La communication 2.0 des shebab

«Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux». C’est avec un premier tweet dans la langue du Prophète que les shebab ont fait leur entrée sur le réseau social mercredi 7 décembre. La suite est en anglais : «Le Jihad mené ici en Somalie doit continuer jusqu’à ce que le pays soit purifié de tous les envahisseurs». Cette fois, c’est le porte-parole militaire des shebab, Sheikh Abdiaziz Abu-Musca, qui est cité. Le compte twitter @HSMPress relaie en langue anglaise la parole et les actions armées de la milice islamiste somalienne formée en 2006 par des combattants du mouvement des Tribunaux islamiques. HSM pour «Harakat al-Shabab al-Mujahideen», l’acronyme en anglais de l’organisation islamiste armée liée à al-Quaida, précise le blog Danger Room de Wired qui indique : «Twitter doit vérifier ce compte mais il semble authentique».

Un service de presse ou plutôt un nouveau canal de diffusion et d’influence voire une diplomatie publique du groupe islamiste armé sur Twitter. Plus de 400 personnes suivent ce compte à la date du 8 décembre notamment des fonctionnaires d’organisations internationales, des chercheurs et des journalistes ou encore le compte officiel de la diplomatie américaine en Ouganda. Mais les shebab n’en sont pas à leur coup d’essai en terme de propagande numérique. Aux États-Unis, un certain Omar Hammami, s’était illustré par son rap djihadiste. Barbe épaisse et cheveux longs, ce commandant shebab aux États-Unis connu en Somalie sous son nom de guerre Abu Mansoor al-Amriki, a ainsi mené des opérations de séduction de jeunes américains pour les rallier à sa cause. You Tube, Twitter et les autres réseaux sociaux, autant de puissants outils «soft» pour tenter de rendre le Djihad plus attrayant aux yeux des jeunes.

Guerre des narratives

Dans un document public de lutte contre les violences extrêmistes paru cet été, la Maison Blanche souligne la prolifération des discours de propagande terroriste en langue anglaise sur les réseaux sociaux et plus largement sur le web.  «Nous devons activement et agressivement contrer ces idéologies extrémistes violentes qui visent à recruter des individus », indique la Maison Blanche qui évoque une lutte des «narratives»sur les territoires numériques avec le storytelling comme principale arme de persuasion, d’adhésion et d’influence. Cette guerre des narratives est officialisée le 18 octobre 2010 avec un tweet d’Alec Ross, le conseiller à l’innovation de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. «Nous ne pouvons pas laisser le terrain de jeu numérique à al-Qaida et au Hezbollah», rédige alors le diplomate numérique américain sur son fil Twitter. Dans cette guerre, c’est le département d’Etat qui a la plus grande armée avec 192 comptes Twitter en anglais, en farsi, en arabe… Dernière bataille de rhétorique sur Twitter avec al-Qaida le 13 septembre dernier, en Afghanistan. Dans la foulée d’un attentat perpétré contre l’ambassade américaine et le siège de l’Otan à Kaboul, le porte-parole des talibans et le service de presse de la Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF) se retrouvent sur Twitter pour «une guerre des mots», comme le rapporte un article du Guardian. «Ce qui prouve qu’ils sont prêts à dialoguer directement même si ces échanges laissent peu d’espoir de paix dans un futur proche», analyse le quotidien britannique.

Dans cette guerre somalienne, l’heure n’est pas vraiment au dialogue sur Twitter. Du côté kenyan, c’est un autre usage, plus militaire et qui se veut préventif. Très actif sur le réseau social, le porte-parole de l’armée kényane Emmanuel Chirchir y annonce les localités suspectées d’abriter des camps de shebab qui seront la cible des attaques aériennes. L’objectif affiché de l’armée kényane est de protéger les civils qui pourraient fuir avant les bombardements grâce à ces annonces sur Twitter. Mais dans cette Somalie en guerre et sans État, Twitter n’est pas forcément l’application la plus utilisée…

Illustration : CC LaughinSquid

Cardiopad : la tablette médicale camerounaise innovante

Lu dans la presse camerounaise. Une tablette africaine à usage médical. Cardiopad a été développée par un ingénieur camerounais de 24 ans, Arthur Zang. Et le journaliste Beaugas-Orain Djoyum présente ce projet dans un article paru dans le quotidien francophone Le Jour et repris par l’hebdomadaire Courrier International sous le titre : La tablette qui sauvera des milliers de vies.

Le journaliste commence son article par un constat factuel de la situation médicale en cardiologie au Cameroun. «On compte une trentaine de cardiologues pour 20 millions d’habitants. La situation dans les zones rurales est encore plus inquiétante, car ces spécialistes ne s’y rendent pas toujours, ­préférant s’installer dans les métropoles. Dans les rares hôpitaux dotés d’un service de cardiologie, les files d’attente sont interminables, et il n’y a pas toujours le ­matériel adéquat pour le diagnostic. Conséquence : des milliers de Camerounais meurent chaque année d’accidents cardio-vasculaires ou de toute autre maladie liée au cœur faute de soins.»

Face à cette réalité, le jeune ingénieur innovant Arthur Zang a profité de son stage à l’hôpital général de Yaoundé l’année dernière pour réaliser son projet Cardiopad.

«Dans un premier temps, cette tablette fait transiter les fréquences ­cardiaques du malade [captées par un terminal spécialement conçu] vers des serveurs, où elles sont stockées et ­traitées avant d’être transmises au ­cardiologue via le réseau GSM. Le spécialiste détient aussi un Cardiopad, sur lequel il reçoit les résultats, les interprète et prescrit une médication. Une encyclopédie de maladies cardio-vasculaires est intégrée à l’appareil pour aider le cardiologue à faire son diagnostic», explique le journaliste en mettant l’accent sur l’usage de cette tablette dans les coins reculés du pays où les malades ne seront plus contraints de se déplacer.

 

 

Le prix de vente n’est pas précisé dans l’article mais l’ingénieur indique qu’il sera largement moins élevé que le matériel de cardiologie traditionnel. Pour son projet, présenté lors de la compétition internationale Imagine Cup 2011 de Microsoft qui s’est déroulée aux Etats-Unis, Arthur Zang est en recherche active de financement.

