«La menace de cyberguerre est plus présente que jamais». Dans un document intitulé «En quête de la cyberpaix» , le secrétaire générale de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), Hamadoun Touré est catégorique. A la tête de l’UIT, cet expert malien a notamment pour mission de «connecter le monde» et de promouvoir les nouvelles technologies en vue d’approcher les Objectifs du Millénaire pour le développement. Faciliter l’accès de tous aux réseaux et aux nouveaux outils de communication est inscrit dans les objectifs de l’ONU et considéré par le ministre kenyan des Communications comme un «droit de l’Homme». M.Touré en a la charge.
Avec près de 120 millions d’utilisateurs d’internet, l’Afrique représente moins de 5% des connectés au monde mais revient de très loin. Depuis 2000, le nombre des «connectés» a connu une hausse de plus de 2500 %. A cela s’ajoute un boom des téléphones mobiles connectés à internet et un engouement pour les réseaux sociaux. Et le développement d’un internet rapide et mobile s’accompagne inévitablement d’une recrudescence d’actions cybercriminelles. Une corrélation qui n’est pas propre à l’Afrique mais qui s’est vérifiée partout dans le monde.
Sans un renforcement de la cybersécurité, cet accès élargi aux nouvelles technologies est en train de créer de toute pièce un cyber-paradis pour une criminalité numérique de plus en plus agressive. Une véritable menace pour «la prospérité économique de chaque pays», indique M.Touré. Et il cite le cas du réseau électrique américain qui subit plusieurs centaines de milliers de tentatives d’attaques par jour. Le secrétaire américain à la Défense, Léon Panetta, en est convaincu : «le Cyber est le champs de bataille du futur».
Même constat par le vice-président kényan, Kalonzo Musyoka : «La cybersécurité est une problématique majeure qui nécessite la collaboration et la coordination entre les gouvernements, les organisations régionales et internationales, les entreprises, les communautés d’experts et la société civile», a-t-il déclaré lors du forum sur la gouvernance de l’internet qui s’est tenu à Nairobi du 27 au 30 septembre dernier.
L’Afrique est en première ligne. Infrastructures et réseaux fragiles, outils de contrôle et systèmes de protection vulnérables rendent le continent particulièrement exposés aux cyberattaques. Et pour le spécialiste égyptien en droit pénal de l’informatique, Mohamed Chawki, les failles législatives sur ces crimes constituent une faiblesse importante pour le continent. «Seulement six pays d’Afrique ont un cadre législatif en matière de cybercriminalité», relève cet expert.
Avec près de 44 millions d’utilisateurs d’internet, le Nigeria est aussi le pays le plus peuplé d’Afrique sur le web. 419, tel est le nom de la fraude «made in Nigeria» qui consiste à abuser d’internautes naïfs en leur envoyant des courriels estampillés du logo du gouvernement, d’une banque ou d’une grande entreprise pour soutirer de l’argent. Une cyberescroquerie techniquement préhistorique, mais toujours pratiquée, qui a rapporté des millions de dollars et qui a même causé la mort de plusieurs victimes. Mais, 419, c’est aussi le numéro de l’article du code de loi pénale nigérian qui punit de sept ans de prison ce type de délit…
Une nouvelle génération africaine organise la cybersécurité
Mais à l’instar du crime (non) organisé traditionnel qui sévit dans le monde réel, il n’y pas de formule magique pour éradiquer la cybercriminalité. Les cybercriminels innovent sans cesse et ont souvent une longueur d’avance sur les autorités de surveillance. «C’est comme si des aveugles essayaient de reconnaître un éléphant. L’un touche la queue, l’autre la trompe…Mais d’aucuns ne peuvent reconnaître l’éléphant dans son intégralité», explique en métaphore le professeur à Carnegie Mellon, Benoît Morel.
Pour ce fin connaisseur des questions de cybercriminalité sur le continent, l’Afrique a l’avantage de son retard en matière technologique et doit s’inspirer des erreurs du modèle américain notamment et de tout ce qui se fait ailleurs dans le monde. «Les américains ne sont pas le modèle à suivre pour la mise en place d’un plan de lutte contre la cybercriminalité. Mais leurs nombreuses expériences et leurs failles doivent nourrir la réflexion en Afrique où les acteurs vont mettre en place leur propre système de cybersécurité», précise M.Morel qui ajoute: «l’Afrique est en phase de transition en matière de cybersécurité car une nouvelle génération de mordus d’informatique qualifiée et consciente des enjeux est en train d’émerger et d’organiser une sorte de système de cyberdéfense continentale».
