs et les curieux, leur fournissant une base solide pour tout travail scientifique dans ce vaste domaine. Signalons enfin que ce dictionnaire contient des informations sur l’insertion de l’auteur dans le milieu littéraire français, sur la date et les circonstances de son immigration, ainsi qu’une analyse thématique déve­loppant l’impact de la migrance sur la créativité de l’écrivain. A la manière d’un dictionnaire raisonné, les analyses explorent la question de la migration, sa traduction au niveau thématique, les procédés littéraires et discursifs qui en résultent, ainsi que la présence de la langue maternelle abandonnée. Chapeau aux dames d’Innsbruck.

(1) Passages et ancrages en France. Dictionnaire des écrivains migrants de langue française (1981-2011). Sous la direction de Ursula Mathis-Moser & Birgit Mertz-Baumgartner. Paris, Honoré Champion Éditeur, 2012, 968 pages. ISBN978-2-7453-2400-9.

(2) En collaboration avec Charles Bonn (Université Lumière Lyon II), Jacques Chevrier (Université Paris-Sorbonne Paris IV), Dominique Combe (ENS Paris), Paul Dirkx (Université Nancy II), Susanne Gehrmann (Humboldt Universität zu Berlin), Pierre Halen (Université Paul Verlaine-Metz), Julia Pröll (Leopold-Franzens-Universität Innsbruck).

(3) Ils sont près de 300. De ‘A’ comme Ahmed Abodehman (Arabie Saoudite) et Kangni Alem (Togo) à ‘Z’ comme Amin Zaoui (Algérie) et Michel Zumkir (Belgique) en passant par Khadi Hane (Sénégal), Nancy Huston (Canada; notre photo) ou votre aimable serviteur.

 

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1 réaction

  1. G.O
    Le 14 juin 2012 à 22 h 50 min

    Astre nomade, quelle chance tu as de passer l’été en Autriche !! J’irai repérer cette parution dans une librairie et poursuivre ton regard.