Pour lire l’article original, c’est ici
Pour visiter la page Facebook du projet Cardiopad, c’est ici


SaharaTech, dernières nouvelles du désert solaire

C’est un rêve digne du Petit prince. Transformer le sable chaud du désert du Sahara en silicium pur afin de fabriquer sur place des milliers de panneaux solaires photovoltaïques. Des super-usines de silicium implantées dans la région traiteront ensuite l’énergie clean produite par ces panneaux solaires éparpillées dans cette «immensité nue». Pour la redistribuer d’abord en Europe  puis aux quatre coins du globe via des câbles supraconducteurs à température de fonctionnement d’environ -200°C. Nom de code du projet : Super Apollo ou Sahara Solar Breeder. Un véritable défi scientifique lancé l’an dernier et en cours de recherche. A l’origine de ce projet, un professeur de l’université de Tokyo, Hideomi Koinuma qui y croit dur comme fer, quitte à passer pour un Don Quichotte sino-saharien. Lui rêve de produire depuis le Sahara plus de la moitié de l’énergie mondiale d’ici 2050. Et ainsi bouleverser la géopolitique de l’énergie alors que des études prédisent une pénurie de pétrole pour 2050.

Son projet est scientifiquement réalisable mais ô combien ambitieux et en manque de budget. Pourtant, Koinuma est parvenu à convaincre les agences de recherche et de coopération gouvernementales japonaises de soutenir son projet à hauteur de 5 millions de dollars sur 5 ans. Un grain de sable… Dans plusieurs universités prestigieuses du Japon -un des leaders mondiaux en matière d’énergie renouvelable, des chercheurs travaillent sur ce projet. Le principal défi étant de produire du silicium pur à partir du sable saharien riche en silice. Mais aussi de prouver la faisabilité de l’élaboration de milliers de kilomètres de câbles supraconducteurs pour transporter l’énergie. Dans la fournaise saharienne, ces câbles qui requièrent une température de -200°C seront jalonnés, chaque 100km, d’une station réfrigérante pour maintenir la température nécessaire de ce pipeline innovant.

Ce projet n’est pas uniquement japonais. L’Algérie y est étroitement associée. Le ministère algérien de l’Enseignement supérieur et de la recherche y est impliquée financièrement et scientifiquement. Avec l’école nationale supérieure d’informatique de Bab Ezzouar et l’université des sciences d’Oran des chercheurs travaillent sur les technologies solaires en lien avec leurs collègues japonais. Pour l’Algérie soucieuse de préparer l’ère de l’après-pétrole, le projet Super Apollo est le cadre idoine pour devenir  le principal pourvoyeur d’énergie solaire dans la seconde moitié du 21ème siècle. Dans ce pays, les hydrocarbures représentent plus de 40% du PIB et constituent 98% des exportations, selon le FMI. Alors exploiter le potentiel de la lumière du soleil sur une zone aussi vaste que le Sahara qui regorge de silice, la matière première pour fabriquer du silicium puis des panneaux solaires…Un vieux mythe qui prend corps avec les premiers balbutiements de ce projet encore largement expérimental.

Le voisin-rival marocain n’est pas en reste côté soeil. Un autre projet, certes moins ambitieux mais bien plus avancé y est mis en oeuvre. D’origine allemande, Desertec investit 2 milliards d’euros de budget pour installer dés 2012 des panneaux solaires sur une surface de 12 km2 près de Ouarzazate. Objectif de ce premier test : produire 500 Mégawatts d’électricité pour l’exporter en Europe. Ce projet s’étendra ensuite au Moyen-orient et ailleurs en Afrique du Nord. Parmi les investisseurs associés, les Allemands Siemens et la Deutsche Bank mais aussi l’Italien Enel et le Français Saint-Gobain.

Plus artistico-geek, et nettement plus frais, le projet Sun Glacier ou «Glacier du Soleil» conçu par un artiste Hollandais, Ap Verheggen. Il a développé une structure de captation de l’énergie solaire en forme de feuille de 200 m2 pour créer de la glace en utilisant le principe de la condensation. Après le panneau solaire, Welcome au panneau glaciaire!
Un projet un peu dingue dans un Sahara où l’humidité n’est pas la principale caractéristique…Mais pour Verheggen, son oeuvre a une portée symbolique, celle de de l’espoir : «croire en l’impossible», à l’heure du changement climatique et de la crise écologique globale. Avant de mettre en oeuvre son projet dans le Sahara, sa «feuille» a été testée dans un espace de simulation des conditions du désert égyptien par l’Institution de formation de l’eau de l’UNESCO. Dix centimètres de glace ont déjà été produits.

Et pour finir sur les nouvelles du désert high Tech  Solar Sinter l’imprimante solaire 3D. Total freaks. L’artiste Allemand Marcus Kayser associe les sciences et l’art contemporain. Son imprimante 3D fabrique des objets en verre à partir du sable et de la lumière du Sahara. Son projet relève le défi de produire en plein désert pour évoquer le culte de la surabondance en contraste avec la rareté des ressources dans la nudité d’un Sahara.

Markus Kayser – Solar Sinter Project from Markus Kayser on Vimeo.

 

Illustration : Viktor Hertz

Sokoni : un marché numérique aux infrastructures

Pour commercer, échanger, communiquer, faire circuler les hommes et les marchandises, il faut des lignes de chemins de fer, des routes, des aéroports en bon état, des lignes de télécommunication et surtout de l’électricité. En un mot, des infrastructures. C’est le défi majeur pour les Etats africains s’ils veulent peser de tout leur poids sur l’économie mondiale au même titre que les pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. Car malgré un taux de croissance moyen d’environ 5,4% au cours des dix dernières années, le continent souffre d’un manque patent d’infrastructures de qualité.  Ce qui complexifie la vie de ses habitants et freine sa compétitivité économique.

«Les choses changent en Afrique. On investit aux alentours de 50 milliards de dollars par an en infrastructures. Mais c’est vrai que comparer à des besoins qui sont bien plus importants, on peut avoir l’impression que rien ne bouge», constate Ralph Olaye, responsable de l’intégration régionale à la Banque Africaine de Développement (BAD). Et il ajoute : «Les besoins sont énormes. En routes multinationales uniquement pour finir le maillage du continent, on estime à environ vingt mille kilomètres les chaînons manquants pour pouvoir interconnecter le continent. Si on y rajoute les routes nationales, c’est des centaines de milliers de kilomètres qui manquent».

