Cristina Ali Farah est une romancière et poétesse italo-somalienne de grand talent. Elle nous a fait l’amitié de nous offrir quelques feuillets de son roman Choral nocturne encore inédit en français. Une oeuvre remarquable digne des romans polyphoniques de Toni Morisson. Grâces soient rendues également au couple de traducteurs Olivier Favier et Federica Martucci qui ont rendu possible l’alchimique passage de l’italien au français. Bonne lecture et avis aux éditeurs.
Prélude – Domenica Axad
Soomaali baan ahay[1], comme ma moitié qui est entière. Je suis le mince fil, si mince qu’il s’enfile et se tend, se prolongeant. Si mince qu’il ne se brise pas. Et l’enchevêtrement des fils s’étend et montre, clairs et bien serrés, les nœuds, qui, pourtant éloignés l’un de l’autre, ne se défont pas.
Je suis une trace dans cet enchevêtrement et mon commencement appartient à ce multiple.
Mon commencement c’est Barni tandis que nous mangeons ensemble dans l’assiette commune. Nous sommes assises par terre l’une à côté de l’autre et les hommes rient de la façon dont je tiens les jambes. Sur la natte les genoux se touchent, une jambe de ci et une jambe de là. Elles ne se cassent pas dalbooley[2]? Tu as vu quand elle court ce qu’elle peut faire rire, les mollets qui partent de droite et de gauche.
Barni, même les hommes ont peur d’elle. Elle se lève et elle les prend par le cou, elle griffe, tu devrais voir comme elle griffe. Personne ne se hasarde à plaisanter. L’assiette presque pleine se renverse et la voilà, ma Barni avec son envie en forme de cœur plantée au beau milieu du front, qui court pour protester, pas un jour où l’on puisse manger sans être obligée d’en venir aux mains avec ces petits chefs. Je vais vous faire voir, moi, qui c’est le plus fort. J’ai essayé une fois, je voulais être comme elle, mais il n’y a qu’une seule Barni.
Mon commencement c’est nous deux qui nous glissons dans la cuisine, nous voyons la papaye grande ouverte avec ses graines toutes rondes et voilà, un peu pour toi et un peu pour moi, puis nous courons dans la cour et nous faisons un trou profond dans le sable rouge, nous revenons le lendemain et qui sait, quelque chose a poussé. Barni qui me dit courage, ce jour où ils ont posé le piège pour le chat, celui qui volait toujours la viande dans le panier des commissions, et maintenant qu’ils l’ont attrapé ils lui donnent tellement de coups de bâton que je n’arrive même pas à regarder. Ils l’ont jeté dans la rue, mais lui il est revenu, maintenant il ne vole plus la viande, il a un œil chiffonné. Peut-être qu’il est revenu pour nous rappeler que notre prophète Mahomet aimait les chats, on dit qu’une fois un chat s’est endormi sur son bras et le prophète, pour ne pas le réveiller, a décidé de se couper la manche.
Mon commencement c’est Barni quand c’est mon tour de raconter des histoires, elle me demande celles des livres que je lis et elle traduit les mots que je ne connais pas, comme cette fois-là où je voulais raconter l’histoire de la petite sirène et je racontais, une femme, moitié femme et moitié poisson, comment dit-on, gabareymaanyo[3] dit Barni, voilà comment on dit. Je voudrais moi aussi être une gabareymaanyo, mais je ne sais pas nager, à la mer je voulais la rejoindre dans l’eau, mais il y avait un trou, heureusement que Barni est plus grande que moi, elle est venue aussitôt pour me sortir de là, maman que j’ai eu peur, j’ai encore le goût de l’eau salée.
