Afrofuturistes de toutes les planètes, suivez l’artiste !

Si vous pensez que l’Afrique est le berceau de l’humanité, que ce continent est tourné vers l’autrefois ou, encore, que le monde se partage entre Afroptimistes et Afropessimistes, alors j’ai une très mauvaise nouvelle pour vous : vous êtes un dinosaure. Pire, une pierre morte, un rebut sourd et aveugle. Et, bien sûr, vous n’avez pas vu venir la lame de fond, dont la hauteur est estimée à plusieurs mètres de hauteur, qui se brise cycliquement sur le rivage de la création africaine. Se brisant, elle libère une foule d’oeuvres audacieuses et sublimes, d’un éclat phosphorescent. Et, bien sûr, vous êtes encore dans l’incapacité de voir leurs auteurs surgir à l’horizon. Pourtant ils sont nombreux à chevaucher cette lame de fond. Ils sont musiciens, cinéastes, plasticiens, photographes, écrivains, vidéastes, commissaires d’exposition ou philosophes. Ils labourent depuis lontemps les prairies de l’imaginaire. Qu’ils viennent du Continent ou des diasporas, l’Afrique est, pour tous, non seulement le berceau de l’humanité mais elle recèle également les formes et les visages du futur. Vous commencez à sortir de votre torpeur; il y a une petite lueur qui luit dans votre prunelle : tout n’est pas perdu pour vous, cher dinosaure. Cette lame de fond a pour nom l’afrofuturisme, un concept inédit en français.

Nos artistes ont tout prévu. Ils ont élaboré les multiples scénarios du futur et pas seulement sous la forme d’un film de SF. Certains sont mondialement connus comme Yinka Shonibare, artiste britannique d’origine nigérian (notre photo), ci-devant chevalier de sa majesté la Reine d’Angleterre, et Neill Blomkamp, l’auteur du dérangeant long métrage District 9. D’autres sont plus jeunes et tout aussi aventuriers. Ils sillonnent les voies sidérales ouvertes par les génies africains-américains à l’instar du divin Sun Ra ou de la douce romancière Olivia Butler dont aucun livre n’est disponible en français, c’est dire les années-lumières de retard que les Francophones doivent rattraper.

Mon cher dinosaure, il faut être sourd, aveugle et idiot comme le désormais ancien président français Nicolas Sarkozy pour croire que l’homme africain n’est pas encore entré dans l’histoire (Discours de Dakar). Bien au contraire, l’horizon futuriste panafricain est des plus clairs. Ses jeunes pousses sont en pleine forme comme la jeune réalisatrice kenyane Wanuiri Kahui (auteur d’un petit bijou nommé Pumzi) et le Franco-Marocain Ismaël El Iraki (on lui doit un tonique court métrage Carcasse avec une surprenante Aïssa Maïga, aussi belle que puissante, dans le rôle principal). L’afrofuturisme est, on l’a compris, la dernière frontière. Si certains créateurs abordent cette vaste constellation de manière directe, d’autres la cajolent et la travaillent de manière oblique comme c’est le cas, je crois, dans mon avant-dernier roman, Aux Etats-Unis d’Afrique, paru en 2006. D’autres, enfin, conjuguent les deux traitements. Jean-Pierre Bekolo (notre photo) est de cette confrérie qui use tantôt du mode oblique (son grand film de 2005, Les Saignantes), tantôt du mode frontal (Une Africaine dans l’espace). Cher dinosaure, vous voilà arrivé devant le panneau Exit. Il ne vous reste plus qu’à faire le grand saut… en prenant Jean-Pierre Bekolo pour guide. Faites-lui confiance. Il vous indiquera le chemin de la création, son chemin du futur : « Al’origine de toute action, il y a une pensée… Notre avenir dépend de nos pensées, de notre comportement et de notre environnement. Le cinéma est un langage qui nous fournit des outils pour réinventer notre réalité. Apprivoisons-le, agissons différemment et changeons le monde ! « . Et moi, il ne reste plus qu’à rameuter les troupes intergalactiques. Afrofuturistes de toutes les constellations … cap sur Londres, courez voir (gratuitement) l’exposition Africa Utopia !

Qui êtes-vous Eddy Banaré ?

Qui êtes-vous Eddy Banaré ?

J’ai 29 ans, je suis né à la Martinique où j’ai effectué la majeure partie de mes études de Lettres.

Chercheur, enseignant, voyageur ? Vous réussissez sur tous les tableaux, quel est votre livre des secrets ?

Je n’en ai aucun, à défaut, je peux vous résumer mon parcours et mes préoccupations en termes de recherche littéraire. La recherche et l’enseignement sont des projets que j’ai formulés lorsque je suis entré à l’Université des Antilles et de la Guyane il y a presque dix ans. Il faut dire également que la chance et le hasard sont mes meilleurs partenaires dans ma course, j’ai saisi l’occasion de voyager au moment d’élaborer un projet de thèse. Avec le recul, l’envie de voyage se manifestait peut-être dès mes travaux de maitrise et de DEA où j’avais choisi d’étudier Driss Chraïbi, Chinua Achebe et Victor Segalen. Choix plutôt marginal quand on étudie en Martinique ; Aimé Césaire s’imposait presque systématiquement. S’il faisait et fait encore partie de mes références, j’avoue que je ne me sentais pas capable d’apporter une quelconque nouveauté sur son œuvre. Quant à Saint-John-Perse et Édouard Glissant, mon admiration me les rendait quasiment inabordables.

En 2007, l’Université de la Nouvelle-Calédonie a lancé un appel à candidature pour l’obtention d’une allocation recherche dite « fléchée », c’est-à-dire que le sujet était imposé. J’ai spontanément déposé ma candidature en me disant simplement que ce serait vraiment nouveau pour moi. Mon dossier a été retenu, je l’ai envisagé comme un défi et une belle manière de voyager. Il s’agissait de travailler sur les représentations littéraires de l’exploitation minière. Le sujet m’a tout de suite plu puisqu’il correspondait à l’équation (si vous me permettez ce terme mathématique) « colonisation + lieux de travail + narration/poétisation ». Tout cela semblait familier au lecteur des auteurs de l’espace américain qui ont pris les plantations pour décors. Je pense autant à Aimé Césaire, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, qu’au Brésilien Jorge Amado, ou à Faulkner aux États-Unis. C’est donc surtout la naissance d’une société et d’une partie de son imaginaire collectif que ce travail de recherche m’a permis de découvrir. Il a donc été question d’analyser l’élaboration d’une « identité-narrative » que Paul Ricœur définissait comme « le rejeton fragile de l’histoire et de la fiction », en bref, de saisir comment la Nouvelle-Calédonie a raconté son histoire et l’impact sur la vie sociale. Questionnement qui n’est pas anodin dans un espace historiquement colonisé. Inutile de revenir sur les stéréotypes fabriqués par la colonisation et leur survivance. La littérature est, de ce point de vue, l’un des plus puissants témoignages de l’imaginaire d’une société. Mon travail a donc consisté à analyser les singularités du discours colonial tel qu’il s’est déployé en Nouvelle-Calédonie. Nombreux sont ceux, y compris moi, qui ont découvert la Nouvelle-Calédonie à travers les « Événements » des années 1980 sans en avoir immédiatement identifié la nature profonde, c’est-à-dire, les discours et récits qui étaient mis en concurrence. Depuis, les travaux des historiens Isabelle Merle et Louis-José Barbançon ont comblé de nombreuses lacunes sur ce point. J’espère que mon travail servira à son tour d’outil d’analyse de la Nouvelle-Calédonie.

Les Antilles, la Métropole et la Nouvelle-Calédonie, vous êtes tout l’arc ultramarin à vous seul ? Est-ce qu’il y a selon vous une manière ou des manières ultramarines d’être français ?

Tâche colossale ! Je ne pense pas avoir les épaules. Je n’aime pas terme « ultramarin » tel qu’il a été posé par la classe politique. On pourrait penser à le réinventer depuis les grèves de 2009 où la Réunion s’était découvert une commune misère avec la Guadeloupe et la Martinique ; le fonder sur une idée de solidarité morale, mais on courrait encore le risque d’une généralisation ; celui de ne lire qu’à travers le prisme de « vie chère ». Or, le malaise économique ne suffit pas à expliquer la situation « ultramarine ». Ce terme place, en effet, des lieux aussi divers que la Guadeloupe, la Martinique, Tahiti ou la Nouvelle-Calédonie dans une transparence anonyme et sécurisante. Il est surtout un paravent déployé pour contourner l’infinité des expériences collectives, des complexités culturelles, sociales, économiques ou historiques. Pire, il relève parfois du paternalisme ou d’une quête d’exotisme. Il renvoie à une réalité cynique d’irresponsabilité. C’est, selon le mot de Patrick Chamoiseau dans Un dimanche au cachot, l’expression utilisée pour parler de « petit pays privé d’autorité ». Il signifie sourdement « seconde zone », « marginal » etc. Partant de là, ce n’est qu’une réalité de passeport (et pas toujours de cœur) qui, il faut le reconnaître, est encore confortable. Cela étant dit, je ne pourrai donc que parler à partir de mon expérience universitaire caribéenne et/ou martiniquaise et de la manière d’être au monde qu’elle m’a enseigné. Des voix comme celles de Césaire, Fanon et Glissant font partie de ma formation intellectuelle et de plusieurs générations d’Antillais avant moi. Je crois que leur lecture peut enseigner une haute exigence de dignité bien sûr, mais également d’humanisation, surtout une vigilance tout autant qu’une disponibilité et un émerveillement face à la multitude de modalité d’échanges et de relation. Vigilance par rapport à la nature de certains discours et fermetures identitaires. C’est je crois, par exemple, cette vigilance qui a motivé l’intervention de Serge Letchimy à l’assemblée après les propos de Claude Guéant.

La France traverse une crise identitaire sans précédent, est-ce que selon les idées, la pensée d’Edouard Glissant peuvent constituer un remède face à cette crise ?