Et du point de vue des investisseurs, l’Afrique est un pari gagnant. Certaines estimations prédisent que les projets d’infrastructure en Afrique pourraient générer 200 milliards de dollars de revenus pour les entreprises privées en 2020. «Ceux qui investissent en Afrique aujourd’hui font les plus grands retours sur investissement au monde», tranche l’américain Bobby Pitman, vice-président Infrastructure de la BAD. Pour cet ancien analyste à la CIA, spécialisé sur les questions africaines, «le continent est pénalisé par un réseau d’infrastructures très fragmenté. Et les informations essentielles ne sont pas toujours disponibles et le coût des transactions est très élevé».

«Innove ou stagne et recule». Un adage un brin radical mais qui prend tout son sens au 21ème siècle où un usage maîtrisé des nouvelles technologies de l’information peut contribuer à changer l’Histoire. Pour tenter de dynamiser, promouvoir et faciliter les projets d’infrastructures en Afrique, la BAD a fait appel à une start-up de la Silicon Valley, Zanbato. Créée en 2010, cette entreprise basée à Mountain View développe des plateformes numériques pour le financement de grands projets gouvernementaux d’infrastructures. Sollicitée par la BAD, Zanbato a mis en oeuvre la plateforme africaine, Sokoni -qui signifie «marché» en swahili.

Un site internet qui est en fait le premier marché en ligne pour les projets d’infrastructures en Afrique. L’idée est simple : mettre en relation des porteurs de projets avec des investisseurs internationaux désireux de miser sur l’Afrique. Tout un écosystème qui rassemble les acteurs et les partenaires public-privé mais aussi une mine d’informations et un outil de suivi des projets mis en oeuvre. Cette idée est née lors du dernier G20 à Cannes (France) où les chefs d’Etats ont entériné une proposition visant à stimuler le développement des infrastructures en Afrique. Une priorité. De là est né le «cyber-marché» des infrastructures Sokoni. Pour Ryan Orr, enseignant à l’université de Stanford et fondateur de Zanboto qui développe Sokoni, «cette plateforme numérique dynamique est une opportunité pour les investisseurs et les Etats africains qui vont désormais avoir un accès simplifié et transparent à des projets public-privés d’ampleur sous la houlette de la BAD». Lancée en version beta en août dernier, près de 80 investisseurs ont rejoint cette plateforme d’un nouveau genre. Le lancement officiel de ce marché innovant est prévu au début de l’année 2012.

Illustration : couverture du disque Black market du groupe Weather Report

Des cartes technologiques pour la Somalie

Après avoir piloté des projets de cartographie de crise innovante et interactive au Kenya, en Libye, au Japon, en Syrie… Patrick Meier, le chercheur-activiste et directeur de la branche cartographie de crise de la start-up kényane Ushahidi, met son expertise au service de la crise humanitaire qui sévit en Somalie. Deux projets de cartographie de la crise en cours sont mis en œuvre en partenariat avec l’ONU ou encore avec Al-Jazeera. La complexité de la crise somalienne rend très délicat les actions des humanitaires sur le terrain. L’innovation technologique déployée dans ces projets ne remplace pas le travail mené par des humanitaires expérimentés. Toutefois, ces cartes innovantes et interactives pourraient bien constituer des outils d’un nouveau genre et fort utiles pour les ONG. Les travaux de Patrick Meier et plus largement d’Ushahidi continuent à sans cesse innover, expérimenter et dépasser les barrières qui rendent complexes certains projets. Entretien.

Slate Afrique: Comment a évolué le projet de cartographie de crise de la Somalie que vous avez commencé cet été ?
Patrick Meier: Ce projet est mort-né car l’un de nos partenaires n’a pas tenu son engagement. Le projet initial était une carte de soutien en direct sur la crise qui se déroule en Somalie. Mais notre partenaire voulait des garanties sur la plus-value humanitaire immédiate des données que nous allions collecter et géolocaliser. C’est ce que j’ai fait, toutefois, il est très difficile de s’engager et d’apporter la garantie avant même d’avoir les données entre les mains. Ce partenaire voulait également que la carte puisse  montrer que la crise était plus grave que les descriptions et rapports produits dans les médias et par les ONG. Il souhaitait qu’elle serve à dénoncer l’inertie américaine en vue de favoriser les critiques sur l’intervention limitée des États-Unis dans cette crise. Nous avons beaucoup travaillé avec l’équipe d’Ushahidi sur ce projet de Somalia Crisis Map, en vain. Cela fut frustrant.
Avez-vous laissé tomber le projet ?
Non, j’ai lancé deux autres projets de cartographie innovante de la crise humanitaire en Somalie. Le premier projet est réalisé en partenariat avec Al-Jazeera, Ushahidi, l’ONG Souktel (créée en 2006 cette organisation lutte contre la pauvreté et œuvre à stimuler l’économie dans des zones de pauvreté grâce aux sms, ndlr) et la plateforme de crowdsourcing Crowdflôwer, spécialisée dans le traitement et la valorisation d’informations produites par la « foule » d’internautes.

Ce projet part d’un constat simple: la perte d’attention des médias et de l’opinion publique à propos de cette crise humanitaire. Et si les journalistes ne vont plus sur le terrain pour couvrir cette situation de crise et rapporter des informations, nous allons permettre aux somaliens eux-mêmes de s’exprimer, de raconter leur vie, et de faire passer le message qu’ils souhaitent.
Concrètement comment allez-vous procéder ?
Al-Jazeera va mener des interviews avec 5 000 somaliens via SMS. Pour cela, ils vont établir, en partenariat avec des experts humanitaires, une liste de questions qui seront transmises par SMS via le système mis au point par Souktel. Les interviewés vont répondre par SMS en indiquant leur géolocalisation. Ces SMS de réponse écrits en somali seront réceptionnés par Souktel puis transmis à notre plateforme de traitement mise en place avec notre partenaire CrowdFlower.

Puis nous allons ensuite redistribuer ces SMS pour traduction, géolocalisation et classification à des membres de la diaspora somalienne installés aux États-Unis qui seront directement associés au projet et qui auront un accès direct à la plateforme de CrowdFlower. Une fois «traités» par la diaspora somalienne, ces messages seront transmis à la plateforme Ushahidi où ils seront intégrés dans la carte disponible en anglais et en somali.

