Le mouvement des Makers se développe en Afrique

L'Auteur

Joan Tilouine


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Un esprit créatif, deux mains, du temps et de la détermination. Voici les ingrédients nécessaires pour donner vie à des idées et inventer des objets, des machines, des outils. L’idée est simple : chacun peut innover, créer, hacker et donc détourner les objets de leur usage initial. La seule limite étant l’imagination.

Du 6 au 8 octobre prochain, la troisième édition de l’événement Maker Faire Africa 2011 se déroulera au Caire. Objectif : présenter et valoriser les créations individuelles des inventeurs africains du 21ème siècle qui utilisent les nouvelles technologies ou les méthodes ancestrales pour innover. Une démarche à la fois expérimentale et très pragmatique tant certaines créations peuvent contribuer au développement, transformer le quotidien et inspirer les communautés.

«Nous sommes tous des créateurs», martèle l’expert américain en nouvelles technologies Dale Dougherty. Outre le fait d’avoir inventé l’expression web 2.0 avec son collègue Tim O’Reilly, il a fondé le magazine MAKE dédié à la création individuelle et a organisé la première Maker Faire en 2006 à San Mateo en Californie. Dougherty a fédéré et organisé les «Makers», un mouvement créatif international. Et il en fait son business mais aussi une sorte de philosophie contemporaine du «Do it Yourself» (« Faites le vous-même») qui irrigue les milieux tech des Etats-Unis et d’ailleurs. Il y croit dur comme fer : «nous sommes des créatures qui avons besoin de créer et fabriquer» (voir vidéo ci-dessous). Des mouvances de hackers s’y retrouvent et adhèrent pleinement à ce mouvement «free» et souvent «open source». Certains utilisent des lignes de code pour programmer, améliorer ou détourner un logiciel. D’autres font appel à la mécanique et à l’ingéniosité manuelle. Mais ils ont en commun ce désir de transformer ce qui existe déjà et serait établi, dépasser les modes d’emploi et créer de nouveaux produits et usages. A travers leurs réalisations, les auteurs diffusent un message.

 

 

Dans la baie de San Francisco, le mouvement des Makers fait florès tant il est en harmonie avec la mentalité de la ville où il est normal de cultiver un potager dans son jardin urbain, de fabriquer ses machines, de designer ses affiches ou de créer des produits et plateformes technologiques utilisées partout dans le monde. Des hubs de start-up et autres espaces de création technologique pullulent un peu partout et cette année, un vaste espace dédié aux Makers est né. Un Tech Shop qui met à disposition des équipements et propose des formations pour permettre aux Makers de réaliser leurs idées. Tandis que la star des Makers américains, Limor Fried, faisait la Une du magazine Wired en avril dernier. Le mouvement est dans l’ère du temps.

A l’est de la baie, la ville d’Oakland est considérée comme l’une des plus dangereuses de Californie. A deux stations de train de l’université de Berkeley, cette cité industrielle en mutation subit les effets dévastateurs de la crise économique. A cela s’ajoute une forte violence avec une hausse des homicides de 25% en 2011 par rapport à l’an passé. Dans les années 1970, Oakland a été l’épicentre des «Black panthers» et de la lutte pour la reconnaissance des droits des Afro-américains qui représentent aujourd’hui un tiers de la population de la ville. Dans le quartier de East Oakland, derrière le mythique stade de baseball des Raiders, la violence par armes à feu est présente et fauche une partie de la jeunesse. Entre janvier et août 2011, 75 homicides ont été comptabilisés.

C’est en plein cœur de cet environnement interlope qu’un jeune homme de 20 ans natif du quartier, Tyrone Stevenson, a fondé en 2006 le mouvement des «Scraper Bikes» ou comment intégrer et valoriser la créativité des jeunes du «ghetto» pour répandre des valeurs de paix et même d’écologie. Alors que les «bad boys» du quartier pavoisent dans des grosses voitures customisées avec des jantes en or -tout comme leur dentition-, Tyrone Stevenson a décidé d’adapter cette tradition très hip hop US de la customisation bling bling pour l’appliquer au vélo.

Son mouvement consiste à enjoliver les deux-roues grâce à une mise en scène artistique et originale. Leurs outils de design ? Des produits recyclés, des emballages de paquets de biscuits, du plastique, des bombes de peinture… Certains de leurs vélos sont devenus de véritables œuvres exposées dans les lieux culturels chics de New York ou San Francisco et qui sont convoités sur le marché de l’art. Et les associations écologistes locales de la baie de San Francisco supportent cette association de Makers devenue emblématique.

Avec une poignée de gamins du quartier, il a établi un atelier dans la cour de la maison de sa grand-mère. C’est là qu’il reçoit. «Je suis fier d’avoir initié ce mouvement. Une quarantaine de jeunes du quartier nous ont rejoint et s’impliquent dans ce mouvement made in Oakland. Et plusieurs centaines de jeunes nous soutiennent et gravitent autour de nous. En fait, grâce à nos vélos, on raconte notre quartier, nos racines africaines, notre culture hip hop, nos vies dures ici à Oakland… On lutte contre la violence à notre manière, avec l’art de la rue. Et on sert d’exemple positif et de repères pour les kids du quartier», raconte Tyrone Stevenson, alias Scraper Bike King, son nom de rappeur. Il reprend : «Plusieurs de ces gamins seraient sans doute morts dans la guerre des gangs s’ils n’avaient pas leurs vélos et cet art du Scraper bike. Ça nous a sauvé la vie».

