« Au nom de l’honneur »…On s’interroge

L'Auteur

Ghislaine Atta


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La suspension par la télévision nationale ivoirienne, récemment d’un téléfilm relatant les abus dont son victimes les femmes dans les pays arabiques, a fait s’élever des indignations de la part des défenseur de la laïcité de l’État. L’écrivaine Fatou Kéita en fait partie. Ci-après, sa réaction:

Nous avons lu les divers commentaires à propos de la diffusion et de la suspension du feuilleton « Au nom de l’honneur » et nous nous interrogeons. Devons-nous nous enfermer dans une bulle et n’être autorisés qu’à voir ce qui est bon selon les critères de nos religions respectives – car il n’y a pas qu’une religion en ce monde – ou faut-il accepter de faire face à ce que certains considèrent comme des péchés pour pouvoir y remédier ? Lorsque certaines personnes, dont les cinéastes et les écrivains, entre autres, ont le courage d’exhiber les tares (et elles existent bel et bien) de nos sociétés faut-il les censurer ? Se doivent-ils de dépeindre une société aseptisée, pure et complètement irréaliste pour ne pas dire surréaliste pour que la foi des uns et des autres ne soit pas ébranlée ? La foi véritable est-elle aussi facilement influençable ? Nous nous interrogeons.

Comment comprendre cette volée de bois vert contre ce film en particulier quand, à côté de ce feuilleton, les téléspectateurs ont droit à des images souvent bien plus dérangeantes avec des viols, des braquages, des tortures, des tromperies… nous n’en finirions pas d’énumérer tous les vices ainsi montrés et qui hélas existent aussi dans la vraie vie !

Où donc étaient ceux qui s’insurgent et qui, de facto, introduisent la censure lorsque, il y a quelques années, la Côte d’ivoire entière (j’exagère à peine) était suspendue au feuilleton « Dona Beija » ? Ce film racontait l’histoire d’une courtisane – ici on dirait prostituée de luxe – qui tenait une maison close où les hommes faisaient la queue pour recevoir ses faveurs. Elle avait un talent particulier pour arracher les maris les plus fidèles aux femmes de son entourage qui n’avaient que leurs yeux pour pleurer. Les villes étaient désertes au moment de la diffusion du feuilleton, hommes femmes et enfants étaient cloués face à l’écran ! Est-ce parce que Donna Beija n’était pas musulmane qu’il n’y avait pas eu de réaction outrée ? Que dire des séries brésiliennes et indiennes dont raffolent les Ivoiriens et qui nous sont servies à une heure de grande écoute ? La morale y est-elle toujours sauve ?

Est-ce parce que « Au nom de l’honneur » montre les excès, les travers et l’intolérance de certains musulmans que l’on crie haro sur sa diffusion ? Veut-on nous faire croire que tous les musulmans sont purs et tolérants ? Dire qu’ils ne le sont pas tous est-il blasphématoire ? Peut-être que c’est précisément la duplicité de certaines personnes qui veulent se faire passer pour des saints que le réalisateur a voulu ainsi pointer du doigt !

Nous sommes d’avis qu’il faut choisir de bons programmes notamment à cause des enfants, mais allons-nous très bientôt voir des manifestations pour censurer ces chaînes privées auxquelles beaucoup de ceux qui s’insurgent aujourd’hui sont abonnés ?

Nous souhaitons beaucoup de courage aux dirigeants de la RTI si d’aventure chacun y allait de ses exigences, ils auraient beaucoup de d’excuses à présenter aux téléspectateurs et de programmes à changer !

Les professeurs, par exemple, pourraient demander le retrait de ces feuilletons (ivoiriens) qui les décrivent comme sans moralité car sortant avec leurs élèves (comme si cela n’existait pas !)

Les femmes, toutes les femmes (et là je serais à la tête de la marche pacifique mais ulcérée!) demanderaient à la RTI de ne plus diffuser ces publicités qui ne donnent d’elles que des images peu valorisantes et qui contribuent à formater le cerveau de notre société dans ce sens. En effet, comment imaginer une femme capable d’utiliser son cerveau quand à longueur de journée sur le petit écran l’on nous fait comprendre à travers ces annonces que la femme est heureuse quand elle a entre les mains, non pas un ordinateur, une craie ou un stéthoscope, mais un savon qui va lui faire « passer de bons moments »… de lessive ! Ce n’est qu’un exemple parmi des dizaines !

Nous nous arrêtons là pour les diverses récriminations dont notre télévision pourraient être l’objet.

Pour en revenir à notre sujet, la Côte d’Ivoire est un pays laïque et il doit, nous semble-t-il, le rester.

Devons-nous, surtout après la sanglante crise électorale que nous avons vécue, prêter le flanc à certaines critiques, souvent infondées, qui voudraient qu’Islam rime avec sectarisme, intolérance et intégrisme ? Le pays n’appartient à aucune religion. N’empruntons surtout pas le chemin dangereux de la religiosité. Les problèmes qui se posent en Côte d’Ivoire concernent la société dans son ensemble et devraient être débattus sans orientation particulière.

On pourrait également s’interroger sur l’inertie et le silence des communautés religieuses de tous bords lorsque le danger intégriste s’introduit avec fracas au nord de nos frontières, ramenant la femme (toujours elle) à l’ombre de son ombre. Ce péril nous guette tous et toutes.

Pour chanter la moralité en Côte d’Ivoire, ne devrions-nous pas faire un tour du côté de ces maquis et débits de boissons qui pullulent à tous les coins de rues et où les filles et les garçons dansent et racolent quasiment nus ? Ne devrions-nous pas investir ces cybers où les jeunes se vendent sur le net et où le porno est roi ? Il ya beaucoup d’urgences !

Cela dit, attention aux amalgames, attention aux raccourcis dangereux pour notre pays dans lequel les rancœurs ne se sont pas encore éteintes. On entend ici et là parler de gouvernement « Malinké », de « Dioulabougou » pour ne citer que les termes les moins agressifs… Où allons-nous ainsi ?

Une dernière question pour finir : existe-t-il encore des télévisions sans télécommande qui obligent les téléspectateurs mécontents d’un programme à se lever pour changer de chaîne ? Nous pensons pouvoir répondre sans nous tromper que la plupart des téléviseurs ont cet outil magique qui en un clic nous fait passer d’une émission à une autre. On appelle cela zapper, paraît-il, et au pire, ceux qui ne sont pas contents peuvent toujours éteindre leur téléviseur et faire autre chose.

Ces quelques réflexions ne plairont pas à tout le monde, ce n’était pas le but, mais c’est aussi ça, la démocratie !

Fatou Keïta

Ecrivain

 

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