Ensuite, chaque SMS aura un sujet de discussion interactive qui lui sera associé. Puis, Al-Jazeera va sélectionner les meilleurs commentaires postés sur la plateforme Ushahidi et les transmettre à Souktel qui les renverra à l’émetteur initial du SMS en Somalie. Ainsi, nous récoltons des informations précieuses et nous permettons d’amplifier la voix des somaliens tout en leur permettant d’entamer des discussions interactives avec le reste du monde. Le tout en associant directement la diaspora somalienne.
Quid de votre second projet ?
C’est un projet de cartographie de crise de la Somalie qui pour la première fois va utiliser des images satellitaires. Ce qui est technologiquement révolutionnaire pour ce type de projet à caractère humanitaire. L’objectif étant de parvenir à géolocaliser les les camps de déplacés internes notamment dans la zone du « couloir d’Afgooye » (voir vidéo, ndlr) qui est devenue la plus grande concentration de réfugiés au monde et qui est délaissé par les ONG. Nous allons géolocaliser trois types de camps: les structures permanentes, les structures temporaires avec des abris protégés par des toits en métal et les campements sans toits.

 

Quelle est la méthodologie employée ?
Ce projet est mené en partenariat avec l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNCHR),  la plateforme de volontaires technologiques de la Standby Task Volunteer Force (SBTF) et le spécialiste de l’imagerie par satellite Digital Globe. Nous allons utiliser la plateforme de crowdsourcing et de répartition des tâches Tomnod pour l’analyse précise et minutieuse des images satellites. Plus de 100 membres de la SBTF, dont des universitaires américains reconnus et des étudiants, sont déjà mobilisés pour ce projet. Parmi eux, des experts en nouvelles technologies appliquées à la géographie habitués des analyses d’images satellitaires. Mais aussi des membres de l’association scientifique internationale de l’American Society for Photogrammetry and Remote Sensing qui travaille notamment sur la cartographie technologique.
L’objectif de ce projet ?
Tirer pleinement profit de nos méthodes éprouvées de crowdsourcing et de «micro tasking» pour identifier et géolocaliser les camps de réfugiés. Ce qui va permettre aux agences de l’ONU mais aussi aux ONG de disposer d’éléments factuels et géolocalisés qui permettent de déployer leurs dispositifs. Pour exemple, l’an passé, deux employés de l’UNHCR ont passé quatre semaines sur place pour faire un travail très partiel. Nous espérons pouvoir démontrer que nous pouvons fournir un travail complet en quelques jours grâce à nos technologies sans mobiliser le personnel de l’ONU.

Notre objectif est d’innover pour trouver des solutions et créer des outils qui permettent aux acteurs humanitaires d’avoir rapidement des informations fiables et géolocalisées sur le terrain pour agir. La technique des images satelitaire ne permet pas d’avoir des informations live mais nous servira à les comparer avec les bases de données existantes de l’UNHCR ou d’autres ONG et de les enrichir. Nous espérons que le Centre de recherches de la Commission Européenne mettra à contribution son algorithme d’identification des camps de déplacés qui nous permettra de croiser les informations et de réaliser des études et des analyses.
Quand ces projets de cartes de la crise somalienne seront-ils lancés ?
Le projet de l’UNHCR débute ce vendredi 4 novembre et le projet mené avec Al-Jazeera devrait se mettre en place mi-novembre. Cela fait maintenant plusieurs mois que je travaille sur ces projets avec les partenaires et les équipes de volontaires. 

Cartographie de crise en direct du conflit libyen. Cliquer sur l'image pour accéder à la carte.

Vous avez réalisé des cartes de crise au Kenya, en Libye, en Haïti, au Japon…Quelle est la particularité de la Somalie pour ce type de projet ?
La complexité de la crise qui se déroule en Somalie comporte un certain nombre de challenges. Comme vous le savez, cette crise est à la fois humanitaire avec une famine de grande ampleur. Et elle est aggravée par la présence d’organisation terroriste. Ce qui rend la question sécuritaire particulièrement délicate. c’est pourquoi j’ai décidé de baser notre travail sur l’usage d’images satellites de haute définition qui sont disponibles et permettent une précision dans la géolocalisation en évitant les problématiques sécuritaires sur le terrain.
Quelle nouvelle technologie peut transformer le travail humanitaire sur le terrain ?
Je ne crois pas que nous ayons besoin de nouvelles technologies. Mais nous avons besoin de valoriser les technologies disponibles et les infrastructures qui existent déjà en Somalie. Des simples SMS bien utilisés et intégrés dans une infrastructure technologique participative peuvent complètement transformer le travail humanitaire sur le terrain.
Comment les ONG et les humanitaires «old school» perçoivent vos travaux ?
La perception a changé en six mois. J’ai l’impression que les organisations humanitaires traditionnelles se transforment doucement. Elles deviennent plus ouvertes d’esprit et réceptives à des solutions innovantes. L’intégration des nouvelles technologies ne menace pas leur travail mais leurs offrent des outils qui permettent d’être plus réactif mais aussi plus efficaces.

>> Pour suivre l’évolution des ces projets, le blog de Patrick Meier iRevolution (en anglais)
L’article sur Ushahidi paru dans Slate Afrique
L’article Les Larmes de la Somalie paru dans Slate Afrique
Quelques cartographies de crise menées par Ushahidi sur Haïti, sur la Libye, le Japon

Photo: CC PopTech par Kris Krüg

Ma3sTr0-Dz, interview du hacker algérien qui visait la France

Il signe ses attaques de son nom de hacker Ma3sTr0-Dz. Ce pirate algérien est devenu la bête noire des services de surveillance numérique français qui enquêtent sur lui suite à sa cyber-attaque de 200 sites web français cet été. Parmi les victimes, des entreprises de vente de vin, des municipalités comme Mérignac (sud-ouest) ou encore la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. En tout, il a mené des milliers d’attaques revendiquées. Sa spécialité : s’introduire dans les sites et remplacer la page d’accueil par un message radical politico-religieux pro-algérien et anti-israélien souvent douteux voire parfois antisémite. Dans ses messages, Ma3sTr0-Dz s’en prend régulièrement à Nicolas Sarkozy mais aussi au philosophe influent Bernard Henri-Lévy. Auparavant, ce hacker déterminé avait attaqué une kyrielle de sites israéliens et américains mais aussi le site web de la banque centrale de Tunisie, des sites du gouvernement marocain, des universités françaises… Il revient, dans cette interview réalisée par mail, sur son parcours et ses motivations.

Slate Afrique : Comment vous présentez-vous ?
Ma3sTr0-Dz : Je suis un jeune algérien. J’ai moins de 25 ans et je suis étudiant dans une université de mon pays.

