Obama : une réélection sans éclat

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Il y a quatre ans, je suivais de bout en bout la soirée électorale américaine (lire ci-dessous). Ce fut un grand moment d’émotion. Pensez, un Noir à la Maison-Blanche… Cette année, j’ai de nouveau cédé au cérémonial de la nuit électorale mais de manière détachée, un peu comme on regarde un match de foot dont l’enjeu ne nous concerne pas. Et, à dire vrai, ce fut un beau match. Serré, avec une bonne dose de suspense et un décompte des grands électeurs lent, très lent. Certes, dès deux heures du matin, les projections de CNN donnaient Obama vainqueur dans l’Ohio et en Pennsylvanie (comme en 2008), ce qui laissait préfigurer d’une victoire finale. Mais, des signaux contradictoires entretenaient l’inquiétude notamment les rumeurs d’un score serré en Floride qui obligerait à un nouveau décompte des voix. Soudain, le spectre du feuilleton électoral de 2000 ressurgissait avec son désastreux épilogue (que serait le monde aujourd’hui si Al Gore l’avait emporté…).

 

Le match est donc terminé. Obama a gagné mais rien ne pousse à l’enthousiasme si ce n’est la mine défaite des propagandistes de FoxNews. L’une des images de cette victoire désenchantée restera ainsi le discours du vainqueur. Aucune force, aucune spontanéité, une joie lisse, presque convenue. On se demande si l’homme lui-même est heureux d’avoir gagné. En tous les cas, la fête n’a guère été impressionnante et il faudra attendre d’autres scrutins pour renouer avec la ferveur de 2008.

 

En réalité, le volet le plus passionnant de la période qui s’ouvre concerne surtout les Républicains et la manière dont ils vont digérer leur défaite. Il ne fait nul doute que des débats vont avoir lieu au sein du « grand vieux parti » notamment en ce qui concerne sa droitisation imposée par les ultra-conservateurs du Tea Party. Qui va refonder cette formation ? De quelle manière va-t-elle évoluer ? Les Républicains vont-ils opter pour une bipolarisation dure ou vont-ils accepter de passer des compromis avec le président réélu ? Ces questions ont leur importance car l’évolution du Parti républicain influera certainement sur les droites européennes. Voilà, peut-être, l’aspect le plus important de la victoire d’Obama.

 

Akram Belkaïd

 

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Retour sur la nuit électorale américaine de novembre… 2008

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La chronique du blédard : Une nuit sur CNN

Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 novembre 2008

Akram Belkaïd, Paris

 

Mardi 23h58. Première tasse de thé. Cette nuit, ce sera CNN (tv et internet) avec BBC.com en couverture. Fuyons télés et radios françaises et préférons l’original aux pâles copies. Les images des longues files aux abords des bureaux de vote alternent avec les paniers de Barack Obama dans une salle de basket-ball (il y joue à chaque élection) et le dernier meeting de John McCain. On parle aussi de coups tordus : en Floride, des coups de téléphone anonymes affirment que Castro et Chavez soutiennent Obama. Ailleurs, des SMS conseillent aux électeurs du candidat démocrate d’aller voter mercredi… CNN encourage les citoyens à lui signaler « tout problème ».

Mercredi 00h21. C’est parti. MacCain aurait remporté le Kentucky, soit huit grands électeurs. Aïe. C’était prévu, mais tout de même… Un historien avoue, avec un accent traînant du sud, qu’il n’aurait jamais imaginé qu’il assisterait un jour à une élection où un afro-américain serait en passe de devenir président de la première puissance mondiale. L’entourage de McCain se dit « stoïque ». On attend les résultats de la Virginie, du Vermont, de la Caroline du Sud et de la Géorgie.

01h01. Le Kentucky pour McCain, le Vermont (le plus cool des Etats US) pour Obama. Pour la suite, il faut attendre. Deuxième tasse de thé. Quelques minutes plus tard, une correspondante est téléportée de Chicago vers la « situation room » à New York. En fait, c’est un hologramme qui est projeté. Belle démonstration technologique.

01h35. Beaucoup de bla-bla et toujours ce même score : 3 grands électeurs pour Obama, 8 pour McCain. Des supporters d’Obama s’installent dans un stade à Chicago. « C’est trop tôt, encore trop tôt », ne cesse de répéter Wolf Blitzer, l’homme de la « situation room ». A quoi doivent penser les deux candidats (et la dizaine d’autres dont personne n’a parlé) ?

02h00. Un petit carillon, de nouvelles projections viennent de tomber. Yeah ! Les choses s’accélèrent. Obama a remporté une flopée d’Etats et il mène désormais la danse avec une projection de 77 grands électeurs contre 34 à McCain (il en faut 270 pour empocher la mise). On attend avec impatience les résultats de la Floride et de la Pennsylvanie. Les présentateurs de CNN s’amusent avec leurs statistiques et leurs écrans tactiles dignes de Minority Report.

02h09. Et si Obama remportait la Floride ? Et ça démarre visiblement bien pour lui dans l’Ohio. Troisième tasse de thé. « Pour le moment, tout est positif » affirme David Axelrod, le stratège électoral d’Obama.

02h30. On passe à 81-34. On parle partout d’une participation exceptionnelle. Il est maintenant 02h40 et CNN annonce qu’Obama a remporté la Pennsylvanie (Etat où il avait perdu les primaires face à H. Clinton). On passe à 102-34. McCain a raté son coup dans cet Etat malgré tous ses efforts de dernière minute. « Devastating », affirme un analyste sur CNN. Le match est peut-être déjà plié. Une fessée se dessine d’autant qu’on se rapproche de la majorité au Sénat pour les démocrates.