J’aime à penser que le futur sera également glissantien. Sa vision des identités et des cultures comparables à des organismes vivants qui s’affrontent, se nourrissent, se rencontrent et se renouvellent mutuellement est des plus vivifiante. C’est un moment où, effectivement, son œuvre mérite d’être étudiée en France et mise au cœur des débats. Elle l’est déjà dans les plus grandes universités aux États-Unis où Glissant a fait une grande partie de sa carrière. Les concepts d’ « Identité-rhizome », d’ « écart-déterminant », d’ « écho-monde », de « Créolisation », de « Tout-Monde » et de « Relation » sont fortement opératoires pour appréhender les modes de contacts et d’échanges accélérés et démultipliés qui caractérisent notre monde. Des mots d’ordre tels que « Je peux changer en échangeant, sans me perdre ni me dénaturer », ou « Aucune langue n’est sans le concert des autres » sont presque salvateurs. Sa pensée est en cela, extrêmement précieuse. Mais nous sommes également entrés dans une période où l’identité se pense souvent en termes de menace et de fermeture radicale. Il est lamentable que cette posture ait pu trouver un écho politique. Le pire est que cela a lieu dans un moment de crise économique, crispation où les peurs sont exacerbées. Les discours et déclarations que l’on a pu entendre pendant le dernier quinquennat présidentiel (Dakar, Grenoble etc.), ainsi que les initiatives (ministère et débat sur l’identité nationale, objectifs chiffrés d’expulsions) ont été proprement effrayants. La création de ce ministère de l’identité nationale était donc une grande absurdité. Les identités relèvent de processus complexes d’imprégnations, d’influences et d’échanges que le cadre d’un ministère ne saurait orchestrer. Déjà, une œuvre d’art, une conversation, une expérience quelconque peuvent contribuer à changer un atome d’une identité individuelle, mettez ceci à l’échelle d’une nation ! Jean-Marie Tjibaou disait justement : « Notre identité, elle est devant nous », c’est-à-dire qu’elle se renforce sans cesse au présent. Cette séquence politique qui a duré de 2007 à 2010 est tristement révélatrice de cette crise identitaire dont vous parlez. Il est alarmant que la réponse politique n’ait été que celle-là, alors que des mesures globales en matière d’éducation et de partenariats avec les pays concernés auraient été sans doute plus porteuses. Tout ceci a sûrement constitué une régression sans précédent d’une partie de la sphère politique française.

Vous avez vécu trois ans en Nouvelle-Calédonie. On n’entend pas beaucoup parler de ce territoire. Qu’est-ce qui s’y passe d’essentiel ? Que reste-t-il du combat et de la réflexion de Jean-Marie Tjibaou ?

Depuis la signature de l’Accord de Nouméa en 1998, la Nouvelle-Calédonie est engagé dans un processus peut-être unique au monde qui vise à reformuler les rapports avec la France. Il me semble que ce texte est unique dans la mesure où il met en jeux des aspects autant économiques qu’historique et culturels. Il est dans la ligne d’action de la pensée politique de Jean-Marie Tjibaou, dans la mesure où il appelle la pleine reconnaissance du monde Kanak en paix et dans une relation de construction avec toutes les autres composantes. Le grand défi est de réaliser une décolonisation d’un nouveau genre, non-violente et progressive, c’est-à-dire un ensemble de prises de responsabilités collectives (sur la gestion du foncier, des ressources minières, de l’éducation etc.) et d’arriver à la fin de pratiques économiques inégalitaires héritées de la colonisation. C’est, en somme, un véritable pari sur l’intelligence qui fait de la Nouvelle-Calédonie un espace à observer avec attention.

Vous enseignez à la University of the South Pacific à Fidji mais aussi à l’Alliance Française de Suva ? Comment voit-on le monde depuis les antipodes? Quelles impressions, par exemple, sur l’élection présidentielle française ?
Aucun étudiant ne m’a jamais encore parlé de l’élection présidentielle. Mes cours à l’université rassemblent des étudiants issus de filières aussi diverses que le management, le droit, le tourisme, la linguistique ou l’économie. Les étudiants en économie savent que la France  est au cœur d’une Europe touchée par la crise financière. Ceux issus de la filière tourisme ont une connaissance régionale de la France ; ils connaissent des grands noms de chaînes d’hôtel, la Nouvelle-Calédonie et Tahiti. La perspective de pouvoir y effectuer un stage motive leur envie d’apprendre le français. Après, il y a également des étudiants qui ont des liens familiaux avec ces territoires dont ils connaissent plus ou moins les réalités sociopolitiques. L’autre élément extrêmement fédérateur est le rugby ; Fidji est une nation phare et compte beaucoup d’admirateurs du 15 de France. Autant vous dire que les Antilles étaient quasiment inconnues. Mais mon meilleur souvenir sera d’avoir aidé un étudiant en linguistique à la réalisation d’un dossier sur les créoles des Antilles.

Quel regard sur la Francophonie depuis vos divers lieux ?

J’ai, à priori, les mêmes reproches à faire à la Francophonie qu’à la notion ultramarine. Comment ne pas penser à la formule de Fanon : « parler une langue, c’est supporter le poids d’une civilisation ». Mais il y a, en fait, une Francophonie institutionnelle, centralisée à Paris, qui aurait tendance à encore observer le planisphère en célébrant une gloire passée. Elle voit dans la répartition mondiale de la langue française la preuve irréfutable d’une universalité bien française, en oubliant la réalité des processus d’aliénation et de violence symbolique qui ont souvent accompagnés cette expansion linguistique. Il y a là encore, la volonté de plonger ces régions dans une certaine transparence ou de remplacer les singularités par du pittoresque ou de l’exotisme. On peut encore lire les quatrièmes de couverture de romans africains, ivoiriens ou antillais qui comportent encore les formules toutes faites de « langue chaloupée, chatoyante », « écriture cadencée, parfumée au rhum » etc.

Paradoxalement, mes échanges avec d’autres chercheurs au Canada ou aux États-Unis, mais aussi avec des collègues et étudiants à Fidji m’ont montré qu’il y a une francophonie qui demeure un marqueur puissant, c’est-à-dire qu’elle renvoie à des processus de transformation et de singularisation de la langue française à mesure qu’elle s’est déplacée. Il est ainsi évident pour mes étudiants à Fidji que le français ne pourra jamais être le même quand il est parlé à Paris ou à Nouméa (Centre culturel Tjibaou, notre photo). La notion de francophonie les renvoie à l’idée que le français ouvre des portes sur des espaces nouveaux.

J’aime beaucoup votre credo : ‘la minorité, c’est tout le monde’, un mot d’explication ?

C’est un mot de Gilles Deleuze, c’est sa réponse à la question posée dans son Abécédaire, « C’est quoi être de gauche ? ». Il disait : « Être de gauche, c’est savoir que la minorité c’est tout le monde ». Je n’en ai retenu que la notion de minorité. Cette formule est forte car elle suggère la grande force du petit nombre et des marges qui peuvent également amener de nouvelles solutions. Elle rejoint une autre formule de Glissant qui disait « Je crois aux petits pays ». Une solution déterminante de gestion environnementale, d’organisation économique ou politique peut nous être donnée par une communauté au cœur du Pacifique.

Causes communes. Des Juifs et des Noirs.

Socio-anthropologue, directrice de recherche au CNRS, éditrice et codirectrice de la revue Communications, Nicole Lapierre a notamment publié chez Stock Changer de nom (1995) et Pensons ailleurs (2004). Dans son dernier ouvrage Causes communes - à noter de suite l’importance du sous-titre ‘Des Juifs et des Noirs’ et non ‘Les Juifs et les Noirs’ -, elle retrace les relations, souvent artistiques, nouées entre des Juifs et des Noirs autour des idéaux de liberté et de dignité tout au long du XXe siècle. Et le lecteur de s’embarquer pour un grand voyage, de New York à Varsovie, des Antilles à l’Ouzbékistan, de Paris à Harlem ou encore de la Lituanie à l’Afrique du Sud. Nicole Lapierre ne fait pas une critique générale des politiques identitaires, elle s’intéresse à des parcours, des trajectoires, des destins singuliers et exemplaires. En trois parties (alliances/correspondances/transferts) l’auteur analyse les convergences et les éclairages mutuels. La littérature et les arts fournissent les meilleurs exemples de dialogue culturel, politique ou mémoriel. Le couple formé (notre photo) par les romanciers Simone et André Schwarz-Bart en est un parmi tant d’autres. Ce livre est placé sous le sceau du partage et de la solidarité. Les affinités électives entre figures de proue (Martin Luther King/Abraham Heschel; Jean-Paul Sartre/Frantz Fanon etc), les soudures amicales (W.E.B. Du Bois/Abraham Cahan), le combat commun (Nelson Mandela/Joe Slovo), les fraternités durables (Albert Memmi/James Badwin), les collaborations (Billie Holiday/Allen Lewis), les soutiens réciproques et les liens indéfectibles ne manquent pas pour qui veut prêter attention aux aventures artistiques et aux luttes politiques d’hier et d’aujourd’hui. Causes communes prend résolument le contre-pied de la thèse de la « concurrence de victimes » (1). Il n’est pas inutile de souligner que son auteur fait ici oeuvre utile. Son apport est d’autant plus précieux pour nos temps de doute et de discorde. Car, en France par exemple, comme le note le chercheur Eddy Banaré (Université de la Nouvelle Caledonie), « certaines polémiques médiatiques montrent qu’il y a une volonté de mise en tension entre les mémoires de la colonisation, de l’esclavage et de la shoah. Les provocations de Dieudonné ou les sorties d’Éric Zemmour et d’Alain Finkielkraut montrent bien qu’il y a encore des archétypes du « Noir » et du « Juif » problématiques dans l’espace public, exploités à des fins d’audimat ou par démagogie ».

Pour tourner le dos à ces polémiques, Nicole Lapierre se concentre sur l’essentiel. Mieux, elle jette les bases d’une « anthropologie de l’empathie, sans laquelle il ne saurait y avoir de causes communes, ailleurs comme ici et maintenant » (p. 20). Cette empathie embrasse, on l’a compris, des solidarités fondées sur le respect et la réciprocité. Nicole Lapierre donne le mot de la fin à Frantz Fanon qui, dans son Peau noire, masques blancs, en appelait aux mêmes élans solidaires : « Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? La liberté ne m’est-elle pas donnée pour édifier le monde du Toi ? » (p. 300). A nous de toucher et de sentir, à notre tour, les entours et les contours du Toi. Dans le respect et la réciprocité.

Causes communes. Des Juifs et des noirs, Stock, Paris, 328 p., 21,50 euros.

(1) Le titre de l’ouvrage de Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance (Paris, La Découverte, 1997) a été détourné par divers polémistes. De plus, la « dérive de la concurrence des victimes » reste, nous rappelle Nicole Lapierre, « contestable dans la mesure où elle renvoie dos à dos deux communautés de souffrance, comme s’il s’agissait de groupes homogènes et séparés du reste du monde » (p. 14).

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Rokhaya Diallo, une ‘Française sans commentaire’

Il est beaucoup plus facile de parler de la France, de ses peurs et de ses rêves, lorsque que vous vous trouvez à Dallas ou à Bangkok plutôt qu’à Montreuil ou à Saint-Brieuc. La distance aiguise le regard et apaise le coeur. J’ai eu le privilège de discuter longuement avec Rokhaya Diallo à Dallas justement et à l’occasion du 38e Congrès de l’African Literature Association qui s’y est tenu du 11 au 15 avril 2012. A mille lieux de  la vedette pressée et passagère, créée de toutes pièces par le milieu médiatique parisien, que certains universitaires craignaient de voir débouler dans les allées du grand hôtel Adolphus, la jeune femme arrivée de Paris était, malgré le jetlag, souriante et naturelle. En public comme en privé, elle a fait preuve, au cours des quatre longues journées, de beaucoup d’humilité et de patience. Elle écoutait attentivement avant d’avancer un argument, ce qui n’est pas une vertu partagée dans ledit milieu, à Canal + comme chez Ardisson ou ailleurs.