Comment vous expliquez votre démarche de hacker ?
Généralement, le piratage consiste à détourner les systèmes de sécurité. Certains hackers le font pour obtenir des informations confidentielles ou faire du renseignement. D’autres le font pour le fun, pour révéler les failles de sécurité ou encore pour déployer des systèmes de fraude et soutirer de l’argent. Moi je fais partie de ces hackers qui œuvrent pour alerter l’opinion et diffuser leurs points de vue sur l’actualité et l’évolution politique, sociale de leur pays. Voilà ce que je fais.

Mais pourquoi ne pas s’exprimer à travers les réseaux sociaux…Vos actions sont totalement illégales !
Le hacking a un impact direct et immédiat. Ce n’est pas un crime selon moi mais une réaction d’activiste. Je n’ai pas peur des poursuites et des enquêtes de police qui me visent. Je cible des États dont la politique étrangère menace mon pays et ma religion.

Quand avez-vous commencé à mener des actions de hacking ?
J’ai commencé le piratage en 2006. Je m’attaquais alors à des PC et via des courriels en utilisant des logiciels très simples. A cette époque, j’avais lu des articles sur des hackers qui avaient réussi à pénétrer des sites israéliens pendant la guerre du Liban de l’été 2006. Les hackers marocains de la «Team Evil» m’ont particulièrement inspiré avec leurs attaques de plus de 750 sites web israéliens. Leur message était clair : «Tant que vous tuerez des Palestiniens, nous tuerons vos serveurs». Avec des amis hackers, nous avons beaucoup discuté et échangé sur les techniques d’attaque et j’ai commencé à agir. Puis en 2007, j’ai du cesser mes activités de hackers pour me consacrer à mes études. Et fin 2008, j’ai repris cette activité alors qu’Israël lançait son opération «Plomb durci» contre le Hamas dans la bande de Gaza.

Quelle a été votre première attaque ?
Des ordinateurs américains et israéliens en 2006. Puis en 2008, j’ai lancé une offensive contre 15 sites web israéliens.

Êtes-vous fier de vos attaques ?
Je suis fier de chacune de mes attaques car elles sont une réponse à des hostilités à l’égard de mon pays et de ma religion. Et à chaque fois, j’innove et je teste de nouvelles techniques.

Agissez-vous seul ?

La plupart du temps, je suis seul à mener ces assauts. Plus rarement, je mène des attaques avec mon équipe de hackers, Sec4Ever.

Quelle est la nature de votre collaboration avec SaMo_Dz ?
(cet autre hacker algérien a notamment attaqué 9 sites de préfecture française en mai dernier, ndlr)
Des articles de presse ont évoqué ma relation avec SaMo_Dz. Mais c’est faux. Je le nie et je vous assure que je ne savais rien sur lui. Mais tant qu’il a les mêmes objectifs que moi, j’approuve ses attaques.

Capture d'écran du site officiel de l'aéroport de Montpellier hacké par Ma3sTr0-Dz en août 2010

Pourquoi visez-vous principalement la France et le président Nicolas Sarkozy?
Historiquement, la France est le principal ennemi de mon pays, l’Algérie. Et la France ne s’est pas excusée pour les crimes terribles commis contre des civils désarmés durant la colonisation. D’autre part, les Algériens savent bien que le régime d’Alger est entre les mains de la France, sinon à son service. D’autre part, le président Nicolas Sarkozy soutient Israël dans son oppression des Palestiniens.

Vos motivations sont à la fois politique et religieuse mais votre rhétorique est extrémiste !
Je suis un jeune musulman, je n’ai jamais été un fanatique religieux. Je défends et j’encourage la coexistence pacifique entre les religions. Mais mes discours politiques ont des raisons.

Quelles sont vos prochaines cibles ?
Je veux définitivement arrêter le piratage car je suis trop occupé dans ma vie personnelle. Je veux désormais mener une carrière de programmeur informatique.

>> A lire aussi : Quand des pirates algériens ciblent la France

Les jeunes Sud-Africains passent leur temps sur MXit

Une étude menée par l’Unicef et réalisée par Harvard et l’université du Cap s’est penchée sur les habitudes numériques des jeunes Sud-Africains, accro au réseau social national MXit.

«Wots ur ASLR?» Voilà la question la plus fréquemment posée pour entamer une discussion. «ASLR» pour âge, sexe, lieu de résidence et race. Près de 80% des utilisateurs de MXit débutent leur «chat» par cette série de question digne de la police aux frontières en mode virtuel. En réponse, seuls 5% des utilisateurs indiquent leur race, un sujet délicat qui génère un peu moins du tiers des insultes formulées lors des échanges.

Près de 26 000 des 44 millions d’utilisateurs du réseau social sud-africain MXit ont participé à cette étude réalisée par l’université américaine d’Harvard et celle du Cap pour l’Unicef. La majorité du panel de cette étude est urbaine, âgée de 18 à 24 ans même si 32% des utilisateurs sondés ont entre 15 et 17 ans. Et les résultats sont éloquents sur le niveau d’adhésion des jeunes du pays à ce réseau social. Pour près du tiers d’entre eux, MXit est leur principale occupation à la maison, après l’école. Loin devant la télévision, les jeux vidéo ou encore les devoirs scolaires. Et certains professeurs d’écoles tirent la sonnette d’alarme quant à l’usage permanent de MXit par leurs élèves y compris dans les salles de classe.

Depuis leur téléphone mobile, les jeunes Sud-Africains conversent gratuitement avec leurs amis mais aussi avec des étrangers ou potentiels futurs «amis» rencontrés sur le réseau. Ainsi, près des 70% d’ente eux dialoguent au moins une fois par semaine avec des inconnus. Ce qui comporte des risques selon Kate Pawelczyk de l’ONU : «Il faut s’assurer qu’ils ne transmettent pas d’informations (numéro de téléphone, adresse) susceptibles de les exposer et de les mettre en danger. Mais le risque est qu’ils acceptent de rencontrer ces personnes qui peuvent être malveillantes dans le monde réel». Et dans ce pays où le nombre d’agressions sexuelles sur mineurs est en hausse de 13% ces deux dernières années, la prévention et la vigilance sur les réseaux sociaux devient une priorité. Début octobre, au nord du pays, la police a interpellé un quadragénaire qui harcelait virtuellement une jeune fille de 16 ans à travers MXit. Alors que la «violeur de Facebook» a également été arrêté, accusé d’avoir violé et tué des jeunes femmes rencontrées sur le réseau social où il avait une dizaine d’avatars. Sur MXit, les jeunes interrogés pour l’étude ne s’en cachent pas : les sujets les plus fréquemment abordés sont l’amour, la vie, les rencontres.