03h00. Voilà Obama qui mène à 174 contre 49. Tous les Etats qui devaient voter pour le Démocrate, l’ont fait. Un courriel s’affiche sur mon écran. « Vote, baby, vote », affirme-t-il en tournant en dérision le slogan « drill, baby, drill » de McCain. Sandwich. Un analyste affirme que l’effet Bradley, du nom de ce candidat noir battu dans un scrutin en Californie alors qu’il était en tête des sondages, n’a guère pesé.

03h12. L’effet Bradley ne joue peut-être pas mais la Georgie vote McCain (174-64). Cela signifie aussi que dans cet Etat, comme dans l’Alabama, le vote noir n’a guère pesé. Les résultats défilent. Quelques démocrates sont battus pour les élections aux deux chambres. Que doivent-ils ressentir alors que la déferlante bleue (la couleur de leur parti) se confirme ?

03h22. On passe à 174-69. Au QG électoral de McCain dans l’Arizona, un plouc barbu chante en s’accompagnant d’une guitare sèche. Blitzer lance la pub et promet une projection majeure pour la suite. C’est fait, l’Ohio est tombé dans l’escarcelle d’Obama (194-69). Jamais aucun républicain n’a gagné la présidentielle sans emporter l’Ohio. Au QG, le plouc chante toujours mais les visages sont abattus. « The mood is not good », explique une journaliste. Ah comme on aimerait pouvoir zapper sur Fox News et jouir de la mine défaite de ces tarés de propagandistes réacs. Vote, baby, vote. Et on passe même à 199-78. Maintenant, ce n’est que du plaisir même si le sommeil réclame son dû.

03h43. L’analyste John King, véritable bible électorale, explique, simulations à l’appui, que McCain n’a plus les moyens de gagner les 270 grands électeurs. Obama garde la tête grâce à sa victoire dans l’Iowa (207-89), justement là où tout a commencé pour lui durant les primaires. D’autres Etats ne devraient pas lui échapper : ni la Floride et encore moins la Californie et les autres Etats de la côte Ouest. « It’s over », c’est terminé, aurait affirmé un responsable républicain à une journaliste de CNN.

04h24. L’entourage de McCain admet officieusement la défaite malgré ses victoires dans le Texas et d’autres Etats du sud (il faudra qu’Obama en tienne compte pour l’avenir). Il est temps d’aller dormir même si personne sur le plateau ne semble oser vouloir proclamer qu’Obama a gagné. Pourtant, il n’y a plus de suspense. Oh, man, yes, they did !

05h00. C’est fini : CNN annonce qu’Obama est président : « Barack Obama elected president ». Son score serait même meilleur que ceux de Clinton ou de Carter. A Chicago, c’est la folie dans le stade. Saisissant spectacle d’une foule heureuse, émue, et même incrédule. Qu’on le veuille ou non, ce matin, l’Amérique est grande, immense.

05h30. Juste quelques mots avant d’éteindre le poste où vient d’apparaître l’hologramme de Will.I.AM, le chanteur de Black Eyed Peas et grand supporteur d’Obama (son clip « yes, we can », restera un grand moment de la campagne). Les voici: Bienheureux le peuple d’Amérique qui vient de décider, pacifiquement, que l’heure de l’alternance avait sonné. Ah, quel beau mot que l’alternance.

C’est le corollaire de la démocratie, de l’impossibilité des présidences à vie ou de l’installation de dynasties. Quant à nous, pauvre de nous, Maghrébins, Arabes du Proche-Orient et du Golfe, Africains sub-sahariens, nous allons continuer à courir pieds nus au rythme des présidents à vie, des roitelets inconsistants, des dictateurs cupides, des Constitutions rapiécées et des discours creux et ronflants sur nos pseudos libertés.

 

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Poitiers, en attendant des pogroms anti-musulmans ?

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A en croire les dépêches d’agence, la quasi-majorité de la classe politique française aurait fait part de son indignation après l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers par un groupuscule d’extrême-droite. La belle affaire… Attendons d’abord un peu avant de saluer un tel unanimisme. Dans les prochaines heures ou dans les prochains jours,  il se trouvera bien un politicien pour nuancer cette sévérité et trouver des circonstances atténuantes à ces extrémistes qui se réclament du bloc identitaire. Il se trouvera bien quelques éditorialistes ou intellectuels médiatiques pour réinjecter le poison de l’islamophobie dans le débat public français.

 

Car l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans une longue liste d’actions et de déclarations visant à dénigrer les musulmans de France et à engranger des bénéfices électoraux sur le dos d’hommes et de femmes qui se demandent d’où viendra le prochain coup. Le discours politique islamophobe, à droite comme à gauche, le pilonnage frénétique des médias (témoin cette journée spéciale de France Inter, radio publique…, sur l’islamisme radical), les petites phrases des politiques chez qui l’islam semble être une obsession, les écrits démentiels (et, finalement, si peu décriés) d’un éditeur français qui magnifie le massacre d’Oslo : tout cela a créé les conditions idéales pour qu’arrive ce qui s’est passé à Poitiers. En attendant la suite qui risque d’être pire.

 

L’acte d’accusation est clair et ne doit souffrir d’aucune ambiguïté : une partie de la classe politique française accompagnée par des médias et des intellectuels inconséquents, sont en train de jouer avec le feu et, consciemment ou non, sont en train de favoriser (peut-être même l’espèrent-ils, allez savoir) la réalisation d’un acte irréparable aux conséquences incalculables. Que veut-on ? Qu’espère-t-on ? Des pogroms anti-musulmans auxquels répliqueraient des actes de violence aveugle ? Des ratonnades qui appelleraient vengeances et représailles ? Que croit-on qu’il arrivera si, demain, un extrémiste s’introduit, arme à la main, dans une mosquée à l’heure de la prière pour s’en prendre à des fidèles au nom de la lutte contre la prétendue islamisation de la France et de l’Europe ? A Poitiers, la communauté musulmane a gardé son calme et n’a pas réagi avec violence à la provocation. Rien ne dit que telle retenue est durable.