Mon commencement semble se briser ce jour-là, alors que Barni me coiffe les cheveux pour le départ, comme ça ta grand-mère elle verra comme tu es devenue belle!, elle étale l’huile de coco et sépare les mèches et moi je dis, Barni je ne vois rien, on dirait qu’il y a comme un nuage noir devant mes yeux. Puis le souffle me manque et je sens seulement l’eau froide qui descend de mon front à ma poitrine, elle a perdu connaissance, disent-ils. Domenica, Domenica! Et tandis qu’ils m’appellent, petit à petit je revois les yeux de Barni qui me fixent, tout près. Alors moi je lui dis, abbaaayo[4] moi je ne veux plus m’appeler avec ce prénom qui fait rire tout le monde et elle dit, ne t’inquiète pas dorénavant tu t’appelleras Axad, comme le commencement.
Ma mère aussi s’évanouit, mais elle est grande, elle. À la mer ils m’appellent, ta mère s’est évanouie, elle s’est évanouie. La chaleur sans doute. Je cours parmi la foule et je la vois étendue par terre, elle me dit, ne t’inquiète pas, tout va bien. Pendant ce temps au bar du Lido une voix waddani[5] sur Radio Mogadiscio.
Le temps file, les jours s’enchaînent, pense aussi aux saisons et si tu es quelqu’un qui a vécu dis-moi un peu: qui est le Somalien?
Barni et moi nous nous éloignons en nous tenant par la main, cousines de premier degré, comme on dit en Italie. Mon père et son père, Taarikh et Sharmaarke, sont frères par leur père. Ils sont partis tous les deux, l’un pour Bardheere et l’autre pour Ceelbuur.
Si tu sais enseigne, si tu ne sais pas apprends, telle est la devise. Deux jeunes étudiants pour avancer dans la vie rendent service à la nation. Deux ans loin de chez eux pour oublier leur condition de chamelier, d’hommes loin de leurs proches, unis à distance par des fils très solides et entrelacés.
Tu as été plus chanceux que moi, mais tu ne tromperas pas le bédouin, je n’accepterai pas tes cadeaux, ma conscience est vigilante, je suis somalien.
Enseigner à écrire sa propre langue, communiquer à distance dans la parole du père et de la mère, c’est ce qui nous permettra de rester solidement unis, sans que la langue d’autrui vienne nous séparer. Frères apprenez l’alphabet : B T J[6].
A la sortie de l’école, les rues alentour deviennent blanc bleu ciel, comme nos uniformes. Avec son petit cartable chacun marche vers la maison, moi j’attends ma tante qui est en retard. Aujourd’hui elle est habillée à l’occidental, avec les pantalons à pattes d’éléphant, le modèle qui ne plaît pas à maman, mais ce sont les seuls qu’elle a pu rapporter d’Italie, dans les magasins ils n’en vendent pas d’autres. Et puis les cheveux lâchés, afros, dit ma tante, et elle se regarde dans la glace le peigne en fer à la main. Nous arrivons à la maison, la tante dit, assieds-toi ici sur les marches que je te fasse deux tresses. Attachées sur la tête comme je les aime, parce qu’ainsi on dirait que j’ai les cheveux longs même s’ils sont courts. Mais où sont-ils, pourquoi ma mère et mon père ne sont pas encore rentrés à la maison? Il s’est passé quelque chose, ma tante est plus anxieuse que d’habitude et puis je l’ai entendue parler à voix basse dans la cuisine, elle dit quelque chose qu’elle ne veut pas que j’entende, mon frère Taariikh, cette fois a exagéré, maintenant qu’ils ont pris aussi Sharmaarke.
L’oncle Sharmaarke est le père de Barni, mais moi je ne l’ai jamais vu, on dit que ça se comprend tout de suite que c’est son père, parce qu’il a la même envie en forme de cœur. Un soir il est venu chez nous pour me rencontrer, parce qu’il semble qu’il ait beaucoup à faire la journée, mais c’est dommage, quand il est venu moi je dormais.
Les voici, ils sont arrivés: je les entends accompagnés de portières qui s’ouvrent et se referment et de voix assourdies. Ma mère porte ses lunettes en tortue et tient dans ses mains un récipient transparent, plein de spaghettis au jus de viande. Je regarde surtout mon père, parce qu’il y a l’oncle Foodcade et puis Gaandi, son ami, on dirait qu’ils l’aident à marcher.