Une savane technologique au Kenya

«Le futur du Kenya est technologique». Le conseiller numérique du gouvernement, Paul Kukubo, en est convaincu. Cet ancien entrepreneur qui a commencé très tôt dans le business des nouvelles technologies a rejoint l’action numérique publique en 2007. Sa mission est claire: faire de Nairobi la place forte des nouvelles technologies dans le monde. «Les nouvelles technologies ont transformé le Kenya. Je crois que le plus important changement est venu des technologies mobiles qui bouleversent la vie des kenyans y compris dans les zones rurales», analyse M.Kukubo joint à Nairobi.

Fort de sa plateforme Open data et d’une gouvernance de plus en plus numérique, Nairobi  jouit d’un environnement technologique unique en Afrique, pour le moment. Avec des infrastructures telles que iHub et m:lab, des leaders inspirants comme l’équipe d’Ushahidi, et surtout une communauté de brillants programmeurs-créateurs innovants et qualifiés. Le tout soutenu par les géants américains de l’innovation comme TED, Google, Microsoft. Cette démarche de transparence et de développement du pays par les nouvelles technologies d’inscrit dans le cadre du plan gouvernemental «Vision 2030» adopté en 2007.

Face à la Silicon Valley californienne, Paul Kukubo et les membres du gouvernement s’apprêtent à bâtir la Silicon Savannah d’ici 2030. Une savane technologique où évolueront une faune de geeks entrepreneurs, d’investisseurs «aventuriers», de grands patrons et de milliers de programmeurs, graphistes, universitaires…Le tout formera un écosystème à la californienne propice à l’innovation et au business. Un projet public-privé colossal de 7,5 milliards de dollars pour ériger une nouvelle ville à l’architecture moderne voire futuriste. Konza Technology City, son nom, sera bâtie à 60 km au sud de Nairobi sur une plaine plate de terre ocre aujourd’hui vierge. Ces 20 prochaines années, des buildings de verre, des habitations confortables et des infrastructures de pointe jailliront pour donner vie à cette ville technologique.

Vidéo : reportage de la NTV (en anglais)

Selon Paul Kukubo, 200 000 emplois seront créés à Konza Technology City. Mais selon lui, «le grand défi est d’attirer les investisseurs étrangers dans le secteur technologique kenyan et de faire émerger des investisseurs locaux. Il y en a déjà qui sont présents au Kenya mais il en faut encore plus car c’est primordial pour soutenir l’innovation et créer une place économique et financière forte». L’autre dessein kenyan porte sur les délocalisations. Nairobi veut inciter les entreprises occidentales à délocaliser une partie de leur activité au Kenya avec l’attention de cncurrencer l’Inde qui se développe considérablement sur ce plan.

«La révolution n’a pas encore eu lieu en Tunisie»

En avril dernier, le cyberactiviste égyptien Wael Ghonim de passage dans la Silicon Valley déclarait : «Notre rêve commence maintenant». L’ex-cadre de Google devenu héros de la révolution égyptienne tenait à apaiser l’engouement occidental pour cette soi-disante «Révolution Facebook». C’était deux mois après la démission de Hosni Moubarak.
Ce jeudi 6 octobre, sur la scène des Dîners de l’Atlantique à Paris, le blogueur tunisien Bassem Bouguerra a montré l’image de la révolution tunisienne selon lui. Et ce ne sont pas les graffitis «thank you Facebook», sacralisés par les médias. Mais celle du corps mort baignant dans une flaque de sang de l’universitaire franco-tunisien Hatem Bettahar, abattu d’une balle dans la tête le 12 janvier dans la ville de Douz par les forces de l’ordre du régime de Ben Ali. Dans un anglais parfait, hérité de ses études aux Etats-Unis (Long Beach puis Stanford), ce cyberactiviste et ingénieur chez Yahoo ! a dévoilé son «secret»: «Nous n’avons pas encore eu de révolution  en Tunisie. Mais elle est à venir. Nous allons la faire. C’est le début d’un long combat». Plus de six mois après la «révolution», pour Ghonim comme pour Bouguerra, le «rêve» et le «combat» commencent. Car à Tunis comme au Caire, les vieux démons des régimes renversés planent toujours.

«Ce n’était pas une révolution Facebook»

Dans le cadre cosy de l’hôtel d’Evreux, place Vendôme à Paris, Alec Ross, le charismatique conseiller à l’innovation de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton interpelle l’auditoire: «Qui est capable de me citer le nom du leader de la révolution tunisienne?». Quelques mains se lèvent timidement. Bassem Bouguerra est dans la salle et observe. Alec Ross reprend: «Le réseau a été le leader de la révolution. Internet est le Che Guevara du 21ème siècle». Un discours punchy et bien rôdé que ce diplomate numérique répète inlassablement à chacune de ses interventions.

Bassem Bouguerra est plus nuancé sur le rôle du «réseau» dans la révolution tunisienne. Pour lui, il n’y a pas eu de «révolution Facebook» en Tunisie et il relativise un certain cyberutopisme en vogue. «Le rôle de Facebook dans la révolution a été très largement surévalué. Les réseaux sociaux et internet en général ont été des outils qui nous ont aidé à organiser et surtout à mieux diffuser l’information dans le pays et à l’extérieur», analyse-t-il avec le recul. Et il reprend : «Ce sont les milliers de manifestants descendus dans la rue qui ont fait cette révolution. Si cette révolution avait été seulement numérique, on n’en serait pas là. C’est mon opinion et celle de la majorité des cyberactivistes tunisiens que je connais».

Si l’absence de leader a été un facteur d’union positif pendant la révolution, il serait désormais un point faible pour la transition. «Les opposants qui ont contribué à organiser cette révolution ont du mal à passer du statut de «breaker» à celui de «maker» oeuvrant à la reconstruction politique et économique du pays». Et quand on lui demande ce que le fameux «réseau» peut avoir comme rôle dans cette phase de transition délicate vers la démocratie, Bassem Bouguerra hésite et réfléchit en silence, un brin gêné. Puis il lâche: «Ce n’est plus la responsabilité du réseau».