 

Ce qui vient de se passer à Poitiers, prouve que les germes d’un affrontement à l’intérieur de la nation française existent. Ceux qui s’en prennent aux musulmans – à tous les musulmans et pas seulement aux islamistes radicaux – savent que, parmi ces derniers, certains n’accepteront pas de tendre l’autre joue après avoir encaissé. C’est sur cela que comptent les attiseurs de haine pour entraîner le pays dans un cycle de violences sans fin. Plus que jamais, la retenue et le dialogue apaisé sont nécessaires. Mais que peut-on attendre d’une classe politique d’une médiocrité sans pareil et de médias prépondérants persuadés que la course à l’audience passe nécessairement par le fait d’entretenir la peur et la stigmatisation des musulmans ?

 

Akram Belkaïd

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Hommage à Pierre Chaulet

Lorsqu’on évoque l’histoire de l’Algérie coloniale et de la Guerre d’indépendance (ou Guerre d’Algérie) il est une catégorie d’hommes et de femmes dont on parle trop peu souvent que cela soit en Algérie ou en France. Il s’agit de ces enfants nés dans des familles issues de la colonisation européenne de l’Algérie et qui se sont engagés dans le combat pour l’indépendance de ce pays. Pierre Chaulet en faisait partie. Né en 1930 dans une famille imprégnée de valeurs catholiques et sociales, son père Alexandre a été un grand syndicaliste qui a notamment bataillé pour que les lois sociales françaises s’appliquent aussi dans l’Algérie coloniale, cette grande figure de l’engagement « pied-noir » au sein du FLN vient de mourir parmi les siens le vendredi 5 octobre 2012 des suites d’une longue maladie.

 

Contrairement à nombre de membres de sa communauté, Pierre Chaulet a rapidement pris conscience de la sordide condition des indigènes, ces « Français de souche musulmane », parqués pour leur grande majorité au seuil des lois et des bienfaits de la République française. Dès novembre 1954, Pierre Chaulet, qui termine alors ses études de médecine, s’est donc engagé aux côtés du FLN, estimant que la seule solution à la guerre qui débute alors est l’indépendance de l’Algérie. Côtoyant des hommes illustres comme Frantz Fanon, Salah Louanchi (lequel a été son beau-frère), Abdelhamid Mehri, Réda Malek ou Abbane Ramdane, Pierre Chaulet n’a pas louvoyé ou tergiversé quant à la nécessité de faire don de soi à la Révolution algérienne et cela quelque soit les excès et les errements de cette dernière. L’Algérie et les Algériens devaient être indépendants, c’était là le crédo de cet humaniste très vite repéré et persécuté par l’administration coloniale. Huit années plus tard, après avoir rejoint, en compagnie de son épouse Claudine Guillot, le FLN à Tunis et participé à la rédaction de plusieurs numéros d’El-Moudjahid, il rentre à Alger et devient citoyen algérien. Dans les années qui suivent, il se consacra à l’édification du système de santé algérien, luttant sans relâche contre ce fléau qu’était la tuberculose mais aussi en alertant contre les choix erratiques en matière de politique de santé publique.

Son itinéraire et son engagement, ainsi que celui de son épouse Claudine, sont décrits dans un récent ouvrage publié en Algérie : «Le Choix de l’Algérie, deux voix, une mémoire (Barzakh Editions)». Il faut absolument lire ce livre. C’est un document riche, dense, qui restitue ce qu’a été la vie d’un pied-noir, de son enfance à sa participation à la Guerre d’Algérie jusqu’à ces dernières années marquées par une Guerre civile qui a failli emporter ce pays. Pierre Chaulet est de ceux qui ont contribué à l’indépendance de l’Algérie et à son édification en tant qu’Etat moderne. Il est le symbole de l’engagement, du courage de celui qui va à l’encontre de sa communauté au nom de la justice et de la fraternité. En cela, l’Algérie et les Algériens lui doivent beaucoup et son parcours mérite d’être cité en exemple aux jeunes générations qui, trop souvent, ignorent tout de ce que fut son engagement et celui d’autres pieds-noirs ayant pris le parti de l’indépendance.

Vendredi 5 octobre 2012, l’Algérie a perdu un Grand Homme. Il faut espérer que l’hommage qui lui sera rendu dans les prochains jours à Alger sera à la hauteur de son parcours.

Akram Belkaïd

 

 

 

France : le flirt avec l’extrême-droite n’a pas porté chance à Morano et Guéant

La gauche française a donc tout raflé ou presque. Ces cinq dernières années, dans un contexte de droitisation d’une partie du discours politique et de montée du Front national, le Parti socialiste et ses alliés ont gagné tous les scrutins et viennent de réaliser une performance impressionnante pour les législatives des 10 et 17 juin. Aujourd’hui, Assemblée nationale et Sénat, sont sous leur contrôle, ce que même François Mitterrand n’avait pas réussi à obtenir. François Hollande et son gouvernement n’ont donc plus aucune excuse. Toutes les cartes sont entre leurs mains même si, il ne faut jamais l’oublier, ce n’est pas uniquement en France que se joue le sort de ce pays. On pense notamment à l’Europe et à la grave crise que traversent ses institutions.

 

Il y a beaucoup de choses que l’on peut retenir de ce scrutin législatif. Il y a d’abord la déroute de l’UMP, car c’en est une (ce parti perd plus de 100 sièges !) et la guerre de ses chefs qui a d’ores et déjà commencé. Alors qui ? Copé ? Fillon ? Juppé ? Ou bien alors Sarkozy, le retour ? Il ne fait nul doute que cette affaire va alimenter la chronique médiatique avec pour ligne de mire l’élection présidentielle de 2017 et, avant elle, les élections municipales de 2014 (notamment à Paris où la droite se déchire déjà pour désigner son candidat).