Un peu partout en Afrique, la nouvelle génération d’ingénieurs, de geeks et de hackers «chapeau blanc» bienveillants s’organise pour tenter de sécuriser le réseau et endiguer une montée en puissance de l’activité cybercriminelle. Dernier évènement en date, la première édition de la Journée Internationale de la Sécurité des Systèmes d’Information s’est déroulée le 10 septembre dernier à Abidjan avec le soutien de l’entreprise américaine Microsoft.
Dans les mois à venir, un centre panafricain d’alerte et de réaction aux cyberattaques (CERT) devrait voir le jour sous la houlette du spécialiste tunisien Haythem El Mir. Le CERT Africa aura notamment pour fonction d’assurer la coordination entre les différents CERT nationaux et privés d’Afrique mais aussi internationaux.
Pilier de la gouvernance internet en Afrique, l’ONG non profit Afrinic dirigée par le togolais Adiel Akplogan prend à bras le corps les questions de cybersécurité. Tous les six mois, Afrinic organise depuis plusieurs années des sessions de formation et de sensibilisation un peu partout en Afrique et produit des tutoriaux à destination des acteurs du web africain. Le 15ème rendez-vous aura lieu à Yaoundé le 19 novembre prochain. A leurs côtés, des experts internationaux tels que Benoît Morel, des membres du CERT japonais et du CERT tunisien tels que le professeur en sécurité informatique Nabil Sahli. Une véritable collaboration Afrique-Asie.
La cybercriminalité a coûté 114 milliards de dollars en 2010 et a fait 431 millions de victimes dans le monde. Selon l’entreprise américaine de sécurité informatique, Symantec, 69% des internautes adultes ont été victimes de cybercrime au cours de leur vie. Une statistique qui grimpe jusqu’à 84% en Afrique du Sud. Selon une étude de l’autre géant de la sécurité informatique, Mc Afee,
Johannesburg et Cape Town sont les deux premières villes du monde en terme de concentration de machines Zombie. Ces ordinateurs personnels contrôlés par des pirates à l’insu de son propriétaire peuvent ensuite former des «armées de zombie» utilisées pour des attaques massives type «Déni de service» tout en brouillant les identités des responsables.
Les cybercriminels d’Afrique de l’Ouest sont plus connus pour leurs attaques et fraudes par «Hameçonnage». Mais des attaques de plus grande ampleur voient le jour et ont pour cible privilégiée les institutions bancaires.Le Ghana et le Nigéria sont considérés comme des pays à haut risque en terme de cybercriminalité. Ce qui a poussé le ghanéen Albert Antwi-Boasiako à créer son entreprise de e-sécurité fin septembre pour contribuer à renforcer les systèmes sécuritaires des gouvernements et des entreprises. «La montée de la cybercriminalité ne doit pas freiner les efforts des gouvernements pour promouvoir les nouvelles technologies comme outil de croissance et de développement», précise cet entrepreneur.
L’Afrique de l’est n’est pas épargnée. En 2010, plusieurs centaines milliers de dollars se sont évaporés des comptes personnels d’Ougandais victime d’une large fraude au retrait bancaire et de vol de mots de passe. Et le rapport 2011 de Symantec pointe une recrudescence (+42%) des attaques en direction des téléphones mobiles mais aussi via les réseaux sociaux en forte croissance en Afrique.
Si les méthodes des cybercriminels sont diverses, leur motivation est unique : l’argent. Mais elles pourraient également devenir géopolitique. «Plusieurs conflits interétatiques ou tribaux se déroulent actuellement en Afrique. Et ils pourraient bien glisser rapidement sur les territoires numériques. S’il est compliqué de se former au cybercrime au fin fond du Yemen ou de l’Afghanistan, c’est tout à fait possible en Afrique», analyse le professeur Benoît Morel. Outre a motivation de l’argent, le cybercrime en Afrique pourrait dans un futur proche devenir une arme géopolitique mais aussi économique et tendre vers l’espionnage industriel ou le vol de données gouvernementales, comme c’est le cas en occident.
++ Entretien avec l’expert en cybersécurité marocain du CERT-NETpeas marocain, Nabil Ouchn