Sur You Tube, plus de trois millions de personnes ont visionné leur vidéo de rap et le terme «Scraper Bike» est entré dans le dictionnaire urbain. «On est des purs créateurs. On utilise nos mains pour façonner et transformer en œuvre artistique un objet aussi banal que le vélo et le rendre porteur de message», s’enorgueillit le Scraper Bike King qui ajoute : «Ce qu’on fait, n’importe qui peut le faire n’importe où. Partout dans le monde, il y a des vélos, des emballages, du plastic. Il suffit de l’idée, de la motivation et d’une bonne dose de créativité. C’est du 100% Do It Yourself !».

 

Une Afrique riche de ses Makers

En Afrique, les Makers sont dans chaque village. Le plus souvent, ces Makers qui parfois s’ignorent sont diplômés «de la grande école de la parole, enseignée à l’ombre des baobabs» pour reprendre les mots sages de l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ. Avec leur ingéniosité et leur créativité parfois dynamisée par l’urgence de l’indigence, ils transforment la vie quotidienne de leurs proches et changent le destin de milliers de gens.

Une simple batterie de voiture trouve des usages multiples dans une oasis reculée du Sahara algérien. Des bouteilles en plastique vide laissées par les touristes peuvent servir à construire des routes voire même un bateau au Kenya. Une boîte de conserve métallique, une tige de bois et une corde artisanale devient un instrument de musique, le Satonge, que Roger Landu du groupe originaire des bas-fonds de Kinshasa, Staff Benda Bilili, sait manier avec brio pour faire danser les salles de concert du monde entier. Un ordinateur, une connexion internet et des lignes de code bien écrites permettent de lutter contre la corruption au Kenya, de veiller sur les fraudes électorales au Nigeria ou de cartographier l’évolution de la guerre en Libye. L’innovation est permanente en Afrique et elle n’est pas seulement technologique.

Sur les planches de la conférence TED à Oxford en juillet 2009, William Kamkwamba, 22 ans raconte son histoire extraordinaire. Elle se déroule dans son village rural du Malawi, alors frappé par la famine et l’extrême-pauvreté. Il n’a que 14 ans lorsqu’il va avoir l’idée brillante de bricoler une «machine» avec des tubes en PVC, un cadre de vélo et une dynamo. Sans le savoir, il a mis au point une éolienne qui  produit de l’électricité et a permis de pomper de l’eau pour irriguer son champs familial asséché. Par la suite, William Kamkwamba a continué à perfectionner son éolienne et en a bâti deux autres. Avec le soutien d’ONG anglo-saxonne, il œuvre aujourd’hui à contribuer à développer son village et son pays.

 

 

Bien organisé aux Etats-Unis où s’est constituée une importante communauté de Makers, le mouvement se structure en Afrique. La Maker Faire Africa vise à valoriser les petites et grandes inventions qui forment une part du récit de l’Afrique innovante du 21ème siècle. Cet évènement est né il y a trois ans dans le sillage du mouvement californien TED qui s’est déployé sur le continent. Parmi les organisateurs, Erik Hersman, l’un des fondateurs de la start-up de Nairobi, Ushahidi. Également membre clé de la communauté TED Africa, Hersman supporte et identifie depuis plusieurs années déjà les Makers d’Afrique sur son blog Afrigadget. Actuel directeur de Ted Africa, le nigérian Emeka Okafor est l’un des pionniers de la Maker Faire Africa qu’il co-organise. Installé à New York, il est sans doute l’une des meilleures vigies des innovations individuelles sur le continent et un radar de Makers.

«Cet évènement est une opportunité interactive pour les Makers de partager leurs idées et de présenter leurs inventions. C’est une communauté essentielle d’acteurs qui vont jouer un rôle clé localement et plus largement sur le continent», expliquait-il lors de l’édition 2010 qui s’est déroulée au Kenya en précisant : «C’est une célébration de la connaissance acquise sur le terrain ou venue de l’extérieur et adaptée aux particularités de l’Afrique ». Cette année, la Maker Faire Africa se déroule dans un lieu qui est un symbole fort : Le Caire. Rêveurs ou pragmatiques, les Makers aussi font leurs révolutions avec leurs inventions.

>>Vidéo ci-dessous de présentation de quelques Makers lors de l’édition 2010

 

 

 

 

Pour aller plus loin

Le hashtag pour suivre sur Twitter la Maker Faire Africa 2011 : #MFA11
Le site web de la Maker Faire 2011 (en anglais)
Pour découvrir les Makers africains de l’édition 2010 (en anglais)
Reportage
sur les Makers de San Francisco par internetActu.net (en français)

 

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