 

Il y a ensuite ce phénomène, quelque part très rassurant, de punition à l’encontre de celles et ceux qui se sont plus ou moins alliés au Front National. En cela, l’exemple de Nadine Morano est emblématique. Ce pilier de la « Sarkozie », jamais en reste pour dénoncer avec vigueur les adversaires politiques de l’ancien président, a tout tenté pour se faire élire, allant jusqu’à accorder un entretien au journal d’Extrême-droite Minute et multipliant les appels du pied aux électeurs de Marine Le Pen (laquelle n’a pas été élu ce qui est tout de même un événement majeur dans la vie politique française !). Tout cela pour rien si ce n’est pour le goût amer de la défaite et des rires satisfaits d’une bonne partie de la classe politique (y compris à droite).

 

La même mésaventure est arrivée à Guéant, l’homme qui a symbolisé par nombre de propos controversés, la tentation lepéniste du camp Sarkozy. Battu par un dissident de l’UMP, qui a certainement bénéficié des voix de la gauche, Claude Guéant va peut-être réfléchir à ce qui rend les hommes grand et à ce qui, au contraire, les rabaisse et leur fait perdre leur honneur et leur intégrité. En clair, draguer l’extrême-droite, multiplier les outrances – on se souvient notamment de la circulaire à propos des Roms -, s’en prendre de manière régulière aux populations d’origine étrangère, tout cela n’a finalement servi à rien : Sarkozy a été battu, Guéant a été battu, Morano a été battue. Il reste à savoir si la leçon sera retenue ou pas…

 

Lettre à Zidane : Il faut sauver Mahmoud al-Sarsak

Mon cher Zinedine,

 

Je t’ai vu il y a quelques semaines à la télévision commenter l’année sportive 2011-2012. Tu étais plutôt à l’aise, bien plus que de coutume même si on devinait bien que ce n’était pas ton exercice préféré. Je crois que tu n’as jamais aimé paraître à la télévision, mais ce n’est pas pour cela que je t’écris.

Allons droit au but. As-tu entendu parler de Mahmoud al-Sarsak ? Laisse-moi te donner quelques détails. Il s’agit d’un footballeur palestinien de 28 ans. Il y a trois ans, c’était le 22 juillet 2009, il a été arrêté par les forces de sécurité israéliennes au point de passage d’Erez alors qu’il venait de quitter Gaza pour rejoindre son équipe nationale en Cisjordanie. A ce jour, il est toujours en «détention administrative», ce qui veut dire que la justice israélienne n’est pas obligée de dire pourquoi il est en prison ni même d’organiser son procès. Sa famille n’a pas le droit de lui rendre visite. En un mot, ce footballeur prometteur n’existe plus. C’est une ombre, un fantôme, à qui il peut tout arriver. Voilà pourquoi il a décidé de faire la grève de la faim depuis mars dernier. Un chiffre, un seul : Mahmoud a perdu 30 kilogrammes et sa vie est désormais en danger.

Mahmoud Sarsak, cher Zinedine Zidane, n’est pas le seul dans ce cas. Des centaines de Palestiniens sont détenus aujourd’hui de manière administrative. Mais, par la force des choses et de la puissance universelle du football, il est devenu leur emblème. C’est pourquoi le monde se mobilise pour lui, à commencer par tes collègues footballeurs. Nombre d’entre eux, avec d’autres sportifs, ont signé une pétition pour réclamer sa libération. Parmi eux, il y a Nicolas Anelka, Philippe Christianval, Mamadou Niang, André Gignac et Jeremy Menez. De son côté, Eric Cantona a publiquement pris position pour sa libération. Et toi ? Et toi, cher Zidane, toi qui est le footballeur français le plus connu et le plus admiré ? N’as-tu rien à dire pour ce joueur interdit de liberté, sans qu’il sache pourquoi ? N’as-tu pas envie de t’exprimer sur ce sujet ?

Je sais que tu n’aimes pas te mêler de domaines autres que celui du football. Je sais aussi que ton entourage est très vigilant et qu’il veille à ce que tes intérêts ne puissent pas être mis en danger par une prise de position publique. Mais là, cher Zinedine, ce n’est pas du Qatar dont il s’agit mais de la vie et de la dignité d’un homme. Vois-tu, jeudi soir, comme des millions de gens, comme toi aussi je suppose, j’ai regardé le match Espagne – Irlande. Comme des millions de téléspectateurs, ce n’est pas le score qui a compté pour moi. Dans ce stade de Gdansk où nombre de panneaux incitaient au respect, à la fraternité et à la lutte contre le racisme, j’ai aimé le comportement des supporters irlandais. Leur équipe venait de prendre une valise de quatre buts, mais ils ont chanté sans discontinuer durant les dix dernières minutes. C’était beau et propre. Un spectacle, une offrande qui auraient mérité un article ou une chronique. Mais ce n’est pas possible.

Ce n’est pas possible parce qu’il y a un footballeur, quelqu’un qui a certainement essayé d’imiter tes dribbles et tes passements de jambe, qui est en train de mourir faute de liberté et de respect. Voilà pourquoi je m’adresse à toi. J’espère que tu auras le courage de faire savoir que tu es solidaire de cet homme, comme tu le serais de n’importe quelle personne, quelle que soit sa race et sa religion, privée du droit humain le plus élémentaire. La pétition circule, cher Zizou. Il serait bien que tu sortes de ton silence.