Je peux encore être pauvre, mais mon orgueil est entier, mes mains je ne les tends pas, l’homme dont je suis ami, je n’en fais pas l’égal de mon ennemi, soomaali baan ahay.
L’oncle Foodcadde a sa voiture, voici pourquoi. Ce n’est pas tout le monde qui a une voiture, en avoir une est presque un luxe. De temps en temps Foodcadde nous emmène dans l’arrière-pays pour boire du lait de chamelle. C’est beau là-bas, le sable qui n’en finit pas et le soleil qui brûle. Dans la cabane en revanche il fait frais et on garde le lait dans de grands récipients. On nous en verse, un verre de lait pour chacun de nous les enfants. Buvez, les chameliers ne prennent que cela et ça suffit pour les faire devenir grands et minces comme vous les voyez. Le lait a une saveur douce et il est même un peu dense. La première fois que je l’ai bu j’ai eu mal au ventre. D’après mon père, ma mère me gâte avec ses raffinements d’Italienne et c’est pour cela que je n’ai pas l’estomac des nomades. Moi, je dis qu’avec le temps je m’y habituerai. Au lait de chameau je veux dire.
Je me suis habituée aussi à mon père qui fait des séjours réguliers en prison. Il était à l’école comme d’habitude et parlait de certaines choses. Puis des types sont arrivés, il y a peut-être eu des mouchards, et ils lui ont dit que s’il parlait encore une fois sans retenue, ils le mettraient en prison. Mon père Taariikh a dit qu’il enseignait ce qu’il lui plaisait et c’est comme ça qu’ils l’ont mis en prison. Parce qu’il dit que ce n’est pas juste qu’il y ait des camions qui emmènent les gens pour faire la guerre. La guerre contre l’Éthiopie. Tout le monde a peur et quand ils viennent pour recruter tout le monde se cache. Une amie de ma tante dit que son mari est en Ogaden pour faire la guerre et elle est désespérée avec tous ses enfants. Quelquefois elle se tranquillise quand la radio affirme qu’on va bientôt gagner la guerre, qu’il faut garder son calme. Mon père dit que ce n’est pas vrai, on le comprend à tous ces gens qui s’enfuient. Mon père n’est plus rentré à la maison depuis longtemps. Avec lui ils ont arrêté son frère Sharmaarke, militaire de carrière, et beaucoup d’autres gens. Certains d’entre eux on ne sait même pas où ils ont fini, certains d’entre eux ont été fusillés discrètement.
Aucun homme ne peut me caresser la tête, ni m’enserrer avec des liens, personne ne peut me convaincre, le mensonge pour moi c’est un récipient qui perd de l’eau, soomali baan ahay.
Parfois ma mère m’emmène avec elle à la prison. Nous y allons avec sa vespa rouge et je la tiens fortement par les hanches avec mes petites mains qui se touchent. Une fois, alors que nous tournons autour de la Rotonde, celle du monument aux morts, un camion nous serre dans le virage. Maman perd l’équilibre et nous glissons sur le bord de la route. Le monsieur du camion est très gentil, il nous aide à récupérer un sabot de maman qui est tombé dans une bouche d’égout pas très profonde, puis il me demande si tout va bien. Je suis émue, parce que ça n’arrive pas tous les jours d’avoir un accident, alors je lui dis qu’en effet je crois m’être fait mal au bras. Dommage, parce que maman, en m’entendant, dit aussitôt que ce n’est rien, même si moi j’insiste et que je me mets même un peu en colère.
Le camionneur continue de demander pardon à maman et l’appelle dumaashi, comme tout le monde l’appelle. Dumaashi, belle-sœur, on l’appelle comme ça parce que son mari est somalien, alors tous les Somaliens sont ses beaux-frères.
On lui dit dumaashi, dumaashi et elle n’est pas toujours contente, surtout quand la phrase c’est, dumaashi aide-moi toi qui es dumaashi, dans ces cas-là je me glisse derrière elle en vitesse et je fais une petite moue qui signifie, moi je n’y suis pour rien, heureusement que je suis petite.
