Abdellatif Laâbi (Grand Prix de la Francophonie 2011) solaire et solidaire

L'Auteur

Abdourahman Waberi


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En juin dernier, l’Académie française annonçait la moisson de prix annuels. De toutes les distinctions, le Grand Prix de la Francophonie est le plus prestigieux et le plus doté (22.500 euros). Selon les voeux de la vénérable assemblée, le Grand prix de la francophonie, créé en 1986, couronne « l’œuvre d’une personne physique francophone qui, dans son pays ou à l’échelle internationale, aura contribué de façon éminente au maintien et à l’illustration de la langue française ». Sans malice aucune, on notera que par le passé des récipiendaires sans grande oeuvre ni aura furent souvent distingués. La liste fait la part belle aux hauts fonctionnaires et autres diplomates, les vrais écrivains (Albert Memmi, François Cheng, Albert Cossery, Mohammed Dib) y sont minoritaires. Raison de plus pour se saluer cette année l’excellent choix de l’Académie française qui a remis ses prix au cours d’une séance publique annuelle ce 1er décembre 2011. Le Grand Prix de la Francophonie 2011 n’est autre que le grand poète marocain et combattant de la liberté Abdellatif Laâbi. Nous avons salué, par le passé, l’oeuvre tonique et la personnalité attachante de son auteur récompensé par l’Académie Goncourt en 2009 pour la catégorie Poésie. On pourrait croire que Abdellatif Laâbi est un auteur choyé par les jurys, les académies et autres instituts. Ce fut même tout le contraire. Retour sur le parcours d’un véritable combattant dans la lignée d’Aimé Césaire, Kateb Yacine, Linton Kwesi Johnson et Ngugi Wa Thiong’o.

Abdellatif Laâbi est de ces êtres que la nature a dotés de sept vies. Poète, dramaturge, essayiste, traducteur. Romancier, plus récemment il est vrai. Né en 1942, dans la vieille médina de Fès, d’un père sellier et artisan, comme le fils le sera indéfectiblement, et d’une mère aimante dont la présence affectueuse se tient rarement loin dans son œuvre généreuse, polémique et magnifiquement incarnée. D’elle, il dira :

« Elle trempe ses yeux/dans la drôle d’éternité/et plisse les lèvres/pour maquiller/son ultime colère/J’aurai vécu/comme une esclave/par amour/dit-elle »  (Portrait de la mère, Petit musée portatif, Al Manar éditions, 2002).

Si l’enfance est heureuse, le monde alentour est en proie aux flammes puissantes. Deux forces démoniaques le travaillent de l’intérieur. Et d’abord l’implacable régime colonial instituant la schizophrénie, imposant sa langue et son racisme, démonté par un jeune psychiatre martiniquais nommé Frantz Fanon. Favorisé par le pouvoir colonial, la tyrannie du jeune roi Hassan II se fait, elle aussi, sentir très fort. Tout jeune, Abdellatif Laâbi se rebellera contre ses deux forces complices.

En 1966, Abdellatif Laâbi fonde avec un groupe de jeunes poètes Souffles, une publication qui va jouer un rôle majeur dans l’émergence et la consolidation de la scène littéraire et artistique dans le Maghreb. Le jeune poète se fait vigie :

«  Quelque chose se prépare en Afrique et dans les autres pays du Tiers-Monde. L’exotisme et le folklore basculent. Personne ne peut prévoir ce que cette pensée « ex prélogique » donnera au monde. Mais le jour où les vrais porte-parole de ces collectivités feront entendre réellement leur voix, ce sera une dynamite explosée dans les arcanes pourries des vieux humanismes  » (Prologue du premier numéro deSouffles (1966-1972).

Rendez-vous est pris. Il ne s’agit rien moins que de dynamiter les assises du vieux monde alentour. De tous les combats il sera :

«  La poésie est tout ce qui reste à l’homme pour proclamer sa dignité, ne pas sombrer dans le nombre, pour que son souffle reste à jamais imprimé et attesté dans le cri « .

Poésie action, poésie don et passion. C’en est intolérable pour le royaume chérifien. Et Abdellatif Laâbi de se retrouver embastillé pendant huit longues années. Libéré en 1980 à la suite d’une compagne internationale, il rejoindra Paris en 1985 où se réfugiera «  l’Arabe errant  », tirant le diable par la queue. Toujours nomadisant entre deux récitals, deux voyages. Et construisant une œuvre solide et solidaire, dans laquelle, livre après livre, la parole vivace s’élève haut et loin.

Assez récemment, le poète de Fès renoue avec le roman délaissé depuis longtemps (La Jarre, Gallimard, 2002) ; mieux il s’aventure dans une nouvelle veine (mais était-elle si nouvelle pour lui ?) avec Les Fruits du corps (2003) baignant dans un hédonisme de très bonne tenue, un érotisme digne d’Abu Nawas. On perçoit les échos subtils au chef-d’œuvre de la littérature érotique, un divin capharnaüm malmené par les traducteurs, j’ai nommé La Prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs, signée du cheikh Mouhammad al-Nafzawi (trad. René Khawam, Phébus, 1976). Qui a dit que le monde musulman était prude, fruste et frustré ?

Loin d’être brisé par la prison, le poète élargit son «  continent humain  », prêtant l’oreille à toutes les pulsations du coeur et du corps, n’éprouvant de faim que de création. Océan sans rivages, son œuvre, forte d’une vingtaine de titres, accueille tous les genres, s’essaie à toutes les expériences et toutes les pratiques artistiques et politiques. Fraternelle, elle étreint le monde. Les indignés du monde entier trouveront là un lieu où habiter.

 

 

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2 réactions

  1. Andréa Berthelots
    Le 4 avril 2012 à 22 h 36 min

    D’ailleurs, en matière de membre de l’Académie, ll semblerait que le réputé libraire Monsieur Collard, qui dirige la librairie Griffe Noire, envisage de postuler pour être élu à l’Academie Française !!!. Je pense que ça donnerait un nouvelle élan à l’institution, foi de Saint Maurien. Qu’en pensez-vous ?

  2. Abdourahman Waberi
    Le 4 avril 2012 à 23 h 35 min

    Pas de doute, foi de Saint-Maurien!
    AW

One Rétrolien

  1. Par Présence poétique – Cahier Nomade - Le blog le 9 mars 2012 à 3 h 48 min

    [...] (notre photo) est l’exception qui confirme la règle – et avec brio. Au Maghreb, Abdellatif Laâbi et Tahar Bekri maintiennent haut le flambeau. Mais partout la relève sera difficile à assurer. [...]