Bien cordialement

Akram Belkaïd

 

 

 

La France avait besoin d’apaisement

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Ainsi, il est des compromissions qui ne servent à rien. Et ce n’est que justice. En 2007, Nicolas Sarkozy s’est fait élire en reprenant à son compte une bonne partie de l’argumentaire de l’extrême-droite. Cinq ans plus tard, après avoir été battu par François Hollande au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, il n’a pas hésité à rééditer la même approche pour séduire les électeurs du Front national. Une plongée inutile dans la boue. Pour rien. Pour être battu. Pour être fessé et corrigé par le socialiste François Hollande, cet adversaire qu’il n’a eu de cesse de moquer et de mépriser. Comme une bonne partie de ses concitoyens à commencer par ceux qu’il n’a pas hésité à stigmatiser et à dresser les uns contre les autres. Comment oublier les propos tendancieux au sujet des musulmans et des immigrés accusés d’avoir des visées communautaristes ? Comment oublier ces clips de campagne avec ces images suggestives de panneaux de douane en lettres arabes ? Comment oublier les dérapages de cette campagne, les propos de Gérard Longuet, les appels du pied et de la main au Front national ? Ce soir, Nicolas Sarkozy a perdu et c’est tant mieux. Sa défaite est méritée, justifiée. Elle n’est pas une mauvaise nouvelle pour la France, bien au contraire. Il était temps que les choses changent. Il était temps que ce pays retrouve son standing.

Ce soir, la France a donc un nouveau président. Ce soir, la gauche revient au pouvoir après dix années de règne total de la droite (2002-2012) et dix-sept années de présidence de droite (1995-2012). Il faudrait être naïf pour croire que tout va s’améliorer dans les jours qui viennent. Il faudrait être fou pour croire que les effets de la crise vont disparaître comme par enchantement et que le chômage va être réduit tout de suite. Mais une chose est certaine, la France va s’apaiser. Le temps des divisions, des Français poussés les uns contre les autres, le temps du clivage entretenu en permanence, tout cela devrait disparaître. Terminée cette manière pernicieuse d’opposer les uns contres les autres. Terminés les discours rageurs et les mises en cause inconséquentes. Terminés les comportements désinvoltes et légers, sans égards pour la fonction présidentielle. Au moins, pour cela, le départ de Nicolas Sarkozy est une bonne nouvelle pour la France.

 

 

 

 

 

La Chronique du blédard : Ce Sarkozy qui est en nous…

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Cette chronique a été publiée le 30 septembre 2010 dans Le Quotidien d’Oran. Elle fait aussi partie du recueil de chroniques publié aux Editions du Cygne : La France vue par un blédard (chroniques) – janvier 2012 (18 euros).

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Voilà plus de cinq années que je cogne régulièrement sur la Sarkozie et ses errements. Les fidèles lecteurs de cette chronique savent que je n’ai pas attendu ces derniers mois avec les affaires, les scandales, les dérapages pathétiques sur la nationalité et les expulsions de Roms, pour dire tout le peu de bien que je pense de l’homme politique et de son système. Cela m’a valu quelques remontrances et mises en garde qui sont le sel du métier de journaliste. Je n’en tire aucune gloire mais quelques précieuses leçons. L’une d’entre elles est que cela ne sert à rien de hurler au loup quand personne n’a envie d’entendre. Des amis proches ont longtemps cru en « Sarko », d’autres, y compris des Beurs et des Blédards, y croient encore.

Certains d’entre eux reconnaissent que j’avais vu juste lorsque je leur disais en 2007 que sa présidence s’étiolerait et dégénérerait en un happening sans équivalent dans l’histoire de la cinquième République. Là aussi, je n’en tire aucune gloriole car l’explication n’a rien à voir avec un quelconque bon sens politique ou une connaissance fine de la classe politique française. Je dois d’ailleurs à la vérité de dire que lorsque Sarkozy était ministre du Budget dans les années 1990 (Balladur était alors Premier ministre et Mitterrand président), il m’apparaissait plutôt sympathique, du moins compétent et donnant peu de prise à la critique comme c’est le cas aujourd’hui.

Ce qui m’a très vite inquiété avec lui c’est que nous lui ressemblons. Nos faiblesses d’homme ou de femme sont les siennes. Quand il cherche à convaincre, à amadouer ou à séduire, il est comme monsieur tout le monde. Il est vous, il est toi plus moi, comme dit la ritournelle. La panoplie qu’il déploie est si évidente, si naturelle, si humaine qu’il est facile de se laisser aller à le suivre puisque ses paroles sont celles que nous aurions prononcées si nous avions été à sa place. Alors que j’écris cela, me revient en mémoire un épisode que je n’ai jamais raconté. C’était en 2004, l’actuel président de la République était alors ministre des Finances et Rachida Dati, déjà sa collaboratrice, avait organisé dans les salons de Bercy une rencontre entre lui et des membres de la diversité.

Nous étions une bonne cinquantaine à l’écouter. Il y a eu des rires, des applaudissements et quelques gloussements ravis (c’était avant les propos sur le Kärcher et la racaille…). Charge violente contre la chiraquie, discrimination positive, relations apaisées avec l’islam, main tendue aux pays du Maghreb à commencer par l’Algérie, critique de l’immobilisme de la droite et de la gauche en matière de luttes contre les discriminations, promesse d’une prise en compte de l’existence d’élites appartenant aux minorités visibles en cas d’accession « à des responsabilités plus importantes » (termes consignés tels quels dans mon carnet de l’époque) : l’audience était ravie. Trop.

Nous étions quelques-uns à être gênés, à se sentir sous la menace d’une hypnose incommodante. « Il nous dit ce qu’on a envie d’entendre » me dit alors un haut fonctionnaire d’origine maghrébine. De quoi implicitement inciter à ne pas baisser sa garde et à ne pas se laisser berner par cette faconde prompte à toutes les transgressions. J’ai déjà cité la phrase du chanteur italien Gian Piero Alloisio à propos du Premier ministre italien : « Je ne redoute pas tant Berlusconi en soi que Berlusconi en moi ». Cela vaut aussi pour Sarkozy et cela peut s’interpréter d’au moins deux manières.      On peut penser qu’il faut tout faire pour ne jamais ressembler à l’un ou l’autre, à ne pas se laisser insidieusement gagner par leurs idées et leur cynisme. Mais on peut aussi se dire qu’il y a une part en nous qui n’est guère différente d’eux et que c’est contre elle qu’il nous faut d’abord lutter.