L’égalité porte le même prénom que moi; aucune créature vivante ne peut m’être supérieure, je ne cache aucune arrière-pensée si j’invite un hôte, soomali baan ahay.
Mais depuis que papa est en prison, je passe beaucoup plus de temps avec Barni, la seule qui a cru à l’histoire de l’accident, et puis la tante Xaliima, la femme de l’oncle Foodcadde, vient souvent tenir compagnie à la dumaashi. Elle est très généreuse, parce que nous n’avons pas grand chose, aussi elle nous apporte une fois l’ootkac[7], la viande séchée des nomades, une autre fois un diric[8] pour maman, une autre encore une langouste collée à une planche de contreplaqué violet. Maman l’a accrochée dans ma chambre et la nuit, quand je me réveille d’un coup, elle me fait un peu peur avec toutes ses petites pattes.
En vérité, le cadeau le plus beau ce sont deux petits anneaux en or, mes premières boucles d’oreille. J’ai tellement insisté pour me faire percer les oreilles qu’à la fin ils m’ont emmenée chez une dame, toutes les petites filles du quartier se sont fait percer les oreilles chez elle. Et cette dame a passé l’aiguille avec du fil des deux côtés et puis elle a fait un petit nœud en forme de boucle. Cela m’a fait terriblement mal mais je n’ai pas crié parce que j’ai promis à Barni que je serais courageuse et elle, elle a été gentille au point de me tenir la main. La dame qui fait les trous m’a dit, je compte sur toi, tous les soirs mets de l’huile dessus et même si ça te fait mal fais tourner le fil. Dans une semaine, je te mets une épine de chaque côté, je me les fais rapporter exprès de la brousse, et comme ça le trou devient plus large.
Les épines m’ont fait gonfler les amygdales puis, une fois guérie, les petits anneaux en or sont arrivés, et comme ça enfin toute cette souffrance a pris fin avec ce que je désirais.
Ma tante Xaliima est très différente de la jeune tante qui me tresse les cheveux et qui dormait à côté de moi avant qu’arrive Barni, parce qu’elle sourit très peu. On dit qu’il y a quelques années il lui est arrivé une chose terrible. Le 21 octobre les avions faisaient des pirouettes dans le ciel avec les fumées colorées. À un moment donné, il y en a deux qui se sont rentrés dedans. Les morceaux des avions ont fini sur les maisons et ont tué beaucoup de gens. Ma tante a été grièvement blessée, elle a mis pas mal de temps à recommencer à marcher. La pauvre.
Mon oncle Foodcadde a un magasin qui est tout près du marché de Geel Gaab où arrivent chaque jour des camions et des autocars. Il nous apporte toujours un peu de riz, un peu de farine et un peu de sucre, parce que sinon on doit se coltiner des queues épouvantables pour les bons du gouvernement, et depuis que mon père est devenu prisonnier politique on nous en donne toujours moins.
Un jour maman fourre le kilo de sucre dans son sac en toile blanche, celui-là même où elle met son portefeuille, les lunettes et l’appareil photo russe. Elle vient me chercher à l’école et comme ça, avec mon cartable en bandoulière, elle me prend en photo sur sa vespa rouge. Peut être que du sucre est entré dans la pellicule, parce que ce qui en est ressorti c’est une photo avec moi qui sourit et tout autour des formes géantes de fourmis prises au piège.
Mon chemin est un destin, mes ressources sont un poison, mes frontières sont certaines, ma lame est un fouet, mon âme est accrochée à un arbre, soomaali baan ahay.
Celui qui est le plus proche de nous c’est surtout Gaandi, le plus cher ami de mon père. Il aime beaucoup les enfants, sinon il ne serait pas docteur. Moi parfois je pense que quand je serais grande je veux devenir médecin comme lui. Gaandi on l’appelle comme ça parce qu’il s’habille toujours comme un Indien. Il a une barbe très longue, si longue que nous les enfants on l’appelle Lion. Il rit toujours fort, d’une manière qui fait rire tout le monde et il aime nous emmener au cinéma. Quelquefois, il me porte sur ses épaules et moi j’aime avoir l’impression d’être très haut.