Née le 10 avril 1978, dans le IVe arrondissement de Paris, Rokhaya Diallo est une journaliste, productrice et activiste française qui s’est fait connaître pour son combat contre toutes les formes de racisme et de discrimination. Cette «Française sans commentaire», quand elle le dit souvent avec un petit sourire, est devenue la voix et le visage de cette autre France, celle qui commence au delà du Périphérique et reste ignorée et minorée par la classe politique et par la plupart des médias. Les journalistes de Libération qui lui ont tiré le portrait en 2009 ont bien rencontré la même Rokhaya Diallo présente à Dallas : « …Menue, elle a à la fois du charme et du chien. En jeans, sans talons, boucles d’oreille, petite chemise près du corps, elle est féminine, mais sans ostentation. Avec ses cheveux ras, on ne voit que son visage d’ange ». A l’époque elle était encore présidente de l’association les Indivisibles qui décerne depuis quatre ans des palmes d’un genre, comment dire ?, redoutable : les Y’a Bon Awards. Mes étudiants californiens partagent ma passion pour ces distinctions consacrées aux «meilleures phrases racistes» prononcées par des personnes publiques. La liste des gagnants intéressera autant les politologues que les psychiatres. Voilà en tout cas une initiative que les pouvoirs publics devraient soutenir au même titre que le beaujolais et le fromage de brebis. Les Indivisibles revivifient le débat citoyen en usant d’une arme bien française : le rire et la chanson. Leur but ?  Rien de moins que « déconstruire, notamment grâce à l’humour et l’ironie, les préjugés ethno-raciaux et en premier lieu, celui qui nie ou dévalorise l’identité française des Français non-Blancs » comme le signale leur site. Cet humour-là est bien plus efficace que le moralisme bien-pensant de SOS Racisme.

Rokhaya Diallo ne veut pas en rester à la dénonciation et au pugilat médiatique contre les Eric Zemmour, les Claude Guéant, les Caroline Fourest et autres Alain Finkelkraut. Elle va à la rencontre du public, sillonne la France et fait son métier de journaliste avec calme et pugnacité comme Audrey Pulvar. Elle écrit aussi. Son dernier ouvrage ne pouvait ne pas s’intituler autrement que A Nous la France ! (Michel Lafon, 16,95 euros).

Clair, précis, didactique sans être bâclé, A nous la France ! dresse un constat juste de la France de 2012. Dès l’introduction, son auteur nous dit sans ambages d’où elle parle, c’est la moindre des politesses sous d’autres cieux mais ce n’est pas une pratique courante en France et pour cause. En quatre chapitres, elle démystifie beaucoup d’idées reçues. En conclusion, elle exprime son espoir de voir son pays aborder l’avenir avec entrain et sérénité. J’espère que ce livre tonique et honnête trônera dans les CDI de tous les collèges et lycées. Il fourmille d’anecdotes cocasses et de propositions sérieuses. Il a une autre qualité : la faculté d’accorder les mots et les choses, d’appeler un chat un chat (Oui, on peut de parler des ‘Noirs’ sans offenser personne), de rappeler les évidences (Non, les immigrés ne coûtent pas, ils rapportent), de dessiller nos yeux (Tiens, les Français ne sont plus – tout à fait – blancs)  tout en dévoilant les manigances de ceux qui, de l’Elysée aux plateaux de télévision, orientent et contrôlent le débat public pour conserver intacts leurs privilèges : « Ces prétendus rebelles sont en réalité les meilleurs alliés du pouvoir, qui le leur rend bien. Eric Zemmour est d’ailleurs un des rares journalistes ayant eu le privilège de déjeuner à la table de l’Elysée. Au pays des droits de l’homme, fût-il blanc, un tel favoritisme devrait faire désordre » (p. 172). Au chantage de Nicolas Sarkozy et de toute la frange néo-réac et phallocrate  (la France, tu l’aimes ou tu la quittes), A Nous, la France ! oppose un démenti cinglant. Pierre Bourdieu aurait aimé ce « nous » crânement féminin, jeune, populaire, multiculturel et multicolore. Quant à moi, je vais le passer à mes deux garçons de 12 et 16 ans.

La mort d’un Juste

Depuis hier, vendredi 13 avril 2012, Jean-Paul Noël Abdi n’est plus de ce monde et nous sommes orphelins. Nous revient en mémoire le vers le plus cruel du poète Lamartine : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Toutes les couches et toutes les communautés du peuple djiboutien éprouvent ce manque. Et les autorités, ses ennemis d’hier, pleurent, avec leurs larmes de crocodile habituelles, le héros qu’elles tuaient à petit feu à défaut de le faire taire définitivement. Qui était Jean Paul Noël Abdi pour le reste du monde ? Le président de la Ligue Djiboutienne des Droits de l’Homme (LDDH)  mais également la voix et le visage de l’opposition intérieure. Jean-Paul Noël Abdi était surtout le courage, le don de soi et la détermination personnifiés. Pendant deux longues décennies, il fut de tous les combats pour la justice et la paix, l’égalité et la dignité. Constamment menacé, dénigré, insulté, enfermé dans la sinistre prison de Gabode, trainé devant la justice, jamais il n’a plié devant la violence, la mensonge et l’arbitraire. Le petit homme à la barbichette et au nom à rallonge a troublé le sommeil des sbires de la police et des mouchards de tout poil. Avec des moyens ridicules, il collectait les faits, recoupait les informations, rédigeait des rapports destinés aux organisations et aux chancelleries. La LDDH est aujourd’hui encore la seule source d’information fiable au pays du khat, de la peur et des rumeurs folles. Syndicalistes, opposants, soldats démobilisés, étudiants encagés ou citoyens rackettés et menacés, tous trouvaient auprès de Jean-Paul Noël Abdi chaleur et réconfort.

Issu d’une vieille famille djiboutienne, ce combattant engagé tôt dans la lutte pour l’Indépendance, a sacrifié sa carrière professionnelle sur l’autel de la liberté. Il est décédé le vendredi 13 avril 2012 vers six heures dans un hôpital de Marseille où il était en soins intensifs depuis quelques semaines. Les messages de condoléances arrivent de partout, de Djibouti, de France, de Belgique, d’Ottawa et d’ailleurs – là où l’on trouve deux ou trois Djiboutiens.

Jean-Paul Abdi Noël avait 65 ans. Honneur et respect au Juste. Qu’Allah l’accueille dans son vaste paradis.

P.S : Nous publions les deux messages ci-dessous choisis parmi la masse de témoignages et autres hommages en circulation depuis ce funeste vendredi 13.

« C’est avec une profonde tristesse que les membres de l’ARD et moi-même avons appris aujourd’hui le décès de Jean Paul Noel Abdi survenu à Marseille. L’ami intime qui vient de nous quitter était un patriote accompli et un digne fils de ce pays qui l’a vu naître le 2 juillet 1947. Après ses études en France, Jean Paul s’est courageusement investi dans l’émancipation de notre pays. Cadre de la LPAI et proche collaborateur d’Ahmed Dini, il a pris une part active à la lutte pour l’indépendance nationale, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur lors de ses multiples déplacements aux côtés des principaux dirigeants du mouvement indépendantiste national. Il était alors connu sous le nom de code somali Baxwel… » (Ahmed Youssouf, président de l’ARD)

« Pour nous les démobilisés du Frud –armé, Monsieur Jean-Paul était un véritable compagnon de lutte : lorsque nous avons continué notre résistance et alors que le terrain des droits de l’homme était déserté à l’intérieur, il avait eu le courage de fonder la LDDH… Au nom de tous les démobilisés du Frud-armé (ADFA) nous présentons nos sincères condoléances à toute la famille de ce grand homme que fut monsieur Jean-Paul Noel Abdi. Que Dieu l’accueille au paradis des Justes. Amin » (Association des Démobilisés du Frud Armé [FRUD, Front pour la restauration de l'unité et la démocratie formé en 1991]).

‘Choral Nocturne’ par Cristina Ali Farah

Cristina Ali Farah est une romancière et poétesse italo-somalienne de grand talent. Elle nous a fait l’amitié de nous offrir quelques feuillets de son roman Choral nocturne encore inédit en français. Une oeuvre remarquable digne des romans polyphoniques de Toni Morisson. Grâces soient rendues également au couple de traducteurs Olivier Favier et Federica Martucci qui ont rendu possible l’alchimique passage de l’italien au français. Bonne lecture et avis aux éditeurs.

Prélude – Domenica Axad

Soomaali baan ahay[1], comme ma moitié qui est entière. Je suis le mince fil, si mince qu’il s’enfile et se tend, se prolongeant. Si mince qu’il ne se brise pas. Et l’enchevêtrement des fils s’étend et montre, clairs et bien serrés, les nœuds, qui, pourtant éloignés l’un de l’autre, ne se défont pas.

Je suis une trace dans cet enchevêtrement et mon commencement appartient à ce multiple.

Mon commencement c’est Barni tandis que nous mangeons ensemble dans l’assiette commune. Nous sommes assises par terre l’une à côté de l’autre et les hommes rient de la façon dont je tiens les jambes. Sur la natte les genoux se touchent, une jambe de ci et une jambe de là. Elles ne se cassent pas dalbooley[2]? Tu as vu quand elle court ce qu’elle peut faire rire, les mollets qui partent de droite et de gauche.

Barni, même les hommes ont peur d’elle. Elle se lève et elle les prend par le cou, elle griffe, tu devrais voir comme elle griffe. Personne ne se hasarde à plaisanter. L’assiette presque pleine se renverse et la voilà, ma Barni avec son envie en forme de cœur plantée au beau milieu du front, qui court pour protester, pas un jour où l’on puisse manger sans être obligée d’en venir aux mains avec ces petits chefs. Je vais vous faire voir, moi, qui c’est le plus fort. J’ai essayé une fois, je voulais être comme elle,  mais il n’y a qu’une seule Barni.

Mon commencement c’est nous deux qui nous glissons dans la cuisine, nous voyons la papaye grande ouverte avec ses graines toutes rondes et voilà, un peu pour toi et un peu pour moi, puis nous courons dans la cour et nous faisons un trou profond dans le sable rouge, nous revenons le lendemain et qui sait, quelque chose a poussé. Barni qui me dit courage, ce jour où ils ont posé le piège pour le chat, celui qui volait toujours la viande dans le panier des commissions, et maintenant qu’ils l’ont attrapé ils lui donnent tellement de coups de bâton que je n’arrive même pas à regarder. Ils l’ont jeté dans la rue, mais lui il est revenu, maintenant il ne vole plus la viande, il a un œil chiffonné. Peut-être qu’il est revenu pour nous rappeler que notre prophète Mahomet aimait les chats, on dit qu’une fois un chat s’est endormi sur son bras et le prophète, pour ne pas le réveiller, a décidé de se couper la manche.