Lorsque Sarkozy est en meeting et qu’il harangue les foules qui se pâment (j’ai même vu ça à Washington alors qu’il prenait la parole devant des expatriés français), j’ai des flashs mémoriels qui me ramènent à mon quartier ou même à mes études supérieures où, pour convaincre les uns ou prendre le dessus sur les autres, j’usais de moyens pas toujours honorables, du moins pas toujours rigoureux. « Je l’ai lu dans un livre », « je suis le seul à le penser, ça devrait vous faire réfléchir », trituration de la vérité et artifices dialectiques bien connus et qui doivent nécessairement être accompagnés de l’attitude idoine, mélange de charme enjôleur, de fausse empathie et de proximité physique… Il y a bien longtemps que je ne crois plus aux hommes providentiels. C’est peut-être une volonté de m’affranchir d’une maladie qui fait tant de dégâts dans le monde arabe.

Par contre, je crois aux hommes d’Etat. L’homme d’Etat ne nous ressemble pas. Il ne doit pas chercher à faire résonner ce qui nous lie à lui. C’est un homme qui sait s’élever au-dessus des normes, qui est capable de sortir de cercle habituel des raisonnements convenus. Un homme d’Etat est quelqu’un qui possède une vision même si ce mot est quelque peu galvaudé – confère les discours royaux que l’on entend dans certains pays du Golfe. Une vision – bonne ou mauvaise – et un projet de société – bon ou mauvais – pour son pays. C’est cela qui fait un homme d’Etat. La capacité à voir loin et à capter ce que l’on qualifie de signaux faibles annonciateurs de changements. Ce n’est pas être de droite hier, républicain aujourd’hui, étatiste le lendemain et libéral dans quelques semaines avant de redevenir soudainement socialiste. Nous avons tous des convictions mais la force des choses et du quotidien peut aussi nous transformer en girouettes.

C’est pour cela que nous ne serons jamais des hommes d’Etat. Et c’est pour cela que Sarkozy est le pire des présidents que la France ait connus au cours de ces cinquante dernières années. Et je réalise soudain que ce qui est peut-être le plus insupportable avec lui, c’est qu’il nous rappelle – sûrement sans le vouloir ni même sans douter – à quel point, nous aussi, sommes si imparfaits.

Akram Belkaïd

L’indigente soirée électorale de France2

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Il fut un temps où, d’Alger, j’aimais à regarder les soirées électorales françaises. J’y trouvais un peu de cette expression démocratique qui nous manquait tant. Les plateaux télévisés où défilaient femmes et hommes politiques pour livrer leurs premières analyses et leurs premiers mots d’ordre pour la suite constituaient un spectacle intéressant où s’exposaient les stratégies à la fois personnelles et électorales. Bien sûr, à la longue, ce genre de rendez-vous finit par lasser mais il y a toujours des enseignements à en tirer. Ainsi, est-il saisissant de voir à quel point les représentants de la droite présidentielle, ou devrais-je déjà dire de la droite bientôt ex-présidentielle, excellent dans l’art des manœuvres dilatoires (pour faire oublier le score de Sarkozy) mais aussi dans celui de restituer à la perfection les éléments de langage décidés par je ne sais quelle cellule de communication installée à l’Elysée, au siège de campagne du candidat-président (bientôt ex-président) ou je ne sais où… « Réclamer les trois débats », « attaquer sur le nucléaire et les fermetures de centrales », « répéter qu’il n’y a pas de programme Hollande », « cogner sur le vote des étrangers », tels ont certainement été les éléments répétés à l’envi par les Copé et compagnie. Cela étant dit, c’est de bonne guerre et il est inutile de trop s’attarder sur ce point.

Par contre, il faut tout de même revenir sur le pitoyable spectacle offert dimanche 22 avril sur France2. Il y avait d’abord l’étrange état de surexcitation des deux présentateurs Elise Lucet (celle qui ricane bêtement quand Guerlain dit des obscénités à l’antenne ou quand un ex de la CIA se vante d’avoir flingué Lumumba) et David Pujadas (celui qui est tellement accommodant quand il interviewe Nicolas Sarkozy). A voir et à entendre ces deux journalistes, je me suis demandé ce qui devait passer par leur tête. Avaient-ils fumé des substances illicites pour être aussi agités ? Ou alors, était-ce parce qu’ils savaient que leur plateau dépassait en audience celui de TF1 ? Etait-ce la satisfaction de vivre un grand moment dans la vie politique française avec la percée du Front national et la seconde place du président sortant ? Allez savoir…

France2 a ensuite atteint le paroxysme du ridicule avec ces motos lancées sous la pluie à la poursuite de la voiture de Nicolas Sarkozy, avant et après son discours à la Mutualité. Du grand n’importe quoi, avec des reporters tout aussi excités que les deux présentateurs. Des images donnant à voir des vitres opaques qui ne se sont pas baissées et, comble de la bêtise, une « journaliste » qui espère en direct un feu rouge pour pouvoir poser sa question au candidat à l’abri dans son véhicule. C’est cela une télévision du service publique ? Pour finir, on passera rapidement sur la séquence « société civile » où des personnalités non politiques étaient appelées à commenter les résultats. La société civile… représentée par Franz Olivier Giesbert et, quelle surprise, Bernard Tapie ! Propos de comptoirs, du soutien à Sarkozy plus ou moins assumé et retour en plateau pour écouter les âneries de Rama Yade. De quoi inciter le téléspectateur à zapper pour retrouver les Experts ou le foot du dimanche soir…

 

La chronique foot (5) : Así, así, así gana el Madrid !