L’ère Ben Ali n’est pas finie

6 mai 2011, Tunis. Quatre mois après la chute de Ben Ali, une manifestation se tient au centre de la capitale, avenue Bourguiba, pour réclamer la «démission» du gouvernement de transition. Bassem Bouguerra se joint au cortège de plus de 200 manifestants bloqués par des policiers «déterminés» comme le rapporte l’AFP. Alors qu’il filme avec son smartphone le passage à tabac d’un caméraman par des policiers en civil, Bassem Bouguerra est à son tour battu, son mobile écrasé au sol. Embarqué dans un fourgon, il est, là encore, frappé puis menacé de mort avant d’être relâché. Selon un rapport de la Fédération internationale des droits de l’Homme, la répression ne s’est pas terminée après le 14 janvier et les cyberactivistes sont régulièrement pris pour cible.

«La dictature a évolué. Elle joue sur ses nouvelles apparences démocratiques mais au fond la liberté d’expression est un leurre en Tunisie actuelle. L’idée que la dictature est terminée en Tunise, c’est une vision occidentale et idyllique de la situation. Ca arrange les dirigeants et les médias occidentaux sans doute impatients», dénonce Bassem Bouguerra d’une voix toujours calme qui contraste avec la virulence de son constat.

Et il rappelle sans hausser la voix ni s’emporter : «La majorité des membres du gouvernement de transition de Beji Caïd Essebsi, ont soutenu ou collaboré avec le régime de Ben Ali. Les structures policières de la dictature demeurent en place et actives». Pour la jeune génération des leaders tunisiens qui ont réalisé cette révolution, il est surréaliste voire anachronique d’être gouverné par Essebsi, 85 ans, réputé pour ses accointances douteuses avec le clan Ben Ali. «Nous nous sommes débarrassés de Ben Ali, mais nous n’en avons pas fini avec la dictature. Je considère que nous n’en sommes encore qu’à la première étape», conclut Bouguerra.

L’éducation face à la répression

Pour les cyberactivistes tunisiens, l’ennemi n’est plus clairement identifié. Mais bien présent. Qui dénoncer ? Qui combattre ? «Maintenant, je ne sais plus qui ils sont. Nous sommes attaqués de manière vicieuse et personnelles sur les réseaux sociaux par des adversaires qui se cachent derrière l’anonymat relatif que permet le réseau». Le fameux «réseau», leader de la révolution pour certains experts, serait devenu une opaque entité numérique incontrôlable, utilisée hier pour mobiliser les opposants pro-démocratiques et aujourd’hui par les nostalgiques de l’ère Ben Ali anonymes et menaçants. Serait ce le «dilemme du dictateur», évoqué par la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton dans son discours sur la liberté de l’Internet prononcé le 15 février dernier à l’université de Washington ? La chef de la diplomatie américaine comparait internet à «la place publique du monde, sa salle de classe, son marché, son café et sa boîte de nuit».

Mais dans ce discours auquel Alec Ross a contribué, elle précisait : «l’usage de l’Internet, que ce soit par les citoyens ou par les autorités, reflète l’aspect puissant des technologies de connexion, d’un côté en tant qu’accélérateur du changement politique, social et économique, et de l’autre, comme moyen de répression ou de suppression du changement».

Les nostalgiques de Ben Ali auraient-ils décidé d’utiliser l’arme des cyberrévolutionnaires pour «supprimer le changement» ? Bassem Bouguerra a une myriade d’exemples d’intimidation numérique. Il cite le cas de son amie, la blogueuse Lina Ben Mhenni, alias «Tunisian girl», nominée pour le prix Nobel de la paix. «Elle a été victime d’un début de répression ces derniers jours et elle a été salie sur la place publique numérique». Et il ajoute : «Il y a un prix à payer car ces outils nous exposent nécéssairement et nous devons l’accepter». Sa solution ? «L’éducation. Il faut apprendre à toute la population à utiliser internet mais aussi leur apprendre les dérives et les travers de cet outil s’il est entre de mauvaises mains».

En préparation des élections de l’Assemblée constituante du 23 octobre prochain, des cyberactivistes dont Bassem Bouguerra mettent leur expertise au service des quelques candidats indépendants. Après la révolution dite 2.0, la phase 1 de la transition passe notamment par ces élections. A Tunis, après le «printemps arabe», l’automne ?

Photo: CC Busy-Pochi

Quand l’Afrique organise sa cybersécurité

«La menace de cyberguerre est plus présente que jamais». Dans un document intitulé «En quête de la cyberpaix» , le secrétaire générale de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), Hamadoun Touré est catégorique. A la tête de l’UIT, cet expert malien a notamment pour mission de «connecter le monde» et de promouvoir les nouvelles technologies en vue d’approcher les Objectifs du Millénaire pour le développement. Faciliter l’accès de tous aux réseaux et aux nouveaux outils de communication est inscrit dans les objectifs de l’ONU et considéré par le ministre kenyan des Communications comme un «droit de l’Homme». M.Touré en a la charge.

Avec près de 120 millions d’utilisateurs d’internet, l’Afrique représente moins de 5% des connectés au monde mais revient de très loin. Depuis 2000, le nombre des «connectés» a connu une hausse de plus de 2500 %. A cela s’ajoute un boom des téléphones mobiles connectés à internet et un engouement pour les réseaux sociaux. Et le développement d’un internet rapide et mobile s’accompagne inévitablement d’une recrudescence d’actions cybercriminelles. Une corrélation qui n’est pas propre à l’Afrique mais qui s’est vérifiée partout dans le monde.

Sans un renforcement de la cybersécurité, cet accès élargi aux nouvelles technologies est en train de créer de toute pièce un cyber-paradis pour une criminalité numérique de plus en plus agressive. Une véritable menace pour «la prospérité économique de chaque pays», indique M.Touré. Et il cite le cas du réseau électrique américain qui subit plusieurs centaines de milliers de tentatives d’attaques par jour. Le secrétaire américain à la Défense, Léon Panetta, en est convaincu : «le Cyber est le champs de bataille du futur».

Même constat par le vice-président kényan, Kalonzo Musyoka : «La cybersécurité est une problématique majeure qui nécessite la collaboration et la coordination entre les gouvernements, les organisations régionales et internationales, les entreprises, les communautés d’experts et la société civile», a-t-il déclaré lors du forum sur la gouvernance de l’internet qui s’est tenu à Nairobi du 27 au 30 septembre dernier.