Mon commencement c’est Barni quand c’est mon tour de raconter des histoires, elle me demande celles des livres que je lis et elle traduit les mots que je ne connais pas, comme cette fois-là où je voulais raconter l’histoire de la petite sirène et je racontais, une femme, moitié femme et moitié poisson, comment dit-on, gabareymaanyo[3] dit Barni, voilà comment on dit. Je voudrais moi aussi être une gabareymaanyo, mais je ne sais pas nager, à la mer je voulais la rejoindre dans l’eau, mais il y avait un trou, heureusement que Barni est plus grande que moi, elle est venue aussitôt pour me sortir de là, maman que j’ai eu peur, j’ai encore le goût de l’eau salée.

Mon commencement semble se briser ce jour-là, alors que Barni me coiffe les cheveux pour le départ, comme ça ta grand-mère elle verra comme tu es devenue belle!, elle étale l’huile de coco et sépare les mèches et moi je dis, Barni je ne vois rien, on dirait qu’il y a comme un nuage noir devant mes yeux. Puis le souffle me manque et je sens seulement l’eau froide qui descend de mon front à ma poitrine, elle a perdu connaissance, disent-ils. Domenica, Domenica! Et tandis qu’ils m’appellent, petit à petit je revois les yeux de Barni qui me fixent, tout près. Alors moi je lui dis, abbaaayo[4] moi je ne veux plus m’appeler avec ce prénom qui fait rire tout le monde et elle dit, ne t’inquiète pas dorénavant tu t’appelleras Axad, comme le commencement.

Ma mère aussi s’évanouit, mais elle est grande, elle. À la mer ils m’appellent, ta mère s’est évanouie, elle s’est évanouie. La chaleur sans doute. Je cours parmi la foule et je la vois étendue par terre, elle me dit, ne t’inquiète pas, tout va bien. Pendant ce temps au bar du Lido une voix waddani[5] sur Radio Mogadiscio.

Le temps file, les jours s’enchaînent, pense aussi aux saisons et si tu es quelqu’un qui a vécu dis-moi un peu: qui est le Somalien?

Barni et moi nous nous éloignons en nous tenant par la main, cousines de premier degré, comme on dit en Italie. Mon père et son père, Taarikh et Sharmaarke, sont frères par leur père. Ils sont partis tous les deux, l’un pour Bardheere et l’autre pour Ceelbuur.

Si tu sais enseigne, si tu ne sais pas apprends, telle est la devise. Deux jeunes étudiants pour avancer dans la vie rendent service à la nation. Deux ans loin de chez eux pour oublier leur condition de chamelier, d’hommes loin de leurs proches, unis à distance par des fils très solides et entrelacés.

Tu as été plus chanceux que moi, mais tu ne tromperas pas le bédouin, je n’accepterai pas tes cadeaux, ma conscience est vigilante, je suis somalien.

Enseigner à écrire sa propre langue, communiquer à distance dans la parole du père et de la mère, c’est ce qui nous permettra de rester solidement unis, sans que la langue d’autrui vienne nous séparer. Frères apprenez l’alphabet : B T J[6].

A la sortie de l’école, les rues alentour deviennent blanc bleu ciel, comme nos uniformes. Avec son petit cartable chacun marche vers la maison, moi j’attends ma tante qui est en retard. Aujourd’hui elle est habillée à l’occidental, avec les pantalons à pattes d’éléphant, le modèle qui ne plaît pas à maman, mais ce sont les seuls qu’elle a pu rapporter d’Italie, dans les magasins ils n’en vendent pas d’autres. Et puis les cheveux lâchés, afros, dit ma tante, et elle se regarde dans la glace le peigne en fer à la main. Nous arrivons à la maison, la tante dit, assieds-toi ici sur les marches que je te fasse deux tresses. Attachées sur la tête comme je les aime, parce qu’ainsi on dirait que j’ai les cheveux longs même s’ils sont courts. Mais où sont-ils, pourquoi ma mère et mon père ne sont pas encore rentrés à la maison? Il s’est passé quelque chose, ma tante est plus anxieuse que d’habitude et puis je l’ai entendue parler à voix basse dans la cuisine, elle dit quelque chose qu’elle ne veut pas que j’entende, mon frère Taariikh, cette fois a exagéré, maintenant qu’ils ont pris aussi Sharmaarke.

L’oncle Sharmaarke est le père de Barni, mais moi je ne l’ai jamais vu, on dit que ça se comprend tout de suite que c’est son père, parce qu’il a la même envie en forme de cœur. Un soir il est venu chez nous pour me rencontrer, parce qu’il semble qu’il ait beaucoup à faire la journée, mais c’est dommage, quand il est venu moi je dormais.

Les voici, ils sont arrivés: je les entends accompagnés de portières qui s’ouvrent et se referment et de voix assourdies. Ma mère porte ses lunettes en tortue et tient dans ses mains un récipient transparent, plein de spaghettis au jus de viande. Je regarde surtout mon père, parce qu’il y a l’oncle Foodcade et puis Gaandi, son ami, on dirait qu’ils l’aident à marcher.

Je peux encore être pauvre, mais mon orgueil est entier, mes mains je ne les tends pas, l’homme dont je suis ami, je n’en fais pas l’égal de mon ennemi, soomaali baan ahay.

L’oncle Foodcadde a sa voiture, voici pourquoi. Ce n’est pas tout le monde qui a une voiture, en avoir une est presque un luxe. De temps en temps Foodcadde nous emmène dans l’arrière-pays pour boire du lait de chamelle. C’est beau là-bas, le sable qui n’en finit pas et le soleil qui brûle. Dans la cabane en revanche il fait frais et on garde le lait dans de grands récipients. On nous en verse, un verre de lait pour chacun de nous les enfants. Buvez, les chameliers ne prennent que cela et ça suffit pour les faire devenir grands et minces comme vous les voyez. Le lait a une saveur douce et il est même un peu dense. La première fois que je l’ai bu j’ai eu mal au ventre. D’après mon père, ma mère me gâte avec ses raffinements d’Italienne et c’est pour cela que je n’ai pas l’estomac des nomades. Moi, je dis qu’avec le temps je m’y habituerai. Au lait de chameau je veux dire.

Je me suis habituée aussi à mon père qui fait des séjours réguliers en prison. Il était à l’école comme d’habitude et parlait de certaines choses. Puis des types sont arrivés, il y a peut-être eu des mouchards, et ils lui ont dit que s’il parlait encore une fois sans retenue, ils le mettraient en prison. Mon père Taariikh a dit qu’il enseignait ce qu’il lui plaisait et c’est comme ça qu’ils l’ont mis en prison. Parce qu’il dit que ce n’est pas juste qu’il y ait des camions qui emmènent les gens pour faire la guerre. La guerre contre l’Éthiopie. Tout le monde a peur et quand ils viennent pour recruter tout le monde se cache. Une amie de ma tante dit que son mari est en Ogaden pour faire la guerre et elle est désespérée avec tous ses enfants. Quelquefois elle se tranquillise quand la radio affirme qu’on va bientôt gagner la guerre, qu’il faut garder son calme. Mon père dit que ce n’est pas vrai, on le comprend à tous ces gens qui s’enfuient. Mon père n’est plus rentré à la maison depuis longtemps. Avec lui ils ont arrêté son frère Sharmaarke, militaire de carrière, et beaucoup d’autres gens. Certains d’entre eux on ne sait même pas où ils ont fini, certains d’entre eux ont été fusillés discrètement.

Aucun homme ne peut me caresser la tête, ni m’enserrer avec des liens, personne ne peut me convaincre, le mensonge pour moi c’est un récipient qui perd de l’eau, soomali baan ahay.

Parfois ma mère m’emmène avec elle à la prison. Nous y allons avec sa vespa rouge et je la tiens fortement par les hanches avec mes petites mains qui se touchent. Une fois, alors que nous tournons autour de la Rotonde, celle du monument aux morts, un camion nous serre dans le virage. Maman perd l’équilibre et nous glissons sur le bord de la route. Le monsieur du camion est très gentil, il nous aide à récupérer un sabot de maman qui est tombé dans une bouche d’égout pas très profonde, puis il me demande si tout va bien. Je suis émue, parce que ça n’arrive pas tous les jours d’avoir un accident, alors je lui dis qu’en effet je crois m’être fait mal au bras. Dommage, parce que maman, en m’entendant, dit aussitôt que ce n’est rien, même si moi j’insiste et que je me mets même un peu en colère.

Le camionneur continue de demander pardon à maman et l’appelle dumaashi, comme tout le monde l’appelle. Dumaashi, belle-sœur, on l’appelle comme ça parce que son mari est somalien, alors tous les Somaliens sont ses beaux-frères.

On lui dit dumaashi, dumaashi et elle n’est pas toujours contente, surtout quand la phrase c’est, dumaashi aide-moi toi qui es dumaashi, dans ces cas-là je me glisse derrière elle en vitesse et je fais une petite moue qui signifie, moi je n’y suis pour rien, heureusement que je suis petite.

L’égalité porte le même prénom que moi; aucune créature vivante ne peut m’être supérieure, je ne cache aucune arrière-pensée si j’invite un hôte, soomali baan ahay.

Mais depuis que papa est en prison, je passe beaucoup plus de temps avec Barni, la seule qui a cru à l’histoire de l’accident, et puis la tante Xaliima, la femme de l’oncle Foodcadde, vient souvent tenir compagnie à la dumaashi. Elle est très généreuse, parce que nous n’avons pas grand chose, aussi elle nous apporte une fois l’ootkac[7], la viande séchée des nomades, une autre fois un diric[8] pour maman, une autre encore une langouste collée à une planche de contreplaqué violet. Maman l’a accrochée dans ma chambre et la nuit, quand je me réveille d’un coup, elle me fait un peu peur avec toutes ses petites pattes.

En vérité, le cadeau le plus beau ce sont deux petits anneaux en or, mes premières boucles d’oreille. J’ai tellement insisté pour me faire percer les oreilles qu’à la fin ils m’ont emmenée chez une dame, toutes les petites filles du quartier se sont fait percer les oreilles chez elle. Et cette dame a passé l’aiguille avec du fil des deux côtés et puis elle a fait un petit nœud en forme de boucle. Cela m’a fait terriblement mal mais je n’ai pas crié parce que j’ai promis à Barni que je serais courageuse et elle, elle a été gentille au point de me tenir la main. La dame qui fait les trous m’a dit, je compte sur toi, tous les soirs mets de l’huile dessus et même si ça te fait mal fais tourner le fil. Dans une semaine, je te mets une épine de chaque côté, je me les fais rapporter exprès de la brousse, et comme ça le trou devient plus large.

Les épines m’ont fait gonfler les amygdales puis, une fois guérie, les petits anneaux en or sont arrivés, et comme ça enfin toute cette souffrance a pris fin avec ce que je désirais.