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Malgré tous mes espoirs de Culé (fan du Barça), le Real de Madrid a encore mis la pâtée à l’Atletico de Madrid (4-1, mercredi 11 avril). Cela fait maintenant des années que les Colchoneros n’ont pas battu l’équipe qui fut chère à Franco… Pour le plaisir, je vous fait découvrir cette chronique écrite en 2009, après une autre victoire du Real contre l’Atletico.

 

La chronique du blédard : Así, así, así gana el Madrid !

Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2009

Akram Belkaïd, à Madrid

 

Samedi 7 novembre. Il est vingt et une heures trente à Madrid. De gros paquets humains, parés de rouge et de blanc, sortent du ventre de la station Pirámides. Le pas tranquille, le torse bombé et le verbe haut, ils convergent vers le stade Vicente Calderón, l’ancien « Manzanares » du nom de ce fleuve qui passe sous leurs pieds. L’atmosphère est joyeuse. On s’interpelle, on plaisante et on rit fort. Il y a quelque chose dans l’air qui permet l’espérance. La victoire est promise et on célèbre déjà la gloire prochaine de l’Atlético de Madrid.

Car ce soir, c’est le bon soir, amigo. Dans quelques minutes, va débuter le match contre le voisin honni. Le Real de Madrid, ce club que l’Atlético, son aîné d’un an (il a été créé en 1902), ne bat pas souvent. Ce club de riches qui peut débourser des centaines de millions d’euros pour acheter les meilleurs joueurs du monde ; ce club, sacré champion européen du XXe siècle, qui a traumatisé tant de générations de supporters de l’Atlético à force d’infliger des fessées déculottées à leur équipe favorite…

Mais ce soir… Ce soir, hombre, c’est sûr, l’Atlético va gagner et ce n’est pas uniquement parce que le Real ne va pas très fort – la preuve, il a été humilié en match de coupe par un club de deuxième division – et que Ronaldo, sa star portugaise, ne jouera pas. Non, ce soir, caballero, on remet les compteurs à zéro. Ce sera la renaissance de l’Atlético et il finira champion à la fin de l’année. Si, si, comme lors de l’historique triplé de 1996. Ah… 1996. Quelle saison ! Pas grand-chose depuis, c’est vrai. Mais trêve de nostalgie, pensons au sacre futur.

Un boccadillo avalé au comptoir, le reste de son verre de bière ou de whisky-soda versé dans une copa et voilà les supporters des rojiblancos qui entrent dans le Calderón après avoir croisé en chemin quelques rangées immobiles de robocops au fusil lance-grenades lacrymogènes collé à la hanche. Un euro et quelques centimes déboursés pour louer une almohada – un coussin – rouge destinée à caler dos et bas des reins, et ils se retrouvent dans l’antre survoltée. Drapeaux vermeils et blancs, banderoles gothiques, feux de Bengale et poings levés, les ultras y assurent depuis un bon moment leur rôle de meneurs d’ambiance.

Les haut-parleurs du stade crachent à tue-tête l’hymne de l’équipe. « Atlèèti – Atlèèti – Atlèètico de Madrid ! ». C’est un chant un peu désuet, qui parle de joie et de souffrance et qui fleure bon les années soixante tout comme le maillot du club d’ailleurs. Des rayures rouges et blanches, semblables aux vieux matelas d’antan, les « colchones » ce qui vaut aux joueurs un autre surnom, celui de « colchoneros » ou matelassiers. On est loin du glamour pipole du Real, de ses « galactiques » ou « merengues » (meringues) ou encore « blancos » à la tenue maculée et de ses supporters fortunés qui fument le cigare dans les travées.

C’est aussi cela, un match entre l’Atlético et le Real. Bien sûr, ce n’est pas la lutte des classes mais tout de même. Attachants supporters des colchoneros… Quand un club domine le football national et européen, il faut être marginal, un peu iconoclaste ou avide de justice sociale ou encore avoir l’esprit de contradiction, ou de transgression, pour préférer soutenir son modeste voisin. Ce prolétaire, qui a moins gagné de titres et qui n’a presque jamais brillé à l’extérieur du pays. Cet adversaire irréductible mais loyal puisqu’il est aussi le cauchemar du FC Barcelone, l’éternel rival catalan du Real.

C’est parti. Septième minute de jeu. But de Kaka. Real 1 – Atlético 0. Le stress et la peur, sûrement. Mais qu’importe, dans les tribunes on continue à s’époumoner et à traiter les joueurs d’en face de hijos de femme de petite vertu. Un but, ce n’est rien, ça se remonte. D’ailleurs les merengues sont loin d’être fringants. Benzema n’en finit pas de rater des occasions inratables servies par un Kaka, étincelant et qui est l’un des seuls à surnager. Mais voilà un autre but. 2-0. Pas grave, le match n’est pas encore perdu même si, de temps à autre, quelques insultes fusent par dépit à l’adresse des rojiblancos.

Mi-temps. Une odeur de cannabis flotte en haut de la tribune centrale, là où la voûte de béton tangente le cheveu mais permet de se protéger du vent glacial. Des Colombiens, une dizaine, sortent casse-croûtes et jus d’orange. Distribution d’« arepas » pour tous, y compris pour leurs voisins inconnus. L’un des sud-américains a l’insulte facile. A l’égard de l’arbitre, des joueurs du Real mais aussi de l’Atlético dont il arbore pourtant l’écharpe sang et neige. Sa femme le tance. En vain.

