Qui êtes-vous Eddy Banaré ?

L'Auteur

Abdourahman Waberi


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Qui êtes-vous Eddy Banaré ?

J’ai 29 ans, je suis né à la Martinique où j’ai effectué la majeure partie de mes études de Lettres.

Chercheur, enseignant, voyageur ? Vous réussissez sur tous les tableaux, quel est votre livre des secrets ?

Je n’en ai aucun, à défaut, je peux vous résumer mon parcours et mes préoccupations en termes de recherche littéraire. La recherche et l’enseignement sont des projets que j’ai formulés lorsque je suis entré à l’Université des Antilles et de la Guyane il y a presque dix ans. Il faut dire également que la chance et le hasard sont mes meilleurs partenaires dans ma course, j’ai saisi l’occasion de voyager au moment d’élaborer un projet de thèse. Avec le recul, l’envie de voyage se manifestait peut-être dès mes travaux de maitrise et de DEA où j’avais choisi d’étudier Driss Chraïbi, Chinua Achebe et Victor Segalen. Choix plutôt marginal quand on étudie en Martinique ; Aimé Césaire s’imposait presque systématiquement. S’il faisait et fait encore partie de mes références, j’avoue que je ne me sentais pas capable d’apporter une quelconque nouveauté sur son œuvre. Quant à Saint-John-Perse et Édouard Glissant, mon admiration me les rendait quasiment inabordables.

En 2007, l’Université de la Nouvelle-Calédonie a lancé un appel à candidature pour l’obtention d’une allocation recherche dite « fléchée », c’est-à-dire que le sujet était imposé. J’ai spontanément déposé ma candidature en me disant simplement que ce serait vraiment nouveau pour moi. Mon dossier a été retenu, je l’ai envisagé comme un défi et une belle manière de voyager. Il s’agissait de travailler sur les représentations littéraires de l’exploitation minière. Le sujet m’a tout de suite plu puisqu’il correspondait à l’équation (si vous me permettez ce terme mathématique) « colonisation + lieux de travail + narration/poétisation ». Tout cela semblait familier au lecteur des auteurs de l’espace américain qui ont pris les plantations pour décors. Je pense autant à Aimé Césaire, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, qu’au Brésilien Jorge Amado, ou à Faulkner aux États-Unis. C’est donc surtout la naissance d’une société et d’une partie de son imaginaire collectif que ce travail de recherche m’a permis de découvrir. Il a donc été question d’analyser l’élaboration d’une « identité-narrative » que Paul Ricœur définissait comme « le rejeton fragile de l’histoire et de la fiction », en bref, de saisir comment la Nouvelle-Calédonie a raconté son histoire et l’impact sur la vie sociale. Questionnement qui n’est pas anodin dans un espace historiquement colonisé. Inutile de revenir sur les stéréotypes fabriqués par la colonisation et leur survivance. La littérature est, de ce point de vue, l’un des plus puissants témoignages de l’imaginaire d’une société. Mon travail a donc consisté à analyser les singularités du discours colonial tel qu’il s’est déployé en Nouvelle-Calédonie. Nombreux sont ceux, y compris moi, qui ont découvert la Nouvelle-Calédonie à travers les « Événements » des années 1980 sans en avoir immédiatement identifié la nature profonde, c’est-à-dire, les discours et récits qui étaient mis en concurrence. Depuis, les travaux des historiens Isabelle Merle et Louis-José Barbançon ont comblé de nombreuses lacunes sur ce point. J’espère que mon travail servira à son tour d’outil d’analyse de la Nouvelle-Calédonie.

Les Antilles, la Métropole et la Nouvelle-Calédonie, vous êtes tout l’arc ultramarin à vous seul ? Est-ce qu’il y a selon vous une manière ou des manières ultramarines d’être français ?