Ma tante Xaliima est très différente de la jeune tante qui me tresse les cheveux et qui dormait à côté de moi avant qu’arrive Barni, parce qu’elle sourit très peu. On dit qu’il y a quelques années il lui est arrivé une chose terrible. Le 21 octobre les avions faisaient des pirouettes dans le ciel avec les fumées colorées. À un moment donné, il y en a deux qui se sont rentrés dedans. Les morceaux des avions ont fini sur les maisons et ont tué beaucoup de gens. Ma tante a été grièvement blessée, elle a mis pas mal de temps à recommencer à marcher. La pauvre.

Mon oncle Foodcadde a un magasin qui est tout près du marché de Geel Gaab où arrivent chaque jour des camions et des autocars. Il nous apporte toujours un peu de riz, un peu de farine et un peu de sucre, parce que sinon on doit se coltiner des queues épouvantables pour les bons du gouvernement, et depuis que mon père est devenu prisonnier politique on nous en donne toujours moins.

Un jour maman fourre le kilo de sucre dans son sac en toile blanche, celui-là même où elle met son portefeuille, les lunettes et l’appareil photo russe. Elle vient me chercher à l’école et comme ça, avec mon cartable en bandoulière, elle me prend en photo sur sa vespa rouge. Peut être que du sucre est entré dans la pellicule, parce que ce qui en est ressorti c’est une photo avec moi qui sourit et tout autour des formes géantes de fourmis prises au piège.

Mon chemin est un destin, mes ressources sont un poison, mes frontières sont certaines, ma lame est un fouet, mon âme est accrochée à un arbre, soomaali baan ahay.

Celui qui est le plus proche de nous c’est surtout Gaandi, le plus cher ami de mon père. Il aime beaucoup les enfants, sinon il ne serait pas docteur. Moi parfois je pense que quand je serais grande je veux devenir médecin comme lui. Gaandi on l’appelle comme ça parce qu’il s’habille toujours comme un Indien. Il a une barbe très longue, si longue que nous les enfants on l’appelle Lion. Il rit toujours fort, d’une manière qui fait rire tout le monde et il aime nous emmener au cinéma. Quelquefois, il me porte sur ses épaules et moi j’aime avoir l’impression d’être très haut.

Gaandi a procuré le lait artificiel pour moi et pour tous les autres enfants qui n’avaient pas celui de leur maman, c’est pourquoi, dit mon père, je dois le considérer comme une seconde maman, il dit.

La dernière fois que je me suis fâchée à cause de lui, c’est quand il a dit à mon cousin Libeen qu’il était malade et pas moi. On avait du mal à respirer tous les deux, j’avais l’impression parfois d’étouffer, et Gaandi tu sais ce qu’il a dit ? Que Libeen a de l’asthme tandis que moi je fais semblant. Moi je crois au contraire que Libeen a roulé tout le monde encore une fois.

D’habitude maman va à la prison à l’heure du déjeuner, quand tout le monde y va. Elle apporte à manger à mon père et comme ils ne laissent entrer personne il y a Aweys qui fait des aller-retour avec les paniers. En vérité Aweys est en prison lui aussi et on dit que dès qu’on le relâche, il essaye de voler quelques bricoles, parce que il ne sait pas vivre dehors. Alors comme travail, il fait ça: il apporte à manger aux prisonniers et en échange on lui donne des pourboires. Il est gentil et même généreux, parce que si tu n’as rien à lui donner, lui il accepte quand même de te rendre service. Une fois, nous l’avons rencontré dans la rue et la tante lui a dit, Aweys qu’est ce que tu fais dehors? Et lui il s’est mis à rire et il a dit, pour un peu je vole ton collier!

Aweys est l’unique personne souriante là-dedans, pour le reste il y  a des militaires avec leurs fusils longs à faire peur. Une seule fois il m’est arrivé d’en tenir un entre les mains. Mes jeunes tantes faisaient leur service militaire à cette époque, et quand elles sont rentrées à la maison Barni et moi on s’est fait prendre en photo ensemble dans leur uniforme.

Qui me menace ne trouvera pas la paix, qui m’achève n’existe pas, la victoire je ne l’ai pas abandonnée, l’arrogance je ne la soutiens pas, qui a raison moi je le reconnais, soomaali baan ahay.

Mon père, je ne sais pas combien de temps il a passé au trou. J’ai eu l’impression d’un moment très long, mais le mesurer en années, en mois, en jours, je n’y arrive pas. Ça m’est plus facile de penser aux moments un par un. Par exemple Barni et moi qui allons voir si la petite plante de papaye a percé. Le sable n’est pas fertile mais nous nous ne le savons pas. Nous continuons à planter des petites graines et personne ne nous dit que jamais rien ne poussera.

Puis un autre moment, à la piscine. On me dit que c’est plus facile de nager à la piscine, que la mer fait plus peur. Je pense que si j’apprends à nager papa sera content quand nous irons de nouveau à la mer ensemble, parce que c’est lui qui me jette toujours dans l’eau profonde et après il dit que je suis une trouillarde.

Je découvre qu’en vérité l’eau de la piscine aussi est profonde. Barni et moi rentrons ensemble à la maison, elle est toute contente parce qu’elle a nagé, moi je sautille à droite à gauche enveloppée dans mon guntiino[9]. Depuis la route, quelqu’un me salue en ricanant, moi je dis à Barni, mais pourquoi ils me sourient ? Parce que tu as le guntiino déchiré, abbayo. Moi, rouge de honte, je m’enfuis vers la maison.

Mais la chose la plus importante, celle que mon père n’a jamais plus oublié c’est la mort du grand-père. Les grands disent que le grand-père a presque cent ans et ils nous font entrer rarement dans sa chambre à moitié plongée dans le noir. Nous tous les enfants, nous avons peur et honte pour le grand-père qui ne parle presque pas, mais tous ses fils l’aiment tellement qu’on dirait presque un roi. Il est très gros, clair comme de l’ambre, mon oncle Foodcadde tous les jours lui lave le corps en entier avec un tissu et de l’eau tiède, puis il lui porte à la bouche la nourriture qu’il a réduit en miettes pour lui.

La douleur de mon père n’est pas seulement pour la mort du grand-père qui a vécu si longtemps, c’est surtout de ne pas pouvoir assister aux funérailles. Et comme ça, il y a seulement moi et maman à sa place, sa famille au complet. Le gouvernement ne lui accorde pas l’autorisation. Moi je sais peu de choses du grand-père.

Le grand-père pour moi a toujours été l’enfant qui fuit avec le frère et la maman après qu’ils ont assassiné son père. Le grand-père qui était fort et courageux, expert boucher en animaux, le grand-père, fils aîné, qui porte sur les épaules le petit frère, laissant derrière lui les restes de la mère, dévorée par le lion.

De la paix je suis l’avant-garde, par l’hostilité je suis troublé, je ne me retourne pas sur le champ de bataille, je n’attends pas la main de l’homme qui assène le coup, soomaali baan ahay.

Pour les funérailles, maman porte le diric[10] bleu ciel qu’on lui a à peine offert. Ce n’est pas si habituel que ça de la voir avec le diric, mais elle est toujours italienne et les italiennes s’habillent à l’italienne même quand elles sont dumaashi.

L’oncle Foodcadde raconte que quand maman et papa allaient rentrer d’Italie, il est tout de suite allé trouver le grand-père et lui a dit, aabbe, père, Taariikh est de retour et ramène avec lui une femme. Alors le grand-père lui a demandé, et qu’est-ce qu’elle a cette femme pour que tu me le dises comme ça tout essoufflé? Alors l’oncle lui a répondu, rien, sauf qu’elle est italienne, et le grand-père, bon, c’est normal, il était en Italie et il s’est marié avec une femme italienne!

Je suis un maître d’idées et je n’accepterai pas les siennes, je suis différent des autres, moi je n’apporte les chaussures à personne, soomaali baan ahay.

Je dis, heureusement que mon père est allé en Italie pour étudier. Et heureusement qu’il a voulu rentrer, je le dis aussi? Il a appris beaucoup de choses en Italie et toutes ces choses qu’ils lui ont enseignées, toutes ces belles choses, de la révolution, de la fraternité, toutes ces choses qu’il a entendues et a apprises et a respirées, il ne voulait pas les garder rien que pour lui. Il y en a qui disent que toutes ces choses lui ont porté malheur. Elles ont porté malheur aussi à oncle Sharmaarke, elles ont porté malheur à beaucoup de gens. Mais moi je dis, pour une fois, que je ne serai pas là, autrement. Et moi je dis, que ce qui est arrivé est arrivé, on ne peut rien y faire, à part s’arrêter, écouter et changer de route.

Je suis la peau coupée, coupée tandis que je faisais paître les bêtes, qui l’a coupé c’est cet homme mais de marque il n’en est resté qu’une seule, le devoir de l’unité est resté, soomaali baan ahay.


  • [1] «Somalien je suis», poème écrit en 1977 par Cabdulqaadir Xirsi Siyaad «Yamyam». (Sauf mention contraire, toutes les notes sont de l’auteure).
  • [2] Femme aux jambes tournant vers l’extérieur.
  • [3] Sirène.
  • [4] Sœur (aussi dans un sens affectif).
  • [5] Patriotique.
  • [6] Trois premières lettres de l’alphabet de la transcription choisie en 1972. (Note des traducteurs)
  • [7] Viande sèche conservée dans du beurre.
  • [8] Large robe féminine d’étoffe fine, avec de larges manches.
  • [9] Fouta féminin.
  • [10] Large habit féminin de fine étoffe avec de larges manches.

Extrait de Cristina Ali Farah, Madre piccola, Frassinelli, Milan, 2007. Traduction inédite d’Olivier Favier et Federica Martucci. Egalement disponible en anglais : Little Mother, Indiana UP, 2011.

Conseils à un jeune écrivain francophone par Mongo Beti

Le hasard est bon prince, il se trouve que j’enseigne les littératures et les cultures africaines dans les Claremont Colleges, en Californie du Sud, le campus à partir duquel feu Mongo Beti (1932-2001),  le romancier camerounais le plus engagé de son époque, a délivré ses précieux conseils à un jeune écrivain francophone. C’était en 1981 et la gauche arrivait au pouvoir. Senghor, la bête noire de Beti, entrait à l’Académie Française deux ans plus tard. Pour les jeunes artistes francophones d’aujourd’hui, le changement est-il vraiment patent ? Un peu? Beaucoup ? Le document que nous soumettons à la sagacité des lecteurs est également disponible sur le site de ‘Peuples Noirs Peuples Africains’ (PNPA), la revue fondée par Mongo Beti et son dynamique épouse Odile Tobner. Si PNPA n’est plus, les archives gardent toute leur valeur critique et leur épaisseur historique. Bref, elles valent le détour.