C’est la reprise. Troisième but pour le Real. Flottement. Une nouvelle raclée se profilerait-elle ? Les ultras de l’Atlético s’essoufflent un peu. Les rares supporters du Real, une centaine de « madridistas » parqués de l’autre côté du stade en profitent pour entonner leur chant de victoire : « Así, así, así gana el Madrid » : c’est ainsi que gagne le Real Madrid… La réaction est immédiate. Sifflets et insultent fusent. « Madridistas hijos de p… ».  « Ouled kda ou kda » dirait-on du côté de Bologhine, puisque l’Atlético et le Real, c’est un peu comme l’USMA et le Mouloudia…

L’espoir revient. Un but pour les matelassiers. Il reste onze minutes, une éternité où tout peut arriver, y compris le miracle d’autant que les merengues jouent désormais à dix. Mais l’arbitre fait des siennes, les tribunes se déchaînent et l’entraîneur du Real reçoit même une pierre sur le crâne. Les ultras de l’Atlético entonnent à leur tour le fameux « Así, así, así gana el Madrid ». N’est-il pas bizarre de reprendre le slogan de l’adversaire ? Au contraire. Car c’est bien ainsi, jadis, que le Real gagnait ses matches : avec l’aide de l’arbitre soumis à la volonté du tout puissant Franco (et de ses troupes qui entraient parfois dans les vestiaires pour menacer l’équipe adverse…). Passent le temps et les générations, il se trouvera toujours quelqu’un pour rappeler à quel point le Real fut un outil de propagande castillane du régime franquiste…

Le derby est terminé. Il y a bien eu un deuxième but de l’Atlético mais pas de troisième. Le Real l’emporte, les rojiblancos, éternels malchanceux, ont raté le nul qui aurait sonné comme une victoire. Leurs supporters sont déjà à l’extérieur du stade, le pas lourd, têtes baissées et épaules voûtées. C’est une foule muette, étrangement calme. Elle connaît bien ce goût de la défaite à domicile face à los blancos. Et à voir les grappes humaines monter une côte au rythme d’éléphants indolents, on devine qu’elle s’y est résignée depuis longtemps. Mais qu’importe, amigo, ce fut un beau match même si la soirée s’achève dans la tristesse. La prochaine fois, peut-être…

 

P.S : Gracias a mi hermano Yacine, el aficionado práctico, qui a rendu cette chronique possible.

 

 

 

 

Algérie : Ahmed Ben Bella est mort

Le premier président de l’Algérie indépendante (1962-1965), Ahmed Ben Bella, est décédé mercredi 11 avril à Alger à l’âge de 96 ans. La nouvelle a été rapportée par l’Agence Presse Service (APS) qui cite l’entourage du défunt. Cela fait plusieurs semaines que des informations contradictoires et non confirmées courraient sur l’état de santé de celui qui fut l’une des figures majeures de la Guerre d’indépendance. Début mars,  Ahmed Ben Bella avait été admis à deux reprises à l’hôpital militaire d’Ain Naadja, dans la banlieue d’Alger, après un malaise. De nombreux médias avaient annoncé alors son décès avant de revenir sur ces informations.

 

«Allah Yarahmou», Que Dieu lui accorde Son Pardon (ou Sa Miséricorde). Telle a été la réaction de la majorité des internautes à l’annonce de cette nouvelle par les principaux sites d’information algériens. Les réseaux sociaux ont vite relayé la nouvelle et, fidèle à une tradition musulmane, rares ont été les commentaires de nature politique ou de mise en cause du rôle politique du défunt. Nombreux toutefois ont été ceux qui ont relevé le fait qu’Ahmed Ben Bella disparaît l’année du Cinquantième anniversaire de l’indépendance. L’homme avait d’ailleurs été désigné pour présider le Comité chargé d’organiser les festivités liées à cet anniversaire. Une mission qu’il ne pourra donc pas mener jusqu’au bout ce que ne manquerons pas de relever les médias algériens qui s’inquiètent du manque de ferveur autour de ce rendez-vous.

 

En Algérie, pour les uns, Ahmed Ben Bella restera le premier président de la République, celui dont le nom a permis de fédérer toutes les forces populaires qui souhaitaient l’indépendance. Il fut ainsi désigné comme étant l’ennemi à abattre par le pouvoir colonial français et c’est pour pouvoir l’arrêter et porter un coup fatal à l’action du Front de Libération Nationale, que la France commet, le 22 octobre 1956, le premier détournement d’avion de l’histoire de l’aviation civile en détournant de sa route un appareil qui devait conduire les chefs du FLN (parmi lesquels Ben Bella mais aussi Aït Ahmed et Boudiaf) du Maroc à Tunis.

 

Pour d’autres Algériens, il est celui qui est à l’origine de la grave scission au sein de la famille indépendantiste puisque c’est grâce à son appui politique qu’une faction réunie autour de l’Etat-major de l’armée des frontières (dirigée par Houari Boumediene) a pu prendre l’ascendant et écarter le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). De fait, Ben Bella n’a dirigé l’Algérie que de juillet 1962 jusqu’au 19 juin 1965 date à laquelle un coup d’Etat militaire mené par Houari Boumediene, son ministre de la défense, va l’écarter du pouvoir. Longtemps détenu au secret puis placé en résidence surveillé, il ne sera libéré qu’en 1980 par le président Chadli Bendjedid, successeur de Boumediene. Suivront alors neuf années d’exil, où Ahmed Ben Bella tentera de réunifier l’opposition algérienne à l’étranger en se rapprochant notamment de Hocine Aït Ahmed, un «historique» qu’il n’avait pas hésité à écarter en 1963.

 

Ahmed Ben Bella ne rentre en Algérie qu’en septembre 1989, son parti, le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA) ayant été autorisé depuis l’instauration du multipartisme. Sa formation n’a pourtant qu’une influence marginale même si la voix de l’ancien président reste très écoutée. Opposé à l’annulation des élections législatives de décembre 1991, il deviendra un interlocuteur régulièrement consulté par le président Abdelaziz Bouteflika élu en 1999.