Tâche colossale ! Je ne pense pas avoir les épaules. Je n’aime pas terme « ultramarin » tel qu’il a été posé par la classe politique. On pourrait penser à le réinventer depuis les grèves de 2009 où la Réunion s’était découvert une commune misère avec la Guadeloupe et la Martinique ; le fonder sur une idée de solidarité morale, mais on courrait encore le risque d’une généralisation ; celui de ne lire qu’à travers le prisme de « vie chère ». Or, le malaise économique ne suffit pas à expliquer la situation « ultramarine ». Ce terme place, en effet, des lieux aussi divers que la Guadeloupe, la Martinique, Tahiti ou la Nouvelle-Calédonie dans une transparence anonyme et sécurisante. Il est surtout un paravent déployé pour contourner l’infinité des expériences collectives, des complexités culturelles, sociales, économiques ou historiques. Pire, il relève parfois du paternalisme ou d’une quête d’exotisme. Il renvoie à une réalité cynique d’irresponsabilité. C’est, selon le mot de Patrick Chamoiseau dans Un dimanche au cachot, l’expression utilisée pour parler de « petit pays privé d’autorité ». Il signifie sourdement « seconde zone », « marginal » etc. Partant de là, ce n’est qu’une réalité de passeport (et pas toujours de cœur) qui, il faut le reconnaître, est encore confortable. Cela étant dit, je ne pourrai donc que parler à partir de mon expérience universitaire caribéenne et/ou martiniquaise et de la manière d’être au monde qu’elle m’a enseigné. Des voix comme celles de Césaire, Fanon et Glissant font partie de ma formation intellectuelle et de plusieurs générations d’Antillais avant moi. Je crois que leur lecture peut enseigner une haute exigence de dignité bien sûr, mais également d’humanisation, surtout une vigilance tout autant qu’une disponibilité et un émerveillement face à la multitude de modalité d’échanges et de relation. Vigilance par rapport à la nature de certains discours et fermetures identitaires. C’est je crois, par exemple, cette vigilance qui a motivé l’intervention de Serge Letchimy à l’assemblée après les propos de Claude Guéant.

La France traverse une crise identitaire sans précédent, est-ce que selon les idées, la pensée d’Edouard Glissant peuvent constituer un remède face à cette crise ?

J’aime à penser que le futur sera également glissantien. Sa vision des identités et des cultures comparables à des organismes vivants qui s’affrontent, se nourrissent, se rencontrent et se renouvellent mutuellement est des plus vivifiante. C’est un moment où, effectivement, son œuvre mérite d’être étudiée en France et mise au cœur des débats. Elle l’est déjà dans les plus grandes universités aux États-Unis où Glissant a fait une grande partie de sa carrière. Les concepts d’ « Identité-rhizome », d’ « écart-déterminant », d’ « écho-monde », de « Créolisation », de « Tout-Monde » et de « Relation » sont fortement opératoires pour appréhender les modes de contacts et d’échanges accélérés et démultipliés qui caractérisent notre monde. Des mots d’ordre tels que « Je peux changer en échangeant, sans me perdre ni me dénaturer », ou « Aucune langue n’est sans le concert des autres » sont presque salvateurs. Sa pensée est en cela, extrêmement précieuse. Mais nous sommes également entrés dans une période où l’identité se pense souvent en termes de menace et de fermeture radicale. Il est lamentable que cette posture ait pu trouver un écho politique. Le pire est que cela a lieu dans un moment de crise économique, crispation où les peurs sont exacerbées. Les discours et déclarations que l’on a pu entendre pendant le dernier quinquennat présidentiel (Dakar, Grenoble etc.), ainsi que les initiatives (ministère et débat sur l’identité nationale, objectifs chiffrés d’expulsions) ont été proprement effrayants. La création de ce ministère de l’identité nationale était donc une grande absurdité. Les identités relèvent de processus complexes d’imprégnations, d’influences et d’échanges que le cadre d’un ministère ne saurait orchestrer. Déjà, une œuvre d’art, une conversation, une expérience quelconque peuvent contribuer à changer un atome d’une identité individuelle, mettez ceci à l’échelle d’une nation ! Jean-Marie Tjibaou disait justement : « Notre identité, elle est devant nous », c’est-à-dire qu’elle se renforce sans cesse au présent. Cette séquence politique qui a duré de 2007 à 2010 est tristement révélatrice de cette crise identitaire dont vous parlez. Il est alarmant que la réponse politique n’ait été que celle-là, alors que des mesures globales en matière d’éducation et de partenariats avec les pays concernés auraient été sans doute plus porteuses. Tout ceci a sûrement constitué une régression sans précédent d’une partie de la sphère politique française.

Vous avez vécu trois ans en Nouvelle-Calédonie. On n’entend pas beaucoup parler de ce territoire. Qu’est-ce qui s’y passe d’essentiel ? Que reste-t-il du combat et de la réflexion de Jean-Marie Tjibaou ?

Depuis la signature de l’Accord de Nouméa en 1998, la Nouvelle-Calédonie est engagé dans un processus peut-être unique au monde qui vise à reformuler les rapports avec la France. Il me semble que ce texte est unique dans la mesure où il met en jeux des aspects autant économiques qu’historique et culturels. Il est dans la ligne d’action de la pensée politique de Jean-Marie Tjibaou, dans la mesure où il appelle la pleine reconnaissance du monde Kanak en paix et dans une relation de construction avec toutes les autres composantes. Le grand défi est de réaliser une décolonisation d’un nouveau genre, non-violente et progressive, c’est-à-dire un ensemble de prises de responsabilités collectives (sur la gestion du foncier, des ressources minières, de l’éducation etc.) et d’arriver à la fin de pratiques économiques inégalitaires héritées de la colonisation. C’est, en somme, un véritable pari sur l’intelligence qui fait de la Nouvelle-Calédonie un espace à observer avec attention.