Discours prononcé en avril 1981, à l’Université de Claremont en Californie, devant les membres d’A.L.A [African Literature Association]., réunis pour leur conférence annuelle. Quatre ans ont passé, peu de chose a changé, excepté peut-être la trop voyante sollicitude policière. Et encore !

Chers amis professeurs,
Chers amis critiques,
Chers collègues écrivains,

Inutile de vous dire combien je suis heureux de me trouver parmi vous aujourd’hui. Voilà des années et même des dizaines d’années que j’attendais l’occasion de visiter l’Amérique. Je crus fin 1979 début 1980 que ce privilège allait m’être offert par votre association, A.L.A., dont je découvris d’ailleurs en même temps l’existence : en effet, une dame qui enseigne dans une Université de Floride m’adressa à cette époque-là plusieurs lettres dans l’ensemble assez obscures, mais qui pouvaient laisser entendre, à condition de les retourner dans tous les sens, qu’il se pouvait qu’un organisme, qui malheureusement commençait à manquer de fonds, consente à m’inviter à la conférence d’A.L.A. de 1980, qui devait se tenir en Floride, à condition bien entendu que je manifeste mon intérêt pour cette réunion. Malgré ma perplexité causée par le style biscornu de ma correspondante,  je finis par répondre qu’une telle réunion ne me laissait certainement pas indifférent. Je reçus par la suite une missive où l’on me confiait que, malheureusement, l’organisme mentionné tout à l’heure avait refusé de financer le voyage d’un écrivain africain qui ne résidait pas en Afrique.

Je vous ai raconté avec une certaine complaisance cette anecdote pour vous montrer que le thème que je vais développer devant vous n’a rien d’artificiel, contrairement à ce que pourraient penser certains mauvais esprits, je suis  en effet un écrivain africain qui ne réside pas en Afrique. Voilà un paradoxe que l’organisme qui ne voulait pas financer mon voyage avait bien perçu; cela lui avait semblé louche.

Malheureusement pour cet organisme, ce n’était pas là un paradoxe isolé. A vrai dire de quelque côté qu’il se tourne, on peut affirmer que l’écrivain africain francophone se heurte constamment à des paradoxes.

Je me propose d’en évoquer quatre devant vous, que j’extrais avec leurs commentaires d’une conversation que j’eus récemment avec un jeune Africain venu me consulter à propos de ses chances de réussir dans la littérature. Vous avez deviné que c’était un très jeune homme, et qu’il avait les illusions de son âge.

En premier lieu, lui dis-je, entraîne-toi à ne jamais traiter ce qui te tient le plus à cœur.

Artifice atroce, certes, mais contrainte nécessaire.

Quel est le sujet qui brûle la plume d’un créateur africain francophone – en l’occurrence d’un romancier ? Eh bien, les drames traversés par son peuple ces dernières décennies. Drames terrifiants s’il en fut. Drames dignes du pinceau d’un Shakespeare, et qui peuvent se résumer en deux mots : une décolonisation avortée avec son cortège de tragédies familiales ou publiques, de révoltes, de désespoirs, de frustrations, de trahisons, d’héroïsmes, d’abjections. Dans l’histoire des peuples, combien de générations ont eu le privilège ou la malédiction de disposer d’un tel matériau ?

Il suffit d’ailleurs de lire les œuvres de nos frères anglophones, bénéficiaires pourtant d’une véritable décolonisation, pour mesurer la pression obsédante de notre histoire récente sur la conscience du créateur africain. On prétend nous interdire, à nous autres francophones, d’embrasser ce matériau. On brandit l’accusation d’archaïsme, de subversion, de sensiblerie, de sacrilège, et d’autres abominations aussi horribles. Ainsi bridés les écrivains africains francophones en sont donc encore à débattre du problème anachronique – et même scolastique de l’opportunité ou de l’inopportunité de ce qu’ils appellent l’engagement et qui n’est en vérité que la tentation naturelle chez un créateur de prendre sa part des tourments et des aspirations de sa société.

Je fis reproche jadis à feu Camara Laye, après ses deux premiers romans, d’évacuer systématiquement toute préoccupation politique de son œuvre; la politique, à cette époque-là, c’était le combat que menaient les peuples africains contre le colonialisme, dans le sang et dans les larmes. Ce combat imprégnait à ce point le vécu quotidien de nos peuples que je me demandais comment on pouvait mettre des paysans guinéens en scène avec quelque souci de vérité, sans faire écho à ce drame qui bouleversait toutes les dimensions de leur être.

Par la suite, M. Senghor, dans Liberté, tome I je crois (j’avoue sans la moindre confusion que je ne lis pas les œuvres de l’ex-président-poète, ce que je vous en dis, c’est ce que m’en ont rapporté des amis) me blâma, en me faisant l’honneur de me citer nommément, de préconiser le roman à thèse qui, selon lui, fausse inévitablement la vérité psychologique.

Quel rapport entre le vécu quotidien des paysans africains et le roman à thèse ? M. Senghor n’a pas craint, depuis, de parrainer des œuvres qui mettaient en scène des militants ou des hommes politiques. Il est vrai que ces œuvres exprimaient toujours plus ou moins hypocritement une approbation des pouvoirs africains favorables à une puissance occidentale chère à M. Senghor.

Autrement dit, ce que le grand pontife de la négritude de papa nous conteste, ce n’est pas vraiment le droit de nous engager dans nos œuvres, mais celui de mettre en cause le néo-colonialisme français et toutes les conséquences qu’il entraîne pour nos sociétés, c’est-à-dire la violence, la corruption permanente, la tyrannie, l’immobilisme, l’obscurantisme, la généralisation d’inégalités affreuses jusque-là inconnues de nos sociétés et incompatibles avec nos valeurs authentiques. Pour vous donner une idée du caractère révoltant d’un tel tabou, imaginez qu’une sourde réprobation, le chantage au silence, un ostracisme sournois, l’intrigue malveillante retiennent les Noirs américains d’aborder les cruautés de la ségrégation dans leurs romans[1]. Cela ne reviendrait-il pas, en définitive, à leur interdire tout simplement d’écrire ?

En deuxième lieu, je fis la confidence que voici à mon jeune interlocuteur pétri d’illusions :

Ne t’attends point à être fêté, surtout si tu viens de publier.

Conversant avec mes confrères occidentaux, il m’est souvent arrivé de faire le parallèle suivant, pour bien leur prouver que, bien qu’habitant parfois les mêmes contrées, bien que vivant apparemment à la même époque, bien qu’accomplissant les mêmes besognes, bien que parlant toujours la même langue, bien que portant les uns et les autres le titre d’écrivain, nous ne faisons pourtant pas le même métier.

Imaginez un romancier français, anglais, allemand et sans doute aussi américain qui vient de publier sa dernière œuvre. C’est un homme heureux, qui entre dans une période d’euphorie. Il recommence à dormir huit heures par jour. Sans cesse, il reçoit lettres et appels téléphoniques de l’attachée de presse de son éditeur, trop heureuse de lui annoncer les articles élogieux que les journaux préparent en sa faveur. Il s’achète une nouvelle cravate, il rend visite à son coiffeur; car il est invité au cocktail d’un mécène en vogue ou à une émission de télévision à succès (en France, c’est la très célèbre émission Apostrophes, dont le non moins célèbre Bernard Pivot est le producteur comblé). Il va être fêté comme le nouveau héros de la République des lettres.

Au contraire, quand je viens de faire paraître un roman, je vous laisse imaginer avec quelles difficultés (car j’ai le don de faire fuir les éditeurs, trop bien informés du réflexe de boycott des médias), j’espère si peu être fêté que je me prépare à subir un certain nombre de vexations et même de persécutions. Loin de m’acheter une nouvelle cravate, je me fais au contraire tout petit; je me mets à raser les murs. C’est tout juste si je ne me barricade pas chez moi, avec tout mon petit monde. Je dis à ma femme : « Attention, ma fille ! nous allons avoir des ennuis. »

Ce n’est pas du tout une boutade. Presque toujours dans ces périodes- là les policiers entreprennent le siège de notre appartement. Certains sont en uniforme et viennent chez nous ès qualité comme on dit. Souvent aussi ils sont en civil, ils se dissimulent. Il est arrivé qu’ils prennent le visage d’un ami. Tout se passe comme si dans le système francophone le pouvoir pensait de l’activité créatrice ce que tel homme d’Etat dont j’ai oublié le nom pensait de la guerre, à savoir que la littérature est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux écrivains. Elle est donc confiée aux bons soins de la police. Chez nous la littérature est avant tout affaire de police.

Ainsi, alors que partout ailleurs, le talent est guetté, couvé par les académies et les autres instances ayant pour mission de le distinguer et éventuellement de le récompenser, chez nous il est surveillé par les instances de répression. Je vous citerai l’exemple d’un de mes amis, Guy Ossito Midiohouan, jeune écrivain togolais, le type même du jeune créateur qui promet tellement qu’on est en droit de le considérer comme une valeur sûre. Il avait publié dans la revue que je dirige, Peuples noirs-Peuples africains, une longue nouvelle et une étude critique dont la qualité exceptionnelle frappait tout lecteur averti. Après un doctorat à la Sorbonne, Guy était retourné en Afrique, avec femme et enfant. Il était professeur dans un lycée du Gabon, très exactement à Franceville. Sachant que nous préparions un numéro spécial de Peuples noirs-Peuples africains sur le thème des retours, Guy voulut y contribuer. De ses deux années d’expérience gabonaise, il tira une nouvelle qu’il nous adressa par la poste fin décembre 1980. Cet envoi ne nous est jamais parvenu, il a été intercepté par les services secrets du Gabon qui ont, paraît-il, décelé dans la nouvelle une critique du président Bongo et de son régime. Vous savez peut-être que, chez nous, la critique, même bénigne, d’un président est un sacrilège, un crime inexpiable. La police gabonaise est aussitôt venue perquisitionner au domicile du jeune couple, saisissant tous ses papiers sans aucune distinction. Emmené dans les locaux de services très spéciaux, Guy y a longtemps séjourné, sans, qu’aucun des traitements de faveur qui ont cours là-bas lui soit épargné. Il a ensuite été extradé au Togo, où le président charismatique du cru a découvert brusquement que Guy n’était pas un de ses sujets, ce qui l’autorisait à l’extrader à son tour au Bénin voisin. Voici donc Guy devenu apatride. Pourquoi cet acharnement des pouvoirs ? Pour une nouvelle, une œuvre d’imagination en principe mineure. La dernière lettre que j’ai reçue de Guy se terminait ainsi : « Quelle chance nous avons eue, ma fille, ma femme et moi ! nous sommes vivants ! »

En troisième lieu, j’adressai cet avertissement à mon jeune visiteur plein des charmantes illusions de son âge :

Attends-toi à être toujours le jeune écrivain africain, quel que soit ton âge.