Gaandi a procuré le lait artificiel pour moi et pour tous les autres enfants qui n’avaient pas celui de leur maman, c’est pourquoi, dit mon père, je dois le considérer comme une seconde maman, il dit.
La dernière fois que je me suis fâchée à cause de lui, c’est quand il a dit à mon cousin Libeen qu’il était malade et pas moi. On avait du mal à respirer tous les deux, j’avais l’impression parfois d’étouffer, et Gaandi tu sais ce qu’il a dit ? Que Libeen a de l’asthme tandis que moi je fais semblant. Moi je crois au contraire que Libeen a roulé tout le monde encore une fois.
D’habitude maman va à la prison à l’heure du déjeuner, quand tout le monde y va. Elle apporte à manger à mon père et comme ils ne laissent entrer personne il y a Aweys qui fait des aller-retour avec les paniers. En vérité Aweys est en prison lui aussi et on dit que dès qu’on le relâche, il essaye de voler quelques bricoles, parce que il ne sait pas vivre dehors. Alors comme travail, il fait ça: il apporte à manger aux prisonniers et en échange on lui donne des pourboires. Il est gentil et même généreux, parce que si tu n’as rien à lui donner, lui il accepte quand même de te rendre service. Une fois, nous l’avons rencontré dans la rue et la tante lui a dit, Aweys qu’est ce que tu fais dehors? Et lui il s’est mis à rire et il a dit, pour un peu je vole ton collier!
Aweys est l’unique personne souriante là-dedans, pour le reste il y a des militaires avec leurs fusils longs à faire peur. Une seule fois il m’est arrivé d’en tenir un entre les mains. Mes jeunes tantes faisaient leur service militaire à cette époque, et quand elles sont rentrées à la maison Barni et moi on s’est fait prendre en photo ensemble dans leur uniforme.
Qui me menace ne trouvera pas la paix, qui m’achève n’existe pas, la victoire je ne l’ai pas abandonnée, l’arrogance je ne la soutiens pas, qui a raison moi je le reconnais, soomaali baan ahay.
Mon père, je ne sais pas combien de temps il a passé au trou. J’ai eu l’impression d’un moment très long, mais le mesurer en années, en mois, en jours, je n’y arrive pas. Ça m’est plus facile de penser aux moments un par un. Par exemple Barni et moi qui allons voir si la petite plante de papaye a percé. Le sable n’est pas fertile mais nous nous ne le savons pas. Nous continuons à planter des petites graines et personne ne nous dit que jamais rien ne poussera.
Puis un autre moment, à la piscine. On me dit que c’est plus facile de nager à la piscine, que la mer fait plus peur. Je pense que si j’apprends à nager papa sera content quand nous irons de nouveau à la mer ensemble, parce que c’est lui qui me jette toujours dans l’eau profonde et après il dit que je suis une trouillarde.
Je découvre qu’en vérité l’eau de la piscine aussi est profonde. Barni et moi rentrons ensemble à la maison, elle est toute contente parce qu’elle a nagé, moi je sautille à droite à gauche enveloppée dans mon guntiino[9]. Depuis la route, quelqu’un me salue en ricanant, moi je dis à Barni, mais pourquoi ils me sourient ? Parce que tu as le guntiino déchiré, abbayo. Moi, rouge de honte, je m’enfuis vers la maison.
Mais la chose la plus importante, celle que mon père n’a jamais plus oublié c’est la mort du grand-père. Les grands disent que le grand-père a presque cent ans et ils nous font entrer rarement dans sa chambre à moitié plongée dans le noir. Nous tous les enfants, nous avons peur et honte pour le grand-père qui ne parle presque pas, mais tous ses fils l’aiment tellement qu’on dirait presque un roi. Il est très gros, clair comme de l’ambre, mon oncle Foodcadde tous les jours lui lave le corps en entier avec un tissu et de l’eau tiède, puis il lui porte à la bouche la nourriture qu’il a réduit en miettes pour lui.