L’Afrique est en première ligne. Infrastructures et réseaux fragiles, outils de contrôle et systèmes de protection vulnérables rendent le continent particulièrement exposés aux cyberattaques. Et pour le spécialiste égyptien en droit pénal de l’informatique, Mohamed Chawki, les failles législatives sur ces crimes constituent une faiblesse importante pour le continent. «Seulement six pays d’Afrique ont un cadre législatif en matière de cybercriminalité», relève cet expert.

Avec près de 44 millions d’utilisateurs d’internet, le Nigeria est aussi le pays le plus peuplé d’Afrique sur le web. 419, tel est le nom de la fraude «made in Nigeria» qui consiste à abuser d’internautes naïfs en leur envoyant des courriels estampillés du logo du gouvernement, d’une banque ou d’une grande entreprise pour soutirer de l’argent. Une cyberescroquerie techniquement préhistorique, mais toujours pratiquée, qui a rapporté des millions de dollars et qui a même causé la mort de plusieurs victimes. Mais, 419, c’est aussi le numéro de l’article du code de loi pénale nigérian qui punit de sept ans de prison ce type de délit…

Une nouvelle génération africaine organise la cybersécurité

Mais à l’instar du crime (non) organisé traditionnel qui sévit dans le monde réel, il n’y pas de formule magique pour éradiquer la cybercriminalité. Les cybercriminels innovent sans cesse et ont souvent une longueur d’avance sur les autorités de surveillance. «C’est comme si des aveugles essayaient de reconnaître un éléphant. L’un touche la queue, l’autre la trompe…Mais d’aucuns ne peuvent reconnaître l’éléphant dans son intégralité», explique en métaphore le professeur à Carnegie Mellon, Benoît Morel.

Pour ce fin connaisseur des questions de cybercriminalité sur le continent, l’Afrique a l’avantage de son retard en matière technologique et doit s’inspirer des erreurs du modèle américain notamment et de tout ce qui se fait ailleurs dans le monde. «Les américains ne sont pas le modèle à suivre pour la mise en place d’un plan de lutte contre la cybercriminalité. Mais leurs nombreuses expériences et leurs failles doivent nourrir la réflexion en Afrique où les acteurs vont mettre en place leur propre système de cybersécurité», précise M.Morel qui ajoute: «l’Afrique est en phase de transition en matière de cybersécurité car une nouvelle génération de mordus d’informatique qualifiée et consciente des enjeux est en train d’émerger et d’organiser une sorte de système de cyberdéfense continentale».

Un peu partout en Afrique, la nouvelle génération d’ingénieurs, de geeks et de hackers «chapeau blanc» bienveillants s’organise pour tenter de sécuriser le réseau et endiguer une montée en puissance de l’activité cybercriminelle. Dernier évènement en date, la première édition de la Journée Internationale de la Sécurité des Systèmes d’Information s’est déroulée le 10 septembre dernier à Abidjan avec le soutien de l’entreprise américaine Microsoft.

Dans les mois à venir, un centre panafricain d’alerte et de réaction aux cyberattaques (CERT) devrait voir le jour sous la houlette du spécialiste tunisien Haythem El Mir. Le CERT Africa aura notamment pour fonction d’assurer la coordination entre les différents CERT nationaux et privés d’Afrique mais aussi internationaux.

Pilier de la gouvernance internet en Afrique, l’ONG non profit Afrinic dirigée par le togolais Adiel Akplogan prend à bras le corps les questions de cybersécurité. Tous les six mois, Afrinic organise depuis plusieurs années des sessions de formation et de sensibilisation un peu partout en Afrique et produit des tutoriaux à destination des acteurs du web africain. Le 15ème rendez-vous aura lieu à Yaoundé le 19 novembre prochain. A leurs côtés, des experts internationaux tels que Benoît Morel, des membres du CERT japonais et du CERT tunisien tels que le professeur en sécurité informatique Nabil Sahli. Une véritable collaboration Afrique-Asie.

La cybercriminalité a coûté 114 milliards de dollars en 2010 et a fait 431 millions de victimes dans le monde. Selon l’entreprise américaine de sécurité informatique, Symantec, 69% des internautes adultes ont été victimes de cybercrime au cours de leur vie. Une statistique qui grimpe jusqu’à 84% en Afrique du Sud. Selon une étude de l’autre géant de la sécurité informatique, Mc Afee,

Johannesburg et Cape Town sont les deux premières villes du monde en terme de concentration de machines Zombie. Ces ordinateurs personnels contrôlés par des pirates à l’insu de son propriétaire peuvent ensuite former des «armées de zombie» utilisées pour des attaques massives type «Déni de service» tout en brouillant les identités des responsables.

Les cybercriminels d’Afrique de l’Ouest sont plus connus pour leurs attaques et fraudes par «Hameçonnage». Mais des attaques de plus grande ampleur voient le jour et ont pour cible privilégiée les institutions bancaires.Le Ghana et le Nigéria sont considérés comme des pays à haut risque en terme de cybercriminalité. Ce qui a poussé le ghanéen Albert Antwi-Boasiako à créer son entreprise de e-sécurité fin septembre pour contribuer à renforcer les systèmes sécuritaires des gouvernements et des entreprises. «La montée de la cybercriminalité ne doit pas freiner les efforts des gouvernements pour promouvoir les nouvelles technologies comme outil de croissance et de développement», précise cet entrepreneur.

L’Afrique de l’est n’est pas épargnée. En 2010, plusieurs centaines milliers de dollars se sont évaporés des comptes personnels d’Ougandais victime d’une large fraude au retrait bancaire et de vol de mots de passe. Et le rapport 2011 de Symantec pointe une recrudescence (+42%) des attaques en direction des téléphones mobiles mais aussi via les réseaux sociaux en forte croissance en Afrique.

Si les méthodes des cybercriminels sont diverses,  leur motivation est unique : l’argent. Mais elles pourraient également devenir géopolitique. «Plusieurs conflits interétatiques ou tribaux se déroulent actuellement en Afrique. Et ils pourraient bien glisser rapidement sur les territoires numériques. S’il est compliqué de se former au cybercrime au fin fond du Yemen ou de l’Afghanistan, c’est tout à fait possible en Afrique», analyse le professeur Benoît Morel. Outre a motivation de l’argent, le cybercrime en Afrique pourrait dans un futur proche devenir une arme géopolitique mais aussi économique et tendre vers l’espionnage industriel ou le vol de données gouvernementales, comme c’est le cas en occident.

++ Entretien avec l’expert en cybersécurité marocain du CERT-NETpeas marocain, Nabil Ouchn