En effet, les critiques de la francophonie, c’est-à-dire les critiques français (je reviendrai tout à l’heure sur ce nouveau paradoxe) semblent ne point savoir quoi faire de l’écrivain africain confirmé. C’est que tout se tient. Un peuple mineur peut-il avoir des écrivains majeurs ? Non, bien sûr. Ce serait une situation contraire à tous les principes du cartésianisme.

Or, comme vous savez, les peuples africains sont à jamais mineurs. En politique, par exemple, ils sont incapables de se choisir des dirigeants. Un jour on leur impose un empereur. Si celui-ci devient un objet d’horreur, on lui substitue un Dacko, dépêché dans le même avion que les parachutistes de Barracuda. Nous autres écrivains francophones, sommes-nous autre chose que ces Centrafricains ? Et notre chef de file obligé, Bokassa ou Dacko, suivant le jugement de chacun, est-il autre chose qu’un modeste disciple, qui revendique lui-même ce statut à cors et à cris ? Par la force des choses, les subordonnés d’un empereur adolescent peuvent-ils être, autre chose que des élèves au second degré ? Un écrivain noir qui n’est pas un élève n’existe pas.

Il y aura bientôt trente ans que je publie. Pourtant quand un media daigne m’envoyer un interviewer (cela arrive parfois quand même, sans garantie d’ailleurs de publication ou de programmation de l’interview; il n’y a donc aucune contradiction avec ce que je disais en commençant), c’est comme par hasard toujours un très jeune homme, ou une très jeune femme, peu ou même point informée des problèmes de notre littérature. La conversation est si fastidieuse, les questions de mon interviewer si sottes que l’écœurement ne tarde pas à me saisir. Me voici donc bien vite obligé de déclarer forfait et de renvoyer mon visiteur.

Il faut bien voir que le préjugé de jeunesse n’est que l’alibi qui autorise à traiter l’écrivain noir comme quantité négligeable.

Un journaliste français s’écria naguère devant moi : « Vous n’allez tout de même pas me dire que vous avez publié tant de livres ! Si c’était vrai, je le saurais ! »

On n’est pas plus spontanément naïf, bête et méchant.

En quatrième lieu enfin, je fis part à mon visiteur de cet étonnant paradoxe sans doute le plus irritant et le plus humiliant de tous :

Attends-toi à mendier ta reconnaissance en tant que créateur auprès de ceux-là mêmes qui sont tes ennemis naturels.

Nous en sommes en effet toujours à demander aux éditeurs de l’ancien colonisateur de nous publier, à ses bibliothèques de nous inscrire sur leurs fichiers, à ses libraires de vendre nos livres, à ses agents d’assurer notre promotion, à ses professeurs d’expliquer nos œuvres jusqu’en Afrique même, et surtout à ses critiques et à ses journaux de nous faire connaître en nous consacrant des articles, des recensions. Quel écrivain africain francophone n’a rêvé d’un article, fût-il un modeste écho, dans le Supplément Littéraire du Monde, le journal français le plus influent aussi bien en France qu’en Afrique ! Personnellement, je préfère me passer de ce privilège, que je tiens pour une faveur extrêmement compromettante.

Broyés par des institutions culturelles dont la fatalité est de nous aliéner, nous prétendons créer une littérature qui soit l’expression authentique de notre moi collectif. Nous sommes pareils à de tendres agneaux parqués dans un enclos dont la porte a été confiée à la surveillance d’un loup.

Toute communauté qui ne s’est pas dotée d’institutions littéraires qui lui appartiennent en propre, qu’elle soit en mesure de contrôler à l’exclusion de tiers étrangers si bienveillants soient-ils doit s’attendre à ce que ses écrivains se mettent d’une façon ou d’une autre au service d’organisations mieux pourvues, certes, mais en dernière analyse hostiles. Dans ce domaine-là, comme dans les autres, il n’y a pas de miracle.

J’ai commencé à publier sous la colonisation, et très tôt je me suis irrité des contraintes que je viens d’énumérer, parce qu’elles m’humiliaient profondément. C’est, entre autres raisons, pour m’en dégager que j’ai lutté pour notre indépendance. Je me figurais qu’elle aurait nécessairement pour conséquence de nous pourvoir, sans délai, de nos propres maisons d’édition, de nos propres journaux littéraires, de nos propres entreprises de diffusion, de nos propres librairies, de nos propres bibliothèques et, en définitive, de notre propre public; car tel est bien le véritable enjeu. Sans appareil culturel indépendant, il n’y a pas de public autonome, ni de communauté littéraire souveraine.

Or, vingt ans[2] après l’indépendance, c’est toujours le désert, exception faite de Présence Africaine malheureusement trop démunie.

Je serais injuste si je ne vous confiais pas que des tentatives sont en cours; elles peuvent paraître excessivement modestes, et même purement symboliques; mais elles sont significatives d’un état d’esprit nouveau, c’est le cas de la revue Peuples noirs-Peuples africains, que j’ai fondée sans solliciter l’aide d’aucun Etat ni d’aucune organisation, et qui paraît régulièrement depuis plus de trois ans[3], au milieu d’innombrables difficultés. Nous avons publié les textes de dizaines de jeunes auteurs – poètes, nouvellistes, essayistes… – qui n’avaient pas la moindre chance de trouver une tribune dans le système francophone traditionnel. Si nous devons succomber un jour, nous aurons du moins la consolation d’avoir frayé la voie à des projets plus viables.

Naturellement, dis-je pour finir à mon jeune visiteur plein des charmantes illusions de son âge, naturellement tout le monde ne te tiendra pas le même discours désenchanté. Tu rencontreras des gens qui n’ont foulé qu’un tapis de roses, bien loin des sentiers dont les épines égratignent. Il y a des écrivains francophones heureux. Ne leur demande pas leur secret, ils n’en ont pas. Ou plutôt il est banal, donc insignifiant. Ces gens-là forment une vaillante cohorte de bonnes consciences. C’est que, vois-tu, l’esclave heureux n’est pas un mythe, quoi qu’on ait prétendu. Encore un paradoxe ! Décidément…

Mongo BETI


[1] Ou les romanciers et les cinéastes français des années 1950 et 1960 d’évoquer l’occupation allemande dans leurs œuvres.

[2] Vingt-cinq aujourd’hui !

[3] Sept ans maintenant !

Décoloniser l’esprit : Ngugi Wa Thiong’o par lui-même

Les positions du romancier, dramaturge et essayiste kenyan Ngugi Wa Thiong’o sont originales, fortes et provocantes. Elles sont connues de longue date chez les Anglophones. Parce qu’elles touchent au sacro-saint pilier de la langue (entendez la langue unique : le français, chez nous), elles n’ont pas eu d’échos dans le monde francophone. Il a fallu un quart de siècle pour voir son ouvrage manifeste de 1986 (1) paraître en français chez un petit mais précieux éditeur : Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011). Depuis sa sortie l’an dernier, l’ouvrage en question n’a pas suscité, à notre connaissance, de débats dans la critique francophone. C’est pourquoi il nous a semblé utile de remettre en selle les arguments du romancier qui a osé, le premier, abandonner l’anglais pour renouer avec le kikuyu. Les pages ci-dessous sont extraites des ‘bonnes feuilles’ offertes aux lecteurs par l’éditeur. Implicitement ou explicitement, un nombre croissant d’artistes africains – des  cinéastes comme Manthia Diawara, des  plasticiens, des activistes hip hop – mettent en forme et en pratique les propositions avancées par l’auteur de Matigari. Quelque chose change…

« I. La littérature africaine et sa langue

1. On ne peut pas s’interroger sur la littérature africaine ni sur la langue dans laquelle elle est écrite sans réfléchir aux enjeux politiques d’une telle question. D’un côté, il y a l’impérialisme, sous ses formes coloniale et néocoloniale, qui n’en finit pas de vouloir remettre l’Africain aux labours, en lui collant des oeillères pour éviter qu’il regarde hors du chemin tracé – bref l’impérialisme qui continue de contrôler l’économie, la politique et la culture africaines. Et puis en face il y a le combat des Africains pour affranchir leur économie, leur politique et leur culture de la mainmise euro-américaine et ouvrir une nouvelle ère, où souveraineté et autodétermination ne soient plus de vains mots.

Reprendre l’initiative de sa propre histoire est un long processus, qui implique de se réapproprier tous les moyens par lesquels un peuple se définit. Le choix d’une langue, l’usage que les hommes décident d’en faire, la place qu’ils lui accordent, tout cela est déterminant et conditionne le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur leur environnement naturel et social, voire sur l’univers entier. La question de la langue est leur pays, ils n’abandonnèrent pas la conviction que la renaissance des cultures africaines viendrait des langues d’Europe. (Moi-même qui écris ce livre en anglais, ne devrais-je pas le savoir ? !)

2. En 1962, je fus invité au fameux colloque des écrivains africains organisé par l’université de Makerere à Kampala, en Ouganda. La liste des participants comprenait de nombreux noms que les étudiants de tous pays citent aujourd’hui dans leurs dissertations. Quel était l’intitulé de ce colloque ? « Conférence des écrivains africains de langue anglaise. » J’étudiais alors l’anglais à l’université de Makerere, antenne outre-mer de l’université de Londres. L’année précédente, en 1961, j’avais terminé La Rivière de vie, ma toute première tentative romanesque. Je suivais sagement le chemin ouvert par les récits de Peter Abrahams ou par le roman Le Monde s’effondre de Chinua Achebe, paru en 1959. Il y avait aussi les auteurs des colonies françaises, la génération de Léopold Sédar Senghor et David Diop, mise en avant par l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache publiée à Paris en 1947-1948. Tous écrivaient en langue européenne, comme d’ailleurs l’ensemble des participants au colloque de 1962. L’intitulé – « Conférence des écrivains africains de langue anglaise » – excluait d’emblée les auteurs cruciale et a toujours été au coeur des grandes violences faites à l’Afrique au xxe siècle.

Tout a commencé il y a cent ans, en 1885, à Berlin, le jour où les puissances capitalistes d’Europe se sont assises à une table et ont découpé un continent en colonies sans se soucier des peuples qui y vivaient, de leurs cultures et de leurs langues. Il semble que ce soit le destin des peuples africains de voir leur avenir tranché aux tables de conférences de métropoles occidentales : leur déchéance de pays souverains en colonies s’est décidée à Berlin ; leur conversion plus récente en néocolonies aux frontières inchangées s’est négociée autour des mêmes tables, à Londres, Paris, Bruxelles et Lisbonne. Le découpage hérité de Berlin, avec lequel l’Afrique vit encore, était évidemment – quoi qu’en aient dit les diplomates armés de bibles – économique et politique. Mais il était également culturel : à la conférence de Berlin, l’Afrique fut aussi partagée entre langues européennes. Les pays africains se virent définis et se définissent encore aujourd’hui sur la base de ce critère : pays anglophones, pays francophones et pays lusophones. Les écrivains africains auraient dû frayer des chemins hors de cet encerclement linguistique ; hélas, ils en vinrent à se penser eux-mêmes en fonction des langues imposées. Même lorsqu’ils s’insurgèrent et embrassèrent les sentiments les plus radicalement proafricains, tentèrent-ils de formuler au mieux les problèmes qui se posaient à  l’arabe, parlé par certains Africains ? Que faire du français et de l’anglais, devenus à leur façon des langues d’Afrique ? Que se passerait-il si un Européen décidait d’écrire sur l’Europe en langue africaine ? Qu’adviendrait-il si… et si… et si… et si… ? Sans que personne aborde à aucun moment cette question : la domination de nos langues et de nos cultures par celles d’Europe.