La douleur de mon père n’est pas seulement pour la mort du grand-père qui a vécu si longtemps, c’est surtout de ne pas pouvoir assister aux funérailles. Et comme ça, il y a seulement moi et maman à sa place, sa famille au complet. Le gouvernement ne lui accorde pas l’autorisation. Moi je sais peu de choses du grand-père.
Le grand-père pour moi a toujours été l’enfant qui fuit avec le frère et la maman après qu’ils ont assassiné son père. Le grand-père qui était fort et courageux, expert boucher en animaux, le grand-père, fils aîné, qui porte sur les épaules le petit frère, laissant derrière lui les restes de la mère, dévorée par le lion.
De la paix je suis l’avant-garde, par l’hostilité je suis troublé, je ne me retourne pas sur le champ de bataille, je n’attends pas la main de l’homme qui assène le coup, soomaali baan ahay.
Pour les funérailles, maman porte le diric[10] bleu ciel qu’on lui a à peine offert. Ce n’est pas si habituel que ça de la voir avec le diric, mais elle est toujours italienne et les italiennes s’habillent à l’italienne même quand elles sont dumaashi.
L’oncle Foodcadde raconte que quand maman et papa allaient rentrer d’Italie, il est tout de suite allé trouver le grand-père et lui a dit, aabbe, père, Taariikh est de retour et ramène avec lui une femme. Alors le grand-père lui a demandé, et qu’est-ce qu’elle a cette femme pour que tu me le dises comme ça tout essoufflé? Alors l’oncle lui a répondu, rien, sauf qu’elle est italienne, et le grand-père, bon, c’est normal, il était en Italie et il s’est marié avec une femme italienne!
Je suis un maître d’idées et je n’accepterai pas les siennes, je suis différent des autres, moi je n’apporte les chaussures à personne, soomaali baan ahay.
Je dis, heureusement que mon père est allé en Italie pour étudier. Et heureusement qu’il a voulu rentrer, je le dis aussi? Il a appris beaucoup de choses en Italie et toutes ces choses qu’ils lui ont enseignées, toutes ces belles choses, de la révolution, de la fraternité, toutes ces choses qu’il a entendues et a apprises et a respirées, il ne voulait pas les garder rien que pour lui. Il y en a qui disent que toutes ces choses lui ont porté malheur. Elles ont porté malheur aussi à oncle Sharmaarke, elles ont porté malheur à beaucoup de gens. Mais moi je dis, pour une fois, que je ne serai pas là, autrement. Et moi je dis, que ce qui est arrivé est arrivé, on ne peut rien y faire, à part s’arrêter, écouter et changer de route.
Je suis la peau coupée, coupée tandis que je faisais paître les bêtes, qui l’a coupé c’est cet homme mais de marque il n’en est resté qu’une seule, le devoir de l’unité est resté, soomaali baan ahay.
- [1] «Somalien je suis», poème écrit en 1977 par Cabdulqaadir Xirsi Siyaad «Yamyam». (Sauf mention contraire, toutes les notes sont de l’auteure).
- [2] Femme aux jambes tournant vers l’extérieur.
- [3] Sirène.
- [4] Sœur (aussi dans un sens affectif).
- [5] Patriotique.
- [6] Trois premières lettres de l’alphabet de la transcription choisie en 1972. (Note des traducteurs)
- [7] Viande sèche conservée dans du beurre.
- [8] Large robe féminine d’étoffe fine, avec de larges manches.
- [9] Fouta féminin.
- [10] Large habit féminin de fine étoffe avec de larges manches.
Extrait de Cristina Ali Farah, Madre piccola, Frassinelli, Milan, 2007. Traduction inédite d’Olivier Favier et Federica Martucci. Egalement disponible en anglais : Little Mother, Indiana UP, 2011.