Vous enseignez à la University of the South Pacific à Fidji mais aussi à l’Alliance Française de Suva ? Comment voit-on le monde depuis les antipodes? Quelles impressions, par exemple, sur l’élection présidentielle française ?
Aucun étudiant ne m’a jamais encore parlé de l’élection présidentielle. Mes cours à l’université rassemblent des étudiants issus de filières aussi diverses que le management, le droit, le tourisme, la linguistique ou l’économie. Les étudiants en économie savent que la France  est au cœur d’une Europe touchée par la crise financière. Ceux issus de la filière tourisme ont une connaissance régionale de la France ; ils connaissent des grands noms de chaînes d’hôtel, la Nouvelle-Calédonie et Tahiti. La perspective de pouvoir y effectuer un stage motive leur envie d’apprendre le français. Après, il y a également des étudiants qui ont des liens familiaux avec ces territoires dont ils connaissent plus ou moins les réalités sociopolitiques. L’autre élément extrêmement fédérateur est le rugby ; Fidji est une nation phare et compte beaucoup d’admirateurs du 15 de France. Autant vous dire que les Antilles étaient quasiment inconnues. Mais mon meilleur souvenir sera d’avoir aidé un étudiant en linguistique à la réalisation d’un dossier sur les créoles des Antilles.

Quel regard sur la Francophonie depuis vos divers lieux ?

J’ai, à priori, les mêmes reproches à faire à la Francophonie qu’à la notion ultramarine. Comment ne pas penser à la formule de Fanon : « parler une langue, c’est supporter le poids d’une civilisation ». Mais il y a, en fait, une Francophonie institutionnelle, centralisée à Paris, qui aurait tendance à encore observer le planisphère en célébrant une gloire passée. Elle voit dans la répartition mondiale de la langue française la preuve irréfutable d’une universalité bien française, en oubliant la réalité des processus d’aliénation et de violence symbolique qui ont souvent accompagnés cette expansion linguistique. Il y a là encore, la volonté de plonger ces régions dans une certaine transparence ou de remplacer les singularités par du pittoresque ou de l’exotisme. On peut encore lire les quatrièmes de couverture de romans africains, ivoiriens ou antillais qui comportent encore les formules toutes faites de « langue chaloupée, chatoyante », « écriture cadencée, parfumée au rhum » etc.

Paradoxalement, mes échanges avec d’autres chercheurs au Canada ou aux États-Unis, mais aussi avec des collègues et étudiants à Fidji m’ont montré qu’il y a une francophonie qui demeure un marqueur puissant, c’est-à-dire qu’elle renvoie à des processus de transformation et de singularisation de la langue française à mesure qu’elle s’est déplacée. Il est ainsi évident pour mes étudiants à Fidji que le français ne pourra jamais être le même quand il est parlé à Paris ou à Nouméa (Centre culturel Tjibaou, notre photo). La notion de francophonie les renvoie à l’idée que le français ouvre des portes sur des espaces nouveaux.

J’aime beaucoup votre credo : ‘la minorité, c’est tout le monde’, un mot d’explication ?

C’est un mot de Gilles Deleuze, c’est sa réponse à la question posée dans son Abécédaire, « C’est quoi être de gauche ? ». Il disait : « Être de gauche, c’est savoir que la minorité c’est tout le monde ». Je n’en ai retenu que la notion de minorité. Cette formule est forte car elle suggère la grande force du petit nombre et des marges qui peuvent également amener de nouvelles solutions. Elle rejoint une autre formule de Glissant qui disait « Je crois aux petits pays ». Une solution déterminante de gestion environnementale, d’organisation économique ou politique peut nous être donnée par une communauté au cœur du Pacifique.

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2 réactions

  1. G.O
    Le 8 mai 2012 à 10 h 56 min

    Merci mon cher Wabéri, de nous donner à apprendre à l’écoute de Mr Banaré dans sa belle traversée des eaux salées. j’apprécie sa parole, humble et objective comme la nécessité. Oui, aucune langue n’existe sans l’écho des autres, pareil au fleuve et ses fenêtres d’affluents et de confluents.

  2. Abdourahman Waberi
    Le 9 mai 2012 à 2 h 35 min

    Merci mon cher Gabriel
    AW