Aucun Fagunwa, aucun Shaaban Robert, aucun écrivain de langue africaine n’était là pour faire redescendre l’assemblée sur terre. Et à aucun moment la question ne fut posée : ce que nous écrivions était-il de la littérature africaine ? La nature du public touché par les oeuvres, le rôle décisif de la langue dans la détermination d’un lectorat d’une certaine classe et d’une certaine nationalité, rien de tout cela ne fut abordé. Le débat porta sur le thème des oeuvres, le pays d’origine des auteurs et l’endroit où ils vivaient. L’anglais, au même titre que le français et le portugais, était implicitement accepté comme langue naturelle de la littérature, y compris africaine. Les cercles dirigeants voyaient en lui un rempart contre les risques de division inhérents au multilinguisme.

Dans la sphère littéraire, beaucoup se réjouissaient que les langues européennes soient venues sauver les langues africaines d’elles-mêmes. Dans son avant-propos aux Contes d’Amadou Koumba, Sédar Senghor félicite Birago Diop d’avoir, pour ressusciter le style et l’esprit des vieux de langue africaine. Avec le recul, en examinant tout cela au prisme des questions que je me pose aujourd’hui, en 1986, je mesure l’aberration que cela représentait. Moi, simple étudiant, je me retrouvais invité sur la foi de deux nouvelles parues dans des revues étudiantes. Cependant que ni Shaaban Robert, alors le plus grand poète d’Afrique de l’Est en vie, auteur de plusieurs livres de prose et de poésie en kiswahili, ni Chief Fagunwa, grand écrivain nigérian, auteur de plusieurs titres en yoruba, n’étaient conviés.

Les débats sur le roman, la nouvelle, la poésie et le théâtre partaient d’extraits d’oeuvres en anglais, excluant d’emblée les grandes oeuvres en swahili, zoulou, yoruba, arabe, amharique ou en quelque langue africaine que ce soit. Cela n’empêcha pas la conférence des écrivains africains de langue anglaise, sitôt achevés les préliminaires d’usage, de commencer à discuter la première question à l’ordre du jour : « Qu’est-ce que la littérature africaine ? » Le débat qui s’ensuivit fut animé. Fallait-il appeler littérature africaine la littérature qui parlait de l’Afrique et de la vie en Afrique ? La littérature qu’écrivaient les Africains ? Que fallait-il faire d’un non-Africain qui écrivait sur l’Afrique ? Écrivait-il de la littérature africaine ? Qu’advenait-il si un écrivain africain décidait de situer son intrigue au Groenland ? Était-ce de la littérature africaine ? Ou était-ce la langue qui devait servir de critère ?  Comment expliquer qu’un écrivain africain, ou quelque écrivain que ce soit, devienne à ce point obsédé par l’idée d’emprunter à sa langue maternelle des expressions pour en enrichir d’autres langues ? Comment expliquer qu’il se sente investi d’une pareille mission? » ( Ngugi Wa Thiong’o)

(!) Il est temps de se procurer cet indispensable ouvrage  (Décoloniser l’esprit, traduit de l’anglais (kenya) par Sylvain Prudhomme, 2011,  168 pages,  15 euros, ISBN978-2-35872-019-9) chez les bons libraires ou auprès des éditions La Fabrique : http://www.atheles.org/lafabrique/.

L’Haïtien Jean-René Lemoine à La Comédie-Française

Dramaturge et comédien installé à Paris depuis 1989, Jean-René Lemoine est né en  Haïti en 1959. Comme son compatriote, le cinéaste Raoul Peck, il  passe sa petite enfance dans le Zaïre nouvellement indépendant. Ces parcours familiaux témoignent du solide trafic intellectuel jamais rompu entre la diaspora haïtienne et l’élite du Continent. Il n’est pas inutile de rappeler ces liens politiques et affectifs en ces temps de doute et de déroute. Pour revenir à Jean-René Lemoine, signalons qu’après un parcours d’acteur entre l’Italie et la France, ce dernier se consacre essentiellement à l’écriture et à la mise en scène. On lui doit le scénario de Moloch Tropical tourné par Raoul Peck en 2009 et diffusé sur Arte en 2010. Lauréat de la Villa Médicis hors les murs et plusieurs fois boursier du Centre national du livre, il fonde en 1997 la compagnie Erzuli et crée de nombreux textes qu’il écrit pour le théâtre dont L’Ode à Scarlett O’Hara (au Théâtre de la Tempête), Ecchymose (au Petit Odéon et au Théâtre de la Tempête), Le Voyage vers Grand-Rivière (Centre dramatique national de Sartrouville) et L’Adoration (Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis).

Sa dernière pièce étourdissante, Erzuli Dahomey, déesse de l’amour, sélectionnée par le bureau des lecteurs de la Comédie-Française et plébiscité lors du cycle de lectures d’auteurs contemporains en juillet 2010 au Théâtre du Vieux-Colombier, vient de faire son entrée à la Comédie-Française. Et ça, ce n’est pas rien.

Synopsis

Victoire Maison, la cinquantaine exaltée, fut un jour actrice ; aujourd’hui, elle mène une vie décente et retirée de veuve dans une petite ville de province. Fanta, sa bonne antillaise, est bouleversée par la  mort de Lady Di. Frantz et Sissi, ses jumeaux de 16 ans, rêvent d’un destin tragique et grandiose. Tragique est, pour Victoire, la nouvelle de la mort accidentelle de son fils aîné, Tristan, trop loin d’elle, au Mexique. Mais voilà que peu après son enterrement surgit comme un diable de sa boîte Félicité Ndiogomaye Thiongane, une Sénégalaise venue réclamer le corps de son fils West. Si West est ce fantôme qui trouble les nuits agitées du Père Denis – le précepteur des jumeaux –n’est-ce pas lui qui repose aussi dans le caveau familial ? Mais dans ce cas, où est Tristan ? La réponse à ces questions bouleversera le cours prédéfini de la vie des personnages de cette pièce qui brouille les codes du genre dramatique, en empruntant autant au mélodrame qu’au vaudeville.

Distribution

Claude Mathieu,Victoire Maison

Françoise Gillard, Sissi

Serge Bagdassarian, le Père Denis

Bakary Sangaré, Félicité

Nâzim Boudjenah, West

Pierre Niney, Frantz

et

Nicole Dogué, Fanta

Djibril Pavadé, Lulu

 

Calendrier et autres détails

Les générales de presse auront lieu les 14, 15 et 16 mars à 20h.Une rencontre avec le public en présence de Jean-René Lemoine et Éric Génovèse (metteur en scène) aura lieu mardi 20 mars à l’issue de la représentation. Erzuli Dahomey reste à l’affiche jusqu’au 15 avril mais ne perdez pas trop de temps, vous risquez de le regretter amèrement. On peut également se procurer le texte qui est paru aux Solitaires Intempestifs. Ne tardez pas, courez vite au Vieux Colombier car ce n’est pas tous les jours que les dieux haïtiens – forcément africains – s’invitent à la Comédie Française. Un dernier mot : la mise en scène est très moderne, lumineuse, inventive de bout en bout.

Présence poétique

Conquérante avant-guerre, longtemps juchée sur les épaules colossales d’Aimé Césaire, de Léopold Sédar Senghor, de Léon-Gontran Damas, de David Diop ou de Jacques Rabemananjara pour être finalement portée par les voix orchestrales (de Tchicaya U Tam’si à Paul Dakeyo) de ceux qui vinrent après le mouvement de la Négritude, la poésie africaine ne cesse de perdre du terrain par rapport aux autres genres que sont le roman, la nouvelle et le théâtre. Aujourd’hui elle est réduite, comme sa cousine française, à une peau de chagrin. Un territoire de poche. Nombreux sont les écrivains africains ayant publié des recueils de poèmes, surtout au début de leur carrière (à l’instar de Sony Labou Tansi, Véronique Tadjo, Alain Mabanckou, Kangni Alem, Patrice Nganang, Raharimanana ou votre serviteur), mais rares sont ceux qui restent fidèles à cet art magistral. Le Congolais Gabriel Okoundji (notre photo) est l’exception qui confirme la règle – et avec brio. Au Maghreb, Abdellatif Laâbi et Tahar Bekri maintiennent haut le flambeau. Mais partout la relève sera difficile à assurer. Quid de la poésie ?

Ce serait stupide d’annoncer en fanfare la mort de la poésie comme le font parfois certains oiseaux de mauvais augure. Ce serait encore plus stupide de vouloir définir cet art antique et polymorphe d’une manière étroite. La poésie existera tant qu’il y aura des hommes, des femmes, des enfants, des esprits et tout le reste sur cette terre. Car la poésie est l’autre nom de la vie. L’autre nom de l’humain.

C’est de cela dont il est question dans ces deux modestes poèmes (issus de mon unique recueil « Les Nomades, mes frères, vont boire à la Grande Ourse », Pierron, 2000) choisis et traduits par Patrick Williamson. Qu’il reçoive ici ma profonde gratitude.

Désirs

je suis le bruissement du monde
le balancement entre ici et ailleurs
la frondaison muette du cactus
le bois rugueux qui recouvre le gecko
le lit du livre-monde
où les pages sont autant de vagues de la quête
toujours recommence

Abdourahman A. Waberi

Trêve

je sème ma voix aux quatres coins de la ville
l’eau y dessine le temps
je mêle mon corps aux effluves remontant de la nuit
j’y noie mon desarroi
je cherche dans tes yeux nos querelles d’antan
les clans défaits tissent la toile de leur discorde
je demande aux plantes grasses de me rendre

ma tendre mémoire
indécise tu écoutes les bruissements de ma brisure
tu remets à demain
l’approche de la nuit

Abdourahman A. Waberi
Desire

I am the rustling of the world
the swaying between here and elsewhere
the dumb foliage of the cactus
the coarse wood that covers the gecko
the bed for the world-book
whose pages are as many waves of the quest
endlessly begun again

Abdourahman A. Waberi    tr. Williamson

Truce

I scatter my voice to the four corners of the town
the water shapes time there
I mingle my body with the fragrances that emerge from night
I drown my confusion there
I look into your eyes for our past quarrels
clans undone weaving the web of discord
I ask the succulents to give back

my sweet memory
indecisive you listen to the rustling of my cracks
you put off until tomorrow
the approach of night

Abdourahman A. Waberi    tr. Williamson